UNE DAME ÉGARÉ
Il esl onze heures du soir. Après une journée chaude, mais orageuse, Alexis qui a fait plusieurs courses fatigantes, et s'était endormi un moment sur ses crochets, se lève en se disant :
— Quoi! je m'endors ici ! ... Ne ferais-je pas bien mieux de rentrer dans ma petite mansarde ! ... On ne viendra plus me chercher maintenant... il doit être tard... Rentrons.
Alexis prend ses crochets et va traverser la place pour gagner le quai, lorsqu'au passant devant le square Saint- Jacques, des gémissements frappent son oreille et une voix plaintive fait entendre ces paroles :
— Mon Dieu î que faire?. ..? que devenir ?. . . De quel côté aller?... Je ne sais pas même où je suis...
Alexis se dirige du côté d'où viennent ces accents; il aperçoit une femme qui s'appuie contre la grille du square et semble ne pas avoir la force d'aller plus loin.
La mise de cette femme est bourgeoise, mais convenable. Elle paraît être d'orne condition distinguée ; il est assez difficile de voir ses traits et de deviner son âge, car elle porte un chapeau de paille qui avance sur son visage et comme depuis longtemps on n'en porte plus à Paris. Il est donc facile, rien qu'à sa coiffure, déjuger que cette femme est étrangère.
Le jeune commissionnaire aborde cette dame, en lui disant de sa voix la plus douce :
— Est-ce que madame a besoin de quelque chose? Peut-être a-t-elle perdu son chemin et ne connaît pas ce quartier? Si je pouvais lui être utile...
— Ah! monsieur. . . merci, merci mille fois ! . . . Oui, je suis bien embarrassée... bien malheureuse... et je ne connais pas du tout Paris, où je suis arrivée il y a peut-être deux heures...
A mesure que cette dame parlait, Alexis devenait plus attentif, puis il semble agité, troublé, enfin il a besoin de s'appuyer lui-même contre la clôture du square, et sa voix tremble en murmurant :
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— Ah ! vous arrivez à Paris, madame, et vous venez (le bien loin, peut-être?
— De Bordeaux, monsieur.
Alexis a tressailli, il s'efforce de se remettre et reprend :
— Vous êtes de Bordeaux ... ?
— Pas précisément, je suis des environs. Mais je m'étais fixée à Bordeaux depuis quelque temps... Je viens à Paris pour y retrouver mon mari...
— Votre mari vous attend?...
— Je ne crois pas qu'il m'attende... il sera peutêtre fort surpris de me voir ici... Mais moi, je ne voulais pas rester plus longtemps séparée de lui... J'avais mille raisons pour désirer savoir ce qu'il fait à Paris...
— Alors vous allez le retrouver; vous savez son adresse?
— Il m'a écrit qu'il logeait au Grand-Hôtel, boulevard de la Madeleine... Est-ce loin d'ici, monsieur?
— Oh ! oui , madame . . .
— Mais ce n'est pas tout..., vous allez voir, monsieur, combien je suis malheureuse I ... En sortant du chemin de fer, je me fais donner une valise, que j'avais emportée avec moi. Elle contenait du linge, des robes, tous les effets dont une femme a besoin, elle était très-bien garnie * A la gare, je suis bientôt en-
tourée de commissionnaires, d'hommes qui m'offrent leurs services; l'un d'eux prend ma valise en me disant : « Vous ne pouvez pas porter ça , ma petite dame, c'est trop lourd pour vous. — Mais, lui dis-je, je vais prendre une voiture, car je vais au Grand-Hôtel, boulevard de la Madeleine. — Pas besoin de voiture! reprend cet homme, c'est à deux pas d'ici, je vais vous y conduire... Suivez-moi. » Je me fie à cet homme, je le suis ; mais il était déjà nuit et il faut vous dire que j'ai la vue très-faible..., surtout depuis deux ans..., par suite des larmes que j'ai versées ; je distingue fort mal les objets. Cependant, je suis cet homme qui tenait ma valise, en lui disant : « N'allez pas trop vite, car je suis fatiguée du voyage... Je pourrais vous perdre de vue. » Pendant quelque temps le commissionnaire fait ce que je lui recommande, mais tout à coup, au détour d'une rue, il se met à courir et disparaît à mes yeux. Je lui crie d'arrêter, j'essaye de courir pour le rattraper... mais je n'en avais pas la force... Je me trouve dans un carrefour où plusieurs rues aboutissaient, laquelle prendre? Je m'informe, je demande à plusieurs personnes si elles ont vu passer un homme portant une valise sur son épaule. Les unes me répondent qu'elles n'ont rien vu , d'autres me disent : Il a pris par là... puis par là... Je vais par où l'on me dit que l'on a vu mon voleur, mais je
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ne le rattrape pas!... Exténuée de fatigue, je suis obligée de m'asseoir sur un banc; j'y reste quelque temps, puis je me remets en marcbe, ne sachant pas où j'allais! ... Et c'est ainsi que je suis arrivée ici... où vous venez de me trouver.
Pendant que cette dame parlait, Alexis a pu, grâce à un bec de gaz dont la lumière arrive jusqu'à elle, l'examiner tout à son aise; il est vivement impressionné en voyant les changements, les ravages même que cinq années ont produits dans sa personne. Ces cinq années semblent en avoir accumulé plus de dix sur les traits de la voyageuse. Ses cheveux sont gris, son visage maigre, presque décharné ; ses yeux ont perdu tout leur éclat, et Ton devine qu'ils ont versé trop de larmes. Enfin, le chagrin a lais.sé de profondes empreintes sur cette dame, qui n'a encore que quarante-quatre ans et en paraît plus de cinquante.
— Pauvre mère! comme elle est changée! se dit Alexis ; elle a donc bien souffert depuis qu'elle m'a renvoyé, chassé de chez elle!... Ah! je lui avais pardonné, pourtant !... Le ciel n'a donc pas été aussi clément que moi!
— Vous le voyez, monsieur, reprend la voyageuse, j'ai été volée... indignement volée... Croyez-vous qu'il me sera possible de retrouver ma valise?...
— Hélas ! non, madame, car cet homnie qui s'en est emparé n'était sans doute pas un \rai commissionnaire... Avait-il une médaille, un numéro?
— Mon Dieu ! je dois vous avouer que je ne m'en suis pas assurée, il était déjà nuit... J'étais si préoccupée de me savoir à Paris!... Ainsi donc, c'est lini!... je ne retrouverai pas mes effets... Ah! quel malheur ! . . .
— Est-ce que votre valise contenait aussi votre argent ?
— Non, j'ai mon porte-monnaie sur moi; mais 4 hélas! je ne suis pas bien riche... Quatre-vingts francs, voilà tout ce qui me reste, tout ce que je possède maintenant... c'est bien peu!,..
— C'est toujours plus qu'il n'en faut pour que vous ne soyez pas dans l'embarras...
— Et d'ailleurs , comme demain je serai avec mon mari, je n'aurai plus d'inquiétudes du côté de l'argent. .. Mais si je me rendais tout de suift prè> de lui, il me semble que cela vaudrait mieux que d'attendre à demain. Monsieur, est-ce qu'il ne serait pas possible de trouver une voiture qui me conduirait à ce Grand-Hôtel où loge mon mari?...
Atexis est quelque temps avant de répondre, car il ne voudrait pas augmenter la peine de celle que le hasard vient de lui faire rencontrer, de cette
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femme dans laquelle il a reconnu sa mère, sa mère qui a méconnu sa tendresse et, ajoutant foi à d'indignes calomnies, a obli^ré son enfant à la quitter. Il réfléchit à la conduite qu'il doit tenir, bien décidé déjà à ne point abandonner sa mère, à faire tous les sacrifices possibles pour lui être utile, mais sans se faire reconnaître d'elle, ne voulant pas la forcer à lui devoir de la reconnaissance.
— Eh bien , monsieur, vous ne me répondez de rien? reprend cette dame. Est-ce qu'à Paris on ne trouve pas des voitures toute la nuit?
— Pardonnez-moi, madame, ce ne sont pas les voitures qui manquent!... Mais vous voulez aller au Grand-Hôtel pour retrouver monsieur votre mari... et s'il ne logeait plus là... que feriez-vous alors?... Il est fort tard... Je pense que votre intention ne serait pas de vous loger au Grand-Hôtel, car... dans ce cas.. . vos quatre-vingts francs ne vous mèneraient pas loin...
— Mais pourquoi supposez-vous que je puis ne pas trouver mon mari à l'adresse qu'il m'a donnée ?. . . S'il avait changé de demeure, à coup sûr il m'en aurait prévenue.
— Madame, je ne suppose rien... je vous ai fait part de ma crainte... Je pensais qu'il serait peutêtre plus prudent à vous de passer cette nuit dans
un petit hôtel... ici, tout près, où je vous aurais conduite... C'est un hôtel où l'on ne loge que des personnes respectables, tranquilles... et qui n'est pas cher... Ensuite, demain vous auriez été à la recherche de votre mari...
— Oh ! non, je veux tout de suite retrouver Mondorcet... il y a trop longtemps que je suis séparée de lui... près de deux ans, qu'il m'a quittée pour venir dans cette ville terminer des affaires qui ne devaient Ty retenir que quelques mois... Il faut que je sache ce que cela signifie... Il ne m'attend pas... il m'avait même défendu de venir le retrouver ici... Mais j'ai conçu des craintes... des soupçons... Il faut que je sache ce que mon mari fait ici... monsieur... Yous me paraissez bien obligeant, bien serviable... Vous avez la bonté de vous intéresser à ma position... Ne voudrez-vous pas m'aider à en sortir?...
— Disposez de moi, madame, je suis à vos ordres... Je ferai tout ce que vous m'ordonnerez...
— Ah! monsieur, je n'ai pas d'ordres à vous donner, mais je suis bien heureuse de vous avoir rencontré... Si ce n'est pas abuser de votre complaisance, je vous prierais de me faire trouver une voiture, et puis de m'accompagner jusqu'à cet hôtel où loge mon mari. Je ne saurais pas, comme vous,
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à qui je dois m'adresser... J'ai la vue si mauvaise, je pourrais faire quelque méprise... avec quelqu'un je serai plus tranquille... Monsieur, je ne sais pas qui vous êtes... quelle est votre profession... Je vous prie de ne voir en moi qu'une personne qui est sans appui, sans amis dans celte grande ville, où elle vient pour la première fois... De grâce ne m'abandonnez pas!...
— Moi! vous abandonner ! Oh! jamais, madame, jamais... Mon Dieu! je ne suis qu'un pauvre commissionnaire... Servir le public, c'est mon état...
— Alil vous êtes commissionnaire aussi?...
— Soyez sans crainte, madame, ils ne font pas tous comme celui qui vous a emporté votre valise... Bien au contraire, à Paris, les commissionnaires sont en général honnêtes, dévoués et incapables de commettre un vol... Celui qui vous a trompé n'était point un vrai commissionnaire.
— Vous êtes jeune, n'est-ce pas, monsieur? je le devine à votre voix...
— Oui, madame, j'ai vingt ans...
— Croyez que je saurai reconnaître ce que vous ferez pour moi...
— Madame... ne me parlez pas ainsi... Je suis si heureux de pouvoir vous être utile...
— Ah! monsieur, voilà une voiture qui passe...
— Attendez... je vais savoir si elle est libre... Cocher! cocher!...
— Voilà, bourgeois...
— Étes-vous libre?...
— Oui... à votre service... Montez, monsieur et madame...
Alexis fait monter sa mère dans le fiacre, puis se place près d'elle.
— Oii allons-nous, bourgeois?...
— Au Grand-Hôtel, boulevard de la Madeleine...
— Au Grand-Hôtel 1... connu !... Et vous n'avez pas de colis à emporter?...
— Non, nous n'avons aucun paquet...
— Très-bien... en deux temps nous y serons... Mes bétes ne sont pas fatiguées, j'ai dormi toute la soirée devant POdéon.
La voiture part. Alexis est inquiet, agité, il se dit:
— Si j'allais me trouver avec ce Mondorcet ! . . . Ma mère n'a pu me reconnaître, sa vue est devenue mauvaise... Et puis, ces cinq ans ont dû apporter un grand changement dans ma personnel... Mais ce Mondorcet a le regard si perçant!... Oh! il serait capable de découvrir la vérité...
Tout à coup, madame Mondorcet s'écrie :
— Monsieur, il me reste encore un espoir pour ma valise : si cet homme qui la tenait n'était pas
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un voleur, il aurait pu la porter au Grand-Hôtel où je lui ai dit que je me rendais et la remettre au concierge, en annonçant qu'une dame viendrait la réclamer.
— Ce serait possible, mais ce n'est guère présumable... Aviez-vous dit votre nom à cet homme?
— Non... je ne crois pas. Enfin, on pourra toujours demander... Une valise en cuir de Russie... D'ailleurs, il y a une plaque et mon nom est dessus...
— Oui, madame, je m'informerai, je demanderai...
Le cocher allait comme s'il dormait encore devant rOdéon.
— C'est donc bien loin! dit madame Mondopcet, il me semble que cette voiture va bien lentement!...
— Madame, à Paris, les fiacres ne vont guère autrement.., à moins que vous n'ayez promis un pourboire extraordinaire... Mais nous approchons cependant...
— Ah ! comme ce quartier est brillant, éclairé ! . . . Que de monde encore sur les boulevards!... il est donc moins tard que je ne croyais?...
— Non, madame, il est plus de minuit, mais dans ce quartier on vit plutôt la nuit que le jour...
— Pourquoi cela, monsieur? •
— Parce qu'on pense avant tout à s'amuser, à festoyer... Les spectacles, la table, les bals, le jeu sont plus fêtés ici qu'ailleurs,.. Eniin, c'est le quartier riche, autrement dit le quartier des heureux !...
— Ah ! je ne suis pas étonnée que mon mari soit venu y loger.
