‹ Le pessimismeChapitre 30 sur 79 · Pensées, p · texte numérisé non relu

Pensées, p

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l'œuvre vaut l'ouvrier; la Volonté inepte ne peut faire ce que ferait le Dieu tout-puissant. Le pessimiste n'a pas vu la nature; et, pour qu'on n'ignore pas combien il est incapable de la comprendre, il a outragé son chef-d'œuvre. Ne connaissant pas le beau, il n'a fait que disserter sur les arts.

Les belles choses qu'il nous est donné de voir ont deux auteurs différents, Dieu et l'homme. Nous croyons que, dans ce concours. Dieu l'emporte. Il n'y a du beau que dans la nature. Si l'on veut réjouir ses yeux, il faut sortir des villes : ce que l'on apercevra d'abord, ce qui est travaillé par l'homme, les champs, n'est plus aussi agréable que les parcelles qu il n'a pas endommagées pour ses besoins : pour trouver enfin du beau, il faut aller jusque-là où l'homme ne peut rien changer, les bois, les lacs, les montagnes, la mer, ou lever le regard vers lescieux. On peut lui conseiller de laisser faire Dieu, de lui permettre de semer quelques arbres entre nos cultures, de planter ses roseaux sur les bords des rivières, ses petites fleurs sur nos guérets,^ d'envoyer ses oiseaux et ses insectes visiter nos haies.

L'homme reproduit et imite : plus il s'éloigne de la copie, plus il a la prétention de créer, moins ses œuvres contiennent de beau. Examinez-les toutes, depuis le tableau et la statue jusqu'aux monuments, meubles, vêtements, machines. Il y a

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plus de beauté dans une statue que dans la déc" ration d'un édifice, plus dans un tableau que dai un meuble. L'art littéraire ne fait que copier, ci les œuvres d'imagination disposent bien des év nements, mais se gardent de changer la nature.

Tout ce que Ton peut faire de mieux est de ci pier. Qu'est cependant le tableau auprès dupaysag dont il réveille l'idée plutôt qu'il ne le représente L'éloquence, la poésie ne parviennent pas à rendi nos émotions. Jamais celui qui sent n'a pu in duire ou communiquer ce qui est dans son ami ni, à plus forte raison, ce qui est dans celle d( autres. La plus belle page ne rend pas avecmoir d'insuffisance nos émotions qu'un simple cri, ] douleur. Nous-mêmes ne nous rendons pas plu compte de ce qui s'agite dans notre âme que d l'immensité du ciel, que de la distance des astres du feu central, des lacs souterrains, réservoir de eaux, toutes choses qui pèsent cependant dans 1 vie du corps. 'La pensée roule des fragments d langage, des lambeaux d'idées, des sentiments tu multueux qui montent et s'abîment comme de vagues d'une mer bouleversée la nuit par Torage et quandnous essayons, pourFoxprimer, d'achevé une proposition, de compléter une phrase, nou faisons une tentative aussi vaineque de conteni cette mer dans le creux de la main.

Notre vraie vie, en notre âme, se passe dansui

monde merveilleusement beau et effroyable, et notre vie exprimée, connue, dite, dans le monde extérieur, qui nous paraît la seule véritable, est fausse, misérable et plate. La grande réalité est bien au-dessus de sa médiocre image, œuvre des lèvres ou de • la plume. Le langage et Tart, avec leurs recherches et leurs efforts, nous font revenir péniblement sur les scènes du fond de Tàme où nous avons senti la vie tout à l'heure, comme un fantôme qui rôde la nuit dans les lieux où il a vécu au soleil.

Faisons une réflexion consolante , c'est que les hommes sont bien supérieurs au fond à ce que leur langage les montre. Les lettrés s'aperçoiventbien de la gêne que le langage leur impose pour rendre' les choses non seulement du sentiment, mais de rintelligence; les illettrés l'éprouvent bien davantage ; il y a des âmes de valeur qui restent toujours fermées et méconnues, êtres craintifs, qui se tiennent au loin, dont la parole, comme l'écho, ne fait entendre que le dernier sonde la musique intérieure. Ce qui n'empêche pas que beaucoup d'hommes, d'un autre côté, ont soin de montrer que leur pensée est bien vide, leur jugement faux, leur sentiment bas.

Nedédaignons pas l'art parce qu'il est inférieur à la nature. Celle-ci sans doute étant l'œuvre, non d'une Volonté dénuée d'intelligence, mais de la

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pensée de Dieu, a pour ainsi dire sapensée: nous la trouvonSiDans la solitude des bois, nous ne sommes pas seuls et nous avons une conversation muette avec la nature. Sa beauté nous éîèveà Dieu, comme la beauté du corps de la femme nous entraîne vers la femme. (Ce n'est, bien entendu, qu'une comparaison; la façon dont nous traitons la matière ne doit pas nous rendre suspect de panthéisme.)

Le beau est le bien appliqué à la matière. Lui aussi n'est que connaissable au sentiment, non compréhensible à rintelligence,et, conformément à la loi générale de Tépreuve, il y a mérite à le connaître. Le laid, comme le mal, est œuvre humaine; mais Dieu a caché le beau au milieu de choses incertaines, même effrayantes, repoussantes, pour qu'il y eût mérite à le trouver; la matière le fait connaître et empêche de le connaître. Le réalisme nefait pas la différence du beau etdulaid, comme l'immoralité ne fait pas celle du bien et du mal. L'art reproduit, mais en choisissant le beau, etavec l'intention de le désigner, de le faire saisir, par exemple au moyen d'un tableau, qui doit bien marquer les agréments d'un paysage, les représenter. En outre il imite les parties plus accessibles du beau, la proportion, la régularité, la variété et autres, notamment dans l'architecture. Quoi qu'il fasse, il est inférieur, car il dénature, même quand il produit le plus d'effet. Il est à la nature comme

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l'es&ence de rose est à la rose : elle la rappelle, elle a plus d'odeur, mais elle ne la vaut pas.

Schopenhauer ne demande pour l'art que le pri vilège de distraire la volonté. Sa requête est trop modeste pour que nous la repoussions. Nous lui accorderions bien davantage.

L'art est une grande jouissance , mais peut-il balancer l'amour?

Le beau est une qualité de la matière : le bien une qualité de l'âme. Au premier l'admiration, au second l'amour.

On n'aime pas ce qui est beau. On aime et admire ce qui est bon. On reste étranger à ce qu'on admire : on le voit, mais il. ne vous connaît pas. L'amour ne tolère pas cette indifférence. Les deux êtres doivent partager le sentiment, s'unir.

Dieu n'échappe pas à la loi ; l'homme qui l'aime l'oblige à l'aimer. L'amour remue donc l'âme bien plus profondément.

S'il n'existait pas, l'art serait une jouissance ineffable. Mais il peut à peine distraire, et il ne saurait nullement apaiser ceux qui ont la douloureuse connaissance de l'amour.

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