DU COIN
RÉFLEXIONS
Ne trouvez-vous pas, comme moi, qu'il est insupportable, lorsque le temps est assez beau pour que l'oii se permette d'aller faire un tour de promenade...? je dis cela pour ceux qui n'ont pas la goutte, car à ces derniers la promenade n'est pas toujours permise, même quand il fait beau ; mais enfin tout le monde n'a pas la goutte, grâce au ciel ! et c'est même une maladie assez rare chez les femmes ; ce qui est aussi heureux pour nous que pour elles, et nous devons
en remercier la Providence qui n'a pas voulu que nous fussions privés du plaisir de voir courir, aller, venir et marcher avec tant de légèreté et d'une façon presque toujours provocante, tous ces jolis minois qui nous laissent voir leur jambe quand elle est bien faite, et savent encore la poser avec grâce lorsqu'elle est dépourvue de mollets...
Mais voilà la goutte, et surtout les dames qui m'écartent de mon sujet; c'est presque toujours comme cela, je suis incorrigible !
Pardon, je vais tâcher de revenir à ce que je voulais vous dire :
Il est insupportable, quand vous vous promenez, d'être à chaque instant assailli par des mendiants de tous les âges, enfants, vieillards, et jusqu'à des hommes et des femmes dans la force de l'âge ; c'est à qui viendra se poser devant vous, marchant sur vos pieds, vous suivant obstinément, en se tenant près de vous, côte à côte, se mettant presque dans votre poche en vous présentant une main sale, noire, et vous débitant toutes les phrases d'usage.
Certes, c'est un plaisir, c'est un devoir même de faire le bien et de secourir les malheureux, mais aussi il est ennuyeux d'être dupes de misérables qui pourraient gagner leur vie en travaillant, et au lieu de cela font un métier de la mendicité.
RÉFLEXIONS
Quand celui qui vous demande est un enfant, il est bien rare que vous le refusiez : quand c'est un aveugle, vous donnez toujours ! mais les aveugles ne s'attachent pas à vous et ne marchent pas en se tenant contre vos poches. Les habiles dans le métier ne manquent pas de venir vous demander lorsque vous êtes arrêté pour causer avec une connaissance; alors pas moyen de continuer votre conversation ; les mots :
« — Mon bon monsieur ! ou ma bonne dame I... Je n'ai pas mangé depuis deux jours... » bourdonnent continuellement à vos oreilles ; il faut absolument donner si vous voulez pouvoir causer en liberté avec la personne que venez de rencontrer.
Ah! combien de fois ne Tai-je pas entendue cette phrase :
— Monsieur, ayez pitié d'un malheureux sans ouvrage qui n'a pas mangé depuis deux jours !...
Vous regardez celui qui s'adresse à vous pour tâcher de deviner sur sa physionomie s'il vous trompe, ou s'il dit vrai. Bien souvent vous n'avez pas besoin de le regarder, il vous suffît de le sentir ; il exhale une odeur de vin ou d'eau-de-vie qui vous annonce que si ce malheureux n'a pas eu de quoi manger, il a toujours eu de quoi boire. Messieurs les mendiants n'ont pas encore trouvé moyen de se désinfecter la
bouche lorsqu'ils empoisonnent le vin ou Talcool ; je les engage à s'occuper de cela. Enfin si celui qui vous demande ne semble pas sortir du cabaret, si son teint est pâle, sa contenance aussi triste que ses yeux, vous donnez et vous avez raison ; dussiez-vous être encore pris pour dupe, cela vaut mieux que de refuser à un être vraiment malheureux.
Ce que je ne puis souffrir, ce sont les gamins de six à huit ans, il y en même au-dessous, qui sont envoyés par de misérables femmes qui, dès le matin, en ramassent une douzaine, puis les lâchent dans les jambes des passants, comme on lâcherait des chiens pour vous faire tomber.
Ces enfants viennent à vous en courant, en sautillant, et vous demandent la charité en vous faisant des grimaces, qu'ils veulent rendre piteuses et qui ne sont que comiques. Lorsque vous les renvoyez avec humeur, quelques-uns vous font alors un pied de nez et s'éloignent en vous tirant la langue.
Je m'attends à voir incessamment cette belle jeunesse, non, je me trompe, je veux dire: cette vilaine jeunesse, demander l'aumône avec une pipe à la bouche; ce sera le bouquet.
A propos de bouquets! voilà encore une scie!... Excusez le mot, mais c'est le seul qui peigne bien la chose; un de mes confrères..., je ne sais plus lequel,
REFLEXIO'S.
mais ya m'est égal, a fait une pièce sur les petites misères de la vie. Il n'a fait là-dessus qu'un acte, ce ne serait pas assez de cinq pour parler de toutes celles qu'il nous faut endurer chaque jour.
La marchande de bouquets ambulante n'est pas une des moindre. Si vous vous promenez avec une dame sous le bras (et elles ont un tact étonnant pour deviner quand ce n'est pas le mari et la femme), la marchande de bouquets vient vous fourrer presque sous le nez un paquet de roses ou de violettes.
— Monsieur, achetez-moi un joli bouquet pour madame...
Vous repoussez la marchande en faisant semblant de ne pas entendre et vous pressez un peu le pas, mais la femme aux bouquets emboîte son pas sur le vôtre, et continue en vous mettant les fleurs sous les yeux :
— Monsieur, un bouquet pour madame..., vous ne pouvez pas refuser de fleurir madame..., vous êtes trop galant pour cela...
Vous mâchonnez votre moustache, quand vous en avez une; vous éprouvez la plus violente envie de donner de votre pied dans la jupe de cette femme. Quand la dame qui est à votre bras est une ancienne connaissance, avec qui vous n'êtes plus sur le ton
de la cérémonie, elle est la première à dire à la marchande :
— Non madame, je ne veux pas de bouquets, les fleurs me font mal...
Alors vous vous empressez d'ajouter :
— Laissez-nous donc tranquille, vous voyez bien que madame ne veut pas de vos fleurs... passez votre chemin!...
Mais quand vous êtes au spectacle, si dans un entr'acte, vous vous promenez en donnant le bras à une cocotte, ou à quelque chose d'approchant, vous aurez bien de la peine à vous en tirer. La bouquetière voit votre embarras, elle en profite; en vain vous essayez de la repousser, elle met son bouquet sur le bras de votre dame en s'écriant :
— Si ! si ! madame en veut bien, madame le prend ! madame est contente que vous la fleurissiez. Voyez donc comme ce bouquet fait bien sur madame ! . . .
Pas moyen alors de refuser les fleurs. Ne pouvant faire autrement, vous tâchez de sourire, d'être aimable, vous demandez combien vous devez; la marchande vous demande deux francs pour un bouquet qui vaut peut-être six sous ! mais les rusées commères savent bien que vous n'oserez pas marchander devant une dame ; vous payez sans faire la
REFI,EXIO^S.
grimace, et pendant l'acte suivant, votre dame, qui a posé son bouquet à côté d'elle, ne remarque pas qu'un gros monsieur s'est assis dessus. L'acte fini, cette dame cherche son bouquet, elle dit au gros monsieur son voisin :
— Il était là, à votre place..., vous l'avez donc fait tomber?
On se lève, on cherche à terre, partout ; enfin le monsieur se retourne et on aperçoit le bouquet collé au fond de son pantalon ; il le détache de son derrière et le présente à cette dame qui le repousse avec mépris. Vous voyez tout cela, et quand votre dame vous dit d'un air désolé :
— Mon pauvre bouquet 1... quel dommage!... mais vous m'en achèterez un autre, n'est-ce pas?
Vous ne sortez plus dans l'entr'acte, de peur de rencontrer encore la marchande de bouquets.
Enfin jusqu'au bois de Boulogne, lorsque vous vous y promenez en voiture découverte, ces maudites marchandes de bouquets vous poursuivent.
Vous avez voulu, après votre dîner, aller respirer un air qui ressemble un peu à celui de la campagne; je dis qui ressemble, et vous conviendrez avec moi que j'ai raison. Le bois de Boulogne n'est pas absolument la campagne, surtout depuis que l'on en a fait un parc; mais enfin l'air est plus frais, plus pur
dans ses belles allées que dans l'intérieur de Paris. Vous voilà parti avec une dame, car je ne suppose pas que vous iriez vous promener seul, ce ne serait pas gai, et vous n'auriez personne pour partager le plaisir de respirer la poussière, non, je veux dire : le bon air des Champs-Elysées. Vous voilà donc parti avec une dame..., avec deux si vous voulez, quelquefois même on en emmène trois, quand on a une calèche, il y a de la place; mais il me semble qu'il est plus agréable de n'être que deux, alors la causerie est plus intime, plus expansive. Vous roulez donc, dans un doux tête-à-tête..., lorsque tout à coup une figure se présente à la portière de votre Victoria, puis un bras s'allonge, un bouquet fané, commun, surgit devant vous et une voix enrouée s'écrie :
— Mon bourgeois ! un bouquet pour votre dame! Vous donnez au diable l'importun qui vient de
troubler votre entretien, vous repoussez le bras et les fleurs, en disant :
— Nous n'en voulons pas ! mais le marchand ou la marchande de bouquets, car aux Champs-Elysées le commerce est exercé par l'un et l'autre sexe, enfin le bras au bouquet vous poursuit, ces gens-là vont aussi vite que les chevaux, quand vous ne repondez pas, ils jettent le bouquet dans votre voiture, irrité
REFLEXIONS
de cette insistance, vous lancez le bouquet dehors. Oh ! alors on ne manque pas de vous crier :
— Vas donc, pané !.. ça se fait rouler en voiture et ça n'a pas le moyen de payer une rose à sa cocotte ! . . . Allez donc, mes trognons, c'qui vous faut, c'est une soupe à l'ognon!..
0 tant doux pays de France I Quantum mutatus ah illo !
Et ces réflexions que nous venons de faire devaient être aussi celles que faisait Adhémar Derneuil, jeune employé du commerce qui, sur les dix heures du soir, menait au bois de Boulogne, dans une petite Victoria, mademoiselle Ariane Frotini , employée dans un fort magasin de lingerie , situé rue de Rivoli, près de la place du Ghâtelet.
Voulez-vous que nous vous fassions tout de suite le portrait de ces deux personnages, que nous vous apprenions sur-le-champ à qui vous avez affaire? vous le voulez bien, n'est-ce pas? et puis tranquillisezvous, ce ne sera pas long, car nous n'aimons pas ces
généalogies qui n'en finissent plus, et dans lesquelles, sous prétexte de vous dire ce que c'est que le personnage qu'il vous présente, Fauteur vous raconte l'histoire du père, du grand-père , quelquefois des oncles de son héros ; en général, nous n'aimons pas ce qui est fastidieux, prétentieux, ennuyeux, lamentable, incroyable, épouvantable et intarissable. . . que de choses nous n'aimons pas !.. et nous nous figurons que nos lecteurs sont comme nous... aller droit au but, nous semble la meilleure ligne à suivre... Vous allez nous répondre :
— Eh bien, arrivez-y donc!... C'est juste, nous ne voulons pas que les autres bavardent, et nous faisons ce que nous blâmons chez eux !.. il y a un proverbe italien qui dit: Pensa molto, parla jyoco, e scnvimeno. Comme vous n'êtes pas obligé de savoir l'italien, voici la traduction : Pense beaucoup, parle peu et écris moins. Je n'ai jamais rencontré personne qui sût réunir ces trois qualités-là.
Adhémar Derneuil a vingt-sept ans ; il est de taille moyenne, jolie tournure, pas joli garçon, parce qu'aucun de ses traits n'est correct ; ses yeux sont petits , son nez fort, sa bouche grande , son teint jaune; et malgré cela sa figure n'est pas déplaisante, elle a même parfois du charme, parce qu'il a de la physionomie, que ses yeux prennent une expression
vive et spirituelle lorsqu'il s'anime et parle d'une personne ou d'une chose qu'il affectionne. Ce jeune homme est très-impressionnable, il se laisse facilement séduire, attirer, attendrir; cependant il a assez de raison , de jugement , on pourrait même dire d'expérience pour connaître le monde et se méfier des apparences ; mais il y a des faiblesses et des défauts dont on ne se corrige pas, et tel est habitué à céder à son premier mouvement qui l'entraîne souvent à être pris pour dupe, qui retombera sans cesse dans cette faute, parce qu'elle est dans sa nature et que: Chassez le naturel, il revient au galop. Ce proverbe n'a jamais menti.
Adhémar a perdu de bonne heure son père et sa mère. Une tante l'a élevé en se plaignant beaucoup du fardeau que les défunts lui laissaient. Cependant madame Trémouille, c'est le nom de cette tante, a sept ou huit mille francs de revenu; avec cela une femme seule peut vivre fort à son aise et, sans se priver en rien, prendre soin de son neveu. Mais madame Trémouille ne pense, ne vit, n'agit que pour elle; le monde, c'est elle, le soin de sa santé, de sa table, de ses plaisirs, voilà tout ce qui l'occupe. Primo mihi^ et secondo ... encore mihi ! voilà sa manière de voir. Avec ce que le père d'Adhémar avait laissé, c'était peu de chose à la vérité, elle a pu
payer la pension de son neveu, mais lorsque celui-ci eut atteint l'âge de quinze ans, comme il ne restait plus rien du modeste héritage , madame Trémouille trouva moyen de faire entrer Adhémar dans un grand magasin de nouveautés. Le petit neveu n'avait pas fini ses études, mais la tante prétendit qu'un homme n'avait pas besoin de savoir le latin et de traduire Virgile pour auner du calicot, ou mesurer du poulde-soie ; elle avait peut-être raison , pour le latin, mais elle ne l'avait pas pour l'anglais et l'allemand, deux langues qu'il est toujours très-bon de connaître quand on est dans le commerce... et même sans cela.
Heureusement pour Adhémar , il avait le plus vif amour pour l'état qu'on lui faisait embrasser; il aimait le commerce, et il calculait déjà avec une grande facilité, on remarque bien vite les qualités des personnes que l'on emploie. Adhémar obtint un rapide avancement ; à dix-huit ans, il gagnait déjà de quoi se donner ces plaisirs que recherchent les jeunes gens.
Mais de tous les plaisirs, celui qui a presque toujours la préférence, est souvent aussi le plus coûteux. Vous devinez bien duquel je veux parler. Quand on veut courir après les belles, faire des conquêtes, se donner des maîtresses, enfin, il est indispensable
LE JEl'NE HOMME ET LA DEMOISELLE. 15
d'avoir le gousset bien garni. On fait triste figure près d'une femme que l'on est obligé de reconduire chez elle à pied!... et c'est alors qu'il faut dire avec le poëte: Sine Cerere et Baccho^ Venus friget.
Cependant Adhémar n'était point ce que l'on appelle un coureur; ce qu'il désirait, c'était de rencontrer une femme qui l'aimât véritablement, qui voulût bien s'attacher à lui. Alors il se serait trouvé très-heureux et n'aurait pas désiré changer ; ce n'était pas sa faute si, jusqu'alors il n'avait pas formé la liaison qu'il cherchait.
Maintenant il a vingt-sept ans, mais il a un emploi de premier commis dans une forte maison de commerce ; il gagne quatre mille francs par an , il est à son aise , n'a pas la moindre dette, commence même à mettre quelque argent de côté, et porte tous les ans, aux étrennes, un fort beau sac de bonbons à sa tante, madame Trémouille, qui en revanche lui fait cadeau d'un porte-cigares de treize sous, mais ne l'invite pas à dîner.
Pour le moment, Adhémar roule en victoria avec mademoiselle Ariane Frotini , dont il est éperdument amoureux depuis un mois, mais de laquelle il n'a encore obtenu aucun rendez-vous, aucune faveur ; c'est presque leur premier tête-à-tête.
Arrivons à mademoiselle Ariane Frotini : première demoiselle de comptoir dans un grand magasin de lingerie.
Mademoiselle Ariane se donne vingt-quatre ans. A-t-elle plus, a-t-clle moins? c'est ce que nous ne pourrions pas vous dire; est-ce que l'on connaît jamais bien les femmes?... avec elles il y a toujours un dessous de cartes, quelque chose de caché, que l'on vous garde pour le mot de la tin, ou que l'on ne vous dira jamais, cela dépend des circonstances.
Mademoiselle Ariane est plutôt petite que grande , elle est grassouillette et très-bien faite ; sa taille est ronde, souple, et se plie facilement à tous les petits mouvements gracieux dans lesquels une femme exce]le. C'est une blonde, aux yeux bleus, au teint rose, au petit nez futé ; la bouche rieuse, laisse souvent voir de fort jolies dents, bien blanches, bien irréprochables, et, si elles ne sont pas positivement enchâssées dans des feuilles de rose... comme un poëte aime à le dire, elles sont du moins placées dans une bouche bien fraîche, de ces bouches sur lesquelles on sent qu'il doit être doux de cueillir un baiser. De plus, mademoiselle Ariane a au menton une petite fossette qui semble aussi un nid pour les amours ; les cheveux blonds, qui sont très-beaux, très-abondants, se prêtent volontiers à toutes les coiffures, et celle
qui les possède en change souvent; unjour de longues boucles tombent presque sur son col ; une autre fois, ce sont des bandeaux bien lisses qui se collent sur son front; ou bien ses cheveux sont relevés en l'air, ou nattés, ou crêpés, à la chinois ou à la pompadour ; enfin celte demoiselle aime à varier, à ne pas être toujours la même; mais dételles façons qu'elle se coiffe, Ariane est toujours une très-jolie femme, bien faite pour plaire, pour séduire ; aussi fait-elle de nombreuses conquêtes.
Ses compagnes du magasin ne manquent pas de dire qu'elle est extrêmement coquette et de trouver fort ridicule que sa coiffure ne soit pas toujours la même. Le malin, avant que mademoiselle Ariane soit descendue à son poste, les ouvrières, qui sont en grande partie sous ses ordres, ne manquent pas de s'occuper d'elle pour en dire du mal, et tâcher de la trouver laide, ce qui ne leur est pas facile, mais entre femmes on y arrive toujours.
— Je suis curieuse de voir comment elle sera coiffée ce matin, dit une petite brune, qui louche.
— Hier elle était fort mal; les bandeaux ne vont pas à l'air de sa figure... pour porter des bandeaux il faut avoir une physionomie modeste, candide, et comme Ariane a plutôt l'air effronté, ça ne lui va pas du tout î
— Et lu lui as dit, pourtant, qu'elle était très-bien coiffée.