— Nous voici au Grand-Hôtel, madame...
— Ah ! quel bonheur ! . . .
— Faut-il entrer dans la cour, bourgeois?
— Non, c'est inutile; arrêtez ici... Madame, il n'est pas nécessaire que vous descendiez tout de suite... Laissez-moi d'abord aller m'informer...
— Non, monsieur, oh! je veux descendre... Je veux tout de suite voir mon mari.
11 n'y a pas moyen de faire comprendre à cette dame qu'elle ferait mieux de ne point descendre de voiture avant de savoir si son époux est toujours dans cet hôtel, et, malgré sa fatigue, elle quitte le fiacre, s'appuie sur le bras que son jeune protecteur lui présente et entre avec lui dans cette demeure fastueuse où elle croit trouver son mari.
Alexis était ému en tenant sous son bras celui de sa mère. Puis il tremblait de crainte ; à chaque homme qui passait devant lui, il croyait voir Mondorcet, et il était alors décidé à fuir, en laissant ce monsieur srvec sa mère.
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On s'adresse au principal concierge, qui répond :
— Mondorcet?... Je ne connais pas ça... Nous navons pas cette personne ici...
— Mais, monsieur, s'il n'y est plus, il a dû y loger... J'en suis certaine, je lui ai écrit ici; s'il a changé d'hôtel, il a dû vous laisser son adresse...
— Attendez, madame.
Le concierge appelle un autre personnage :
— As-tu connu ici un monsieur Mondorcet?
— Mondorcet!... Mondorcet!... Ah! oui... un monsieur tle Bordeaux... d'une quarantaine d'années... déjà un peu chauve...
— C'est cela, monsieur, c'est bien mon mari!
— En effet, il a logé ici, mais depuis plus de trois mois, il a quitté...
— Quitté!... Et sa nouvelle demeure, monsieur? il a dû laisser son adresse. . .
— Non, madame, il ne l'a pas laissée...
— Mais alors... mes lettres... Je lui ai écrit plusieurs fois depuis trois mois... comment a-t-il pu les recevoir?
— Madame, en partant, ce monsieur a dit : « S'il vient des lettres pour moi, ne les prenez pas ; cela m'évitera la peine de venir les chercher...
— Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce que cela veut dire?...
— Pardon, madame... mais on m'appelle... D'ailleurs, je ne peux pas vous en dire plus.
Le majordome s'éloigne d'un côté, le concierge va parler à des voyageurs. Madame Mondorcet est comme anéantie. Alexis la voit qui fléchit, il la soutient, l'emmène doucement jusqu'à leur voiture, et avec l'aide du cocher parvient à l'y faire remonter. La pauvre femme ne dit plus rien, elle se contente de pleurer. Avant de se placer près d'elle, Alexis se rappelle qu'ils ont oublié de s'informer de la valise, et, quoiqu'il juge cette démarche inutile, il retourne dans l'hôtel, où l'on n'a pas reçu la visite du soi-disant commissionnaire.
Alexis se hâte de retourner au fiacre et de se placer près de madame Mondorcet; il donne au cocher l'adresse du petit hôtel dans lequel il demeure et dit à sa mère, qui continue de se désespérer :
— Ne vous désolez pas, madame, calmez-vous ; tout espoir n'est pas perdu !
— Mais, monsieur, que voulez-vous que je devienne maintenant que je ne sais où trouver mon mari?... J'ai été volée dermes effets, je n'ai plus que ce que je porte sur moi... et bien peu d'argent dans ma bourse... Quand il sera dépensé, que ferai-je dans cette ville que je ne connais pas?... où je n'ai
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pas un ami, pas une connaissance pour m'aider... me guider... me venir en aide!...
— Mais moi, madame, est-ce que je ne suis pas là?... Si la Providence m'a envoyé sur votre chemin, c'est qu'elle veut que je vous aide... que je vous serve d'appui. Et d'abord je vais vous conduire dans le petit hôtel garni dont je vous ai parlé... J'y demeure, moi, madame, et cela me sera plus commode pour être toujours à vos ordres, pour vous apporter ce dont vous aurez besoin...
— Ah! que vous êtes bon!... Comment ai-je mérité cet intérêt que vous me portez?
— Vous êtes malheureuse, cela suffit...
— Mais vous avez sans doute des parents avec qui vous demeurez?. . . En ce moment ils sont inquiets de vous peut-être? et c'est moi qui suis cause...
— Non, madame, je n'ai pas de parents... je suis seul au monde... vous voyez bien que je puis disposer de moi...
— Quoi !... orphelin déjà I...
— Parlons de vous, madame, et ne nous occupons pas de moi. J'ai quelque espoir de vous faire retrouver votre mari...
— Il serait possible!... Et comment cela, monsieur?
— Madame, lorsque vous avez prononcé le nom
de Mondorcet, cela m'a frappé, car ce nom, je l'avais déjà entendu plusieurs fois...
— Où donc cela?
— Chez un notaire de la rue de Rivoli. Je fais souvent des commissions pour le maître clerc. C'est un jeune homme très-obligeant, très-bon pour moi. A son élude, j'ai aperçu quelquefois un monsieur... d'une quarantaine d'années et tel que vous dépeignez votre mari,
— Un blond, joli garçon, taille moyenne, la démarche hardie...
— C'est bien cela, madame. Il venait chez Le notaire pour vendre des propriétés. . .
— Oui, il m'a dit qu'il gagnerait beaucoup plus d'argent en les faisant valoir lui-même. J'avais ma maison à Bordeaux, j'avais une métairie... puis une petite maison à Paris, rue des Gravillicrs, qui me venait d'un héritage ; car je ne l'ai jamais vue...
— Et vous avez donné à votre mari des procurations pour qu'il vende tout cela?...
— Oui, lorsqu'il trouverait des occasions favorables.
— Votre mari a tout vendu, madame.
— Tout? vous croyez ?. . .
— J'en suis certain. Au reste, vous pourrez le savoir de la bouche même du maître clerc, M. Mou-
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lard, à qui je vous ferai parler quand vous le désirerez.
— 11 serait possible ! Quoi ! Mondorcet a vendu tout mon bien, et il me laisse manquer d'argent loin de luil... Car je dois vous l'avouer, monsieur, c'est la gêne dans laquelle je me trouvais qui m'a décidée à quitter Bordeaux pour venir chercher mon mari... Je lui écrivais, et depuis quelques mois il ne me répondait plus... M'a-t-il donc trahie... ruinée entièrement?... Ah! fatal mariage I Je suis bien punie d'avoir cédé à l'amour que cet homme m'avait inspiré ! . . . Mondorcet était trop jeune pour moi, qui étais veuve...
— Ahl ce M. Mondorcet est... voire second mari!...
— Oui. Le premier était si bon, il m'avait rendue si heureuse!... Je croyais que ce serait encore de même avec le second!
— Et... vous n'aviez pas d'enfant de votre premier mariage?
— Pardonnez-moi, monsieur, j'ai un enfant de mon premier mari...
— Un fils... une fille?...
— Ah! de grâce, ne parlons pas en ce moment de... ce qui renouvelle mes peines... ma douleur...
— Pardon, madame, excusez-moi de vous avoir fait une question indiscrète...
— Plus tard, monsieur, je vous conterai tout ce qui me concerne...
— Oh! je ne vous demanderai plus rien... madame... Je suis trop fâché d'avoir abordé un sujet pénible pour vous...
— Monsieur, plus je vous écoute et plus il me semble que vous ne vous exprimez pas comme un simple commissionnaire.,. Vous n'avez pas le langage ordinaire des gens de votre état... Vous avez donc reçu de l'éducation, monsieur?...
— Oui, madame, un peu... J'étais né de parents aisés... Les événements m'ont forcé à prendre ce modeste état... Mais nous voici arrivés.
On quitte la voiture. Il était bien tard pour venir 'demander un logement; mais Alexis était connu dans l'hôtel pour un*honnéte garçon; Grâce à lui, madame Mondorcet est installée dans une petite chambre bien modeste, mais bien propre, au quatrième étage; et lorsqu'il l'y voit établie, Alexis la quitte en lui disant :
— Au revoir, madame; je loge à deux étages audessus de vous. .. et je serai à votre service dès que vous aurez besoin de moi..»
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— Ah! monsieur, quelle reconnaissance je vous dois ! Votre nom, s'il vous plaît?
— Alexis, madame...
— Rien qu'Alexis?
— Oui, madame, c'est tout!
— Eh bien, monsieur Alexis, soyez assez bon, demain matin, dès que vous le pourrez, pour vous rendre chez ce notaire, et demander à ce premier clerc l'adresse de mon mari... Oh ! il doit la savoir, lui!
— Je n'y manquerai pas demain, madame, ce sera ma première course.
— Et vous viendrez tout de suite me dire ce que vous aurez appris.
— Sur-le-champ, madame. Vous pouvez compter sur moi. Dormez bien, reposez-vous, et songez que vous avez un ami à Paris.
— Merci mille fois!... Vous êtes ma providence, monsieur.
— Non, madame, je ne suis que son instrument !
Le lendemain de cette rencontre, Alexis, qui n'a pas fermé l'œil de la nuit, parce qu'il sait que sa mère est là, qu'elle est malheureuse et qu'elle n'a que lui pour soutien, Alexis est debout au point du jour; il a hâte d'aller voir Moulard, bien qu'il soit persuadé que celui-ci ne pourra pas lui apprendre où l'on peut trouver M. Mondorcet; mais il a promis de faire cette démarche et ne veut lien négliger pour satisfaire sa mère.
Cependant, comme les études de notaire ne s'ouvrent pas au point du jour, comme le premier clerc n'est pas ordinairement très-matinal, il faut que le jeune commissionnaire patiente quelijue temps avant
d'aller trouver Moulard. Pour tromper son ennui, il descend, va se mettre à sa place, puis se promène dans la rue de Rivoli, où règne alors un calme qui contraste avec l'animation qui règne dans ce quartier vers le milieu de la journée. Mais il est à peine six heures du matin, les boutiques ne sont pas encore ouvertes, excepté les épiciers et les marchands de vin. En fait de voitures, on ne voit encore que celles des maraîchers et des paysans qui viennent de vendre leurs provisions à la halle. C'est donc avec surprise que le jeune commissionnaire voit un joli coupé de remise venir du bout de la rue et s'arrêter devant la porte cochère qui est contre le magasin de la lingère.
Alexis est curieux de voir qui arrive ou plutôt qui rentre si matin dans cette belle maison. Il s'arrête et regarde de loin. C'est la belle Ariane qui sort de la voiture et s'élance vers la porte cochère, légère comme une biche, leste comme une fauvette, et disparaît après avoir fait un petit signe de tête au beau Pipeau, dont le profil vient de se montrer à la portière du coupé.
— Ah! mon Dieu, se dit Alexis, si M. Adhémar avait été là !... s'il avait vu cette femme, qu'il aime tant, revenir chez elle à six heures du matin, et en coupé, avec ce gandin de l'autre jour!... Quel coup
cela lui aurait donné !... Je frémis rien que d'y penser... Décidément cette Ariane le trahit... Ah! je la hais, cette femme... je la déteste... Et pourtant je serais bien content s'il ne l'aimait plus... Pourquoi cela?. . . Ah ! parce qu'elle ne mérite pas son amour! . . . Mais à quoi vais-je penser, quand je devrais ne songer qu'à ma mère !
Enfin, en continuant d'arpenter la rue, Alexis aperçoit le premier clerc du notaire, qui se rendait à son étude ; il court à lui :
— Comment! c'est toi, Alexis? dit Moulard; déjà en course!... Et qui donc t'emploie si malin?... Il est amoureux de bien bonne heure, celui-là !
— Mais c'est vous que je cherche, monsieur, c'est vous que j'attendais depuis longtemps dans la rue...
— C'est moi!... Bah! j'ai donc fait la conquête d'une Andalouse, d'une Péruvienne qui veut me voir à son réveil? Est-elle digne de mes faveurs? au moins est-elle moins grêlée que Rosiiiette?...
— Monsieur, il ne s'agit pas de conquêtes, d'amourettes!... C'est pour une dame bien malheureuse que je viens vous parler...
— Une femme malheureuFs!... J'ai fait pas mal de malheureuses dans ma vie. . . mais je crois que leur douleur s'évanouissait bien vite devant une bouteille de Champagne! Cela ne me laisse aucun remords!...
— Monsieur, par grâce, écoutez-moi, c'est une affaire sérieuse...
— En effet, tu es bien agité, mon pauvre garçon ! . . . Voyons, parle... Je ne ris plus.
— Hier au soir, bien tard, comme je rentrais chez moi, j'ai rencontré une pauvre dame qui s'appuyait contre la grille du square Saint-Jacques. Il était facile de voir qu'elle était souifrante et accablée de fatigue... Je lui ai offert mes services, qu'elle a acceptés. Elle arrivait à Paris, elle vient de Bordeaux... pour chercher son mari... Et cette dame, c'est l'épouse de M. Mondorcet....
— Ah! bigre! la femme de Mondorcet qui vient à Paris retrouver son mari ! . . . Parbleu cela ne m'étonne pas, cela devait arriver. . . Son mari lui a tout mangé. . . et probablement il la laissait sans le sou là-bas?...
— Justement, monsieur; elle ne recevait plus de ses nouvelles, elle était dans la gêne... Elle est venue ici pour retrouver son mari. Et voyez comme le malheur poursuit cette dame!... A la gare, quand elle est descendue du chemin de fer, un misérable se disant commissionnaire lui a pris sa valise et a disparu avec.
— Bon, ça se complique!
— Cette dame n'a plus que quatre-vingts francs pour toute ressource ; mais elle espérait trouver son
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mari à l'hôtel... au Grand-Hôtel, où il lui avait dit qu'il logeait... Nous y avons été hier au soir... Il n'y loge plus, monsieur, et il n'a pas laissé son adresse. Mais vous, monsieur, vous devez la savoir, puisque vous avez vendu des maisons pour lui?
— Eh î mon Dieu, non, je ne la sais pas. Tant qu'il a demeuré au Grand-Hôtel, il me l'a dite ; mais, une fois que toutes ses propriétés... ou plutôt celles de sa femme, qui a fait la sottise de lui donner pleine procuration, une fois que tout a été vendu, le Mondorcet aura déménagé. Il nous a bien laissé une adresse, mais elle est fausse. J'y ai envoyé, on ne le connaît pas!... Et le plus joli, c'est qu'il vient de se faire avancer trois mille francs par mon notaire, en lui annonçant qu'il allait le prier de vendre encore une ferme qu'il possédait en Brie; mon notaire a donné dedans... Je lui ai pourtant dit : « Monsieur, méfiez-vous, cet homme-là est un blagueur!... » Mais les mille écus étaient donnés. Depuis, n'ayant plus de ses nouvelles, mon notaire a fait chercher son débiteur au Grand-Hôtel . . . Plus personne ! . . . Le Mondorcet est déniché!... Et je ne crois pas qu'il sera facile à sa femme de mettre b main dessus.
— Je m'attendais à ce que vous venez de me dire. . . CeMoncorcetest un misérable... je le savais...
— Tu le savais!... d'où le connais-tu?
— C'est... un secret... que je ne puis divulguer...
— Ah ! c'est vrai, tu as des secrets, toi, Alexis; tu es un petit mystérieux!... Mais enfin, que vas-tu faire de ta pauvre dame?
— Je tâcherai de la consoler... je la servirai... je travaillerai pour la nourrir...
— Pauvre garçon!... Mais tu ne gagnes que juste pour le soutenir, toi!...
— Pardonnez-moi... je dépense si peu!... J'ai déjà trouvé moyen d'amasser un peu d'argent... Ce sera pour elle, pour lui acheter ce dont elle va avoir besoin.
Moulard prend Alexis par la tête, et avant que celui-ci ait pu s'en défendre, l'embrasse à deux* reprises, en lui disant :
— Tu es vraiment un bon petit garçon. . . un commissionnaire modèle... Veux-tu être clerc de notaire?... Tu as reçu de l'éducation ..je te ferai entrer à l'étude.
— Non, monsieur, je vous remercie; je préfère rester ce que je suis... je suis libre... je pourrai veiller sur celte dame... Il faut bien que quelqu'un la secoure, la protège... Que deviendrait-elle à Paris, sans amis, sans pareuls, sans ressources?
— Tout cela est bel et bon... Mais enfin tu n'es pas en positoin de nourrir les autres. Tu ne lui dois rien, à cette dame...
— Oh! si, monsieur, si... je lui dois... d'être heureux en lui rendant service... Enfin, monsieur, tout ce que je vous demande, c'est détacher d'avoir des nouvelles de ce Mondorcet, et, si vous le rencontrez par hasard, dites-lui que sa femme est ici et qu'elle ne possède plus rien!
— Parbleu! il doit bien le savoir, qu'elle ne possède plus rien, puisqu'il lui atout pris, toutmangé... Sois tranquille, mon garçon, si je découvre le Mondorcet, je lâcherai d'en tirer quelque chose... Mais je ne l'espère pas... Il doit de l'argent à l'étude, il n'y reviendra jamais... Ah! voilà Adhémar qui va à son magasin... Je vais aller lui dire bonjour... 11 a l'air tout triste depuis quelque temps... J'ai dans l'idée que sa maîtresse lui fait des traits... Pauvre amoureux!... qui veut qu'une Ariane lui soit fidèle... Elle est trop jolie pour cela... Ahî les femmes grêlées, je ne dis pas... et encore!
Alexis se hâte de retourner à sa demeure; il faut qu'il aille apprendre à madame Mondorcet le peu de succès de ses démarches; il se demande s'il doit lui dire la vérité et lui ôter tout espoir de retrouver son mari ; il craint de lui causer trop de peine, et cepen-
dant il faudra bien que tôt ou lard elle sache quelle est l'indigne conduite de ce monsieur.
Madame Mondorcet n'avait pas fermé Tœil de la nuit; son changement de position, son séjour à Paris, cette petite chambre modeste dans une maison qu'elle ne connaissait pas, tout cela devait chasser le sommeil de ses paupières; mais ce qui la tourmentait plus que tout le reste, c'était de ne point savoir où trouver son mari, c'était la pensée qu'il l'avait peut-être abandonnée pour toujours, après avoir vendu et dissipé tout ce qu'elle possédait.
A peine avait-elle entendu qu'on était levé dans la maison, qu'elle s'était informée de son jeune protecteur et avait appris qu'il était sorti de très-grand matin. A chaque instant, elle allait demander s'il était rentré. Enfin Alexis revient ; mais sur sa figure on devine qu'il n'apporte pas de bonnes nouvelles.
— Eh bien , lui dit madame Mondorcet, vous avez été trouver ce clerc de notaire, et vous l'avez vu?
— Oui, madame, j'ai vu M. Moulard, comme il arrivait à son étude. ^
— Vous lui avez parlé de mon mari ?
^ — Oui, madame, mais depuis longtemps il ne vient plus chez ce notaire... et on ignore où il demeure maintenant.
— Comment! il n'a pas dit sa nouvelle adresse?... Mais c'est impossible ! . . . Car, enfin, il ne peut encore avoir touché tout le montant des propriétés qu'il a vendues?
— Pardonnez -moi, madame, M. Mondorcet a touché tout ce qui lui revenait, et même emprunté, en plus, trois mille francs au notaire, en lui disant qu'il avait encore une ferme dans la Brie.
— Mon Dieu!... qu'a-t-ii donc fait de tout cet argent ? . . .
— Est-ce que madame ne connaît aucun défaut à son mari?
— Ah! pardonnez-moi, monsieur, il aimait le jeu... Il m'avait caché ce défaut avant de m'épouser... Ah! j'ai été bien trompée! et de toutes façons, je crois...
— Madame, un homme qui joue peut perdre en quelques heures une immense fortune !...
— Il me faut donc renoncer à l'espoir de retrouver mon mari?... Oh! non, non, il est à Paris; il faudra bien que je l'y découvre... J'irai partout... Je demanderai... je m'informerai... je chercherai sans cesse... Vous m'aiderez, n'est-ce pas, monsieur?
— Oui, madame, comptez ^urmoi...
— Je vous dois déjà beaucoup... et je ne pourrai jamais reconnaître vos services... Que vais-je de-
venir, à Paris... sans argent... sans moyen pour en gagner?... Enfin, je travaillerai, s'il le faut... je coudrai... je demanderai de l'ouvrage...
— Ne vous occupez pas de tout cela, madame, et n'ayez aucune inquiétude pour l'avenir... Vous êtes ici chez des gens honnêtes... Cette chambre ne se loue pas cher...
— Mais, monsieur, il faut vivre, s'habiller, et vous savez ce que je possède... Cela ne peut me mener loin... malgré la plus stricte économie!...
— Encore une fois , ne vous inquiétez pas de cela, madame... Moi, j'ai de l'argent... Dans mon état de commissionnaire , on gagne quelquefois beaucoup, et pour moi je ne dépense presque rien. Ainsi,j'aidéjàmisde côté près de cinq cents francs... Eh bien, ils sont à vous, madame; veuillez les accepter et vous me rendrez bien heureux...
— Tant de générosité pour une personne que vous connaissez à peine 1 . . . Mais , bon jeune homme, vous ne feriez pas davantage pour moi si j'étais votre mère ! . . .
Alexis se détourne un moment pour cacher des larmes qui tombent de ses yeux. Puis il reprend d'une voix émue :
— Eh bien, permettez -moi de vous regarder
comme ma mère... puisque vous n'avez pas votre enfant avec vous...
— Ah! mon enfant... ma fille... si vous saviez 1 . . .
— Oh ! je ne vous demande rien, madame!... Si le souvenir de votre fille vous est pénible... ne m'en parlez pas...
— Et moi, monsieur, je veux que vous connaissiez toute ma conduite. Vous êtes trop bon avec moi, je ne dois pas avoir de secret pour vous. Vous allez me trouver bien coupable, peut-être... Écoutezmoi. De mon premier mariage avec M. Laverne, j'eus une fille que j'ai nommée Édile. Elie était bien jolie... elle avait tout pour plaire... Elle avait quinze ans lorsque j'épousai en secondes noces M. Mondorcet. Elle était déjà grande, formée; sa gentillesse attirait tous les regards... Et moi, monsieur, dois-je vous l'avouer?... j'étais quelquefois jalouse des éloges, des compliments que l'on adressait à ma fille... car j'étais coquette... J'avais aussi été fort jolie... Je voulais plaire encore. Être jalouse de sa fille ! c'est bien mal, n'est-ce pas, monsieur?... Il me sembla que mon mari, M. Mondorcet, avait aussi pour Édile des regards, des attentions poussées trop loin... Alors la paix cessa de régner dans notre intérieur... Pour la moindre chose, je grondais
ma fille... qui cependant se montrait toujours soumise, respectueuse avec moi, et montrait au contraire une grande froideur à mon mari. Mais je crus que tout cela était convenu entre eux... Enfin, un jour, j'aperçus M. Mondorcet qui tenait Édile dans ses bras et voulait l'embrasser...
— Mais elle se défendait sans doute? s'écrie Alexis. Elle ne cédait pas?...
— Elle versait des larmes et voulut se jeter dans mes bras. Je la repoussai en lui disant : «Vous ne pouvez plus demeurer avec moi... Je ne veux plus que mon mari habite sous le même toit que vous... Quittez-moi... Retirez-vous dans une pension... dans un couvent, où vous voudrez, mais quittez cette maison !... »
— Ah! madame, vous avez ainsi chassé votre fille de chez vous!... votre fille, qui n'était pas coupable... Je le jurerais, moi.
— Ah! je le crois maintenant. Elle avait alors seize ans... mais elle n'était pas sans fortune. Son père, M. Laverne, avait placé pour sa dot 60,000 fr. chez un de ses amis, qui devait faire valoir cet argent et le rendre dès qu'on le lui réclamerait. Je donnai à ma fille le titre de cette créance. Ecrivez à Paris, lui dis-je, à M. Chatrogné, et faites-vous donner la somme que votre père lui a confiée pour
VOUS... Grâce au ciel, je savais que ma fille ne serait pas embarrassée, qu'elle pourrait entreprendre quelque commerce... Si je n'avais pas su son existence assurée, croyez-le bien, jamais je ne l'aurais éloignée de moi !... Penser que ma fille pouvait être dans la misère ! c'eût été une pensée trop cruelle, et c'est alors que je ne me serais jamais pardonné ma conduite!...
Alexis pousse un gros soupir en se disant :
— Si elle savait la vérité!... Mais je ne dois pas la lui faire connaître, puisque cela augmenterait ses remords et ses regrets I
— Et depuis ce temps vous n'avez pas eu des nouvelles de votre fille? dit-il en prenant la main de 9a mère.
— Non, aucune. On m'a dit qu'elle avait quitté Bordeaux... Elle aura été s'établir dans quelque ville plus modeste.
— Eh bien, je la remplacerai près de vous... Vous le voulez bien, n'est-ce pas?
— Ah! oui... Et, tenez., il me semble que votre voix me la rappelle... que c'est elle que j'entends...
— Et, après le départ de votre fille, la paix a-t-elle régné dans votre ménage?
— Non; bien loin de là!... M. Mondorcet se montra furieux de ce que j'avais, ^ans le consulter,
462 l,E PETIT BONHOMME DU COIN.
fait partir ma fille. Dès ce moment il devint d'une humeur maussade.,, puis enfin m'annonça qu'il voulait aller à Paris pour vendre mes propriétés et en faire valoir le produit... Je voulais l'accompagner... Il me le défendit, en me disant que je le gênerais dans ses opérations, mais qu'il ne serait pas longtemps absent... Maintenant, bon jeune homme, vous savez toute mon histoire. Voyez si je suis encore digne que vous vous intéressiez à moi!
— Oh ! toujours, madame, et plus que jamais. N'ayez donc aucune inquiétude sur vos moyens d'existence. . . Je pourvoirai à tout. . . Ici, vous pourrez prendre vos repas ; il y a une petite table d'hôte dans la maison... Oh ! vous n'y manquerez de rien; et si vous le permettez, je viendrai tous les jours savoir si vous avez besoin de quelque chose, ou des commissions à me donner...
— Oh! oui, venez souvent... Et puis, dans vos courses, informez-vous toujours de M. Mondorcet... De mon côté, je le chercherai dans tout Paris... Je n'ai pas autre chose à faire. S'il est encore dans cette ville, je finirai par l'y trouver...
— Ah! cette ville est bien grande, madame! Croyez-moi, ménagez vos forces, ne vous fatiguez pas trop... Si vous ne retrouvez pas votre mari, ne chercherez-vous pas à retrouver votre fille?.,.
IN MAIil INTROUVABLE. 105
— Oh ! il faut, avant tout, que je retrouve mon mari... car je rougirais trop aux yeux de ma fille, si elle savait dans quel état M. Mondorcet m'a réduite... Mais allez à vos affaires, monsieur Alexis ; ne vous occupez plus de moi... Seulement... revenez me voir ce soir, n'est-ce pas?...
— Soyez tranquille, madame, je n'aurai garde d'y manquer.
DE I.'AMOUn D'UN SEUL COTÉ. 105
— Oui, je vais travailler avec plus d'ardeur que jamais ! se dit Alexis en quittant madame Mondorcet, car maintenant il faut que je nourrisse, que je soutienne ma mère, et il faut qu'elle ne manque de rien... Elle espère encore retrouver son mari! Et moi mon plus grand désir est qu'elle ne revoie jamais cet homme indigne de son amour, cet homme dont je lui cachais l'infâme conduite, lorsqu'il me poursuivait et cherchait à me séduire!... Je n'osais pas m'en plaindre à ma mère, de crainte de lui causer trop de peine... Et elle m'a soupçonnée, renvoyée!... Voilà quelle a été ma récompense!