— Qu'elle est bête cette Justine !... justement, je lui ai dit cela parce qu'elle l'était mal... si elle avait été bien, je lui aurais dit le contraire.
— Mesdemoiselles... certainement Ariane est jolie... on ne peut pas le nier..., mais il y a des jours où elle est bien fanée, bien fatiguée...
— Jolie !.. jolie !.. qu'est-ce qu'elle a donc après tout de si joli, cette demoiselle? dit une jeune fille, qui a été mal vaccinée ; parce qu'elle a de grands cheveux filasse et des yeux d'un bleu de faïence, qui me rappellent toujours ceux que je voyais au fond des vases de porcelaine que mon père vendait...
— Ah ! quelle horreur ! . . . voilà qu'elle va dire que les yeux d'Ariane sont comme ceux que l'on peint au fond des...
— Eh bien, pourquoi pas?., on en fait de trèsbeaux dans ces... vases-là I...
— Ton père en vendait donc?
— Il en vend toujours! c'est un très-bon commerce,... ce sont de ces objets qui vont en tous temps..., c'est de première nécessité!...
— Enfin, mesdemoiselles, dit une assez belle fille, qui a l'air mélancolique, il faut bien que mademoi-
selle Ariane soit jolie, puisqu'elle fait tant de conquêtes ! . . .
—-Qu'est-ce que cela prouve? Qu'elle est extrêmement coquette, et pas autre chose. C'est peu difficile de faire des conquêtes, quand on fait de l'œil par-ci, de l'œil par-là ; les hommes se laissent prendre comme les alouettes au miroir.
— Pourquoi donc que tu n'en prends pas, toi, Adèle?
— Parce que je ne veux pas, apparemment.
— Avec tout cela, on dit qu'elle est sage, Ariane.
— Ah ! ouitche ! sage , le plus souvent ; parce qu'elle est rusée et qu'elle prend des précautions... mais le grand monsieur soi-disant banquier... et le beau jeune acteur du Châtelet... et le gros entrepreneur de bâtiments qui avait toujours des bonbons dans ses poches... est-ce que vous croyez que c'était seulement pour regarder les faux-cols qu'ils rôdaient sans cesse devant le magasin ?
— Comment! tu crois qu'Ariane a eu des relations intimes avec ces messieurs-là?
— Oui, je le crois; j'en mettrais ma main au feu.,. Oh ! c'est que je vois tout, moi, sans en avoir l'air... les regards, les signes... Puis j'ai vu glisser des billets doux...
— Ah ! si madame savait cela!... elle qui vante tant la conduite de mademoiselle Frotiniî...
— Ariane est donc Italienne, pour s'appeler Frotini?
— Laissez donc ! elle est Italienne comme mon serin!... Elle ne s'appelait pas Frotini, autrefois, mais tout bonnement Frotin ; alors, pour faire de l'esbrouffe, elle a ajouté un i à son nom, et de Frotin elle a fait Frotini... C'est pas plus malin que ça !...
— Ah ! elle est bien bonne, celle-là I... Et comment sais-tu cela, Adèle ?
— Parce qu'une fois une de ses cousines, qui est, je crois, fruitière, est venue ici demander mademoiselle Ariane Frotin. Celle-ci était absente; mais, à son retour, elle a bien été obUgée de faire accueil à sa cousine...
— Tiens ! tiens ! et elle se donne des airs de princesse .. Son père vend peut-être des vases, comme le tien ?
— Je le lui souhaiterais; ça lui ferait un oreiller pour ses vieux jours. Et, pour le moment, est-ce que vous n'avez pas remarqué un des employés du grand magasin de nouveautés, là-bas, à droite, qui rôde sans cesse par ici et s'arrête devant nos étalages ?
— Ah ! un jeune homme brun, pas beau, le teint jaune...
— Mais l'air très comme il faut, toujours des bottes vernies.
— Je n'ai pas remarqué ses bottes, mais j'ai vu souvent son nez, qui n'est pas verni, et qu'il colle contre les vitres quand Ariane est là.
— Crois-tu qu'elle l'ait remarqué?
— Ah 1 cette question!... C'est-à-dire que les signes d'intelligence vont déjà leur train. Il y a un redoublement de coquetterie chez Ariane.
— Je ne le trouve pas joli garçon, ce jeune hommelà.
— Non, mais il paraît qu'il a de l'os... et c'est quelque chose. On vous mène dîner chez le traiteur, on vous fait manger des truffes, des écrevisses bordelaises, boire du Champagne, puis aller au spectacle, en loge plus ou moins grillée...
— Ah I moi, si j'aimais quelqu'un, ce ne serait pas pour la gourmandise...
— Bon! ça se dit; mais on ne peut pas toujours soupirer, et un souper fin, c est si bon, avec une omelette soufflée...
— On dit que ce n'est plus la mode, qu'on ne mange que des parfaits.
— Qu'est-ce que c'est qu'un parfait?
— C'est une espèce de fromage glacé au café, ou à la vanille ; c'est le dernier genre ; ma cousine a son prétendu qui lui en a fait prendre un, en cabinet particulier.
— Si ta cousine prend déjà quelque chose en cabinet particulier, avec son prétendu, je doute qu'il la mène jamais à la mairie. Mais, que ce soit la mode ou non, je déclare que je demanderai toujours une omelette soufflée quand je dînerai chez le traiteur.
— A propos de soufflé, mesdemoiselles, vous avez remarqué, hier au soir, ce jeune homme arrêté devant notre montre... C'est celui-là qui est soufflé ; il a des joues commodes pommes d'api.
— Oh! je le connais; voilà plusieurs jours qu'il s'arrête pour nous regarder.
— Je le crois du quartier.
— Mais assurément; c'est Ernest Moulard, premier clerc chez le notaire là-bas, à gauche.
— Tiens, tu sais ça, toi, la vaccinée?
— Pourquoi ne le saurais-je pas ? J'ai une amie dans la maison du notaire chez qui travaille Moulard.
— Ah ! elle dit Moulard tout d'un trait, sans dire monsieur. Avez-vous entendu, mesdemoiselles'?
— Eh bien, après! qu'est-ce que cela j)rouve? Elle est méchante, cette Louisa.
— Il n'est pas vilain, Moulard.
— Moi, je n'aime pas les hommes gras; ce n'est pas sentimental.
— Oh ! toi, Léonore, tu es pour le romantique.
— Et puis votre clerc de notaire a un air moqueur ; il rit toujours en nous regardant.
— Non-seulement il rit, mais souvent il nous tire la langue.
— Où est le mal ? Si c'est sa manière de sourire.
— Alors, il pourrait nous montrer son postérieur, en disant que c'est sa manière de saluer?
— Décidément, Louisa, tu en veux à Moulard , parce qu'il n'a pas répondu à tes œillades, apparemment.
— Mes œillades!... Apprenez, mademoiselle, que je n'en fais à personne. Je m'occupe de mon ou vrage, et je ne passe pas mon temps à épier ce que font les autres.
— C'est-à-dire que tti ne fais que cela.
— Taisez-vous; vous êtes une chipie.
— Silence, mesdemoiselles; voici madame. Si elle entendait qu'on se querelle^ c'est elle qui se mettrait en colèrei..
34 LE PETiT BO>'HOMME DU COIN.
Laissons les demoiselles lingères se mettre vivement à leur place... Nous savons maintenant ce que c'est que mademoiselle Ariane Frotin ou Frotini... Retournons sur la route des Champs-Elysées.
La Victoria roulait modérément, comme roulent toutes les voitures prises à l'heure. Adhémar est assis tout près de la blonde Ariane; il a passé un de ses bras autour de la taille de la jolie lingère ; il serre cette taille contre lui, comme tout amoureux serre la femme à laquelle il fait la cour. On cherche bien quelquefois à se dégager de son élreinle, mais on n'y parvient pas ; et, d'ailleurs, on y met de la mollesse. Les discours brûlants vont leur train.
— Charmante Ariane, dites-moi que vous m'aimerez un peu.
— Mais, vous êtes bien pressé... Nous verrons si vous méritez que je vous aime.
— Dites-moi ce qu'il faut faire pour que vous en soyez persuadée, et je vous jure...
— Mon bourgeois, un bouquet pour madame; il est tout frais, il embaume.
— Ahl que le diable l'emporte ! je ne savais d'oii venait cette voix. Laissez-nous tranquilles, avec vos fleurs... Il y a si longtemps que je soupirais après ce moment ! . . . Vous m'avez bien fait attendre ce rendez-vous.
— C'est que je suis très-tenue au magasin. Je ne sors jamais; c'est un grand hasard que ce soir j'aie pu m'échapper plus tôt, et encore...
— Prenez mon bouquet, mon milord; fleurissez votre dame.
— Ah ! cet homme m'a fait peur ! . . . Comment fontils pour courir aussi vite que le cheval?... Mais laissez-nous donc en repos...
Au lieu de se retirer, l'homme au bouquet lance celui qu'il tenait dans la victoria. Adhémar est sur le point de le lui rejeter; mais il réfléchit que cela pourrait se prolonger indéfiniment, et se décide à jeter en dehors une pièce de monnaie. Alors on le laisse tranquille, et il peut enfin reprendre son entretien avec la personne qu'il mène au bois.
— Savez-vous bien, charmante Ariane, qu'il y a longtemps que je vous aime.
— Vraiment?... Et pourquoi ne me l'avez-vous pas dit plus tôt ?
— Mais il fallait trouver une occasion. Quand vous sortiez, et que je vous suivais, dans l'espoir de vous rejoindre et de vous parler, je vous voyais toujours accostée par un grand monsieur d'une quarantaine d'années, au teint coloré.
— Ah! c'est mon oncle. Oui, il m'attendait quelquefois..
— Un jour même vous êtes montée en voiture avec lui.
— Ah! je me rappelle... il me menait chez un homme de loi pour une succession d'une parente éloignée. J'avais des papiers à signer.
— Mon Dieu, après tout, cela ne me regarde pas, et vous n'avez aucun compte à me rendre.
— Oh ! c'est égal, je suis bien aise que vous sachiez que j'étais avec mon oncle, parce que vous auriez pu penser autre chose, avoir de mauvaises idées sur mon passé.
— Pourquoi mauvaises? N'êtes-vous pas votre maîtresse?
— Ce n'est pas une raison pour écouter les hommes, pour avoir des intrigues. Ah fi! l'horreur!... Quand j'aimerai quelqu'un, il pourra être tranquille, je ne changerai jamais.
— Vous m'enchantez. Comme nous serions bien ensemble... moi, qui déteste aussi le changement, moi, qui rêve une maîtresse sensible, aimante, fidèle. Vous voyez bien que c'est moi que vous devez écouter. Est-ce que vous êtes Italienne?
— Pourquoi me demandez-vous cela?
— C'est à cause de votre nom de famille. Frotini? cela a quelque chose d'italien.
Mademoiselle Ariane hésite un instant, puis répond :
— Oui; mon père était des environs du Vésuve, mais ma mère était Française.
— Vous les avez perdus tous les deux?
— Hélas! oui; je suis tout ce qu'il y a de plus orpheline. Et vous? Il y a longtemps que vous êtes dans votre magasin de nouveautés?
— Oui, plusieurs années... Que votre main est douce, que vos yeux sont ravissants !
— Flatteur!... Et vous avez de forts appointements, chez vos patrons?
— Quatre mille francs, et des gratifications au bout de l'année... Vous êtes coiffée comme un ange.
— C'est gentil, quand avec cela on a déjà quelque chose. Avez-vous des actions sur la ville de Paris?
— Ah ! mon Dieu ! est-ce que vous vous occupez de ces choses-là? Est-ce que vous avez de l'argent à placer?
DEUX AMOUREUX EN CABRIOLET. t9
— Hélas! non ; mais je voudrais bien en avoir.
— Une jolie femme ne doit désirer de l'argent que pour le dépenser en toilette, en chiffons, en parures, enfin.
— Oui, il en faut pour cela; mais ça n'empêche pas de désirer mieux. Moi, je voudrais avoir au moins une action sur la ville, parce qu'il y a des lots, de très-gros lots à chaque tirage; je crois qu'on peut gagner jusqu'à deux cent mille francs d'un coup. Eh bien, si j'avais seulement une action, je pourrais espérer de gagner le gros lot ; cela me rendrait très-heureuse.
— Mon Dieu ! vous avez bien le temps de songer à la fortune ; vous êtes dans Page où l'on ne doit songer qu'à l'amour.
— Vous croyez? Mais l'un n'empêche pas l'autre. Ce n'est pas que je tienne à l'argent... d'abord, quand j'en ai, je ne peux pas le conserver ; je le dépense tout de suite ; mais c'est justement pour cela que je songe parfois à l'avenir.
— Nous voici dans le bois ; voulez-vous descendre un peu, et que nous nous promenions un moment sur les bords du lac?
— Oui, je veux bien.
Adhémar fait arrêter le cabriolet; il en descend, et reçoit dans ses bras la blonde Ariane, qui se laisse
aller assez facilement dans les bras de son cavalier. On passe sous un petit fourré de bois, et l'on suit une de ces allées étroites et toutes tracées qui serpentent contre les bords du lac. Le jeune homme propose une promenade en bateau, mais Ariane refuse ; elle a peur de l'eau. Adhémar voudrait s'asseoir dans un endroit touffu, retiré; mais cherchez do^nc maintenant des endroits touffus au bois de Boulogne !... Il ne faut pas non plus espérer y trouver la solitude; à chaque instant vous rencontrez des promeneurs, des sociétés, quelques couples d'amoureux. Mais ceux-ci sont rares ; ce n'est plus dans une promenade si fréquentée que les amoureux vont échanger leurs serments, exhaler leurs soupirs. On peut bien encore y cueiUir de temps à autre un baiser sur les lèvres de sa compagne ^ mais il ne faut pas que cela aille plus loin.
La séduisante Ariane fait bien quelques difficultés pour se laisser embrasser; mais notre amoureux y arrive enfin, et, tout heureux d'avoir obtenu une faveur qui lui en promet d'autres, il serre dans ses bras la jeune femme, qui balbutie :
— J'ai bien soif; il fait si chaud, aujourd'hui !
- Mon Dieu! et moi qui ne pensais pas à vous offrir quelque chose!... Pardonnez-moi, l'amour me tourne la tête ; mais il y a ici près un café... Je vou-
drais pouvoir vous faire prendre des glaces. Je ne sais pas si nous en trouverons à ce café.
— Oui, oui ; oh ! il y en a de très-bonnes.
— Vous y avez déjà été?
— Oui; mon oncle m'y a menée un soir... avec une de mes cousines.
Adhémar aurait pu se dire que cet oncle-ià était bien galant, ce qui est assez rare entre parents; mais il a encore sur les lèvres tout le charme du baiser qu'il vient de ravir ; il ne s'inquiète plus de l'oncle, et ramène vivement sa belle à leur voiture, qui les arrête bientôt devant le café qui est situé presqu'au milieu du bois de Boulogne.
Il y a beaucoup de monde à ce café du bois; aussi, a-t-on placé des tables tout le long de l'allée, qui s'étend contre la maison, et dans laquelle vont se ranger les voitures des personnes qui sont au café. La société est assez élégante, quoique fort mêlée ; beaucoup de cavaliers, qui se promenaient le soir, font aussi une halte en cet endroit. Adhémar, comme tous les nouveaux amoureux, cherche un endroit un peu écarté, un bosquet, dans lequel on serait séparé du monde, mais Ariane ne semble pas vouloir se dérober aux regards, elle s'assied à une table placée au milieu de plusieurs autres, et qui sont presque toutes occupées par des jeunes gens à la mode.
— Comment l... vous voulez vous mettre là? demande Adhémar à sa conquête.
— Mais sans doute... n'y serons-nous pas trèsbien?
— On est trop entouré de monde...
— Qu'est-ce que cela nous fait?... Est-ce que vous avez peur que l'on vous voie avec moi ?
— Oh ! par exemple ! ... j'en serais fier plutôt ! . . .
— Eh bien, alors, il ne faut pas vous cacher...
— Vous ne craignez pas que... votre oncle, ne nous voie ici?
Ariane ne put s'empêcher de laisser échapper un sourire moqueur, mais elle se pince bien vite les lèvres, en répondant :
— Mon oncle n'est pas mon père!... ni mon tuteur... ni rien du tout pour moi... Je suis entièrement maîtresse de mes actions, et assez grande pour faire ce qui me convient... Je ne relève que de ma patronne... Mais ma lingère sait bien que je sais me conduire...
— Oh ! tant mieux ! . . . tant mieux ! . . .
— Par exemple, j'aime le spectacle... il faudra m'y mener quelquefois...
— Tant que vous voudrez, je l'aime beaucoup aussi.
— Mais je ne veux aller qu'aux avant-scènes, ce
sont les seules places où je me trouve bien... C'est si amusant de voir les acteurs de près!...
— Je vous mènerai aux avant-scènes, c'est convenu... Garçon î... des glaces !
Une table s'est trouvée vide près de celle de nos amoureux; plusieurs jeunes gens viennent s'y placer et se font donner du punch. Ces messieurs parlent tout haut, comme c'est assez l'habitude des jeunes dandys; et naturellement ils lorgnent la jolie blonde, qui est assise près d'eux, et qui, d'ailleurs, est la seule, en cet endroit, qui mérite d'être remarquée.
— Luceval, il me semble que ton cheval est vicieux, il a manqué de te jeter par terre près du lac. . .
— Mais non... pas du tout... C'était des petites gaietés auxquelles il se livrait... J'aime assez qu'un cheval*ait quelquefois de ces allures qui exigent que l'on soit bon cavalier ! . . .
— Merci ! depuis que le mien m'a jeté contre une borne où je me suis cassé deux dents, je ne le monte plus...
— Tu ne vas pas à l'Opéra ce soir?
— Peut-être... il n'est que dix heures et demie... J'ai encore le temps. . .
— Messieurs, vous n'avez pas vu Anatole Pipeau au bois le soir?
— Non, est-ce qu'il t'avait donné rendez-vous?
— Oui, il devait ensuite me mener chez la comtesse... vous savez, sa dernière bonne fortune?...