Maintenant, cher lecteur, que vous savez aussi
bien que nous le véritable sexe du petit bonhomme du coin, vous trouverez peut-être ridicule que nous continuions à l'appeler Alexis et à le mettre au masculin? Mais tant qu'il n'aura pas repris les habits de son sexe, tant qu'il continuera d'être commissionnaire, nous trouvons plus simple et plus commode de continuer à le nommer Alexis, et nous croyons que cela évitera toute confusion dans la suite de cette histoire.
La présence de sa mère n'avait pas banni du cœur d'Alexis le souvenir d'Adhémar, pour lequel il éprouvait une affection qu'il ne cherchait pas à combattre. C'est donc vers le magasin dans lequel travaille son jeune client qu'il se rend d'abord, afin d'être là, tout à sa disposition, au moindre signe, au plus léger appel.
Mais il n'était pas nécessaire d'aller jusqu'au magasin de nouveautés pour apercevoir Adhémar; le jeune amoureux se promène déjà dans la rue et plonge ses regards chez la lingère , afin d'attirer l'attention d'Ariane, à laquelle il veut absolument parler, mais qui a soin de ne pas jeter les yeux du côté de la rue, quoiqu'elle voie très-bien celui qui fait faction pour elle.
Alexis est frappé de l'air de tristesse, de l'altération qu'il remarque dans les traits du pauvre amou-
rcux; il se rappelle ce qu'il a vu le matin, au point du jour, et tremble qu'Adhémar n'ait découvert la trahison de sa maîtresse. 11 n'ose pas l'aborder , mais le jeune commis lui en évite la peine; il va à lui.
— Tu n'étais pas à ta place ce matin?...
— Non, monsieur, c'est vrai. Est-ce que vous aviez besoin de moi?...
— Peut-être... Je ne sais pas moi-même ce que je veux... Oh ! si, je veux parler à Ariane, qui semble ne plus me voir quand je vais et viens sans cesse là... qui n'a plus jamais le temps de me donner une soirée... depuis le jour où ce grand blondin... cet Anatole Pipeau, se promenait devant la lingère. L'as-tu revu, ce monsieur tiré à quatre épingles?
— Non, monsieur, je ne l'ai pas aperçu...
— Mais tu n'es pas toujours làî... Tu ne peux pas tout voir... ni moi, malheureusement. Voilà quatre jours que je n'ai pu rejoindre Ariane... qu'elle m'a évité, ou fait semblant de ne pas voir les signes que je lui fais... Aujourd'hui, il faut absolument que je lui parle, que je sache ce qu'elle a contre moi... Je ne bougerai pas de celte place...
— Mais, monsieur, on vous appelle de votre ma gasin... on vous fait signe de rentrer..*.
168 LE PETIT BONHOMME i)V COIN.
— Qu'ils aillent au diable!... Qu'on me laisse tranquille ! . . . Je veux rester ici. . .
— Ah! monsieur, vous vous ferez du tort... vous fâcherez vos patrons... Renirez... Je guetterai pour vous...
— Non, tu guettes mal ! ou lu ne médis pas tout ce que tu vois...
Mais un des employés du magasin accourt dire à Adhémar :
— Venez donc, le patron a besoin de vous pour régler un compte ; il est très en colère, il dit que vous n'êtes jamais à votre bureau.
— Quel supplice!... On ne me laissera donc pas tranquille I...
Cependant Adhémar est retourné à sa besogne, en criant à Alexis :
— Reste là, et ne la perds pas de vue.
Au bout de quelques minutes, un monsieur du quartier s'approche du jeune commissionnaire et le charge de porter une petite caisse aux Batignolles. La course était longue, mais Alexis a plus quejamais besoin de gagner de l'argent, et il part avec la caisse, en se disant :
— Quand je regarderais toujours mademoiselle Ariane... je sais très-bien, moi, que cela ne Tempêchera pas d'être infidèle à son amant. Quand on
ronlre au point du jour en coupé avec un autre, ce n'càt plus la peine d'être surveillée... elle ne vaut pas les frais d'une sentinelle.
Alexis est parti pour les BatignoUes. Lorsque son patron n'est plus là, Adhémar quitte de nouveau sa place; il regarde dans la rue el n'y voit plus son commissionnaire ; mais, en i evanchc, il aperçoit sa maitrcs.-^e qui vient de sortir de chez sa lingère avec un carton à sa main. La piquante Ariane marche d'un pied léger ; elle effleure à peine le pavé, et s'envole plutôt qu'elle ne marche ; elle semble avoir hâte de disparaître pour ne point être vue par les commis du magasin de nouveautés, et ne tourne pas la tête de leur côté; mais l'oeil d'un jaloux ne s'y trompe pas, et pour reconnaître celle qu il aime, un amant n'a pas besoin de voir le visage de sa maîtresse : la taille, la tournure, la démarche, sa manière de tenir sa tête, ou de balancer ses hanches, tout cela sert d'indice, et un jaloux ne s'y méprend pas.
Adhémar sort, commo un fou, de son magasin ; il ne se donne ])as le temps de prendre son chapeau, il ne veut pas que sa belle lui échappe, et elle file si vite !... Enfin il la rejoint sur la place du Chàtelel et lui touche le bras, en lui disant d'une vuix altérée :
— Uù donc allez-vous si vile, que l'on peut à peine vous suivre?
Ariane reste saisie en apercevant Adhémar, et ce n'est pas sans une certaine aigreur qu'elle répond :
— Quoi ! c'est vous ! .., Ah ! mon Dieu, vous m'avez fait peur î
— Peur !... c'est flatteur ! Autrefois, ce n'était pas ce sentiment-là que vous paraissiez éprouver en ma présence ! . . .
— Dame ! vous paraissez devant moi tout à coup. . . comme une bombe... il est bien permis d'être surprise...
— Vous avez passé devant mon magasin sans même jeter les yeux de mon côté ; vous sembliez craindre que je ne vous visse...
— C'est possible, monsieur; au reste, puisque vous voilà, je ne suis pas fâchée de pouvoir vous dire que vous me compromettez beaucoup par votre obstination à me guetter, à vous promener sans cesse dans la rue, devant notre boutique... Cela est fort ridicule ! Vous avez l'air de l'ours du Jardin des Plantes, à toujours aller et revenir dans le même cercle... Tjoutesces demoiselles rient beaucoup à vos dépens... On sait bien que c'est pour moi que vous faites ces bêtises-là... Cela m'est fort désagréable; quelque jour, cela viendra aux oreilles de madame, qui est très-sévère sur le décorum ; je serai grondée,
et c'est VOUS qui en serez cause... Croyez-vous que je doive vous en remercier?...
— Si, depuis quelque temps, vous ne me refusiez pas sans cesse de venir promener avec moi... de me donner des rendez-vous... ou de monter me dire un petit bonjour dans ma chambre, je ne chercherais pas si souvent à vous voir... à vous parler... Ariane, vous n'êtes plus la même avec moi... Ah! vous ne m'aimez plus !...
— Allons, bon ! voilà les reproches, les scènes de jalousie qui vont recommencer! Je vous ai dit queje détestais les jaloux, les gens méfiants... Et puis je ne peux pas souffrir m'arrêter pour causer en pleine rue... on est regardé par tout le monde... Ces Parisiens sont si badauds !...
— Eh bien, laissez-moi vous accompagner... nous causerons en marchant.
Ariane se mordille les lèvres et fait la moue, en répondant :
— M'accompagnerl... Mais cela ne se peut pas... Je porte un carton...
— Qu'est-ce que cela me fait?
— Je vais porter des collerettes brodées chez une dame qui est très-pressée...
— Vous porterez vos collerettes, je vous attendrai à la porte.
— Cela ne serait pas convenable.
— Cela nous est déjà arrivé plusieurs fois de sortir ensemble... vous ne me faisiez pas toutes ces réflexions. Alors, mademoiselle, dites-moi tout de suite que ma compagnie vous ennuie, que vous voulez rompre avec moi... Cela vaudra mieux que de me torturer comme vous le faites... Soyez franche, je saurai du moins à quoi m'en tenir.
Mais la franchise n'est pas la vertu habituelle des femmes, dont le plus grand plaisir est d'avoir toujours quelque chose à cacher; et puis, la coquette Ariane n'était pas de ces femmes qui jettent le manche après la cognée ; elle préférait tromper cinq ou six amants, à rompre entièrement avec un seul ; elle calculait, et ne voulait pas se trouver au dépourvu. Enfin Adhémar faisait de très-jolis cadeaux, c'était donc un garçon à ménager; et il était si facile de le tromper! il ne fallait pour cela que lui adresser quelques bonnes paroles et un doux regard. Elle se décide donc à prendre un air plus aimable, à sourire même, en répondant :
— En vérité, vous êtes terrible î... vous vous fâchez tout de suite, vous ne voulez pas entendre la raison... Mais enfin, si cela vous fait tant déplaisir, eh bien, accompagnez-moi...
— Ab! chère Ariane, que vous êtes gentille!...
Tenez, vous m'ôtez un poids de dessus la poitrine.
— Mais où est donc votre chapeau?
— Mon chapeau?... Ah! j'ai oublié de le prendre... J'étais si pressé de vous rejoindre... Mais qu'est-ce que cela fait?... je m'en passerai.
— Par exemple ! venir avec moi sans chapeau ! . .. De quoi cela aurait-il l'air?
— J'aurai l'air d'un voisin.
— Et je vais très-loin, sur le boulevard... Je ne veux pas aller avec quelqu'un qui est sans chapeau.
— Eh bien, je vais chercher le mien... Oh! je ne serai pas longtemps... deux minutes, et je vous rejoins... Attendez-moi... près du square...
Adhémar quitte Ariane en courant ; mais, au lieu d'aller vers le square Saint-Jacques, celle-ci prend un autre chemin et s'éloigne en se disant :
— Le plus souvent que je l'attendrai!... Et M. Pipeau qui m'a donné rendez-vous au Luxembourg!... Dépêchons-nous... Je dirai à Adhémar que mon oncle a passé et m'a emmenée... Tant pis pour lui! pourquoi sort-il sans chapeau !
Adhémar a été un peu plus de temps qu'il ne voulait, parce qu'il ne trouve pas son chapeau à sa place. 11 crie, tempête, et demande aux autres commis si l'on s'est permis de lui faire la mauvaise plaisanterie de lui cacher son chapeau.
— C'est le patron qui l'a pris, répond l'un d'eux, probablement pour vous empêcher d'être si souvent dehors.
— Ah ! le patron croit qu'il me retiendra prisonnier ici !... Je lui ferai voir le contraire.
Et, s'emparant du premier chapeau qui lui tombe sous la main, Adhémar se sauve, sans écouter les réclamations du propriétaire, qui lui crie :
— Adhémar, il ne vous ira pas ! J'ai la tête plus petite que vous... Rendez-moi mon chapeau, vous allez me l'abîmer!
Notre amoureux n'écoute rien. Il est déjà dans la rue, puis devant le square, où il a dit à sa maîtresse de l'attendre. Mais il cherche en vain de tous côtés, il entre même dans le jardin, le parcourt en tous sens, puis en sort, cherche, regarde au loin : point d'Ariane. Alors le malheureux amant est désolé, et dans sa colère donne un grand coup de poing sur le chapeau, qui refuse toujours d'entrer sur sa tête, en murmurant :
— Elle est partie ! . . . elle ne m'a pas attendu ! . . . Je n'ai pas été longtemps, cependant. Et elle avait
vu quel plaisir cela me ferait de l'accompagner!
Ah! décidément, Ariane ne m'aime plus... Elle connaît ce grand Pipeau peut-être... Mais je veux acquérir la preuve de sa trahison... Je ne veux plus
être sa dupe... J'ai été un imbécile tout à l'heure.,, je pouvais la suivre, elle ne s'en doutait pas... Peutêtre alors aurais-je découvert quelque chose... Mais je n'ai pas été maître de moi... je n'ai pu résister au désir de lui parler... Il faut que je sois plus adroit une autre fois. .
Adhémar, ne sachant de quel côté porter ses pas, se décide à rentrer à son magasin. ïl rend le chapeau à son camarade, et celui-ci, en le regardant, s'écrie :
— La ! j'en étais sûr! il lui a donné un renfoncement !
IX viurx MAni. it
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Sïe%^^^
Huit jours se sont écoulés. Madame Mondorcet les a emplovés à parcourir Paris, demandant, s'informant partout, abordant quelquefois des étrangers dont la taille, la tournure, lui rappelaient son époux, car sa vue, très-affaiblie, ne lui permettait pas de bien distinguer ses traits, et partout elle espérait voir son mari. Elle s'exposait à de fréquentes rebuffades, à des réponses peu polies quelquefois, car les passants ne sont pas toujours aimables, et il y a des gens qui ne comprennent pas qu'une réponse obligeante est aussitôt dite qu'une grossièreté. Lorsque c'est une femme qui nous questionne, ce serait cependant plus naturel de ne point la rudoyer ; mais il y
a des personnes dont le naturel est d'être toujours revêche, brutal, et d'autres qui sont trop pressées pour vous écouter.
La pauvre dame revenait à sa demeure, exténuée de fatigue, et le chagrin ajout?'* à son manque de force, car il amenait le découragement. Heureusement, elle avait trouvé quelqu'un qui veillait sur elle, qui avait grand soin que rien ne lui manquât dans la modeste chambre qu'elle occupait. Alexis avait acheté pour sa mère du linge et tout ce dont il savait qu'elle pouvait avoir besoin. Ses petites économies y avaient passé, mais combien alors il se félicitait d'avoir pu amasser quelque argent , puisque cela le mettait à même de secourir sa mère !
Tous les soirs, Alexis venait visiter madame Mondorcet, s'informer si elle n'avait besoin de rien ou si elle n'avait pas quelques commissions à lui donner. Celle-ci ne savait comment lui exprimer la reconnaissance que lui inspirait sa conduite à son égard. Elle ne cesse pas de lui dire :
— Je vous dois tout, monsieur, et je crains bien de ne pouvoir jamais m'acquitter envers vous.
A cela Alexis répond en pressant tendrement la main de sa mère, puis il lui dit :
— Le moyen de me payer du peu que je fais pour vous, c'est de moins vous tourmenter, de ne pas
VOUS fatiguer à parcourir sans cesse cette ville, où il est si difficile de trouver ceux qui se cachent. Vous vous rendrez malade... Vous usez le peu de force qui vous reste à faire des démarches inutiles... De gr^e, ménagez votre santé.
— Mais, mon ami, il faut pourtant bien que je retrouve mon mari...
— Eh ! mon Dieu ! madame, pouvez-vous encore désirer de vivre avec cet homme, qui vous a ruinée, abandonnée... qui vous a laissée sans ressources, après vous avoir dépouillée de toute votre fortune?
— Je n'ai pas la preuve qu'il veuille m'abandonner... Il peut aussi avoir éprouvé des malheurs... Il était joueur, c'est vrai... mais s'il a tout perdu, il n'ose peut-être plus reparaître devant moi!... Et pourtant je serais capable de lui pardonner encore.
Alexis ne dit plus rien ; il plaint l'aveuglement de sa mère, qui cherche à excuser la conduite de son mari ; mais il ne veut pas augmenter sa douleur en lui disant tout ce qu'il' sait sur ce monsieur.
Un jour, après avoir longtemps marché dans Paris, et sans avoir été plus heureuse dans ses recherches, madame Mondorcet est entrée vers les cinq heures du soir dans le Palais-Royal ; elle en traverse
le jardin ; mais alors elle se sent tellement fatiguée, qu'elle se décide à s'asseoir un moment sur une des chaises placées là pour la commodité des promeneurs.
Le temps était beau, quoiqu'un peu froid, car on approchait du mois d'octobre. Cependant plusieurs personnes était assises dans le jardin, quelques dames avec des enfants, mais en plus grand nombre des cocottes fort élégantes et qui attendaient là quelques adorateurs qui probablement devaient leur offrir à dîner.
Madame Mondorcet s'est éloignée de ces groupes bruyants; elle reste quelque temps isolée. Tout à coup, deux jeunes femmes élégantes, mais à la tournure leste et évaporée, viennent se camper sur des chaises presque tout contre elle ; et comme ces dames ont l'habitude de parler très-haut, leur état étant de chercher à se faire remarquer, par tous les moyens possibles, madame Mondorcet entend bientôt la conversation suivante :
— Ah! ma foi, tant pis! je m'assois... Assez de promenade ! ... Est-ce que Clarisse compte nous faire poser comme ça longtemps ! . . . .
— Mon Dieu, Tubéreuse, tu es trop peu patiente... il n'est encore que cinq heures et quart...
— Oui, et le pouce... et le rendez-vous était pour cinq heures...
— Quand on dit cinq heures, c'est pour six...
— Alors il n'y a plus de raison pour que cela finisse... C'est comme à un dîner : quand il y a pour quatre, il y a pour cinq, et ainsi de suite! On ne sait pas où cela pourrait s'arrêter... Moi, vois-tu. Mouillette, je n'aime pas que l'on me fasse droguer ! ... Je me suis brouillée avec mon Anglais parce que, quand il devait venir me chercher jiour dîner à six heures, il n'arrivait souvent qu'à huit... et j'avais l'estomac dans les talons... Ça me rendait malade. Je lui ai dit : Milord! vous me ferez avoir une gastrique... Merci, ma santé avant tout !... Votre amour manque d'appétit!
— Que tu es bêtel... moi, j'aurais dîné avant qu'il ne vînt me chercher, et je ne le lui aurais pas dit à ce milord !
— Oui, mais il m'aurait emmené dîner tout de même, et si je n'avais pas mangé avec lui il se serait mis en colère...
— Eh bien, on dîne deux fois, le grand malheur î ça vaut mieux que de ne pas dîner du tout. Aujourd'hui, j'espère bien me régaler... et il y a longtemps que cela ne m'est arrivé... Voilà trois semaines que je suis séparée de mon Arthur... que j'ai rompu avec lui I
— Pourquoi avez-vous rompu?
— Il commençait à être dégommé... En sortant du Vaudeville, il refuse de me payer une glace au café Napolitain... J'ai trouvé cela par trop pleutre!... Depuis, je suis veuve... Les hommes dégénèrent... Ah! Dieu! j'ai entendu parler d'un Hercule et d'un Thésée qui faisaient tant de choses...
— Tu crois cela, toi? Mais, ma pauvre Mouillette, c'est pas de l'histoire, c'est de la fable...
— Alors je voudrais être née au temps de la fable... Enfin, c'est Clarisse qui nous traite aujourd'hui , et quand elle s'y met elle fait bien les choses...
— Quand elle s'y met ! Tu es bonne enfant, ne crois-tu pas que c'est elle qui va payer le dîner?... C'est son monsieur... c'est lui qui l'a chargée de nous inviter.
— Bah 1 ... Et le connais-tu, toi, ce monsieur si galant?...
— Un peu... Je l'ai vu deux ou trois fois avec Clarisse... Entre nous, il m'a fait de l'œil, et voilà pourquoi il a dit à Clarisse de nous inviter...
— Ah! elle est bien bonne, celle-là!... Clarisse tire les marrons du feu... Quelle espèce d'homme est-ce ?
*- lluml un viveur... un blagueur... Entre nous,
je n'aurais pas grande confiance dans ce M. Mondorcet!...
— Ah! il s'appelle Mondorcet !... Qu'est-ce qu'il fait?...
— Il joue, il s'amuse, il court les belles... Je crois que voilà sa seule occupation.
— Alors il faut qu'il ait le sac !.. .
— Ah ! voilà Clarisse, enfin !...
En entendant prononcer le nom de son mari, on doit comprendre avec quelle attention madame Mondorcet écoute ses voisines, et si elle cherche à ne pas perdre un seul mot de ce qui va suivre.
Une grande et jolie femme vient s'asseoir à côté de mesdemoiselles Tubéreuse et Mouillette.
— Bonjour, mesdames !
— Ah! te voilà enfin!... Sais-tu que tu nous fais poser!... C'est comme ça que tu viens à cinq heures?...
— Ce n'est pas ma faute... J'attendais mon chapeau ; ma marchande de modes n'arrivait pas... Il est gentil, hein?
— Oui, la fleur est assez bien posée...
— Quelle est cette fleur-là ?. . .
— C'est une anémone, ma chère... Elle est d'une finesse extrême...
— Combien te coûte ton chapeau?
— Quatre vingts francs.
— Bigre ! c'est salél
— Ma chère, la fleur seule en vaut quarante... Et puis ça vient d'une bonne maison : cela se voit tout de suite!...
— Tu es venue seule? Et ton monsieur?
— Il va venir nous retrouver. ^
— Où nous mène-t-il dîner?
— Mon Dieu ! où nous voudrons. C'est à nous de dire où nous désirons aller...
— Il faut choisir le meilleur restaurant.,.
— Soyez tranquille, maesdames, Mondorcet fait bien les choses : il connaît les bons endroits...
— Il est donc riche, ton Mondorcet? J'avoue que je le croyais un peu pané...
— Ma chère, il a des hauts et des bas, comme cela arrive souvent aux joueurs. Il y a quelque temps, en effet, il était très-ernbarrassé ; mais un aaii lui a prêté nne vingtaine de louis, avec lesquels il a gagné plus de 50,000 francs au baccarat; une banque superbe, une veine atout casser... Oh! la fortune est charmante quand elle se met à nous favoriser..,
— Et vous êtes en train de manger les trente mille francs?
— Comme tu dis !...
— Est-il marié, ton M. Mondorcet?
— Je n'en sais rien, et cela m'est bien égal... En tout cas, il vit comme s'il ne l'était pas... Il habitait Bordeaux...
— Alors il y aura laissé sa femme, s'il en a une. ,
— Sa femme fait peut-être, de son côté, comme son mari...
— Ma foi, elle aurait bien raison...
— Ah ! voilà Mondorcet !
Le monsieur de mademoiselle Clarisse, qui est bien le Mondorcet que nous avons vu en affaires avec Moulard, arrive pimpant, élégant, parfumé, les traits toujours fatigués, flétris, mais souriant, se dandinant, et va saluer les dames le plus gracieusement qu'il lui est possible, en murmurant :
— Me voici, mes toutes belles. . L'Amour vient retrouver les Grâces... Je suis peut-être un Amour un peu mûr; mais pour les Grâces, je réponds qu'elles ne sont pas plus séduisantes que vous!...
— Ah! charmant!... divin!...
— On n'est pas plus galant!
L'épouse de ce monsieur était placée derrière les trois cocottes, et se tenait de façon à ce qu'on ne pût pas voir son visage. Bailleurs, Mondorcet n'avait pas fait la moindre attention à cette dame, a.-sise à quelques pas, et dont la mise offrait un grand contraste avec celles de ses voisines, l'ais maie. .
dame Mondorcet. qui a sur-le-champ reconnu la voix de son mari, éprouve une vive commotion, et ce n'est pas sans peine qu'elle est assez maîtresse d'elle-même pour continer d'écouter.
— Mondorcet, quand vous êtes arrivé, nous discutions avec ces dames pour savoir où nous irions dîner...
— Choisissez, mes Andalouses; moi, vous savez que je suis tout à votre disposition. Je vous mènerai oii vous voudrez. Nous avons une déhcieuse calèche, un huit-ressorts qui nous attend devant le Théâtre- Français. Si vous désirez dîner à la campagne, nous nous y ferons conduire...
— Oh ! non, pas si bête que de dîner à la campagne ! Ça n'est jamais aussi bon qu'à Paris, et puis il y a une foule de choses que l'on demande et qu'ils n'ont pas...
— Clarissse a raison. Il y a quelques jours, j'étais allée en société dîner à Bougival. J'ai demandé un parfait, une croûte au madère. Pas moyen... il a fallu se contenter d'œufs à la neige... tout ce qu'il y a de plus commun ! . . .
— Moi, à Vincemxes, j'ai demandé un poulet truffé, on nous a apporté un vieux coq bourré de hachis de saucisses; je l'ai jeté au nez du garçon 1
— Et tu as bien fait !
— Je vois avec plaisir que mademoiselle Tubéreuse a le palais délicat!...
— Oui, monsieur, très- délicat... C'est comme pour les vins, je suis très-connaisseuse!... Il ne faut pas me donner du Ruinart pour du Moët ou du Cliquot !...
— Tu le jettes aussi au nez du garçon?
— Non, mais je le renvoie... On sait vivre, ma chère, et on aime ce qui est bon...
— Soyez tranquilles, belles dames, vous vivrez... vous demanderez tout ce qu'il y aura de meilleur en vins, en mets, en primeurs... Tous vos goûts seront satisfaits...
— A la bonne heure I je vois que vous êtes un parfait gentilhomme... que vous tenez à plaire aux dames...
— Je m'en fais gloire ! . . . Les femmes ! . . . mais il n'est rien dont je ne sois capable pour obtenir d'elles un regard... un sourire... etcœtera! et cxtera !
— Oui, oui, nous comprenons; il y a beaucoup de : et cxteral...
— Dans tout cela, Clarisse, nous n'avons pas encore décidé où nous voulions dîner...
— C'est vrai...
— Voyez, mesdames, voulez-vous Bignon^ Véry^ les Frères Provençaux, h Maison Dorée?
— Non, non. Tenez, mesdames, si vous m'en croyez, nous irons dîner chez Le Doyen, aux Champs- Elysées. C'est très-c/u'c, et l'on y est parfaitement traité...
— Elle a raison, allons chez Le Doyen...
— Alors, mesdames, si cela vous va, pendant que l'on préparera notre couvert, nous irons faire un tour au bois... et en revenant nous aurons la table que j'aurai retenue...
— C'est cela, c'est cela... un tour au bois, puis le dîner... Partons... partons!...
Les trois cocottes se lèvent et donnent un coup d'œil à leur toilette.
— Mesdames, n'avez-vous rien oublié sur les chaises, ni mouchoir, ni éventail? demande Mondorcet.
— Non, non... Partons...
— Mais vous, monsieur, vous oubliez votre femme ! dit madame Mondorcet , en se levant tout à coup et allant se placer devant son mari.
— Sa femme!... sa femme!... s'écrient les trois amies, tandis que leur amphitryon a été tellement frappé, en voyant sa femme surgir devant lui, qu'il en reste immobile, effaré, et se croit le jouet d'un songe. Mais les trois évaporées prévoyant, à la mine des deux époux, qu'il va se passer une scène qui ne sera pas comique, se hâtent de se sauver, en se disant :
— Sa femme qui était là !...
— Quelle tuile!...
— Ah ! le pauvre homme 1...
Cependant, en voyant disparaître les trois rigoleltcs, Mondorcet éprouve comme un accès de fureur. Sa surprise fait place à la colère, et c'est d'un ton impérieux qu'il dit à sa femme :
— Que faites-vous ici, madame? pourquoi y êtcsvous? que me voulez-vous?... Qui vous a permis de venir ainsi vous présenter à moi, quand je suis en affaires?...
— En affaires!,.. Ah! je les connais, maintenant, vos affaires, vos occupations!... Monsieur va promener des courtisanes... il les régale... il leur fera manger tout ce qu'il y a de meilleur, de plus cher!... tandis que sa femme est dénuée de tout... exposée à mourir de faim...