— Ah! la comtesse vénitienne... soi-disant !... Je soupçonne cette dame d'être une ancienne danseuse de corde...
— Ah! ahl... quelle idée!... Est-ce que Pipeau a fait sa conquête sans balancier?...
— Voilà un mot que tu devrais envoyer aux journaux...
— Ils en disent quelquefois qui ne le valent pas. . — Comtesse ou non, cette damé est une belle brune, et comme Pipeau a l'intention de la lâcher, je me suis mis sur les rangs pour le remplacer...
— Bah ! tu crois que Pipeau veut déjà la quitter, cette belle comtesse...?
— Oui... Oh! Pipeau devient un roué, un séducteur fini... il ne trouve plus de cruelles !
— Non, surtout, depuis qu'il a gagné deux cent mille francs à Monaco... En voilà une veino !
— Et le plus adroit, c'est qu'il a eu l'esprit de ne pas les reperdre et de fuir aussitôt la roulette pour revenir à Paris...
— Maudite roulette !... moi, je n'y ai jamais gagné...
— Moi, j'y ai gagné souvent, mais je reperdais toujours après...
Le couple d'amoureux entendait toute cette conversation, qui semblait beaucoup amuser la jolie Ariane, tandis qu'elle ennuyait infiniment Adhémar ; d'autant plus qu'elle était accompagnée de fréquents regards jetés sur sa belle; puis ces messieurs se regardaient entre eux en souriant et en faisant de ces petits signes de tête qui annoncent que l'on est charmé de ce qu'on voit.
— Quand vous voudrez que nous remontions en voiture... je suis à vos ordres, dit doucement Adhémar.
— Oh ! nous avons le temps... il fait si bon ici ! à peine si nous arrivons...
— C'est que... je trouve que nous étions mieux dans la voiture... pour causer... ici tous les jeunes gens vous regardent...
— Eh bien , cela ne me fait pas peur... où est le mal?
— Mon Dieu!... c'est tout naturel, au contraire... Mais cela n'en est pas plus amusant pour moi... qui me trouvais si heureux en tête à tête avec vous...
— Ohl cela se retrouvera.
— Ahl voilà Pipeau!
— Voilà monsieur Anatole de Pipeau !...
Ces exclamations sont poussées par les trois jeunes gens assis à la table voisine ; et un grand jeune
homme blond, mince, fade, assez beau garçon; mais dont la physionomie balance entre l'impertinence et la sottise, en réunissant quelquefois ces deux expressions, s'avance vers ces messieurs, un petit monocle collé sur un œil et jouant avec une jolie petite canne, pas si longue que son bras.
De ce beau monsieur, qui est habillé comme sur un journal de modes, sort une voix claire et criarde qui dit :
— Bonsoir, mes chers ! bonsoir, mes bons ! ... Ah ! vous prenez du punch... et pas glacé!... fi donc!... par la chaleur qu'il fait! . . .
— Moi, je n'aime que ça... On prend ce qui fait plaisir...
— Viens donc t'asseoir près de nous, Pipeau.
— Une minute, messieurs ; laissez-moi reconnaître l'endroit... examiner la société qui s'y trouve 1... Jusqu'à présent je ne vois rien qui mérite mon attention ! . . .
Mais après avoir regardé autour de lui, les regards de M. Pipeau viennent s'abattre sur la blonde Ariane; alors il s'écrie :
— Oh! mais, je me trompais... je ne voyais pas bien... et j'aperçois quelque chose de fort séduisant... Pardieu, messieurs, vous avez bien choisi la place... et je suis des vôtres.
Ces paroles, dites assez haut pour qu'on pût les entendre à la table voisine, sont accompagnées de regards braqués sur la jolie lingère, qui fait toutes ces petites mines coquettes qui annoncent que l'on a parfaitement compris ; puis le beau Pipeau prend une chaise et va se placer tout près d'Ariane.
Adhémar sent la colère lui monter au visage ; il regarde assez fixement le nouveau venu, mais celuici n'a pas l'air d'y faire attention. Comme il n'a pas le droit d'empêcher ce monsieur de s'asseoir près de la table, il lui faut prendre patience et supporter cette contrariété. Mais il a depuis longtemps avalé sa glace, tandis qu'au contraire sa dame met un temps infini à prendre la sienne.
M. Anatole Pipeau continue de parler tout haut:
— Eh bien , Darcy, as-tu toujours envie que je te présente chez la comtesse?
— Mais oui... plus que jamais... Je la trouve charmante moi, cette dame, j'en suis toqué, et comme tu m'as dit que tu voulais rompre avec elle...
— Oui, oh ! c'est faitl c'est fini!... nous nous sommes très-bien quittés... comme gens qui savent vivre... maintenant nous sommes fort bons amis. Mais désormais j'ai assez de brunes comme cela... En voilà cinq ou six que j'ai subjuguées, il faut changer l'affiche... Ce que je cherche à présent,
c'est une blonde.. . une de ces jolies blondes aux yeux bleus et tendres... au teint rosé,., aux dents perlées... l'air agaçant et langoureux tout à la fois... Est-ce que vous ne voyez pas cela d'ici?...
Le beau gandin venait de faire à peu près le portrait d'Ariane qui, tout en répondant aux phrases brûlantes d'Adhémar, jetait de temps à autre un regard sur son voisin au monocle. Les jeunes gens, amis de M. Pipeau, se sont empressés de s'écrier :
— Oui... oui... Oh! nous voyons quelle, blonde pourrait te plaire !...
— Tu n'as pas mauvais goût!...
— 11 a raison! vivent les blondes !
— Oh ! moi, je tiens pour les brunes !
— Et toi, Luceval, il me semble que tu as eu une maîtresse rousse?
— Oui, messieurs, et je ne m'en cache pas ; il y a des rousses qui sont adorables..* Après tout : invarietatevohiptas!...
Mademoiselle Ariane, qui probablement tient aussi à se faire entendre, dit en élevant la voix :
— Croiriez-vous^ monsieur Adhcmar, que je n'ai pas encore vu la féerie du théâtre du Châlelet?... moi, qui demeure à deux pas, car notre magasin de Ungerie, rue de Rivoli, n'est pas à trois minutes de la
Cette manière de faire savoir son adresse fait sourire M. Anatole Pipeau, et fait, au contraire, froncer le sourcil au pauvre Adhémar, qui répond :
— Mademoiselle, il sera facile de vous mener voir cette féerie, ainsi qu'à l'Opéra... quoique ce soit plus loin de chez vous... mais qu'importe que l'on demeure près ou loin ! Ordinairement on ne va pas à pied, quand on conduit une dame au spectacle...
— Oh! certainement, nous ne prendrons pas une voiture pour aller au théâtre du Châtelet... J'en suis trop voisine...
Quelques minutes s'écoulent ; mademoiselle Ariane n'en finit pas de prendre sa glace, et Adhémar, qui remarque les œillades qu'on lui lance de la table à côté, brûle de partir, mais n'ose pas dire à sa conquête :
— Dépêchez-vousdonc, je voudrais bien que vous ne fussiez plus lorgnée par ces messieurs.
Tout à coup, soit inadvertance, maladresse ou intention, la jolie blonde laisse tomber le bouquet qu'elle tenait à sa main et portait de temps à autre à son nez. Le bouquet tombe tout à côté du grand jeune homme au monocle, il se hâte de ramasser les fleurs et de les remettre à Ariane, en lui disant à demi voix :
— Elles sont moins fraîches que vousl...
La jolie femme remercie en souriant. Adhémar se
retourne vivement , car il avait entendu quelques mots, mais regardait justement d'un autre côté lorsque le bouquet était tombé... Il y a des gens qui ont du malheur, ils ne regardent jamais où il faut.
— Qu'est-ce donc? dit-il, en se retournant.
— Mais rien!... mon bouquet que j'avais laissé tomber et que ce monsieur a eu la complaisance de ramasser...
— Mais il .vous a parlé...
— C'est possible, quelques mots de politesse... Je n'ai pas bien entendu. Ah çà, dites-moi donc, estce que vous seriez jaloux, par hasard? Oh! ce serait un vilain défaut, et dont il faudrait vous corriger... Je n'aime pas les jaloux, moi ! . . .
— Mais non, je ne le suis pas, je vous assure... seulement, je suis peut-être égoïste... Je voudrais avoir seul le bonheur de contempler celle que j'aime.
— Ah ! ahl... Alors vous l'enfermeriez dans une armoire...
Cependant les jeunes dandys de la table voisine se lèvent et partent, non sans avoir lancé des œillades à mademoiselle Ariane. Le grand Pipeau y a même ajouté de la pantomime, que sans doute cette demoiselle a comprise. Adhémar respire plus à Taise depuis que ces élégants sont partis. Mais bientôt sa belle se lève aussi, en disant :
— Remontons en voiture... Tout le monde s'en va!...
On part. Adhémar retrouve son tétc-à-tête, il redevient brûlant, passionné, et lorsqu'on approche de la demeure de sa belle, lui dit bien tendrement :...
— Vous voilà bientôt chez vous?...
— Sans doute.
— Si... vous n'y rentriez pas?.. Si... vous vouliez accepter l'hospitalité chez moi?
— Oh! par exemple! Y pensez-vous?... ne pas renirer... découcher!... Mais je serais perdue de réputation...
— On peut croire que vous avez été au bal toute la nuit...
— Oh ! non.. . nous ne sommes pas à l'époque des bals... et je ne suis ni en toilette ni déguisée.
— Alors... me permettrez-vous. .. de passer quelques instants chez vous?...
— Etes-vous fou?... Il est minuit... On vous verrait rentrer chez moi.. Puis, venir chez moi î... c'est impossible ! aucun homme n'est reçu chez moi
— Diable!... Mais vous sortez... vous?
— Ah ! Dieu merci ! je ne suis pas prisonnière... Mais à neuf heures, neuf heures et demie au plus tard, il faut être au magasin.
— Avant ce temps-là... on peut bien rendre une
petite visite à son ami... qui serait si heureux de vous recevoir.
— Oh! aller chez un jeune homme !
— Qui le saurait? Je loge dans la seconde maison après mon magasin. . .
— Je le sais bien... Je vous ai vu y entrer souvent.
— C'est une porte bâtarde... Le concierge n'est jamais dans sa loge le matin...
— Vous en êtes sûr ?
— Très-sûr. Mon escalier esttout de suite à gauche en entrant... De bon matin on ne rencontre personne... Au quatrième... La porte à droite... D'ailleurs elle sera ouverte dès six heures du matin.
— Oh! c'est trop tôt... Mais à sept... peut-être...
— Vous viendrez?...
— Si vous me promettez d'être bien sage.
— Oh ! cela va sans dire... Alors vous viendrez...
— J'irai... parce que je suis curieuse de voir comment est tenue une chambre de garçon.
— Oh! vous êtes adorable!...
On était arrivé. Ariane rentre dans sa maison, et Adhémar ne la retient pas, car il avait peur qu'elle ne revînt sur sa promesse ; mais elle n'en avait pas l'intention.
Le lendemain, sur les onze heures, Adhémar entre dans un café situé à vingt pas de son magasin, et dans lequel il va presque tous les jours déjeuner. Le jeune commis en nouveautés a l'air radieux, triomphant; une expression de bonheur brille sur tous ses traits; vous en devinez la cause : c'est que le matin il a reçu dans sa chambre la visite delà jolie blonde que la veille il a promenée au bois. Mademoiselle Ariane Frotini n'a pas été longtemps cruelle. Inutile de vous dire que l'on s'est promis une fidélité éternelle!... Mais la jeune lingère a ajouté :
— Surtout soyez prudent! Ne me compromettez
pas... Si un monsieur me parlait dans la rue, il ne faut pas pour cela concevoir le moindre soupçon... Ne soyez pas jaloux... C'est stupide et cela ne sert à rien!... Quand j'aurai un moment de libre, je vous le ferai savoir...
— Comment?
— Je vous écrirai deux mots au crayon... et je vous enverrai cela par le petit Alexis.
— Qu'est-ce que c'est que le petit Alexis?
— Quoi, vous ne le connaissez pas?... C'est le petit commissionnaire du coin... près de la place... Comment vous rie l'avez pas déjà employé pour porter des billets doux?
— Ma foi non... D'ailleurs depuis assez longtemps je n'avais pas de billets doux à faire porter...
— C'est un petit garçon fort gentil, fort poli; il n'a pas l'air canaille... ni tapageur, ni ivrogne... Aussi ces demoiselles du magasin l'emploient toutes, je veux dire celles qui ont des commissions à faire faire. Il s'en acquitte très-bien, et il est toujours content de ce qu'on lui donne... tandis qu'il y a des commissionnaires qui vous prennent plus cher qu'une voiture.
— Alors, c'est entendu, je prendrai le petit Alexis.
— Et vous serez bien confiant, bien constant, et bien obéissant l
Adhémar a promis tout ce qu'on a voulu, et on l'a quitté en lui faisant une mine toute gracieuse. Vous comprenez, après cela, si le jeune homme a l'air fier et heureux en entrant dans son café, où il trouve presque toujours des connaissances. Et cette fois, c'est le premier clerc du notaire voisin, Adoré Moulard, qui vient lui tendre la main.
Moulard est le jeune homme à figure réjouie, aux joues en pomme d'api, que les demoiselles lingères voient souvent rôder et s'arrêter devant le vitrage de leur magasin, et qu'elles trouvent soufflé. C'est un garçon de trente ans, ni hcau, ni laid, mais dont la physionomie plaît, parce qu'elle est presque toujours aimable, et que ses petits yeux sont pleins de feu et annoncent de l'esprit. Remarquez bien les veux, ils trompent rarement 5ur cotte qualité. L'homme bote aura beau faire, il portera toujours avec lui son cachet.
Moulard, avec sa bonne humeur habituelle, était, de plus, obligeant, serviable, toujours disposé à être utile à ses amis, et quoiqu'il aimât à rire, à bambocher même, il n'allait jamais trop loin dans ses folies et ne se permettait pas de ces farces qui blessent les mœurs ou la délicatesse.
Il va presser la main d'Adhémar, en lui disant :
— Nous venons déjeuner tard ce matin î... Est-ce que la besogne va fort?
— Ce n'est pas ce motif... Mais j'ai en affaire.. „ Ce qui ne m'empêche pas d'avoir une faim de cannibale... Garçon, mon bifteack... et beaucoup de pommes de terre... Déjeunez-vous avec moi, Moulard?...
— Non, c'est fini... Mais cela ne m'empêchera pas de vous tenir compagnie... Et puis au fait... bah!... pourquoi ne déjeunerais-je pas une seconde fois... J'ai un estomac très-complaisant... Garçon, deux bifteacks et une masse de pommes de terre.
Ces messieurs se mettent à une table. Moulard demande du madère pour faire couler son premier déjeuner et de l'absinthe pour faire honneur au second. Adhémar demande des radis*, du beurre, des anchoix, pour se donner la patience d'attendre son bifteack.
— Fichtre! quel appétit ce matin, dit le clerc de notaire. Etavcc cela... cet air heureux! triomphant... Je parierais... un cornichon contre un louis, que nous avons une conquête de plus à mettre sur notre agenda!
— Vous gagneriez, Moulard, vous gagneriez!... Oh! oui, je suis le plus heureux des mortels... Mais comment avez-vous deviné cela?
— Belle malice... Quand on est le plus heureux des mortels, mon cher, on n'a pas sa figure de tous
les jours... Car on n'est pas tous les jours le mortel le plus heureux... bien que le bonheur soit relatif et que ce qui comble les vœux de l'un ne serait peutêtre pas agréable à un autre. Posséder la femme pour laquelle il soupirait, c'est généralement ce qui rend un homme vraiment heureux... Il y a beaucoup d'autres jouissances dans le monde, mais je doute qu'elles soient comparables à celle-là.
— Vous avez raison, Moulard... Vous avez bien raison... Ah! voilà les bifteacks enfin... Ah! qu'ils sont petits!...
— Ah! ah! vous tournez à l'ogre décidément!
— Garçon! vous nous donnerez des rognons sautés, une omelette aux truffes.
— Bravo ! . . . votre appétit réveille le mien . . . Garçon, faites l'omelette et le rognon pour deux!
— Et du vin, du bordeaux. . . meilleur que celui-ci.
— Voulez-vous du léoville?
— Oui! oui... et du Champagne!... Aujourd'hui je ne veux rien me refuser!
— Vous avez raison, puisqu'on ne vous a rien refusé à vous!... c'est de l'homoeopathiel... Et c'est donc tout nouveau?
— C'est ce matin, à sept heures, que pour la première fois elle est venue me rendre visite...
— Ah ! je ne m'étonne plus que vous ayez si bon
appétit! Rien ne creuse comme un amour satisfait... Je ne vous demande pas si elle est jolie... D'abord elle vous plaît, c'est le principal.
— Ahl mon cher, elle est charmante, trop jolie même; car hier au soir je l'avais menée au bois, nous nous sommes arrêtés quelque temps au café, et tous les hommes la lorgnaient.
— Cela vous fera honneur.
— J'aimerais mieux qu'elle fût moins remarquée. . . Je suis un peu jaloux.. .
— Sottise, mon cher. Vous prenez donc Pamour au sérieux?
— Mais comment le prenez-vous?
— Comme un plaisir, une distraction.
— Alors si votre maîtresse vous trompait?
— Je lui dirais : « Bien des choses chez vous î » et j'en prendrais une autre.
— Ah ! quejc suis loin d'avoir votre philosophie... moi ! Si Ariane me trahissait, je crois que j'en mourrais de désespoir...
— Ariane!... Tiens, est-ce que c'est la première demoiselle de la lingère voisine...
— Ah! mon Dieu! je vous ai dit son nom!... Cela m'est échappé!... Moi qui lui ai promis d'être si discret... Moulard, vous ne me trahirez pas... vous me garderez le secret...
— Oh! soyez tranquille... Ce n'est pas moi qui jaserai... Comment c'est la blonde Ariane qui... Ah! ah ! ah!... Elle est bien bonne celle-là...
— Qu'est-ce qui vous fait rire?
— C'est que, moi aussi, en ce moment, je fais de l'œil à une demoiselle du même magasin.
— Vraiment. Mais ce n'est pas à Ariane...