— Ta! ta! ta! Pas de mots, pas de phrases!... Vous savez que je ne les aime pas. Encore une fois, je vous avais défendu de venir à Paris. Je vous trouve bien hardie d'avoir bravé mes 'ordres...
— Si vous m'aviez envoyé de quoi vivre, monsieur, je serais peut-être restée à Bordeaux; mais rien! rien ! plus de nouvelles depuis que j'ai fait la sottise de vous envoyer tous les papiers, tous les
jçg-
pouvoirs dont vous aviez besoin pour vendre mes propriétés...
— Ah ! que venez-vous me rabâcher là!... Vous avez fait une bien autre sottise quand vous avez renvoyé votre fille de chez vous, en lui donnant le papier avec lequel elle pouvait toucher soixante mille francs.
— Cet argent était sa dot, que son père avait
amassée pour elle et mise en dépôt chez un ami
N'auriez-vous pas voulu la manger comme ma fortune à moi?
— Peut-être !... Ça ne vous regarde pas... Je fais ce qui me plaît... Je n'ai pas de comptes à vous rendre...
— Pas de comptes ! . . . Ah ! c'est trop fort I . . . Mais je n'ai plus rien, monsieur !... Qu'avez-vous fait de l'argent de mes propriétés?
— Je l'ai mangé... je me suis amusé, j'ai joué, j'ai perdu, c'est un malheur... n,i, ni, n'en parlons plus.
— Quand je vous ai épousé, vous m'aviez caché vos défauts, vos vices...
— Ah! il fallait mieux prendre vos informations. Tant pis pour vous! Ce n'était pas à moi de vous dire : Prenez garde!... Je ne suis pas un petit saint!
— Mais, aujourd'hui, monsieur, vous en avez de
UiN VILAIN MARI. 191
l'argent, puisqu'une calèche vous attend pour promener au bois les filles que vous régalez... Moi, monsieur, je n'ai plus de ressources... Sans un jeune commissionnaire qui a eu pitié de moi... qui maintenant me logo, me nourrit, il faudrait donc que votre femme demandât l'aumône pour vivre !...
— Allez trouver votre fille, qui a eu ses soixante mille francs, elle ne vous laissera pas dans la misère.
— J'ignore où est ma fille et ce qu'elle a fait depuis que j'ai été assez barbare pour la renvoyer de chez moi... Ah! je suis bien punie; mais je mérite ce qui m'arrive.
— Si vous le méritez, ne vous plaignez donc pas.
— Mondorcet! ne soyez pas injuste... ne m'abandonnez pas. . . songez que je suis votre femme. . .
— Ma femme! Ah ! hchez-moi la paix!... Qu'elle aille au diable, ma femme ! ... Je ne la connais plus. . . je lui défends de jamais se présenter devant moi!... Vous l'entendez, madame, je vous le défends!... Je n'ai plus de femme.,, je neveux pas qu'on nie corne ce mot aux oreilles.
— Mais, monsieur, c'est indigne, ce que vous dites là !.. . Vous êtes un monstre ! ... Je suis votre femme, et si j'invoque la loi...
— Ah ! c'est comme cela !... Taisez-vous, croyezmoi 1... Et si vous vous permettez encore de me par-
1er, de me faire une algarade dans la rue... je vous donnerai de ma botte quelque part... Vous entendez... Ne vous y exposez pas!...
En aclievant ces mots, Mondorcet lance à sa femme un regard furibond, accompagné d'un geste avec son pied ; puis il s'éloigne à grands pas, par le côté que les dames ont suivi.
L'épouse de ce monsieur retombe sur une chaise presque sans connaissance, et tache, avec son mouchoir, de cacher ses larmes, d'étouffer ses sanglots.
TOUT A LA FOIS. . idl
Après l'entretien qu'elle vient d'avoir avec son mari, la malheureuse femme est restée longtemps sur la chaise, dans le Palais-Royal; puis enfin elle tâche de rassembler ses forces et parvient à se remettre en marche et à gagner son hôtel; mais, arrivée là , il faut qu'un garçon de la maison la soutienne pour l'aider à monter à sa chambre. Elle est accablée, anéantie ; elle se jette sur son lit, une fièvre brûlante se déclare ; elle n'a plus même la force de parler.
Lorsqu'Alexis rentre le soir, on lui apprend que la dame qu'il connaît est bien malade, qu'elle a une forte fièvre et ne veut rien prendre ni voir aucun médecin. Alexis se hâte de monter, de pénétrer chez
19i LE PETIT BONHOMME DU COIN.
sa mère. Il lui demande où elle souffre, ce qui a causé le mal qui lui a pris si subitement.
Mais madame Mondorcet ne veut pas avouer de quelle manière elle a été traitée par son mari ; elle se contente de secouer la tète, en murmurant :
— Ne m'interrogez pas, mon ami, et croyez-moi, laissez-moi mourir... Cessez de vous occuper de quelqu'un qui vous est à charge... Je vous le répète, mourir, c'est maintenant le seul remède à mes maux... Abandonnez-moi. .
— Que je vous abandonne ! que je vous laisse mourir!... Oh! jamais!... Je veux que vous reveniez à la santé... Yotre chagrin passera... vous serez encore heureuse...
— C'est impossible !
— Cette fièvre, c'est la fatigue qui vous l'a donnée. Je vous avais bien dit que vous abusiez de vos forces. Je vais faire venir un médecin.
— Je vous le défends... Un médecin ne peut rien à mon mal, il ne peut guérir la peine qui me tue...
— Je vais consulter le pharmacien dont je fais les commissions ; il est très-instruit, il me dira quelle tisane vous devez prendre.
— Je ne veux rien prendre.
— 01) ! si, si 1 il faudra bien que vous me cédiez. je vous en prierai tant!... Vous ne voudrez pas me
faire aussi du chagrin, à moi? Et si vous ne consentez pas à vous soigner, je tomberai malade comme vous.
— Bon jeune homme!... pourquoi donc trouvé-je chez vous tant d'amitié, quand ceux qui devraient m'aimer, me protéger, ne me témoignent que de l'aversion?
Alexis ne répond pas à sa mère, il la quitte vivement pour courir chez le pharmacien : là, il se fait donner une potion, indiquer la tisane qu'il faut faire boire à la malade ; puis il revient s'établir près du lit de madame Mondorcet. Il y veillera toute la nuit, et s'il ne peut lui donner toute la journée, parce qu'il faut bien qu'il travaille pour gagner quelque chose, du moins il sait qu'elle ne manquera pas de soins, car il promet aux gens de l'hôtel de récompenser les services qu'ils rendront à la pauvre malade.
Pour subvenir à tout, pour avoir de quoi acheter ce que l'on doit faire prendre à sa mère, Alexis se prive de tout; il ne mange que du pain, ne boit que de l'eau ; mais cela ne lui coûte pas, il se trouvera encore heureux s'il peut parvenir à rendre la santé à sa mère.
Trois jours se sont écoulés. Madame Mondorcet a toujours la fièvre et garde le lit. Alexis a grand soin qu'elle ne manque de rien. Dans la journée, il faut bien qu'il fasse des commissions ; cependant sou-
196 LE l'ETlT BOÎIHOMME DU COIN.
vent encore, lorsqu'il a un moment libre, il court à sa demeure et va voir sa malade ; il revient plus tranquille à sa place, quand il l'a trouvée un peu plus calme.
Mais depuis ces trois jours il n'a pas aperçu Adhémar ; il s'en étonne et craint qu'il n'ait découvert la perfidie de sa maîtresse, lorsqu'en se rendant à sa place, vers sept heures du matin, il aperçoit le jeune commis, qui est arrêté et semble attendre quelqu'un près du théâtre du Châtelet.
Adhémar est pâle, ses traits sont contractés.
— Monsieur a-t-il besoin de moi? dit Alexis en l'abordant.
— Ah ! te voilà ! . . . Depuis trois jours, je t'ai cherché en vain, répond Adhémar d'un air irrité; on ne te trouve plus quand on a besoin de toi...
— Ah! monsieur... ce n'est pas ma faute... J'avais une personne malade à soigner...
— C'est bon... laisse-moi !
— Vous n'avez donc plus besoin de moi, maintenant?
— Non... j'ai mieux vu par moi-même. Tu ne voyais rien, toi, ou tu ne me disais pas ce que tu voyais... Ariane me trompait... elle parlait à ce Pipeau...
— Mais, monsieur... ètes-vous sûr?...
— Oui... oui... D'ailleurs, je vais avoir la certitude... Je sais qu'elle n'a pas couché chez elle... Il faudra hien qu'elle rentre... Va-t'en... je n'ai plus besoin de toi...
— Pourtant, monsieur...
— Va-t'en! te dis-je... tu me gènes...
— Mon Dieu ! comme il m'a parlé durement ! ... se dit le petit commissionnaire en s'éloignant le cœur gros. Mais il sait qu'elle lui est infidèle, et il doit avoir tant de chagrin !... Ah ! je tremble... que vat-il se passer?...
Alexis, après avoir fait quelques pas, s'arrête et se tient contre un arbre, afin de ne pas perdre de vue celui qui vient de le renvoyer si brusquement.
Dix minutes s'écoulent. Adhémar se tient toujours près du théâtre, et Alexis derrière l'arbre qui le dérobe à ses regards. Une voiture arrive par le quai. C'est un joli coupé, semblable à celui duquel Alexis a déjà vu descendre Ariane. La voiture vient contre le théâtre du Châlelet. Adhémar est un peu à l'écart. Le coupé s'arrête, et la jolie blonde va en descendre; mais à peine la portière est-elle ouverte, qu'elle pousse un cri et rentre dans la voiture, en disant :
— Il est là !.. . dites au cocher de repartir. . .
— Comment!... quoi'.'... pourquoi ?... dit à son tour M. Anatole Pipeau , qui semblait avoir plus
envie de dormir que de remmener sa maîtresse. Qui vous empêche de descendre, ma déesse?... Vous m'avez dit qu'il faudrait faire arrêter sur cette place.
— Vous ne comprenez donc pas?... Il est là qui guette...
— Qui cela?
— Adhémar !
— Je m'en fiche pas mal!...
— Mais, moi, je ne m'en fiche pas... Ce jeune homme est très-jaloux... très-violent... il me ferait une scène dans la rue.
— Vous l'enverrez promener !
— Cocher!... cocher!... fouettez vos chevaux... En route ! . . .
— En route?... Et pour quel endroit, s'il vous plaît, ma petite dame?
— Où vous voudrez... mais partez!...
— Où je voudrai?... Je ne connais que le cabaret des Vieux Lapins^ où je voudrais être déjà.
— Ça m'est égal, menez-nous aux Vieux Lapins .. . mais ne restez pas ici.
— Ah! permettez, tendre amie, je ne veux pas aller aux Vieux Lapins, moi !... Cocher, retournons chez moi, rue du Helder.
Le cocher s'apprête à fouetter ses chevaux ; mais cette discussion avait pris du temps, et Adhémar,
qui a remarqué cette voiture s'arrêtant sur la place, et dont la portière s'est ouverte, sans que personne en soit descendu, conçoit des soupçons, s'approche doucement et peut regarder dans lintérieur du coupé avant qu'il ne parte. Alors, ouvrant la porlière avec violence, il crie au cocher :
— Arrêtez!... J'ai à parler aux personnes qui sont là-dedans...
Ariane pousse un cri et se rejette dans le fond de la voiture ; mais le grand Pipeau veut refermer la portière, erj disant :
— Qu'est-ce que c'est?... Je ne connais pas cet homme... Lâchez notre portière!... Allons, cocher, partez !
— Non, il ne partira pas, je le lui défends... Et s'il fouette ces chevaux, je tire sur eux avec ce revolver...
A l'aspect du pistolet qu'Adhémar vient de sortir de sa poche, le cocher lâche ses guides et descend de son siège, en disant :
— Oh ! je n'en suis plus, alors. . . Arrangez-vous. . . disputez-vous... Mais faudra me payer mon heure tout de même...
— Encore une fois, monsieur, à qui en avez-vous? reprend Anatole Pipeau , je vous répète que je ne vous connais pas...
— Vraiment !.. Eh bien, je me nomme Adhémar Derneuil...
— Qu'est-ce que cela me fait?
— Et je suis l'amant de mademoiselle...
— Eli bien, moi, je me nomme Anatole Pipeau, et je suis aussi l'amant de mademoiselle ; êtes-vous content?
— Descendez, perfide ! je ne veux pas .que vous alliez avec monsieur.
— Ah ! elle est bonne, celle-là !... Vous le lui défendez!... et moi, je lui défends de vous suivre!...
Ariane, qui, depuis l'arrivée d'Adhémar, s'était blottie au fond de la voilure, où elle se mordait les lèvres de colère, se glisse tout à coup par la portière, passe comme une couleuvre et s'enfuit en disant :
— Vous m'ennuyez tous les deux!... Arrangezvous comme vous voudrez... mais laissez-moi tranquille...
Elle a déjà disparu aux yeux des deux rivaux, que ceux-ci la cherchent encore des yeux. Cependant Adhémar s'apprête à la suivre, en disant :
— Vous voyez bien, monsieur, qu'elle ne veut pas rester avec vous, et que c'est à moi qu'elle obéit.
Mais le grand Pipeau retient Adhémar par le bras, après avoir sauté en bas du coupé. Il est blême de colère et s'écrie :
— Vous croyez donc que vous viendrez m'cnlever ma maîtresse?... Que vous arrêterez ma voiture et que cela se passera ainsi ?...
— Ariane était ma maîtresse avant d'être la vôtre... C'est donc moi, et non pas vous, qui aurais le droit de me plaindre. . .
— Ah ! vous avez cru qu'elle vous serait fidèle! Ah ! ah ! ah ! faut-il que vous soyez bête!...