— Non. Oh! rassurez-vous, je ne suis pas voire rival... Je n'en veux qu'à une petite fille, assez drôlette, qui se nomme Rosine, et que ces demoiselles appellent la Vaccinée, justement parce qu'elle est un peu grêlée; mais moi je trouve que cela donne du piquant à sa physionomie.
— Et mademoiselle Rosine répond à votre amour?
— Je ne suis pas encore aussi avancé que vous. Rosine... ou R.osinette, comme dirait Bartholo^ du Barbier de SéviUe, n'a encore répondu qu'aux brioches et petits fours que je lui ai envoyés tout chauds... Mais elle cédera lorsque je risquerai les nougats et les meringues... Oh! je ne suis pas pressé... je ne suis pas amoureux comme vous!...
— Moi, mon ami, il y a déjà longtemps que je faisais la cour à Ariane... Il m'a fallu du temps, de
a persévérance pour triompher de sa vertu; car elle était fort sage! elle m'a assuré que j'étais le premier qui lui faisait connaître l'amour...
— Elles disent toutes cela ! . . .
" — Mais toutes n'ont pas la réputation d'Ariane... qui n'écoutait personne... Pourquoi riez-vous?
— Buvons, goûtons le Champagne.
— Volontiers! Mais pourquoi avez-vous ri, quand j'ai dit que Ariane n'écoutait personne?...
— Mon Dieu, mon cher Adhémar, c'est que, moi, j'ai peu de confiance dans la vertu des demoiselles de magasin . . . Certainement il peut y avoir des exceptions, mais votre Ariane... qui fait tant sa sucrée... je l'ai rencontrée plusieurs fois avec un monsieur fort élégant... et entre deux âges...
— C'est son oncle...
— Ah! c'est son oncle... Je le veux bien..., mais il paraissait très aux petits soins pour un oncle... Enfin si c'est là le Minotaure qui doit vous dévorer, Ariane, imitant sa patronne, la fille de Minos^ vous donnera, comme à Thésée, un fil pour échapper au danger ; et, bien qu'elle soit devenue la maîtresse de Bacchus, je doute que, dans l'île de Naxos, l'Ariane de la mythologie ait bu d'aussi bon vin de Champagne que celui-ci !...
Ces messieurs continuent de faire honneur au déjeuner, Adhémar parce qu'il a un appétit formidable, et Moulard parce qu'il veut tenir tète à son ami; on fête le bordeaux, le Champagne ; on paraît disposé à
fétcr tout ce qui se présentera, lorsqu'un monsieur, qui vient d'entrer dans le café, s'approche de la table des deux jeunes gens et frappe sur l'épaule de Moulard, en lui disant :
— Bravo, monsieur le premier clerc, je vois que vous allez bien !
Ce nouveau personnage est un homme d'une quarantaine d'années, de belle taille, et qui a dû être fort joli garçon ; mais, bien qu'il ne soit pas vieux , ses traits sont déjà flétris, ses cheveux rares, ses yeux ternes, bistrés, enfin tous ses traits annoncent un homme qui a mené la vie à grandes guides et abusé de toutes les jouissances. Dans sa tournure règne même quelque chose de déhanché, qui laisse voir l'homme qui en est arrivé à se mettre trop à son aise, et a pris l'habitude d'un sans-façon qui a fait du tort à son élégance primitive; il pose son chapeau sur le côté, se dandine en marchant, enfin il toise tout le monde d'un air qui frise l'impertinence, et son langageest toujours d'accord avec sa physionomie.
— Tiens! monsieur Mondorcet! dit Moulard en se retournant.
— Je vous trouve en bonnes dispositions !
— C'est plus que des dispositions! C'est une occupation! Est-ce que vous venez de l'étude, monsieur?
— Oui, mais Yotre notaire n'y est pas. Alors je voulais vous parler. . . car vous êtes au courant de mes affaires tout aussi bien que votre patron... On m'a dit que je vous trouverais à ce café oii vous déjeunez, et je vois que l'on m"a bien renseigné.
— Oui, mais ce matin j'y fais une station plus longue qu'à l'ordinaire, parce que j'y ai rencontré un ami... M. Adhémar Derneuil que voici... Il n'avait pas déjeuné, moi j'avais fini, mais j'ai recommencé pour lui tenir compagnie. . .
— C'est le trait d'un véritable ami et d'un bon estomac. J'aurais fait cela jadis : aujourd'bui, je ne sais plus manger...
— Voulez-vous accepter un verre de Champagne avec nous?
— Oh î pour du Champagne cela ne se refuse jamais, car, si l'on ne peut pas toujours manger, du moins on peut toujours boire.
On apporte un verre que Moulard remplit et que M. Mondorcet ingurgite avec ime facilité admirable.
— Je ne saurai jamais boire comme cela, dit Adhémar.
— Rien de si facile, je vous assure, il ne faut qu'un peu d'habitude!...
— Moi, j'ai essayé, dit Moulard, j'y suis parvenu,
mais je n'y trouve pas de plaisir, j'aime à savourer ce que je bois... Garçon, une autre bouteille de Champagne I
— Mon cher monsieur Moulard , j'apportais à votre notaire la pièce qui manquait et qu'il m'a demandée, afin de pouvoir vendre cette .petite maison de la rue Guérin-Boisseau...
— Ah ! oui, cette maison qui appartenait à votre femme...
— Ma femme ou moi, c'est la même chose!...
— Pas tout à fait, mais du moment qu'elle vous a donné pouvoir !
— Oh! plein pouvoir! du reste elle ne connaît même pas cette maison, qui lui vient d'un héritage; elle n'y tient pas du tout!... Ma femme n'est jamais venue à Paris..., elle habite Bordeaux sa ville natale... Moi, c'est différent, je suis un véritable Parisien !
— Cela se voit! et vous n'avez pas eu envie d'amener votre femme à Paris avec vous. . .
— Ah! ahîpourqui me prenez-vous! Yoyagcravec sa femme... ce serait amusant!...
— Il y a longtemps que vous êtes marié?
— Psys trop..., six ans à peu près! Mais cela m'a semblé bien long!
— Cependant votre femme doit être jeune... car vous n'êtes pas vieux, vous !...
— Voilà justement où est la faute! c'est que ma femme est plus âgée que moi..., et j'ai quarante et un an !
— Oui, en effet... à cet âge un homme est jeune encore , tandis que la femme commence à être mûre I...
— La mienne est blette!... vous lui donneriez soixante ans.
— Je gage que vous avez épousé une veuve?
— Pardieul... cela se devine...
— Et qui était riche ?
— Hum! comme cela!... pas autant que je croyais. Elle m'a mis dedans...
— Vous m'étonnez, je ne vous croyais pas homme à vous laisser attraper. . .
— Mon cher, quand vous aurez mon expérience, vous saurez qu'avec les femmes on l'est toujours...
— Quelquefois cela se balance... .Encore un verre de Champagne.
— Tant que vous voudrez !... J'en boirais toute la journée, cela ne me fait rien. Tenez, voulez- vous prendre ces paperasses, que votre notaire jn'a demandées; d'ailleurs à vous ou à lui, je crois que c'est
la même chose ; vous êtes son bras droit, il parait avoir une grande confiance en vous.
— Je m'entends pas mal aux affaires.
— Alors vous allez vous occuper de vendre cette maison, n'est-ce pas?
— Soyez tranquille... Elle n'est pas dans une belle rue, mais c'est un quartier populeux, commerçant. Oh ! cela trouvera un acquéreur.
— Et le plus cher possible, naturellement !
— Cela va sans dire. Nous avons arrêté une mise à prix de soixante mille francs ?
— C'est bien peu, il me semble?
— Mais la maison n'a que trois étages, deux fenêtres de face sur la rue, et elle a grand besoin de réparations, elle menace ruine!
— Oh! des réparations ! je n'en fais jamais !
— C'est une bicoque!...
— Enfin ! faites pour le mieux ; mais de l'argent comptant, je ne vends pas autrement.
— C'est entendu.
— Dites-moi, mon cher monsieur Moulard, je vous avouerai que je suis à sec dans ce moment... Je ne crains pas de le dire devant votre ami, parce que ce sont de ces choses qui arrivent à tout le monde!... N'est-ce p^as, monsieur?
Adhémar s'incline en répondant :
h6 LE PETIT BONHOMME DU COIN.
— Oui monsieur... c'est une position très-connue, beaucoup de jeunes gens ont passé par là !...
— Moi, je crois que je serai toujours jeune. Encore un peu de Champagne, s'il vous plaît î... Alors, mon clier Moulard, votre notaire me fera bien une avance sur la vente de cette maison, n'est-ce pas?
— Oh! sans doute... Tous avez donc déjà avalé cette jolie petite métairie des environs de Rouen..., qui venait aussi de votre femme.
— La métairie ! il y a longtemps que le baccarat m'en a dépouillé... Bah! cinquante -cinq mille francs... belle bagatelle!...
— Il y a des gens qui seraient très-heureux avec cette bagatelle-là !
— Ah ! je ne sais pas ce que j'ai fait à dame Fortune, mais elle me traite bien mal depuis quelque temps!... une déveine qui ne cesse pas!... Enfin cette nuit j'ai perdu douze mille francs qui me restaient, et avec lesquels j'espérais me refaire... J'étais chezBulle-de-Gaz... vous devez connaître cela, Bullede-Gaz?... une délicieuse cocotte... habituée de Mabille..., qui .lève la jambe plus haut que son nez...
— Oui, oui, j'en ai entendu parler...
— Elle donnait une soirée... une nuit plutôtl
C'était charmant! des femmes délicieuses... et il yen avait!... à revendre!...
— Je crois en effet que c'est le mot !
— Du punch, un souper, un orchestre excellent ; on a dansé, bu, mangé...
— Et joué?
— Oh ! joué ! ... un jeu d'enfer. . . lansquenet, baccarat, chemin de fer... Ces dames avaient même organisé un petit biribi...
— C'est un nouveau jeu, celui-là?
— Non... c'est fort ancien, au contraire. Cela se joue avec trois dés et un cornet. . . C'est du Louis XV, du Pompadour que l'on veut remettre à la mode. Enfin, ancien et nouveau, j'ai été plumé à tous les jeux, c'est pourquoi j'ai un besoin urgent de me refaire des plumes. Votre nojaire pourra bien me donner aujourd'hui une dizaine de mille francs?
— Je le crois.
— A quelle heure le trouverai-je?
— Venez entre deux et quatre.
— Fort liienî Oh! je n'y manquerai pas, car je veux tantôt mener dîner au chalet du bois une des divinités de cette nuit, avec laquelle j'ai entamé celte affaire, et je vous quitte: il faut que j'aille prendre son heure pour ce soir. Au revoir, mon cher mon-
sieur Moulard... A deux heures je serai chez votre patron... Monsieur, je suis bien le vôtre !
M. iMondorcet s'est levé, a salué de la tête et sort lestement. Adhémar regarde dans la seconde bouteille de Champagne, en disant :
— Je ne suis pas fâché qu'il soit parti, car il n'en aurait pas laissé un verre!... et cela me fait de la peine de voir avaler du Champagne comme si c'était une médecine, sans le goûter!...
— Eh bien, mon cher Adhémar, que pensez-vous de M. Mondorcet?
— Ma foi, je vous dirai franchement qu'il n'a pas mes sympathies... Son langage, ses manières... il règne dans tout cela quelque chose qui ne m'inspire pas de confiance... J'ai peut-être tort...
— Non pas ! vous êtes dans le vrai !... Ce personnage, qui n'est notre client que depuis quelques mois, est, j'en suis certain, un fort mauvais sujet!... D'abord c'est un joueur, pour cela il ne s'en cache pas : il est en train de se ruiner et, j'en ai bien peur, de ruiner sa femme qu'il n'aura épousée que pour son argent. Il a dit à mon patron qu'il avait été négociant à Bordeaux. Je crois qu'il n'a jamais rien fait que s'amuser; cette maison, dont il presse la vente, est la troisième propriété dont il se défait depuis un an. Vous voyez qu'il va vite... Il ne lui
reste plus rien des deux autres. Outre le jeu, il lui faut les courtisanes les plus en vogue... Il boirait, dit-il, du Champagne toute la journée... Mais aussi quelle figure!... il est déjà éreinté!... 11 dit que sa femme est trop vieille pour lui, je gage qu'il ne vaut pas mieux qu'elle...
— Et vous allez encore lui avancer de l'argent?
— On ne peut pas lui refuser, c'est sur un immeuble.Oh I ma foi, après tout, que le Mondorcet se ruine, cela ne nous regarde pas. Ah! il veut mener une cocotte au chalet... cela me fait souvenir que j'ai promit à Rosine Rosinette des billets pour le théâtre des Folies-Dramatiques. .. J'ai une occasion pour les avoir aujourd'hui, il s'agit de savoir si ma Dulcinée sera libre ce soir...
— Comment ferez-vous pour vous en assurer?
— C'est bien facile, je vais lui envoyer mon page habituel..., qui d'ailleurs est aussi celui de ces demoiselles...
— Quel est ce page?
— Alexis... le petit bonhomme du coin... Est-ce que vous ne l'avez pas encore employé ?
— Ma foi non.
— Je vous le recommande, c'est un petit garçon qui a, je crois, dix-neuf ans au plus... mais il est
très-intelligent, très-doux; il s'acquitte fort bien des commissions dont on le charge...
— Ariane, en effet, me Ta déjà recommandé.
— Quand je vous dis que c'est le page de ces demoiselles. Au reste je vais vous le faire connaître ; s'il est à sa place, je vais lui faire signe de venir me parler.
Moulard se lève, va regarder à la porte du café, fait un signe , puis vient se remettre à sa table, en disant à Adhémar :
— 11 m'a compris... il va venir.
Bientôt on ouvre la porte du café, le petit commissionnaire paraît, regarde, aperçoit celui qui lui a fait signe, et se dirige aussitôt vers lui.
Le petit Alexis semble, en effet, avoir moins que vingt ans ; il est d'une taille peu élevée, mais bien fait, dégagé dans sa tournure ; il n'a pas cette allure lourde ou efflanquée de la plupart de ses pareils. Sa figure est douce ; son regard , quil tient souvent baissé, est presque timide ; son teint est pâle, ses traits réguliers, ses cheveux bruns et abondants; quant à ses yeux, ils ont l'air d'élre noirs, mais il est difficile d'en voir la nuance, car le petit bonhomme a toujours sur sa léte une casquette dont la
02 LB PETIT BOîsHOMME DU COIN.
visière , qui est très-longue , est enfoncée sur son front, de façon à ce qu'on aperçoit à peine le haut de son visage.
Un pantalon et une veste en velours de coton olive, des guêtres , une cravate de couleur , un gilet de satin, taillé droit et boutonné avec soin du bas en haut, tel est le costume d'Alexis.
En s'apercevant que sa pratique est avec quelqu'un, le jeune commissionnaire s'est arrêté à quelques pas de la table, mais Moulard lui fait signe d'approcher, en lui disant :
— Avance donc, petit 1... Ah! c'est que tu ne connais pas encore monsieur, et tu ne sais pas si je veux parler devant lui... Oh! c'est un ami, pour qui je n'ai rien de caché... A la rigueur je lui confierais ma maîtresse. . . dût-il même en abuser. . . et pourtant il n'agirait pas de même, lui... n'est-ce pas, Adhémar?
— Oh ! non, assurément, je ne confierais ma maitresse à personne : je suis très-jaloux, moi.
Le petit Alexis regarde Adhémar , qui vient de s'exprimer avec chaleur; il semble tout surpris d'entendre ce langage, si différent de celui de la plupart de ses pratiques, qui traitent en plaisantant leurs intrigues d'amour et paraissent persuadés qu'il n'y a point de femmes fidèles.
— An reste, reprend Moulard, tu feras incessamment connaissance avec monsieur... Il t'emploiera, il aura bientôt besoin de tes services, et il ne t'enverra pas loin, car sa maîtresse est aussi...
— Chut! chut ! Eh ! bien, Moulard, est-ce comme cela que vous êtes discret ! . .
— Est-ce qu'on a des secrets pour son valet de chambre? Eh bien, un commissionnaire, c'est comme un valet de chambre. D'ailleurs, je réponds de la discrétion de ce garçon-là ! N'est-ce pas, Alexis, que tu ne dis jamais, à l'un et à l'autre, où Ton t'envoie, ce que tu vois, ce que tu entends... et de plus, ce que tu devines?
Une voix grêle et un peu haute, qui semble plutôt sortir de la tète que de la poitrine, répond:
— Oh ! non, monsieur. Je m'acquitte des commissions, que l'on me donne à faire... mais ensuite je les oublie: je sais que, dans mon état, le premier devoir est la discrétion, et je tiens à l'estime de ceux qui m'emploient.
— C'est très-bien, cela ! dit Adhémar, en attachant ses regards sur le petit commissionnaire qui baisse aussitôt les yeux. Voilà des sentiments qui vous font honneur. Quel âge avez-vous, mon garçon?
— Vingt ans et demi, monsieur.
— On vous en donnerait à peine seize!.. Vous êtes de Paris?
— Je suis des environs, monsieur.
— Vous jiaraissez être d'une constitution assez frêle... vous n'êtes pas taillé en force... La nature ne vous avez pas créé pour être commissionnaire... Vous ne devez pas pouvoir porter de lourds fardeaux. . .
— Oh ! monsieur, je suis plus fort que je n'en ai l'air., mais je ne me charge pas d'un travail que je ne serais pas en état de faire...
— Il porte des billets doux, comme celui-ci, dit Moulard, en écrivant au crayon sur une feuille de son agenda. C'est moins fatigant que de porter des crochets avec des malles, ou du bois... et cela rapporte tout autant ! n'est-ce pas, Alexis?
— Mais je ne me plains pas, monsieur.
— D'abord, c'est une justice à te rendre, tu ne te plains jamais, tu semblés toujours satisfait de ce qu'on te donne ! ... Figurez-vous, Adhémar, qu'un jour notre petit clerc lui a donné trois sous pour avoir porté un paquet à Chaillot... Eh bien, il a pris cela d'un air content, sans réclamer.
— Si ce monsieur votre clerc ne m'a donné que cela , c'est que sans doute il ne pouvait pas me donner davantage... à quoi m'aurait servi de me plaindre?