Le mot bête n*a pas été plutôt lâché que celui qui l'a prononcé reçoit d'Âdhémar un soufflet si bien appliqué qu'il en perd l'équilibre. Furieux, le grand Pipeau s'apprête à boxer avec son rival, mais Alexis a déjà couru se m^ettre entre eux, et bientôt quelques passants viennent se joindre au petit commissionnaire pour empêcher ces messieurs de se battre.
— Au fait, dit Anatole Pipeau , ce n'est pas à coups de poings que je veux me battre... c'est votre sang qu'il me faut pour laver votre insulte... Et si vous n'êtes point un lâche, vous me rendrez raison l'épée à la main...
— Je ne demande pas mieux... tout de suite si vous voulez...
— Oh ! non pas... je suis fatigué de ma nuit et j'ai besoin de dormir... demain matin... à huit heures, à la porte de Saint-Mandé... J'aurai deux témoins... ayez les vôtres... Voilà ma carte... donnez-
moi la vôtre... Je suis l'offensé, j'ai le choix des armes. Je choisis l'épée...
— Tout ce que vous voudrez...
— Il est inutile que vos témoins viennent chez moi... JG vous préviens que je n'accepte ni arrangement ni excuses...
— Soyez tranquille ! je n'ai pas envie de vous en faire ! . . .
— Avec moi un duel est sérieux... à demain...
— Oh ! je ne vous ferai pas attendre.
Le bel Anatole Pipeau est remonté dans son coupé qui s'éloigne. Adhémar se sent comme soulagé depuis qu'il a la certitude de se battre avec celui qui lui a enlevé sa maîtresse, mais, en se retournant pour rentrer à sa demeure, il est tout surpris devoir devant lui Alexis, dont le visage est baigné de larmes.
— Eh bien , qu'as-tu donc, lui dit-il, et pourquoi pleurer ainsi?...
— Ah ! monsieur., vous me le demandez !... el vous allez vous battre ! . . .
— Ah ! tu as entendu!... Oui, je vais me battre contre ce jeune homme que je déteste, et j'en suis enchanté!...
— Avoir un duel... et pour une femme qui vous trompait ! Est-ce qu'elle vaut la peine que vous exposiez vos jours pour elle !.. .
TOUT A LA FOJS. 203
— Oh! noni je conviens qu'elle n'en vaut pas la peine... Et la manière dont elle est partie tout à l'heure... Quelle effronterie !... C'est indigne... Pas un mot de repentir... de pitié!... Rien ! rien!
— Eh bien, monsieur, puisque vous convenez que celte demoiselle ne mérite pas que l'on se batte pour elle, pourquoi ce duel?...
— Parce que j'exècre ce grand gandin... Et d'ailleurs je lui ai donné un soufflet et je lui dois une réparation...
— Mais si vous étiez tué, monsieur... c'est toujours cette Ariane qui en serait cause!...
— Oh! si je suis tué! ce ne sera pas un grand malheur... Qu'ai-je à regretter? Personne ne m'aime ici-bas !...
— Personne ne vous aime!... ne croyez pas cela, monsieur... et parce qu'une femme vous a été infidèle, il ne faut pas vous figurer que d'autres ne vous aimeront pas... On vous aime, monsieur, on vous aimera beaucoup... j'en suis sûr, moi...
— Ah ! oui, il y a Moulard qui a vraiment de l'amitié pour moi... Je le crois... mais il a d'autres amis... on m'oubliera vite...
— Et moi, monsieur, ah ! moi, c'est que je suis bien peu de chose pour vous... mais s'il vous arri^ vait malheur, je ne m'en consolerais jamais.
— Mon pauvre Alexis... lu es un bon petit garçon... Je suis touché de rattachement que tu me témoignes... je voudrais pouvoir le reconnaître...
— Eh bien, ne vous battez pas... Ce sera ma plus belle récompense !
— Gela est impossible, mon ami, les lois de l'honneur s'y opposent... Laisse-moi, je vais trouver Moulard.
Adhémar quitte Alexis, et celui tâche d'essuyer les larmes qui inondent son visage, tout en se disant :
— Il se battra. . . et s'il était tué. . . je ne puis supporter cette idée... Mon Dieu! je ne croyais pas l'aimer tant que celai... Il faut donc que tous les malheurs m'accablent à la fois!... Et ma mère qui est toujours en proie à la fièvre... qui croit que tout le monde l'abandonne et à qui je n'ose pas dire : C'est votre fille qui vous soigne, qui est près devons!. . Cruelle situation !... mais si je me faisais connaître, ce serait lui apprendre que pour vivre j'ai dû me mettre au coin de la rue et me faire commissionnaire... Elle ne se pardonnerait pas alors de m'avoir exilé de sa maison. Ah! ce serait lui donner le coup de la mort!... Il faut donc que je me prive même du plaisir de l'appeler ma mère.
DÉVOUEMEiNT D'.ALEXIS. 205
En quittant Alexis, Adhémar se rend sur-le-champ à l'étude du notaire; Moulard y arrivait; en voyant son ami il s'écrie :
— Bigre! nous sommes en courses de bon matin. Kst-ce que tu viens m'inviter à déjeuner?... J'accepte !
— Non, mon cher Moulard, ce n'est pas pour cela que je suis venu... Cependant, demain j'espère que nous déjeunerons ensemble... quand l'affaire sera terminée...
— Demain? Pourquoi pas aujourd'hui ?
— Moulard, demain matin à huit heures je me bals en duel...
200 LE PETIT BO>'HOMME DU CUlX.
— Oh! oh!... Et pourquoi ou plutôt pour qui ce duel? J'espère bien que ce n'est pas pour une femme ?
— Si, mon ami, c'est justement pour une femme.
— Que le diable t'emporte! Et pour ta blonde Ariane, peut-être?...
— C'est elle qui en est cause, en effet.
— Mais, mon pauvre Adhémar, tu n'as pas le sens commun... Ton Ariane est une rouée, une coquette. Non, je ferai mieux de dire une coquine, ce sera plus juste... Depuis longtemps elle te trompe ; je savais cela par ma grêlée. Rosinette m'a dit souvent : « Votre ami Adhémar se laisse joliment dindonner, pardon du mot, mais c'est le texte... il se laisse dindonner par cette farceuse d'Ariane, qui va avec un grand blond, qui a un panier pour cabriolet. » Moi, je ne te l'ai pas dit... tu étais heureux... je ne voulais pas te désillusionner... je sais que le bonheur ne se compose en général que d'dlusions...
— Eh bien, mon ami, je sais tout maintenant... J'ai vu Ariane... Je l'ai surprise, revenant en voiture avoc cet Anatole Pipeau... dont voici la carte.
— Laisse donc la demoiselle jouer du Pipeau tant qu'elle voudra... et ne t'occupe plus d'elle. J'espère que tu n'as pas envie de la reprendre au Pipeau.
— Oh ! non, je te le jure... mais cela n'empêche
DÉVOrEME>-T D'ALEXIS. 207
pas que je dois me battre avec son nouvel amant, auquel je me suis fait le plaisir de donner un soufflet.
— Ah ! si tu as donné un soufflet, c'est différent, il n'y a plus d'arrangement à proposer. Je suis tout à ta disposition comme témoin... mais il en faut deux. As-tu fait choix d'un autre?
— Ma foi non, je n'y ai pas encore pensé, je ne veux pas prendre un jeune homme de chez nous, car je voudrais que le patron ne fût pas instruit de cette affaire.
— Veux-tu que j'amène avec moi Duvallois, un bon garçon que tu as vu quelquefois avec moi au café? Il a été militaire: il sait comment tout cela s'organise.
— Volontiers, amène Duvallois, et ayez des épées, car je n'en ai pas... et nous nous battrons à l'épée, c'est convenu.
— Sais-tu tirer l'épée au moins?
— Un petit peu, pas beaucoup, mais ça m'est égal î
— Ah! mon Dieu !... El tu vas te laisser embrocher parce qu'une cateau s'est donnée à un autre... et quand je dis à un autre, je suis bien honnête!... c'est à une douzaine, peut-être, que cette dame a prodigué ses faveurs !... Ah I que les hommes sont
bêles!... Enfin, puisqu'il est écrit là-haut, dans un livre qui doit élre bien volumineux, que le sexe masculin sera toujours dupé par le féminin, laissons aller les choses !... et souffrons ce que nous n'avons pas le pouvoir d'empêcher. Et tu te bals demain matin?
— Oui, mon ami, le rendez-vous est pour huit heures à la porte de Saint-Mandé.
— Très-bien ! A sepl heures nous serons chez toi, Duvallois et moi.
— Merci, mon cher Moulard, je vous attendrai.
— D'ici là, Adhémar, si tu m'en crois, vas à une salle d'armes prendre quelques leçons d'un professeur...
— Ce n'est pas la peine!... il n'arrive que ce qu'il doit arriver !...
— Superbe maxime, et avec laquelle on se laisse toujours enfoncer!
Adhémar a quitté l'étude du notaire, il se rend à son magasin et tâche, en se livrant au travail, de se distraire de ses préoccupations; mais il n'est pas facile de commander à son cœur et à sa raison. Le premier avait été cruellement blessé par la conduite honteuse de cette femme qu'il avait tendrement aimée et dont il avait cru posséder l'amour ; on ne renonce pas sans peine à ses illusions, à tous ces
rêves de bonheur dont on embellit son avenir, quand on a foi dans les serments qu'on nous a faits. Cependant, l'espérance de se venger calmait parfois l'agitation du pauvre garçon, qui attend avec impatience que l'heure du combat soit arrivée.
Il y a une autre personne qui compte les heures avec la même anxiété qu'Adhémar; Alexis est en proie à l'inquiétude la plus vive, et tout en retournant soigner sa mère, qui est toujours très-malade et ne peut quitter le lit, il songe sans cesse au duel qui doit avoir lieu le lendemain matin, et il sent bien qu'il lui est impossible de l'empêcher.
Après avoir passé la nuit sans fermer les yeux, le petit commissionnaire voit enfin venir le jour. Il s'assure que sa mère n'a besoin de rien et se hâte de se rendre devant la maison où loge Adhémar. Il veut le supplier de l'emmener avec lui, il pense que si le combat lui est funeste, il pourra encore lui être utile. Assis sur l'angle d'une pierre, il attend, il compte les heures, ses regards ne perdent point de vue la porte de la demeure du jeune commis, et il est bien certain que celui-ci ne sortira pas de chez lui sans qu'il le voie.
Enfin, un peu avant sept heures, un fiacre arrive et s'arrête devint la demeure d'Adhémar. Deux messieurs en descendent : c'est Moulard et son ami
'JlO LE PETIT BONHOMME DU COIN.
Duvallois ; ils entrent dans la maison, Alexis a reconnu Moulard, il est moins inquiet en pensant qu'il accompagnera son ami. Quelques minutes s'écoulent, puis ces messieurs reviennent accompagnés d'Adhémar. Le petit commissionnaire court au-devant de ce dernier et se jette presque à ses genoux en le suppliant de lui permettre de le suivre. Mais Adhémar, qui semble beaucoup plus calme que la veille, lui presse la main avec affection, en lui disant :
— Merci, mon ami, cela est inutile, tu vois bien que je ne suis pas seul.
— Mais vous allez vous battre, monsieur , el s'il vous fallait du secours !...
— Eh bien , moucheron ! est-ce que nous ne sommes pas là, nous autres? dit Moulard, nous prends tu pour des zéros et crois-tu que nous ne saurons pas faire ce qu'il faut?... Mais qui donc lui a dit que tu avais un duel, à ce pauvre garçon, qui semble si désolé de cela?...
— Alexis était hier présent à ma dispute avec le Pipeau ; il a pu en prévoir la suite. Allons , mon pauvre petit, calme-toi, le sort me protégera; en tout cas, je te défends de nous suivre... entends-tu, je te le défends !... Seulement , tu peux te trouver ici à notre retour, et si l'on a besoin de tes services , tu seras appelé... Allons, messieurs, partons, ne fai-
sons pas attendre ce beau blond ; il pourrait croire que l'on a peur de lui.
En disant ces mots le jeune bomme saute dans le fiacre, ses témoins en font autant, le cocber fouette ses chevaux, et Alexis reste à la place, où il semble cloué, n'osant pas désobéir aux ordres d'Adhémar, mais se promettant bien de ne pas bouger de devant la maison avant le retour de ces messieurs.
Deux heures s'écoulent, deux heures qui semblent éternelles à la personne qui attend avec angoisse le résultat du duel qui a eu lieu. Enfin, dix minutes après, un fiacre reparaît et Alexis le reconnaît : c'est bien celui qui a emmené ces messieurs; il s'approche, il s'arrête devant la maison. Alexis a poussé un cri, car la portière s'est ouverte et il a vu Adhémar blessé, couvert de sang et soutenu par Moulard. Duvallois est descendu le premier, il aide Moulard à transporter le blessé ; quelques habitants du voisinage viennent prêter secours à ces messieurs, car Alexis n'a plus de force , il est devenu tremblant, anéanti, il ne peut que balbutier :
— Mon Dieu! est-ce qu'il est mort?
— Eh non ! s'écrie Moulard, mais il est blessé assez grièvement... Tiens, petit, cours à celte adresse, c'est celle du chirurgien ; va, et qu'il vienne sur-lechamp... Allons, vas donc, au Hou de sangloter...
Eh mon Dieu ! Adhémar n'est pas mort, il a reçu un coup d'épée, très-allongé c'est vrai, mais il en reviendra.
On transporte le blessé chez lui. Alexis, revenu de sa stupeur, court chez le chirurgien , qu'il ramène avec kii. Le docteur examine la blessure du jeune homme, secoue la tête, déclare qu'il ne peut encore répondre derien, mais qu'il faut que quelqu'un veille continuellement près du malade, auquel il défend de parler. Adhémar, qui a repris connaissance, sourit à ses amis. Le médecin s'éloigne, après avoir laissé ses ordonnances et promis de revenir dans la soirée.