LE PETIT BOMIOMME DU COLN. 65
— Ce que tu dis-là est très-beau, mais avec ce désintéressement tu n'arriveras pas à la fortune. Venons à mon affaire: prends ce petit papier, il s'agit de le faire tenir à mademoiselle Rosine... du magasin là-bas... tu sais, Rosinette , celle que ses compagnes appellent «la mal vaccinée! » Comment le lui feras-tu tenir? elle ne veut pas qu'on lui apporle des lettres dans son magasin.
— Oh ! soyez tranquille, monsieur ; je saurai bien m'y prendre : je rôderai devant la boutique, mademoiselle Rosine méconnaît bien, elle devinera pourquoi je suis là; alors elle sort parle fond du magasin, comme si elle allait dans la maison, et vient sous la porte cochère qui est à côté... il y a une sortie par là, et je vais l'y trouver...
— Très-bien.. Oh! avec les femmes, il y a toujours moyen de s'entendre. Va donc, tu lui remettras ce billet et viendras ici me rapporter sa réponse... qui sera verbale... ce qui signifie «de vive voix.» Va et dépêche-toi.
— Oui, monsieur, j'y vais tout de suite. Le petit bonhomme est parti.
— Eh bien, n'est-il pas vrai que notre page est gentil? dit Moulard en achevant son Champagne.
— Oui, il est môme trop mignon pour un commissionnaire... Je gagerais que se sont des malheurs
qui ont obligé cet enfant — car il a encore l'air d'un enfant — à prendre cet état.
— Ma foi ! je ne l'ai jamais questionné à ce sujet. J'ai remarqué qu'il n'était pas bavard; sa commission faite, il ne cause pas.
— C'est une qualité... On ne peut guère voir son visage, la visière de sa casquette en cache la moitié... mais il a une drôle de voix... qui ressemble à celle que l'on se fait quand on porte un domino dans un bal masqué.
— C'est une voix de tête... ce garçon est tout jeune, sa voix n'est pas encore formée. Je vous certifie que les jeunes filles le trouvent fort gentil tel qu'il est, et si Alexis était moins timide...
— Oh ! mon cher Moulard, vous croyez que tous les hommes sont comme vous, mauvais sujet en sortant de l'école.
— Il y en a même qui le sont avant.
— Midi passé. . . Diable ! il faut que j'aille à ma besogne.
— Attendez encore quelques minutes; pour une fois on peut bien être en retard. Je tiens à ce que vous assistiez au retour de mon messager.
— Ma foi î aujourd'hui c'est fête !.. je suis curieux, en effet, de voir si votre petit page aura aussi bien réussi qu'il l'espérait.
l.E PLTIT BO}siIOMME DU CUIN. G7
. — . fc
Au bout de quelques minutes Alexis est de retour. Il vient à Moulard, en portant sa main à sa casquette, que cependant il ôte fort rarement de dessus sa tête.
— Eh bien, mon garçon, as-tu vu Rosinette?
— Oui, monsieur, elle m'a aperçu et s'est rendue sous la porte cochère voisine, comme c'est l'habitude de ces demoiselles..
— De ces demoiselles... vous entendez, Adhémar, il a la pratique de tout le magasin !
— J'ai remis votre billet à mademoiselle Rosine..
— Fort bien, et sa réponse?
— Elle accepte votre billet de spectacle pour ce soir.., à condition qu'elle ira avec sa tante...
— Allons, bon ! voilà la tante à présent !
— Elle vous prie de lui envoyer le billet tantôt, avant six heures... je le porterai, et je dirai que c'est sa tante qui le lui envoie. Ensuite elle espère que vous irez au spectacle la retrouver...
— Parbleu ! c'est bien le moins, puisque je donn(2 le billet.
— Voilà tout, monsieur, je m'en vais...
— Attends... attends donc ! d'abord je ne t'ai pas payé..
— Oh! cela ne fait rien.
— Ensuite j'ai une autre commission à te donner,
il faut que je t'envoie au théâtre des Folies chercher le billet que j'ai promis... pour cela il faut que j'écrive quelques mots. Garçon, donnez -moi du papier, de l'encre et une plume...
Pendant que Moulard écrit sa lettre, Adhémar s'adresse au jeune commissionnaire :
— Vous connaissez donc toutes les demoiselles employées chez la lingère ici près?
— Mais... oui, monsieur..
— Alors, vous connaissez la première., celle qui se nomme Ariane Frotini ?
— Oui, monsieur... une jolie blonde!
— Oh ! une très-jolie blonde ! c'est bien cela. Est-ce que... est-ce que vous lui avez porté quelquefois des billets doux?..
Le jeune Alexis hésite, puis balbutie enfin :
— Monsieur. . . je ne sais pas. . . je ne me souviens jamais des commissions que j'ai faites...
— Ah ! c'est juste... on m'a dit que vous étiez discret... alors j'ai eu tort de vous questionner... oui, je sens bien que j'ai eu tort... Mais cependant., comme j'ai fait connaissance avec cette demoiselle, il est assez naturel que je cherche à me renseigner sur... sur ses goûts... ses habitudes... Il y avait un gros monsieur... qui venait souvent lui parler, m'a-
t-on dit... Est-ce qu'elle allait aussi l'attendre sous la porte cochère de sa maison?
— Je ne sais pas, monsieur.
— Du reste, ce monsieur était son oncle, à ce qu'elle m'a dit. Elle a du quelquefois vous charger de messages pour son oncle?
— Je ne m'en souviens pas, monsieur.
— Décidément, Alexis, vous êtes un parfait commissionnaire !...
Moulard, qui a terminé sa lettre, la ferme puis la donne à Alexis en lui disant :
— Tu vas porter ceci à celte adresse... Tu sais lire, je crois..
— Oh oui, monsieur, parfaitement.
— On te donnera un billet de spectacle que tu iras sur-le-champ remettre à mademoiselle Rosine et tu diras ce dont vous êtes convenu.
— Oui, monsieur, j'y vais.
— Attends donc que je te paye... je n'ai pas besoin de te revoir.
Tout en cherchant de la monnaie dans sa poche, le clerc de notaire s'écrie :
— Il faut que je me hâte de retourner à l'étude., car i\I. Mondorcet serait capable d'y arriver avant moi.
Moulard présente au jeune commissionnaire le prix
fi
de ses courses, qu'il veut lui mettre dans la main, Mais, en entendant prononcer le nom de Mondorcet, Alexis a frémi, il est devenu pâle, tremblant et sa main laisse tomber à terre la monnaie, qu'on vient de lui donner.
— Eh bien, qu'est-ce que tu fais donc, mon petit? dit Moulard, tu perds ton argent, tu le sèmes...
— Mais regardez donc comme il est pâle, dit Adhémar, on dirait qu'il va se trouver mal, ce pauvre garçon !
En effet, le petit commissionnaire avait été obligé de s'appuyer après la table, pour ne pas tomber. Mais il se remet bientôt et balbutie :
— Ahl pardon, messieurs, oui... j'ai eu comme un étourdissement... Je ne sais ce qui m'a pris... pardonnez-moi...
— Eh! mon garçon, ce n'est pas de ta faute... Veux-tu un verre de vin... tiens, il y a encore du bordeaux dans la bouteille...
— Merci, monsieur, mais si vous permettez... j 'aime bien mieux l'eau. . .
— Tu aimes mieux l'eau que le vin?... Tu as tort!... il faut boire du vin pour être tout à fait un homme.
Cependant Alexis avale d'un trait un verre d'eau
que Adhémar vient de lui verser. Puis il dit à Moulard :
. — Monsieur a dit, je crois... que j'allais voir monsieur... Mondorcet... C'est bien le nom que monsieur a prononcé?
— Oui, mais ce n'est pas chez ce monsieur que je l'envoie, puisque c'est au théâtre des Folies...
— Est-ce que ce M. Mondorcet demeure par ici?
— Lui!... non, il nous a donné son adresse au Grand-Hôtel!... rien que ça... Mais qu'est-ce que cela te fait... est-ce que tu le connais, ce farceur-là?... est-ce que tu as aussi été son page?... Ça ne m'étonnerait pas ! il doit diablement faire courir ! . . .
— Non, monsieur, non... je ne le connais pas... Je vais tout de suite faire votre commission, monsieur.
Le petit bonhomme sort vivement du café. Les deux amis quittent leur table pour se rendre chacun à sa besogne, Moulard en se disant :
{( C'e^t drôle... mais c'est le nom de ce blagueur de Mondorcet qui a tout bouleversé mon commissionnaire... c'est fort drôle !..; »
Quelques jours plus tard, le petit commissionnaire du coin se promenait devant le magasin dans lequel Adhémar était employé.
Alexis est là depuis quelque temps, car il voudrait être aperçu par celui auquel il a un billet à remettre. S'il était devant un magasin occupé par des femmes, il y a longtemps qu'il aurait été remarqué et que l'on aurait trouvé moyen de savoir ce qu'il voulait; mais les hommes sont moins perspicaces et moins curieux. Cependant 4dliémar aperçoit enfin le jeune commissionnaire ; alors il ne tarde pas à aller le rejoindre dans la rue. Alexis lui présente un petit papier bien tortillé, (n lui disant :
— C'est de la part de mademoiselle Frotini.
— Un billet d'Ariane... Ah! donne... donne vite 1 Et courant se placer sous la première porte qu'il
aperçoit, Adhémar se hâte d'ouvrir et de lire le billet, qui ne renfermait que ces mots :
« Je suis libre ce soir ; si vous voulez me mener au spectacle, faites-le-moi savoir par un mot de réponse ; je pourrai même dîner avec vous, car je serai libre à six heures. J'ai dit que j'avais une amie qui partait pour l'Amérique et voulait me faire ses adieux. Êtes-vous toujours bien sage?... Votre fidèle A... »
Cette demoiselle ne mettait que l'initiale de son petit nom. Était-ce de peur de se compromettre ou par paresse? On n'a jamais pu savoir.
Adhémar est enchanté, mais il veut répondre, il veut écrire à sa maîtresse un billet bien tendre, bien brûlant; pour cela, il faut qu'il remonte chez lui, d'autant plus qu'il a acheté la veille pour la jolie blonde une charmante agrafe qu'il va lui envoyer. Mais avant de monter chez lui il a quelque chose à terminer à son magasin. Il sort de sa poche la clef de sa chambre et la donne au petit commissionnaire, en lui disant :
— Tu vas monter à ma chambre ; dans cinq minutes j'irai te retrouver ; tu as bien le temps de m'attendre, n'est-ce pas?
— Oh! oui, monsieur, tant que vous voudrez... Mais où est-elle, votre chambre?
— Tu vois cette maison là-bas... une porte bâtarde...
— Oui, monsieur.
— Tu prends l'escalier à gauche, tu montes au quatrième, et la porte à droite, c'est là...
— Si le concierge me dit quelque chose?
— D'abord les concierges ne voient jamais qui entre ou qui sort dans la maison, ça leur est bien égal... Ensuite, tu as ma clef et tu dirais que je te suis.
— Ça suffit, monsieur.
— Moi, je vais me hâter de finir un compta que j'ai laissé à moitié.
Adhémar retourne à son magasin. Le petit commissionnaire entre dans la maison qu'on lui a indiquée, monte les quatre étages sans rencontrer aucune espèce de concierge, et ouvre la porte du logement du jeune commis.
Pourquoi donc Alexis se sent-il ému, troublé en arrivant chez Adhémar? Pourquoi s'arrête-t-il un moment sur le seuil de la porte, comme s'il hésitait pour entrer?... Est-ce étonnement de la confiance qu'on lui témoigne... est-ce par suite de sa timidité naturelle?... Enfin, il surmonte celte espèce de
crainte qui s'était emparée de lui, traverse un petit couloir et se trouve bientôt dans la chambre habitée par l'amoureux d'Ariane. Tout le monde sait ce que c'est qu'une chambre de garçon, d'employé du commerce; cependant celui-ci était dans ses meubles ; depuis qu'il gagnait d'assez bons appointements, il s'était empressé de quitter un garni. Ce n'était point un mobilier de Boule qui ornait cette chambre, mais les meubles étaient convenables : un secrétaire, une commode, une petite table, des chaises, composaient, avec le lit en acajou, toute la richesse de cette chambre, et sur la cheminée deux flambeaux seulement, et deux petites statuettes en plâtre, dont l'une représentait un Amour, et l'autre une Hébé; cette dernière, pour les traits, le contour du visage, les formes gracieuses, avait beaucoup de ressemblance avec mademoiselle Ariane Frotini.
Alexis s'est arrêté au milieu de la chambre ; il regarde autour de lui, il examine tout, sans bouger de place ; on croirait qu'il craint de marcher, d'agir dans ce logement où il vient cependant par ordre du propriétaire. Mais il aperçoit un pantalon sur une chaise, un gilet sur une autre, des bottines sur la commode et une carafe pleine d'eau sur le secrétaire. Le petit commissionnaire se décide à bouger
enfin, il range sur le pied du lit le gilet et le pantalon, met les bottines à terre dans un coin et la carafe sur la cheminée, puis il s'assied à côté du secrétaire qui est ouvert et dans lequel on aperçoit des notes, des lettres décachetées et quelques-unes tout ouvertes.
Mais l'envie ne vient pas à Alexis de porter sur les papiers un œil indiscret ; il se contente de regarder longtemps celte chambre dans laquelle il semble étonné de se trouver, puis laissant retomber sa tète sur sa poitrine, demeure enseveli dans ses réflexions.
Vingt minutes s'écoulent; Adhémar revient, tout essoufflé, tout haletant ; il a monté ses escaliers quatre à quatre et court à son secrétaire, en s'écriant :
— Enfin, me voilà libre... le compte a été plus long à faire que je ne croyais... Tu t'impatientais, mon garçon, tu t'étais endormi peut-être...?
— Oh ! non, monsieur, pas du tout...
— 11 n'y aurait pas grand mal. Écrivons à cette chère amie... Ai-je du papier à lettre seulement... Ah ! mon Dieu ! si je n'en avais pas. ..
— Voulez-vous que j'aille vous en acheter, monsieur?...
— Non... liens... le dos de cette lettre est tout blanc, il me suffira...
Et le jeune homme pensant tout haut, comme s'il était seul, écrit :
« Ma bien-aiiiiée Ariane, je suis heureux de savoir que je passerai une soirée avec vous... vous, à qui je pense sans cesse... vous, mon idole... et que je voudrais tenir toujours dans mes bras... A six heures, j'irai vous attendre avec une voiture, je serai à l'entrée de la place... Nous irons dîner où vous voudrez, puis au spectacle... Les plus grands rois de la terre ne sont pas si heureux que moi... A vous pour la vie... »
Adhémar va fermer sa lettre, il se ravise et écrit par post-scriptum :
a Mon page vous remettra une babiole que j'ai achetée pour vous et que je serai bien content de vous voir porter. »
Puis il ouvre un des tiroirs du fond de son secrétaire, y prend une petite boîte en carton, l'ouvre et en tire une délicieuse agrafe en rubis, qu'il admire un moment en disant:
— Décidément, elle est jolie... Comment trouvestu cela, Alexis?
— '^Oh! monsieur, c'est ravissant... Quel beau bijou !
— C'est une agrafe,..
— Oh! je le vois bien, monsieur... Cela doit coûter fort cher?...
— Hum!... comme cela !... rien n'est trop cher pour la femme que l'on aime ! . . .
— Quand elle nous aime aussi, elle ne doit pas tenir aux cadeaux...
— Tu crois... Cela peut être vrai, mais en tous cas c'est rare. Tu sauras cela plus tard, mon garçon. Tiens, prends cette boîte... mets-la avec soin dans ta poche... ne va pas la perdre surtout!...
— Oh! il n'y a pas de danger, monsieur!...
— Tu la remettras à la charmante Ariane avec ma lettre, tout de suite...
— Oui, monsieur.
— A six heures moins quelques minutes, tu iras chercher une voiture, un petit coupé, que tu feras attendre au coin de la place... de ce côté.
— Oui, monsieur... C'est tout?...
— Oui... Attends que je te paye maintenant. Adhémar sort de sa poche une pièce de deux
francs qu'il met dans la main du petit commissionnaire ; celui-ci regarde la pièce et a l'air embarrassé...
— Tu trouves que ce n'est pas assez pour le temps que lu as perdu... Alors...
— Mais bien au contraire, monsieur, je trouve que vous me donnez trop... Deux francs pour venir de chez la lingère chez vous... C'est si près... Un franc ce serait déjà beaucoup...
— Décidément Moulard a raison, tu es un commissionnaire rare... extraordinaire... Garde ce que je te donne... Quand je suis heureux, je voudrais que tout le monde le fût autour de moi. Va vite porter ce que je t'ai remis.
Alexis regarde le jeune commis, et ses yeux expriment presque de l'admiration. Puis soudain il quitte la chambre et se hâte de s'acquitter de sa commission, tandis qu'Adhémar se met à considérer sa petite statuette d'Hébé, en murmurant :
— C'est vraiment tous les traits d'Ariane.;. Ce petit plâtre m'a coûté quarante sous, mais je ne le donnerais pas pour cent francs !
Mademoiselle Ariane, qui attendait une réponse à son billet, trouve bien vite le moyen d'aller rejoindre Alexis sous la porte cochère. Celui-ci présente d'abord la lettre, que la jolie blonde ouvre sans y mettre cette ardeur que son amant a montrée en recevant la sienne.
— Très-bien, dit-elle, à six heures... C'est bon... Ah 1 mais il y a encore quelque chose d'écrit en bas... « Mon page vous remettra une babiole que
j'ai achetée pour vous... » Ah! donne donc vite!... C'est par là qu'il fallait commencer!... C'est bien plus intéressant que la lettre... Voyons... voyons...
Le petit commissionnaire sort la boîte de sa poche et la présente à Ariane, qui se hâte de l'ouvrir, y prend l'agrafe, l'examine sur toutes ses fiiccs, et secoue la tête en murmurant :
— C'est gentil, mais il y a mieux que cela. . . Il ne s'est pas ruiné !
Alexis, qui croyait que la vue du bijou causerait un vif plaisir à cette demoiselle, ne peut s'empêcher de dire .
— Ah ! c'est pourtant bien joli, cette agrafe-là !
— Est-ce que tu t'y connais, toi? Oui, pour un garçon de ton état, je conçois que c'est merveilleux ! Où donc monsieur Adhémar t'a-t-il remis cela ?
— Chez lui, mademoiselle, où il m'avait envoyé l'attendre.
— Ah ! tu as été chez lui. . . Ce n'est pas beau chez lui, ce n'est pas élégant ?
— Mais si, mademoiselle; c'est bien meublé, et en acajou : lit, secrétaire, commode; c'est fort beau.
— Ah ! ah ! ah ! Tu trouves cela beau, toi. Fi! c'est tout ce qu'il y a de plus mesquin... Il y a des jeunes gens qui sont si bien meublés : tout en soie, en velours, des glaces partout, des canapés pompadours,
des portières au lieu de portes! C'est cela qui peut s'appeler un logement élégant !
— Mademoiselle en a vu, de ceux-là?
Ariane se contente de sourire et de faire un léger mouvement de tête; puis elle quitte le jeune messager, en lui disant :
— C'est bien... A six heures je serai sur la place. C'est sans doute toi qui iras chercher une voiture... Songe à la prendre bien propre, et des chevaux qui n'aient pas l'air de rosses, tu entends?
— Oui, mademoiselle.
La jolie blonde retourne à son magasin, et Alexis à sa place habituelle, en se disant :
— Quelle différence entre elle et lui !
Pendant plusieurs semaines, les mêmes relations continuent entre Adhémar et mademoiselle Ariane. Le jeune commis est toujours aussi amoureux, aussi épris de la jeune blonde qui ressemble si bien à son iïébé. Pour lui être agréable, il la mène au spectacle, et dans les loges d'avant-scène ; pour lui prouver sa passion, il s'étudie à satisfaire ses désirs, ses caprices. Si cette demoiselle a parlé d'un bijou, d'une parure qui lui fait envie, bientôt Adhémar en fait empiète, et, le lendemain, le petit bonhomme du coin est char^fé de remettre cela à ia ravissante lingère.
On va vite avec une maîtresse qui aime la dépense
et qui est coquette. Déjà le galant amoureux a vu disparaître toutes les économies qu'il avait faites ; il commence même à anticiper, à emprunter sur ses appointements, afin de pouvoir toujours satisfaire les désirs de sa chère Ariane; mais il le fait sans regret, sans crainte. On ne songe plus à l'avenir quand on est amoureux, le présent est tout ; et pour un doux sourire, pour un tendre regard de celle que l'on aime, les sacrifices ne coûtent rien : on se ruine en riant... on se trouve même lieureux de pouvoir a'usi prouver son amour.
Alexis se montre toujours ponctuel pour exécuter les commissions que l'amoureux lui donne. Sur un signe fait contre les carreaux de son magasin, d'où Adhémar peut apercevoir la place où se lient habituellement le petit commissionnaire, celui-ci devine qu'd doit aller attendre le jeune homme devant la porte de sa chambre. Et, en effet, Adhémar s'échappe un moment de sa maison de commerce, grimpe lestement à son quatrième, et, là, écrit un billet, puis remet à son messager le nouveau cadeau qu'il fait à sa maîtresse, en lui disant :
— Tu sais à qui tu dois donner cela?
— Oh ! oui, monsieur, répond Alexis, avec un sourire qui ressemble à un soupir; c'est toujours pour mademoiselle Ariane.
— Naturellement ! Est-ce que je pourrais en aimer une autre?
— Elle doit aussi bien aimer monsieur... qui lui fait si souvent des cadeaux...
— Oh ! elle m'aimerait sans cela ; elle me l'a dit cent fois... Alexis, as-tu remarqué cette statuette... sur ma cheminée?... Pas l'amour, l'autre?
— Oui, monsieur, je l'ai vue.
— Eh bien, tu n^a pas été frappé de la ressemblance?
— Avec qui donc, monsieur?
—Il me demande avec qui !.. . Mais, regarde donc. . . c'est Ariane ; tout son profil, le contour de son visage, son joli bras...
Le petit commissionnaire regarde attentivement la statuette; puis murmure :
— Oui, en effet, il y a quelque chose... mais celte femme-là est plus jolie...
— Plus jolie qu'Ariane?... Ah! par exemple... Tu ne t'y connais pas, mon garçon. Allons, va faire ta commission.
Moulard occupe assez souvent le petit bonhomme du coin, car il continue de cultiver la connaissance do l'apprentie grêlée; mais lorsqu'il est obligé d'aller rendre compte de sa commission à l'étude du notaire, c'est toujours avec crainte, en hésitant,
qu'Alexis pénètre dans les bureaux ; on dirait qu'il a peur d'y rencontrer une personne qu'il redoute. Et un jour, au moment d'y entrer, ayant aperçu sous la porte M. Mondorcet qui se rendait chez le notaire, le petit bonhomme s'est sauvé et n'a plus reparu à sa place de toute la journée.
Il est neuf heures du soir. André Moulard est allé trouver son messager habituel. Il tient dans ses mains un objet assez volumineux enveloppé dans du papier, et le remet à Alexis, en lui disant ;
— Tiens, tu vas aller porter cela à Rosine Rosinette. Depuis longtemps elle me persécute pour que je lui paye un nougat. Je n'en ai pas trouvé d'assez beau chez le pâtissier; mais voilà un baba superbe, qui en tiendra lieu et le remplacera, j'espère, avec avantage... elle pourra régaler ses amies. Ne va pas le laisser tomber, surtout.
— Oh ! il n'y a pas de danger, monsieur.
' — Et ne vas pas disparaître avec, comme tu as disparu l'autre jour, quand je t'attendais à l'étude.
— Ah ! monsieur, je n'avais pas de gâteau à porter ce jour-là I...
— Non. Oh ! ce n'est pas que je te croie capable d'y toucher; mais tu as parfois des lubies... Enfin, va porter cela à mon Andalouse... Je n'ai pas besoin de te revoir.,* Je suis sûr que mon gâteau sera bien
reçu : et moi, je vais jouer au billard... A propos, tu es toujours le commissionnaire de mon ami Adhémar?
— Oh ! oui, monsieur.
— C'est une fameuse pratique que jet'ai procuréelà... car il t'emploie souvent, n'est-ce pas, pour sa céleste Ariane?
— Oui, monsieur, très-souvent.
— .l'ai peur qu'il ne se ruine pour celte femmelà, qui est d'une coquetterie!... Et Adhémar est trop généreux, n'est-ce pas?... Ah ! tu ne dis rien, c'est juste; tu es la discrétion même... C'est égal, si Adhémar n'envoyait à sa belle que des babas, des biscuits, j'ai dans l'idée que leur liaison ne durerait pas longtemps... Je n'ai pas de confiance dans cette femme-là, moi 1... Et toi?
— Oh ! monsieur, ce serait affreux de penser qu'elle n'aime pas votre ami, qui l'aime tant!...
— Mon garçon, tu ne connais pas encore le monde : ce sont justement les hommes qui aiment tant qui trouvent des femmes qui ne les aiment guère ! Prendsy garde... tu sauras cela plus tard. Tu es gentil, tu auras une maîtresse... Est-ce que tu n'en as pas déjà au moins une?
— Ah! monsieur... Je vais porter votre^àteau, monsieur.
Et Alexis se sauve comme s'il craignait d'en en-
tendre davantage. Il se rend devant îe magasin de lingerie, et se dispose à attendre qu'on l'aperçoive, pour aller sous la porle cochère où l'on a l'habitude de le trouver ; mais, cette fois, il n'a pas besoin de prendre cette précaution. A peine e>t-il devant la boutique, que deux des demoiselles paraissent sur la porte et font signe au jeune commissionnaire d'approcher, en lui disant :
— Viens donc, Alexis. Ohé, petit!...
— Viens! Tu peux entrer par ici, il n'y a pas d'inconvénient ; madame est à l'Opéra, elle ne rentrera qu'à minuit.
— Nous sommes maîtresses de la maison... nous n'avons pas besoin de nous gêner.
Et, en elfet, les demoiselles ne se gênaient pas; elles avaient toutes quitté leur place habituelle, pour causer et rire entre elles. Ariane se composait devant une glace une autre coiffure ; Rosine se faisait les cartes ; la grande Adèle mangeait des confitures; Léonore et Louisa regardaient dans la rue ; c'étaient elles qui venaient de faire signe à Alexis d'entrer.
— Mesdemoiselles, voici notre page du coin qui apporte quelque chose, probablement pour l'une de nous. N'est-ce pas, Alexis?
— Oui, mademoiselle.
— Oh! qu'est-ce que c'est?... Voyons, voyons...
— Ah ! c'est un baba , un superbe baba ! . . .
— Un instant, mesdemoiselles, dit Ariane en s'avançant; ce gâteau n'est probablement pas pour tout le monde... A qui est-il adressé?... Répondez, commissionnaire...
Alexis hésite et balbutie :
— Mais si la personne à qui je dois le donner. . . ne veut pas qu'on sache... qu'elle en reçoit?...
— Bah! bah! voilà bien des mystères ! Pour un gâteau, ça n'en vaut pas la peine...
— D'ailleurs, on est toujours bien aise de recevoir quelque chose... dit Léonore.
— Ah! je sais bien que ce n'est pas pour moi ! soupire la brune Louisa.., Je ne connais personne... alors, on ne peut rien m' envoyer !
— Voyons, Alexis, pour qui apportez-vous cela? répond Ariane, qui s'attend bien â ce qu'on lui réponde que c'est pour elle.
Mais Alexis se dirige vers Rosine, qui se fait toujours les cartes, et pose le baba devant elle, en lui disant :
— C'est pour vous, mademoiselle.
— Pour moi!... Tiens, Moulard s'est fendu d'un baba !... Ah! quel luxe !...
• — Ah ! c'est Moulard qui le lui envoie... Entendez vous, mesdemoiselles ; elle ne s'en cache plus.
— Eli bien, oui... Tiens, pourquoi donc que je m'en cacherais... Est-ce qu'il est défendu d'avoir un amoureux . . . Est-ce que nous n'en avons pas toutes? . . .
— Ah ! je n'en ai pas, moi, dit Louisa en soupirant.
— Et c'est bien ce qui te désole... Il est superbe, ce baba... Cependant, j'aurais préféré un nougat... C'estégal, mesdemoiselles, je vous en offre à toutes. . . J'espère que vous voudrez bien m' aider à le manger?
— Mais oui.
— Très-volontiers.
— Avec plaisir.
Ariane, qui d'abord a fait la moue, en voyant que le gâteau n'est pas pour elle, reprend sa bonne humeur, en disant :
— C'est très-bien, de manger ; mais le baba, ça étouffe, et nous ne pourrons pas avaler celui-là sans boire...
—Elle a raison. . . il faudrait boire quelque chose. . — Mesdemoiselles, dit Alexis, j'ai fait ma commission ; vous n'avez plus besoin de moi, je m'en vais...
— Mais, attends donc, attends donc... Si, nous avons encore besoin de toi. . Mesdemoiselles, si nous faisions venir de la bière, pour arroser notre gâteau... Il fait chaud, c'est bon, la bière!...
— J'aimerais mieux de la groseille, ou de l'orgeat...
— Ah ! ouiche ! il nous en faudrait des pintes alors, et puis c'est trop cher... *
— Rosine a raison, de la bière c'est rafraîchissant et désaltérant... Voyons, mesdemoiselles, sommesnous en fonds... c'est le moment de se fouiller.
— Moi, je donne dix sous! dit Adèle.
— Et moi sept, dit Léonore. Voyons, Louisa, que donnes-tu, toi?
. Lajeune Louisa, après avoirtàté, fouillé et retourné toutes ses poches, présente un décime en disant :
— Voilà tout ce que je possède...
— Deux sous! c'est du joli! tu n'auras que de la mousse, toi. Moi, je donne le gâteau, je ne dois pas payer la bière...
— Tenez, mesdemoiselles, je donne cela, moi, dit Ariane en présentant une pièce de deux francs.
— Quarante sous ! Ariane donne quarante sous ! . . . Ah ! mesdemoiselles! vive Ariane !
— Nous lui porterons un touillasse^ comme disent les Aniilais.
— Qu'est-ce qu'elle nous chante avec son touillasse!... c'est un toste que tu veux dire?
— Qu'importe! toste! toto!... enfin nous boirons à sa santé. Alexis, prends cet argent et va nous chercher de la bière. . . beaucoup de bi-ère ! . . .
— Mesdemoiselles, s'il prenait un peu de cidre aussi?...
— Veux-tu te taire avec ton cidre!... Ah que cette Louisa est donc canaille!... Pour tes deux sous, demande-lui donc aussi des glaces?...
— C'est du coco que tu devrais boire !
— Tiens, c'est très-bon le coco ! ... je n'en fais pas fi, moi, j'en bois souvent.
— Alexis, prends le magot... il y a cinquante-neuf sous, apporte-nous beaucoup de bière...
— Oui, mesdemoiselles.
Le jeune commissionnaire est parti et les demoiselles préparent une table et des verres pour leur festin impromptu. Léonore saute de joie en chantant :
— Ah! quel bonheur! de la bière et du baba 1... Comme on se régalera !...
— Mesdemoiselles, dit Louisa, ètes-vous de mon avis?... Je propose de donner à Alexis du gâteau et de la bière, car il est bien complaisant, ce garçon-là : il fait tout ce que nous voulons, et puis il est si poli, il a plutôt l'air d'un employé de commerce que d'un commissionnaire!...
— Oui, oui, nous le voulons bien.
— Nous le ferons rester; d'ailleurs voilà qu'il est dix heures, nous pourrons bien fermer, on ne nous dérangera plus...
— C'est cela, fermons, et nous serons chez nous ! nous ferons le diable si cela nous plaît!
Alexis revient, il porte une canette et il est accompaj^né d'un garçon de café qui porte deux énormes moss, qu'il pose sur les comptoirs.
— Mesdemoiselles, dit le jeune commissionnaire, deux moss à vingt- quatre sous et une canette de douze sous, c'est votre compte...
— Mais non, ça fait soixante sous et tu n'en avais que cinquante-neuf. . .
— J'ai ajouté un sou pour compléter... Voilà tout ce que vous vouliez... Bonsoir, mesdemoiselles...
— Mais non... pas bonsoir î nous voulons que vous restiez avec nous, Alexis, pour boire de la bière et manger du baba... Nous vous devons bien cela pour votre empressement à nous servir.
— Ah! mesdemoiselles, vous êtes trop bonnes î Je ne mérite pas que vous me fassiez tant d'honneur...
— Si, vous le méritez, d'abord vous êtes bien élevé, vous avez de bonnes manières..., vous n'êtes pas un commissionnaire comme les autres..., cela se voit tout de suite...
— Vous restez à notre festin..., c'est convenu... D'ailleurs ce serait très-malhonnête de nous refuser. . .
— Mesdemoiselles..., puisque vous le désirez... je resterai...
— Très-bien..,, et vous allez nous aider à fermer la boutique...
— Oui, mademoiselle.
— Oh I comme nous allons rire I faire des folies ! s'écrie Léonore. Mesdemoiselles, si vous m'en croyez, nous danserons !
-- Danser sans musique? ça ne met pas en train.
— Quelqu'un chantera... Alexis, chantez-vous?...
— Bien peu, mademoiselle.
— Ah! mais il sait peut-être siffler..., il y a des garçons qui sifflent des contredanses tout entières.
— Oh! je ne sais pas siffler, mademoiselle. Je ne suis bon à rien!...
— Vous êtes trop modeste...
— Par exemple, dit la petite Louisa, ce que je demande, c'est qu'Alexis ôte sa casquette, il la porte toujours si en avant sur ses yeux qu'un les voit à peine. . . Il me semble qu'il peut bien nous laisser voir s'il est gentil sans casquette.
— Louisa a raison ; Alexis, ôtez votre casquette !
Cette condition semble contrarier le petit bonhomme du coin beaucoup plus que tout le reste ; il hésite un moment, puis enhn il se décide à ôter sa casqueltc; alors une forêt de beaux cheveux châtain retombent sur son col, un front bien blanc se dégage dessous, efde grands yeux bruns, bien fendus, bien
tendres, bien doux, se baissent vers la terre, comme pour se dérober aux éloges qu'on peut leur adresser. Toutes les jeunes filles poussent un cri et semblent en admiration devant celte jolie tête qu'elles peuvent alors contempler tout à leur aise.
— Ab ! qu'il est gentil!...
— Quelle charmante figure !
— Mais on dirait que c*est une femme!...
— Alexis, êtes-vous bien sûr d'être un homme? Alexis rougit et baisse encore plus les yeux en balbutiant :
— Mais... certainement..., mademoiselle.
— Alors pourquoi donc cachez-vous ainsi votre ligure avec la visière de votre casquette? Quand on est gentil comme vous, on ne doit pas craindre de se faire voir, au contraire.
— Mademoiselle..., c'est parce qu'on m'a souvent dit que j'avais l'air d'une femme..., cela me nuisait pour faire des commissions. . . On ne m'aurait pas employé... comme on emploie un homme.
— Ah! au fait, il a raison. Allons, goûtons la bière et le gâteau.
On fête le baba et la bière, puis Ariane valse avec Adèle, et Rosine avec Léonore. La petite Louisa veut en vain faire valser Alexis avec elle. Celui-ci résiste, il prétend que cela l'étourdit. Pour se dédommager,
la jeune lingère, qui se tient constamment à côté du gentil commissionnaire, le pince, le chatouille, l'agace sans cesse et lui fait des yeux très-éloquents, en lui disant :
— Alexis, est-ce que \ous n'aimez pas quelqu'un? On ne peut pas rester au monde sans connaître l'amour... Moi, je n'ai pas d'amoureux..., mais je voudrais bien en avoir un...
— Oh ! mademoiselle, je ne pense pas à ces choseslà, moil...
— Vous avez tort! il faut y penser...
— Mon Dieu, Louisa, laisse donc Alexis tranquille, dit Rosine, tu ne vois donc pas que tu l'embêtes...
— Ah! par exemple!... Est-ce vrai que je vous embête, Alexis?
— 11 est trop poli pour te l'avouer! Au lieu de lui faire des yeux blancs, tu ferais mieux de le prier de nous couler son histoire et ce qui l'a obligé à se faire commissionnaire, car on voit bien qu'il a reçu do l'éducation et n'était pas né pour le métier qu'il exerce !
— Ah! oui, contez -nous votre histoire, Alexis..., et dites-nous bien tout!... De quel pays êtes-vous d'abord !...
— De Bordeaux, mademoiselle...
— Tiens! je connais une chanson là-dessus:
UN AGNEAU DANS LA BERGElîIE.
C'est dans la ville de Bordeaux Qu'est arrivé un grand vaisseau...
— Veux-tu te taire, Louisa, est-elle stupide avec sa chanson 1... Laisse donc parler Alexis... Poursuivez, petit Bordelais...
Mais le joli commissionnaire semblait chercher ce qu'il allait dire, lorsqu'on entend frapper plusieurs coups aux volets de la rue. Toutes les jeunes filles restent saisies et murmurent :
— On a frappé...
— Oui..., c'est bien ici..., on frappe encore...
— Est-ce que ce serait madame?
— Pas possible ! il est à peine onze heures. . . D'ailleurs madame rentre par la porte cochère.
— Faut-il ouvrir, mesdemoiselles?
— Attendez, dit Ariane, il faut d'abord voir qui est là.
La jolie blonde s'approche des volels où Ton cogne encore :
— Qu'est-ce qui est là ?
— C'est moi !
— Qui, vous !
— Smith, le jockey de mon maître!
— Ah! le jockey de son maître est bien bon... Et que voulez vous, jokey de votre maître?
— Je avais une bouquette à remettre à le demoiselle Ariane Froutini...
— Il a un bouquet pour moi... Oh! c'est différent... Attendez, je vais ouvrir.
Le volet est ouvert : un grand dadais, en culotte de peau, en veste rouge et coiffé d'une toute petite casquette, se présente, tenant à la main un magnifique bouquet formé des fleurs les plus rares. Il regarde toutes les demoiselles en baragouinant :
— Où était la demoiselle Ariane... Frou Frou... Froutini?
— C'est moi !
— Voilà une boquette que mon maître il vous envoie...
— Ahl mesdemoiselles, voyez donc le beau bouquet... Des fleurs magnifiques! des camélias..., une fleur de magnolia..., c'est superbe !
— Et vous ne lui demandez pas qui vous envoie cela? murmure Alexis tout étonné de voir la belle lingère prendre et admirer le bouquet qu'on vient d'apporter.
— Alexis a raison, s'écrient les demoiselles. Ariane, demandez-lui donc le nom de son maître...
— Mais je présume qu'il va me le dire... Vous entendez, jockey, qui vous envoie?
— C^était le maître à moa !
— Vous nous avez déjà dit cela... Mais comment se nomme-t-il, ce monsieur si galant?
— Il avait pas chargé moa de dire le nom de lui... mais il y avait un petite billet dans la grosse fleur qui apprendra à vous...
— Unbilletdans une fleur... Ah! oui...,eneffet..., voilà un petit papier... Oh ! c'est bien plus gentil...
— Dites-donc, jockey, s'écrie Rosine, pourquoi venez-vous donc si tard porter vos bouquets, on aurait pu ne plus vous ouvrir.
— Aoh! voilà une heure que je promenais moa dans la rue et que je pouvais pas trouver le magasin... A présent, j'ai fini, je dis bonsoir la compagnie...
— Bonsoir l'Anglais !
Le grand jockey est parti. Ariane tient dans sa main le billet qui était placé dans une fleur, elle le chiffonne, mais ne l'a pas encore ouvert.
— Eh bien, dit Rosine, tu ne lis pas le billet doux que l'on t'écrit, tu n'es pas plus curieuse que cela de savoir d'où te vient cet admirable bouquet?...
— Non, mesdemoiselles, je lirai cela chez moi, quand je serai seule; car enfin la personne qui m'écrit peut avoir des raisons pour vouloir garder l'incognito...; la preuve, c'est qu'elle a défendu à son jockey de me dire son nom. Ce serait donc très-mal à
moi de vous communiquer ce qu'il y a dans ce papier...
— Ah! elle est bien bonne, celle-là !...
— Pardine! on le devine bien ce qu'il y a dans ce poulet... une déclaration d'amour..., comme c'est malin...
— D'ailleurs, mesdemoiselles, il se fait tard, madame va rentrer, il est temps que chacune aille se coucher...
— Ah! c'est juste, il ne faut pas attendre madame... Allons, chacune à sa niche... Bonsoir, Alexis.
— Bien le bonsoir, mesdemoiselles...
— Alexis, venez-vous de mon côté, dit Louisa. Je reste rue Saint-Denis ?
— Oli ! mademoiselle, moi je deijieure à deux pas d'ici..., sur le quai... Mesdemoiselles, je vous remercie de nouveau et vous souhaite une bonne nuit.
On se quitte; mais Alexis est triste et inquiet; il pense au bouquet que la blonde Ariane a reçu et se dit:
— Ce n'est pas, à coup sûr, M. Adhémar qui lui a envoyé cela... Et elle reçoit un bouquet d'un autre..., et elle avait l'air d'en être enchantée... Pauvre Adhémar ! lui, qui l'aime tant ! ... Ah ! ce n'est pas bien !
MONSIEUR CHATROGNÉ. 101
MONSIEUR CHATROGNÉ
Quelques jours après cette soirée, Adhémar a fait signe au petit bonhomme du coin d'aller l'attendre chez lui. Alexis s'est hâté de traverser la rue et de grimper les quatre étages pour arriver chez le jeune commis. Celui-ci lui remet une petite boîte dans laquelle une charmante paire de boucles d'oreilles repose sur du coton, et un petit billet bien brûlant dans lequel il demande à sa maîtresse si elle peut être libre le soir, en disant à son messager :
— Va te montrer devant le magasin, attends qu'Ariane te voie.
— Oh ! elle me verra bien vite, monsieur, made-
moiselle Ariane est placée tout contre les vitres, et elle regarde très-souvent dans la rue...
— Alors, dès qu'elle t'aura vu, tu iras comme à l'ordinaire l'attendre sous la porte cochère... Tu lui remettras cette boîte...
— Je gage qu'il y a encore là-dedans quelque joli cadeau ! . . .
— Et ce billet, elle le lira et te dira sur-le-champ sa réponse, que tu viendras me rapporter... Tu entends bien?
— Oui, monsieur, parfaitement.
— Va... Je vais attendre ton retour en bas, sur la porte de la rue.
Alexis se hâte de faire ce qu'on lui a recommandé : la blonde Ariane qui, en effet, n'est jamais longtemps sans regarder dans la rue, aperçoit bientôt le petit commissionnaire. Elle a vite trouvé un prétexte pour se déranger, et va rejoindre Alexis. Celui-ci lui remet ce dont on l'a chargé. La jolie lingère commence par ouvrir la boîte; pour elle cela presse plus que la lettre. Elle sort les boucles d'oreilles qui sont ornées de perles fines, les examine, puis fait une espèce de moue.
— Ah ! que c'est joli ! Ah! les belles boucles d'oreilles! s'écrie Alexis.
— Tu trouves cela joli, toi? on voit bien que tu ne
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t'y connais pas, mon garçon. C'est tout ce qu'il y a déplus commun... de plus rococo!... Enfin !... ce sera pour la campagne...
— Vous ne lisez pas le billet, mademoiselle?
— Ah ! j'ai le temps ! Rien ne presse.
— Mais M. Adhémar m'a dit de lui porter votre réponse...
— Ah! il y a une réponse à faire... Voyons. Oh ! il aime bien à écrire, Adhémar; il en met toujours trop long!
Ariane a lu le billet, elle réfléchit un moment, puis dit à Alexis :
— Tu annonceras à celui qui t'envoie que je suis bien fâchée, mais je ne suis pas libre ce soir; par conséquent qu'il ne compte pas sur moi. Va...
— Quoi c'est là tout, mademoiselle?
— Sans doute, c'est tout... Que veux-tu donc de plus?
— Mais... pour les boucles d'oreilles... vous ne lui dites rien?
— Oh! ce n'est pas la peine... nous avons le temps. Elles ne sont déjà pas si belles!... Quand je le verrai, je lui dirai de me les changer...
— Alors vous ne faites pas dire à M. Adhémar quand vous pourrez le voir ! . . .
— Ah çà, de quoi te mêles-tu, petit page qui as
l'air d'une fille... Adieu, va, je n'ai pas le temps de rester davantage.
Ariane s'enfuit. Alexis revient tristement vers la demeure de celui qui l'emploie. Adliémar l'attendait sur le seuil de la rue ; il court à lui, empressé de savoir l'effet que son cadeau aura produit; mais son messager semble tout contrit de la réponse qu'il vient faire; il tâche cependant de l'adoucir, en balbutiant :
— Mademoiselle Ariane est bien fâchée, bien contrariée... Mais elle n'est pas libre aujourd'hui...
— Ah! quel ennui!... Et t'a-t-elle dit quel jour elle serait libre?
— Non, monsieur...
— Et... ce que je lui ai envoyé... en a-t-elle été contente?
— Oh 1 oui, monsieur... Elle a regardé bien longtemps les boucles d'oreilles...
— Et elles lui plaisent?
— Dame, il me semble qu'elles doivent plaire à tout le monde... Elles sont si gentilles... Du reste, mademoiselle Ariane a dit qu'elle en parlerait à monsieur.
— Allons... c'est bien, je ne la verrai pas ce soir... et voilà cin(j jours que je ne l'ai vue... Elle est donc bien moins libre depuis quelque temps!... Si c'était
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un autre motif... Mais non... elle m'aime... Elle m'a juré de m'ètre fidèle... Et je fais tout ce que je peux pour lui être agréable... Ah! je suis trop soupçonneux... un rien m'inquiète... Alexis, tu n'as vu personne? je veux dire pas de jeunes gens nouveaux, rôder devant le magasin d'Ariane?
— Non, monsieur, personne!
Alexis se garde bien de parler du jockey anglais qui est venu apporter le magnifique bouquet à la jolie blonde, bouquet que celle-ci a fort bien accepté. En apprenant cela à Adhémar, il sent qu'il lui mettrait au cœur tous les tourments de la jalousie, et se dit : « Pourquoi le rendre tout de suite malheureux, en lui fesant savoir qu'on lui est infidèle, il le saura toujours assez tôt. »
Avant de renvoyer son commissionnaire, Adhémar lui dit :
— Rends-toi à l'étude de Moulard, il a besoin de l'employer, il te cherchait tout à l'heure. Je lui aj dit que je ne te garderais pas longtemps.
Alexis obéit et se rend chez le notaire. C'est tou jours avec une certaine crainte qu'il se décide à entrer dans l'étude depuis qu'il sait que Mondorcet la fréquente aussi quelquefois.
Mais le premier clerc est seul dans son bureau
lorsque le petit commissionnaire entre-bâille doucement la porte.
— Ah! c'est Alexis. Eh bien, entre donc! lui crie Moulard, on dirait que tu as peur d'avancer !
— Ah! pardon»... je craignais de déranger... Mais monsieur est seul?
— Oui, oui, je suis seul... Mon client Mondorcet n'est pas ici... car c'est lui que tu as peur de rencontrer... avoue-le.
— C'est vrai, monsieur...
— Ce farceur-là t'a donc fait quelque chose?... à toi ou à une personne que tu connais, pour que tu le redoutes ainsi?
— Monsieur... je ne puis pas vous dire... je ne saurais vous répondre... c'est un secret... que je dois garder...
— Vraiment! Ah! tu as déjà des secrets, toi!...
— Et si c'était chez M. Mondorcet que vous ayez l'intention de m'eiîvoyer, je dois vous cVre que je n'irais pas...
— Ah! c'est à ce point-là!... Mais rassure-toi, Alexis, ce n'est pas chez M. Mondorcet que je veux t'envoyer, et je crois même que tune reverras guère ce monsieur ici. Que viendrait-il y faire! Après avoir vendu tout ce qu'il possédait... c'est-à-dire tout ce qui appartenait à sa femme... il a trouvé moyen de
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se faire prêter trois mille francs par mon notaire. J'ai peur que le patron n'ait eu tort ; mais c'est son affaire.
— Mon Dieu. . . si ce monsieur a tout vendu. . . que restera-t-il donc à la femme, alors?...
— Ah ! c'est une leçon pour les veuves qui se remarient... Je gagerais bien que celle-là est plus âgée que Mondorcet; mais celui-ci était joli garçon!... et il aura donné dans l'œil à la veuve et l'a épousée pour ses écus; voilà comme ça se joue! Ces choses-là arrivent tous les jours, et les sottises des uns n'empêchent jamais les autres de les imiter.
— Pauvre dame ! ... Et vous ne savez pas si elle est à Paris avec son mari?...
— Oh ! par exemple ! est-ce que ce viveur de Mondorcet aurait amené sa femme à Paris?... Jamais! il l'a laissée à Bordeaux, et, je crois, ne s'inquiète guère de ce qu'elle y fait. Mais c'est assez nous occuper de ce monsieur; il s'agit d'un particuHer d'un autre genre, que je crois aussi avare que l'autre est dépensier, plus qu'avare même!... Cela me fait l'effet d'un cancre, d'un homme qui doit se couper les cheveux pour les vendre... Mais il n'a plus ce plaisir, il est chauve... Cet homme, qui est mis comme un écrivain public, qui porte un paletot usé, râpé, un pantalon rapiécé, et sur la tète une espèce de petite
tourte ronde que l'on ne ramasserait pas si on la voyait à terre, cet homme est fort riche, il a des maisons dans divers quartiers de Paris ; il achète des terrains, il fait l'usure et loge dans une sale maison, où il occupe, au troisième, un logement dans lequel il est verrouillé, fermé, cadenasse, de crainte des voleurs; de plus, il a chez lui tout un arsenal pour se défendre si on tentait de l'attaquer.
— Ah! mon Dieu... Et cet homme est votre ami?
— Mon ami? Oh! non, mon client, ce qui est bien différent. Il nous charge de le j)révenir lorsqu'une bonne affaire se présente, nous lui avons déjà fait faire des achats importants. Il a beaucoup de confiance en moi, parce que je lui ai plusieurs fois donné des conseils qui se sont trouvés bons, et le pleutre ne m'a jamais offert même un petit verre!... Mais le patron tient à sa clientèle. Tu vas te rendre chez cet arabe... C'est rue Saint-Iïonoré... Tiens, voici son adresse... monsieur Chatrognéi... Hein! le nom est digne de l'individu, n'est-ce pas, petit?
Mais Alexis est demeuré frappé de surprise, et il murmure :
— Chatrogné... Est-ce bien Cliatrogné que vous avez dit?
— Oui, oui... C'est Chatrogné! Eh bien, te voilà
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tout ébahi ! Est-ce que tu as encore des secrets avec ce client-là?
— Et vous dites qu'il est riche?
— Je le crois bien! Fort riche même!...
— Oh ! alors ce ne peut pas être celui. . . celui qui a connu quelqu'un de ma famille... car le Chatrogné dont je veux parler était pauvre... très-pauvre... ruiné par de mauvaises affaires.
— On peut être pauvre et se remonter... La fortune varie; après nous avoir longtemps maltraité, on devient quelquefois son favori.
— C'est vrai. . . Mais celui dont j'ai entendu parler était encore pauvre et malheureux il y a quatre ans.
— Pauvre, il y a quatre ans? Mais il y a justement quatre ans que le Chatrogné chez lequel je t'envoie a acheté pour cent mille francs de terrains du côté de Bercy... J'en suis certain, il a payé à notre étude.
— Oh! ce n'est pas le même, assurément.
Eustache-Pancrace Chatro^rné. . . de Bordeau
— Eustache-Pancrace... de Bordeaux! C'est pourtant bien cela... Ce sont ses prénoms...
— Alors c'est le même qui a dit qu'il était pauvre 3t malheureux, tandis qu'il faisait d'excellentes affaires. Il avait sans doute ses raisons pour se dire ruiné; nous avons comme cela beaucoup d.i gens qui cachent l'état de leur fortune : les uns, c'est pour
qu'on ne leur emprunte pas d'argent; les autres, c'est de crainte d'être volés; chez d'autres enfin, c'est pour ne pas payer leurs créanciers. Au reste, si mon Chatrogné est celui que tu connais, tu vas en être sûr en le voyant.
— Oh! monsieur, je ne le connais pas... ou du moins je me le rappelle à peine. Quand je l'ai vu j'étais très-jeune... J'avais dix ou onze ans... Il me semble qu'il était déjà vieux.
— Non, mais les gens sales et mal peignés ont l'air vieux de bonne heure. Chatrogné est maintenant un homme de cinquante-cinq ans, pas davantage ; mais il est certain qu'on lui en donnerait quatre-vingts. Voici une lettre pour lui, c'est encore une bonne affaire qu'il va conclure. Veux-tu lui porter ce billet? As-tu peur aussi d'aller chez ce grippe-sou?
— Oh ! non, monsieur, au contraire, je serai curieux de le voir.
— Eh bien, prends cette lettre et pars... Ah! surtout n'oublie pas de te faire payer ta course; car il est convenu que c'est lui qui doit payer le commissionnaire que je lui envoie.
— Cela suffit, monsieur.
— Fais-toi donner quinze sous!
^- Oh ! monsieur, je recevrai ce qu'on me donnera.
MONSIEUR CHATROGNE. 111
— J'ai stipulé quinze sous pour la commission... Arrange-toi là-dessus.
Alexis se rend à l'adresse qu'on lui a donnée. Il trouve une vieille maison, une allée sombre, un escalier noir, humide, crotté, des marches gluantes, enfin de ces affreuses demeures comme il y en avait tant dans le Paris de nos pères, et qui ne sont pas faites pour faire regretter ce bon vieux temps que vantent ceux qui ne l'ont pas connu, comme on vante les vertus de gens qui ne sont plus, lesquels, de leur vivant, n'avaient souvent que des défauts.
Alexis monte trois étages. Là, il voit deux portes, mais l'une est toute simple, tandis que dans l'autre on a pratiqué un vasistas, garni de barres de fer, et à travers lequel on peut avant d'ouvrir voir quels sont les visiteurs qui se présentent. Il ne doute pas que ce soit là où il doit s'adresser, et tire un vieux cordon de sonnette qui fait retentir une espèce de cloche digne de figurer dans un parc.
Au bout de quelques minutes des pas lourds retentissent, puis on ouvre le guichet, et derrière les barreaux paraît une figure jaune, maigre, longue, barbue, coiffée d'une casquette qui n'a plus ni forme ni visière, et peut à la rigueur servir de bonnet de nuit. Des yeux de chat, tout ronds et très-perçants, quoique couverts par des sourcils fort épais, sont la
seule chose qui frappe dans celte figure , qui fait toujours la grimace en vous regardant.
— Que voulez-vous? dit une voix qui semble partir d'un estomac creux.
— C'est une lettre que vous envoie M. Moulard, car je pense que vous êtes monsieur Chatrogné ?
— Oui... oui... Ah! une lettre de Moulard!... c'est différent... je vais vous ouvrir, alors... Attendez !
Un bruit de barre de fer, de verrous , de clefs se fait entendre, la porte s'ouvre, et M. Chatrogné permet au petit commissionnaire d'entrer chez lui, mais il a soin de s'assurer s'il est bien seul. Puis il referme sa porte, pousse devant lui le jeune messager et l'introduit dans une pièce carrée où il n'y a, pour tout meuble , qu'une table à manger , des chaises de pailles et un buffet.
Il montre une chaise à Alexis, en lui disan*:
— Assois-toi là... je vais lire et voir s'il y a une réponse à faire.
— Oui, monsieur.
— Ne bouge pas de là î
— Où voulez-vous que j'aille, monsieur?
— C'est que je n'aime pas que l'on se promène dans mon appartement... ça use les carreaux.
M. Chatrogné va passer dans une autre pièce,
MONSIEUR CHATROGNE. 113
lorsqu'il s'aperçoit que sur son buffet il y a un pain entamé; il revient sur- ses pas, va au buffet, prend le pain et l'emporte sous son bras, en disant :
— Je crois que tout à l'heure je casserai une croûte 1 . . .
Il se dirige de nouveau vers son cabinet, mais il se ravise encore et revient sur ses pas , pour fermer à clef son buffet et fourre la clef dans son gousset ; alors seulement il se décide à laisser Alexis dans cette pièce, où il n'y a rien que Ton puisse mettre dans sa poche.
— Mon Dieu ! ce monsieur a donc bien mauvaise opinion de moi ! se dit le petit commissionnaire. Il croit donc que je me serais permis d'ouvrir son buffet... enfin 1 puisque c'est sa manie. . . et cet hommelà est riche., très-riche, à ce qu'assure M. Moulard. On ne s'en douterait pas en voyant son logement... c'est très-vilain ici. .. et lui, comment est-il habillé ! . . . un vieux paletot tout graisseux, tout rapiécé!., et c'est là ce monsieur Chatrogné qui fut l'ami de mon père ! . . . Mon pauvre père avait en lui une entière confiance... Maintenant je me rappelle cet homme., ses yeux surtout: ses yeux, ronds et verts comme ceux d'un chat, m'avaient frappé. . . Il est riche. . . et il y a quatre ans, il s'est dit pauvre, ruiné... Mais alors, c'est un fripon que cet homme... Ah! s'il savait
qui est chez lui, en ce moment!... Mais s'il savait qui je suis, il ne m'aurait pas laissé entrer, il ne m'aurait pas ouvert sa porte... Hélas! je ne puis pas me faire rendre ce qui m'appartient!.. Je suis misérable, et cet homme jouit de ce que mon père avait amassé, mis à part pour moi !.. et je n'ai pas de preuyes à faire valoir. . . Ah ! si j'en avais ! . . . Tant que je l'ai cru pauvre, malheureux, j'ai pris mon parti sans me plaindre... Mais cet homme est riche et il garde ce qui m'appartient et il a osé nier avoir reçu de l'argent de mon père... Décidément M, Chatrogné est un fripon !
Celui dont Alexis vient de faire le portrait revient avec une lettre à la main. En rentrant dans la pièce où il a laissé le petit commissionnaire, son premier mouvement est de regarder de tous côtés, comme pour s'assurer que ses meubles sont toujours à leur place; puis il reporte ses regards sur Alexis et semble craindre qu'il n'ait mis quelque chose dans sa poche, quoiqu'il n'y ait rien à prendre dans sa salle d'attente ; mais l'avarice, poussée à l'extrême, devient presque de la folie, et un avare est capable de croire que vous avez emporté une chaise sous votre paletot.
Cependant , comme il est bien évident, que le jeune commissionnaire ne cache et n'emporte rien.
MONSIEUR CIUTROO'E. 115
Cliatrogné lui donne la lettre qu'il vient d'écrire, en lui disant:
— Tiens, petit, voici ma réponse pour M. Moulard; tu la lui remettras à lui-même, entends-tu?
— Oui, monsieur, à lui-même.
— Et vas-y tout de suite, ne perds pas de temps, car il s'agit d'une affaire importante , pressée ; le moindre retard pourrait la faire manquer... ne t'amuse donc pas en route !
— Ce n'est pas mon habitude, monsieur.
— Eh bien, alors, pars donc... qu'est-ce que tu fais là? qui t'arrête?
— J'attends le prix de ma commission ; M. Moulard m'a dit que c'était vous qui deviez me la payer, que c'était convenu.
— Convenu ! convenu ! . . ces clercs de notaire arrangent toujours les choses à leur avantage... Enfin... puisqu'il te l'a dit... c'est ridicule... mais tiens... prends... Oh! attends... je crois, que je te donne trop !...
— Mais non, monsieur, vous ne me donnez pas assez, au contraire, il n'y a là que huit sous et M. Moulard m'a dit que vous m[en donneriez quinze...
— Quinze sous ! pour porter une lettre ! . . Moulard s'est moqué de toi... pour quinze sous on prend
cinq omnibus, on fait dix lieues avec les correspondances.
— Enfin, monsieur, complétez-moi les dix sous au moins.
— Je n'ai plus de monnaie... c'est deux sous que je te devrai... Va donc vite porter ma réponse !
Et Tavare pousse dehors le petit commissionnaire, puis se hâte de reverrouiller sa porte.
Alexis est allé retrouver Moulard pour lui rendre compte de sa commission et lui remettre la lettre que M. Chatrogné lui a donnée pour le maître clerc.
— Et il t'a payé ta commission , ce cancre , dit Moulard, et il a dû même te payer avec joie, car l'affaire dont je lui fais part est Irès-avantageuse.
— Il m'a donné huit sous.
— Huit sous ! rien que huit sous ! Je t'avais dit qu'il devait t'en donner quinze.
— Il a jeté de grands cris, quand je lui ai dit cela... Enfin il m'a promis que plus tard il me redonnerait deux sous.
— Quel pleutre! quel misérable! Et c'est quand
je veux bien lui faire trouver à gagner plus de cent mille francs peut-être... car ces terrains qu'on veut vendre deviendront fort recherchés dans quelques temps, j'en suis sûr, qu'il te fait faux bond de sept sous... mais il faudra qu'il te les donne... je l'y forcerai bien !
— Oh! monsieur, ce n'est pas la peine... s'il ne me devait que cela...
— Comment ! que veux-tu dire? Chatrogné te devrait de l'argent?...
— Non... pas à moi, monsieur, mais à une personne... que je connais...
— Et elle ne se fait pas payer ?. . .
— Ah ! monsieur... c'est qu'elle n'a pas de preuves... de titres qui prouvent la dette...
— C'estégal, envoie-moi cette personne-là, Alexis, et je trouverai peut-être un moyen pour faire rendre gorge à l'avare... Ah! ce monsieur ne se contente pas d'être ladre, il faut aussi qu'il soit fripon ! . . . Cela ne m'étonne pas, l'avarice rend capable de tout ! Est-elle à Paris , la personne que Chatrogné friponne?..
— Oui... non, monsieur, pas en ce moment...
— Quand elle y sera, amène-la ici... je serai enchanté de jouer un tour à notre grippe-sou !
— Cela suffit, monsieur.
Alexis quitte Moulard, en se disant :
« Oh non, je ne puis pas lui faire connaître la victinne de ce vilain liomme I c'ar alors il faudrait lui dire trop de choses... et je dois rester ce que je suis!...))
En approchant de sa place habituelle , le petit commissionnaire aperçoit Adhémar qui se promenait d'un air agité devant le magasin qui renfermait sa maîtresse, et, lorsqu'il s'en éloignait un peu, ne tardait point à revenir sur ses pas. Alexis remarque l'air soucieux du jeune commis, il s'en inquiète et, en passant contre lui, murmure :
— Monsieur n'a pas besoin de mes services?
Adhémar s'arrête, regarde Alexis, semble indécis et pousse un soupir en répondant :
— - >'on... Cependant je voudrais bien savoir si elle m'a vu... Oh! oui, elle a dû me voir... elle a plusieurs fois porté ses regards sur la rue... mais elle a dû aussi apercevoir ce gandin, ce grand mannequin qui ressemble à une gravure du journal des modes, et qui se promenait là, tout à l'heure... Oh 1 je l'ai reconnu sur-le-champ, ce beau mannequin ! c'est celui que ses amis ont appelé Anatole Pipeaux, au café du bois de Boulogne... et qui mettait tant d'affectation à lorgner Ariane... qui a ramassé son bouquet... Est-ce qu'il a reconnu Ariane dans le ma-
gasin?...est ce qu'il cherche à lui parler?... Eh mais! je ne me trompe pas. . . le voilà encore, ce monsieur. . oui, il revient par ici... Oh ! c'est trop fort!... Certainement il a des motifs pour se promener devant le magasin de la lingèrc... Alexis!
— Monsieur?
— Yois-tu ce grand blond mis avec tant d'élégance... et qui a l'air fat, suffisant... impertinent même ! . .
— Oui, monsieur, je le vois.
— L'avais-tu déjà remarqué et observé se promenant par ici?
Alexis avait fort bien reconnu M. Anatole Pipeaux, qui depuis quelques jours venait très -souvent regarder dans les vitrines de la lingère; il avait également reconnu le jockey anglais qui suivait parfois le beau blond, pour être ce même domestique qui avait, un soir, apporté un si beau bouquet à la séduisante Ariane. Mais le petit commissionnaire, qui devine les craintes, les soupçons qui en ce moment rendent Adhémar si soucieux , ne veut pas ajouter à ses peines en lui disant ce qu'il sait, et répond :
— Non, monsieur, je ne connais pas le jeune homme que vous me montrez.
— Eh bien, regarde-le avec attention et de façon
à pouvoir le reconnaître quand tu le verras par ici... Je le soupçonne de chercher à faire la connaissance d'Ariane... Si tu apercevais quelque chose... si tu les voyais se parler... il faudrait nie le dire, entends-tu?..
— Oh ! monsieur... est-ce que c'est joli de guetter ce que font les autres?..,
— Je ne te demande pas si c'est joli! je te dis que je veux savoir si ce grand serin rôde par ici pour faire la connaissance d'Ariane... et puis... Ah! bon! voilà que l'on m'appelle... que l'on me fait signe qu'on a besoin de moi chez le patron... Quel ennui!.... Reste là... observe... je vais revenir...
Adhémar court à son magasin. Alexis reste dans la rue et le regarde aller, en murmurant :
«Pauvre jeune homme!... s'il savait la vérité... comme il serait malheureux ! . . Celte demoiselle Ariane le trompe... j'en ai la conviction!... car je l'ai déjà vue^plus d'une fois rejoindre là-bas , sur la place, le grand blond qui l'y attendait. . . Ah ! c'est affreux! . . . Tromper M. Adhémar, (\in l'aime tant!... qui, pour lui plaire... pour satisfaire ses caprices, sa coquetterie, se gène... s'impose des privations, je le gagerais!... Mais je ne lui dirai jamais tout cela, moi... il le découvrira assez lot !... car ces choseslà, ça finit toujours par se découvrir.
M . Anatole Pipeaux continuaità se promener devant le magasin de lingerie, dans lequel il plongeait ses regards, puis portait ses mains à sa figure, faisant aller un doigt d'une certaine façon, ce qui devait être une télégraphie convenue entre lui et la piquante Ariane ; car, pour se comprendre en amour, pour faire deviner, savoir ce que l'on ne peut se dire de vive voix, les amoureux inventent une foule de langages. On se parle avec les mains, avec les 'pieds, avec les mouvements de tête, par la manière dont on s'habillera, dont on tiendra son mouchoir ou sa canne; tout sert pour se dire : Je vous aime; pour se donner des rendez-vous, pourtromper les jaloux; Tamour donne alors de l'esprit aux plus simples! et la fdle la plus niaise devient maligne pour s'entendre avec son amoureux : jugez donc de ce que peut faire celle qui est déjà rouée.
Alexis voit tout cela de la place où Adhémar lui a dit de l'attendre. Après avoir passé encore plusieurs fois devant la Hngère, l'élégant Pipeaux est rejoint par son domestique anglais, qui arrive en tilbury et s'arrête pour que son maître puisse monter dans son équipage, ce que lait le monsieur, tout en ayant soin d'y mettre le temps, afin que les demoiselles de la lingère puissent jouir du coup d'oeil, ne doutant pas de l'effet que doivent produire sa personne, sa mise
L'ORAGE Sj: FORME. 123
et sa voiture; car ce monsieur calcule tout, et en ordonnant à son jockey de venir le rejoindre là, avec sa Victoria, il a voulu éblouir les demoiselles du magasin.
En effet, Ariane et ses compagnes n'ont pas manqué de lorgner tout cela, mais la jolie blonde ayant ensuite aperçu Alexis, qui est toujours arrêté dans la rue, se rend bientôt sous la porte cochère de sa maison et, de là, fait signe au petit commissionnaire de venir lui parler.
Alexis se hâte de se rendre près de cette demoiselle, qui lui dit d'un ton aigre :
— Que fais-tu là, dans la rue, sans bouger?
— Mademoiselle, je... j'attendais M. Adhémar qui m'a dit de rester là...
— Il t'a dit de rester là pour guetter ce qui se passe devant mon magasin, peut-être?-
— Mais non, mademoiselle, il a sans doute une commission à me donner. . . C'est ce qu'il allait faire, quand on l'a appelé.de chez son patron...
— Oh! ce n'est pas à moi qu'il faut compter tout cela! Je suis plus fine que M. Adhémar... Depuis une heure je le vois qui se promène dans la rue, en regardant dans mon magasin... C'est très-inconvenant! Si c'est comme cela qu'il fait son ouvrage, on lui ôtera sa place, et on fera bien. Je te prie de dire
]2i LE PETIT BONHOMME DU COIN.
à M. Adhémar que je ne veux pas quMl se promène si souvent devant nos vitres, parce que cela me compromet... Tu entends, petit, cela me compromet, et je n'entends pas être perdue de réputation pour ce monsieur. Tu as bien entendu?... n'oublie pas de lui dire cela !
Et mademoiselle Ariane s'éloigne vivement, laissant Alexis tout attristé par ce qu'elle vient de lui dire. Il regagne l'autre côté de la rue, en se disant :
— Elle ne l'aime plus... Oh! non, elle ne l'aime plus... et il l'aime toujours, lui!... Pauvre jeune homme! il est cependant bien digne d'être aimé... Pourquoi ne l'aime-t-elle plus?... C'est donc ce beau monsieur blond qui lui a tourné la tête?... Il est plus élégant, plus recherché dans sa mise que M. Adhémar..., il est peut-être aussi plus joli garçon... mais quelle différence! Il a l'air sot, fat, suffisant; toutes ses manières semblent étudiées..., il pose continuelment. M. Adhémar a l'air spirituel, aimable, obligeant ; il est poli avec tout le monde, sa voix est douce et agréable à entendre... On est heureux quand il vous parle, on regrette toujours de le quitter... et c'est lui que l'on trompe..., c'est l'autre que l'on préfère!... Ah! mademoiselle Ariane, vous êtes bien coquette !... Et elle veut qu'il ne se promène plus si
souvent devant sa boutique... Mais l'autre aussi s'y promène, et il met encore plus d'affectation à s'arrêter pour la regarder... Est-ce qu'il faudra que je lui répète ce qu'elle m'a dit?... Je vais lui faire du chagrin... et quand je le vois triste, cela me fait mal..., je voudrais pouvoir le consoler..., mais je n'en ai pas le pouvoir... Le voilà qui sort de sa maison... Ah! tant pis! je ne lui dirai pas la défense de mademoiselle Ariane ! Après tout, la rue est à tout le monde, à lui aussi bien qu'à ce beau gandin qui y fait venir sa victoria... ou son panier, comme ces messieurs appellent maintenant leur cabriolet en paille, et si M. Adhémar aime à se promener ici, il ne sera pas dit que, pour ce grand fat, on le lui défendra... Non, je ne ferai pas la commission de cette demoiselle.
Adhémar a rejoint son petit messager et lui dit :
— Eh bien? qu'est-ce que tu as vu en mon absence?
— Je n'ai rien vu, monsieur.
— Et le grand jeune gandin, est-il resté encore longtemps dans la rue?
— Non, monsieur, il est parti presque tout de suite après vous...
— Et... il n'a pas parlé à Ariane?
— Ohl non, monsieur, pour cela je puis vous le certifier...
— Et elle n'est pas venue faire des signes sous la porte cochère...
— Non, monsieur... Elle n'a fait aucun signe à ce grand blond...
— Allons, c'est bien. Merci, mon garçon... Je n'ai plus besoin de toi.
Alexis hésite, il voudrait trouver un moyen pour faire éloigner Adhémar ; il fait quelques pas, puis revient lui dire :
— J'ai aperçu M. Moulard... il avait l'air de chercher monsieur. . . il est resté un moment dans la rue. . .
— Oh ! ce n'est pas moi qu'il cherchait ; c'est sa Rosinette... qui est aussi chez la lingère.
— Ah! oui... la demoiselle grêlée... qui n'est pas jolie...
— Ah ! il a bien raison d'aimer une femme qui ne fait pas la conquête de tout le monde..., il doit être plus tranquille...
— Oh! ce n'est pas une raison, monsieur!...
— Tu crois?... Comment sais-tu cela, toi, qui ne songes pas à l'amour?...
— Mon Dieu, monsieur, j'ai dit cela... sans y penser... J'ai voulu dire... Au fait, je ne sais pas ce que j'ai voulu dire... Votre serviteur, monsieur.
« Drôle de petit bonhomme! se dit Adhémar en regardant Alexis s'éloigner. Ah ! il a bien raison de ne pas songer à l'amour... C'est une connaissance bien dangereuse. . . Enfin , le Pipeaux est parti. . . je m'alarmais peut-être à tort... et elle m'a défendu d'être jaloux. . . Comme si on était maître de cela ! »