— Maintenant, dit Moulard , il faut trouver une garde pour notre ami. Alexis, te charges-tu d'en avoir une, car il faut que l'on passe la nuit près d'Adhémar ?...
— Oui, monsieur, oui., soyez tranquille... je trouverai quelqu'un... on passera la nuit... Oh! on ne dormira pas.
— C'est bien... va faire faire cette potion, puis ramène la garde... Tiens, voilà de l'arsent... Duvallois restera ici jusqu'à l'arrivée de la garde... Moi , il faut que j'aille faire un tour à mon étude, mais je reviendrai tantôt.
Alexis vole plutôt qu'il ne court près de sa mère; il s'assure qu'elle va mieux et peut passer la nuit sans
nvoir qiiohjii'un pour veiller près d'elle, car il a déjà sa place arrêtée, c'est lui qui servira de garde à Adhémar, c'est près du jeune blessé qu'il veut veiller, maintenant qu'il a la certitude que sa mère peut se passer de lui.
Après avoir fait faire la potion prescrite par le médecin, le pelit commissionnaire revient chez Adhémar, près duquel il trouve Duvallois, qui lui dit:
— Eh bien, petit, et la garde?... tu ne nous en amènes pas?...
— Monsieur, je n'en ai pas trouvé de libre en ce moment... mais, en attendant qu'il en vienne une, je la remplacerai, moi, monsieur, je passerai la nuit près de M. Adhémar... Oh! je ne le quitterai pas une minute, j'aurai bien soin de lui !
— Toi ? drôle de garde que lu feras ! . . . Tu t'endormiras au milieu de la nuit!
— Oh! non, je vous certifie que je ne dormirai pas un seul instant...
— Soit... je vais à mes affaires... Moulard va venir, il trouvera peut-être une garde, lui ; enfin, je m'informerai aussi... et si j'en découvre, je l'envoie ici tout de suite...
Duvallois est parti. Alexis espère bien qu'il ne trouvera pas de garde , car il ne voudrait céder à personne le droit de veiller, de soigner le blessé ; le
m LE PETIT BONHOMME DU COIN.
sentiment qu'il éprouve pour Adhémar , et qu'il ne cherche plus à se dissimuler, fait à présent partie de sa vie, de son bonheur ; ce cœur pur et franc , qui n'avait jamais connu l'amour , n'a plus la force de combattre cette passion, qui, petit à petit, s'est emparée de lui, et vient de se déclarer plus forte encore depuis que l'objet qu'il aime est en danger.
Moulard ne tarde pas à revenir chez son ami. 11 commence par gronder Alexis de n'avoir pas su trouver une garde, puis, en voyant des larmes dans les yeux du petit commissionnaire , il lui prend la tête et l'embrasse, en s'écriant :
— Allons, j'ai tort de te gronder, car tu es un bon petit garçon, bien dévoué, bien attaché à ce pauvre Adhémar, et tu auras peut-être plus soin de lui que ces gardes-malades qui ne songent qu'à leur café, à faire trempette dans du vin sucré et à mettre de la tisane dans tous les pots. Le docteur n'est pas encore revenu ?
— Non, monsieur.
— Adhémar n'a point parlé?
— Il m'a fait signe qu'il voulait boire, je lui ai donné de sa potion.
— C'est bien, attendons.
Le médecin revient, examine la blessure, secoue la tète et dit :
— Il y a de l'espoir, mais, cependant, je ne réponds encore de rien.
Puis, il prescrit ce qu'il faut faire ; sourit d'une façon singulière en considérant Alexis pendant quelques instants et dit :
— Vous pourrez fort bien remplacer une garde ordinaire.
— Enfin ! il y a l'espcir, s'écrie Moulard, lorsque le docteur est parti. Sapristi ! ce serait trop malheureux si ce brave f^arçon mourait pour les beaux yeux de cette drôlesse, de cette farceuse, qui se moquait de lui, tandis qu'il ne songeait qu'à lui plaire; qu'il se ruinait pour contenter lescaprices decette coquette... Ah! mon pauvre Alexis, que ceci te serve de leçon!... Les femmes, vois-tu, ne méritent pas d'être aimées sincèremené.
— Vous croyez, monsieur ?
— Et comment ne le croirais-je pas, quand je vois tous les jours des preuves de leur trahison , de leur duplicité!... Tiens, dernièrement encore, j'ai rencontré un de mes anciens amis, un homme aussi distingué par sa naissance que par son éducation et ses manières. Depuis cinq ans, il avait pour maîtresse une ouvrière que le hasard lui avait fait rencontrer; il s'était attaché à cette femme, dont il avait cru être aimé ; pendant cinq ans il n'avait point passé un seul
2lr, ],E PETIT BONHOMME DU COLN.
jour sans la voir. Il la menait au spectacle, à la promenade. Enfin, il ne s'occupait qu'à lui être agréable, qu'à lui procurer des plaisirs. Eh bien, il y a quelques jours... non, il paraît que c'était un soir... comme il se disposait, suivant son habitude, à reconduire sa maîtresse à sa demeure, celle-ci l'arrête en lui disant d'un Ion aussi lesle qu'insolent :
— Je ne veux plus que vous me reconduisiez, parce que cela me compromet !
Comprends-tu cette dame , qui pendant cinq ans a été partout avec ce monsieur, et maintenant trouve qu'il la compromet et lui donne son paquet comme elle aurait pule donner à un commissionnaire?... Mon ami est demeuré tellement interdit en entendant ce langage, qu'il n'a pu trouver un seul mot à répondre à celle qui le traitait avec autant d'impudence et de grossièreté.
— Mon cher, ai-jc répondu à mon ami, tu as ce que tu mérites. Il ne faut former une liaison sérieuse qu'avec les personnes dont l'éducation est en rapport avec la nôtre. Et puis, il y a une vérité bien triste à dire, c'est que dans le monde, si vous semez des bienfaits, vous êtes certain de récolter des sottises, des impertinences et de l'ingratitude.
UNE NUIT. . m
(juiiize jours se sont écoulés ; Adhéaiar est sauvé, après avoir été sérieusement en danger : mais les bons soins d'Alexis ne lui ont pas manqué un seul instant et ils ont triomphé de la blessure. L'aniitié de Mûulard n'a pas non plus été stérile; c'est lui qui a donné de l'argent pour payer les potions lorsqu'il ne s'en est plus trouvé dans le secrétaire du malade. Car le pauvre Alexis , qui faisait beaucoup moins de commissions, depuis qu'i! s'était fait garde-malade, ne gagnait plus que bien Juste de quoi subvenir aux besoins de sa mère et pouvoir lui-même subsister; mais Adhémar était sauvé et le petit commissionnaire se trouvait heureux.
ils LE PETIT BONHOMME DU COIN.
Cependant, l'avenir du pauvre blessé l'inquiétait. Un soir, pendant le sommeil d'Adhémar , Moulard avait dit à Alexis :
— Cotte farceuse d'Ariane aura, non-seulement manqué de faire tuer mon ami, mais elle est encore cause qu'il a perdu sa place... Son patron était depuis quelque temps mécontent de son premier commis, qui, à chaque instant, quittait son bureau pour courir près de sa belle. Aujourd'hui, il a saisi l'oc- ■casion de son duel, il l'a remplacé, et ne veut plus entendre parler de lui.
-— Et que va donc faire M. Adhémar , alors?
— Parbleu! il va chercher une autre place. Seulement, on est quelquefois longtemps sans en trouver... Enfin, heureusement que les amis sont toujours là , comme on le chante à TOpéra-Comique ; et toi, petit, ne dis pas un mot de ceci à Adhémar; ça l'inquiéterait d'avance et retarderait sa guérison.
— Ah! monsieur Moulard, vous êtes un véritable ami, vous !...
— Écoule donc, il faut bien qu'il y ait des amis véritables , puisqu'il n'y a que des maîtresses fausses.
Adhémar, voyant sans cesse Alexis près de lui , lui dit un soir :
— Mais, mon pausrc yarçon, tu emploies tout ton
temps pour me soigner, me veiller... tu ne ga^ne? plus d'argent, alors, comment pourrai-je jamais te payer de tout ce que tu fais pour moi ?...
— Que cela ne vous inquiète pas , monsieur ; je suis payé puisque vous êtes sauvé ! . . .
— Ah 1 tu serais mon frère que tu ne me témoignerais pas plus d'attachement ! Je ne puis t'exprimer combien cela me touche... Il me semblait que personne ne pouvait plus m'aimer...
— Oh ! monsieur, c'est mal de penser cela ! et parce qu'une femme vous a trompé, ce n'est pas une raison pour vous méfier de tout le monde!... Mais! est-ce que vous l'aimez encore, celte femme?
— Oli I non! je te le jure... c'est bien fini !
— Ah ! tant mieux... Et cela ne vous reprendra
pas?
— Il n'y a point de danger... D'abord, mon ami, on ne peut plus aimer les gens que l'on méprise, et mademoiselle Ariane est tout à fait méprisable à mes yeux, non pas pour m'avoir été infidèle... Eh mon Dieu! l'amour est un sentiment qui ne se commande pas; mais pour la façon insolente dont elle m'a quitté. Au reste, je n'aurai plus de ces chagrins-là ! désormais, aucune femme ne touchera mon cœur?
— Aucune?... ah I qu'en savez-vous, monsieur?
Ne pouvez-vous pas en rencontrer une qui vous aimerait réellement?
— Non, mon garçon, j'ai assez essayé comme cela !.. . Je dois y renoncer. Si j'étais un de ces hommes qui, comme Moulard, ne traitent l'amour qu'en riant... et il a parfaitement raison, je pourrais me dire : après cette maîtresse - là , prenons-en une autre... In varietate voluptas ! iMais j'ai toujours eu la bêtise de m'attacher , de prendre l'amour au sérieux, et cela ne m'a jamais réussi. Vois-tu, Alexis, il y a des jeux auxquels on n'est pas heureux, et c'est tolie de s'entêtera jouer un jeu qui vous est toujours contraire. C'est pourquoi je ne veux plus avoir le plus léger attachement,
Alexis baisse sa tête sur sa poitrine et n'étouffe ({u'avec peine un profond soupir. Adhémar reprend au bout d'un moment :
— Tout cela, mon ami, ne doit pointme faire oublier que depuis quinze jours au moins, tu me veilles constamment. Grâce au ciel et à tes soins, je vais mieux. Le médecin m'a même dit que demain je pourrai me lever un peu. Par conséquent, il n'est donc pas nécessaire que tu passes la nuit près de moi ; et ce soir, tu vas me quitter.
— Comment, monsieur, vous me renvoyez... vous n'êtes donc plus content de moi?
— J'en suis très-content, au contraire, mais ce n'est pas une raison pour que j'abuse toujours de ton temps. Tu vas aller coucher chez toi, tu reviendras me voir demain matin.
— Oh ! monsieur, je vous en prie, laissez-moi passer encore cette nuit près de vous... A mon hôtel, on ne m'attend pas... on ne pense pas que je rentrerai.,, encore celte nuit, monsieur, et demain, si vous l'exigez, eh bien, yi retournerai à mon logis...
— Reste donc encore cette nuit... puisque cela te fait plaisir; mais au moins, je veux que tu dormes aussi !...
— Je tacherai, monsieur.
— Tu n'as rien pour te coucher... car il n'y a pas de divan ici...
— Et le grand fauteuil là-bas?... Oh! je vous assure, monsieur, qu'on y est très-bien pour dormir...
— Tu n'»6 pas froid, ici?
— Froid 1 j'aurai plulôt trop chaud, il y a du feu toute la journée dans votre cheminée, et ce soir, M. Moulard a mis tant de bois qu'on était rôti en approchant du feu...
— Ce pauvre Moulard... Ah! c'est encore un véritable ami... que j'ai là,..
— Et vous dites qu'on ne vous aime pas ! . . .
— Tu as raison, je suis un ingrat. Bonsoir A'exis... Mais tu vas dormir, au moins, songe que tu me l'as promis!...
— Oui, monsieur, je vous obéirai.
— A la bonne beure... Au reste, comme je m'éveille souvent dans la nuit, je verrai bien si tu as tenu ta promesse.
— Ab! monsieur, vous ne ressemblez pas aux autres malades, vous voulez que votre garde dorme au lieu de vous veiller!...
— Oui, mon garçon, mais toi, vois-tu, tu ne rossen^bles pas non plus aux autres 'gardes !... car depuis que je suis blessé, tu m'as montré un dévoûment que l'on ne trouve jamais cbez les gens salariés ! Bonsoir, bonne nuit, Alexis!
— Je tàcberai, monsieur.
Adbémar s'est retourné pour dormir: Alexis le considère quelque temps, en se disant :
— Pourquoi veut-il que je dorme? J'ai tant do plaisir à le regarder, surtout depuis que je sais qu'd va guérir... Cependant, il m'a fait promettre do dormir aussi... et je devrais peut-être lui obéir.
Alexis balance quelque temps ; mais le petit commissionnaire avait en effet besoin de sommeil. Depuis bien des nuils, il avait à peine goûté quelques beures de repos, et la nature, plus forte que notre
TNE NUIT. 22'
volonté, nous rappelle que nous devons nous soumettre à ses lois, et que nous tenterions en vain de les braver. Alexis cède donc à la fatigue qui l'accable; il se place dans le grand fauteuil, s'y met le mieux possible pour dormir et bientôt un profond sommeil s'empare de lui.
Il e?t une heure après minuit, lorsqu'Adhéniar s'éveille; il se rappelle ce qu'il a fait promettre ;i Alexis et se retourne , puis avance doucement la tête, pour s'assurer si sa garde lui a tenu parole.
En dormant, le petit commissionnaire avait cherché à se mettre à son aise, mais le bouton qui retenait le haut de sa veste s'était défait , celui qui venait ensuite, étant mal boutonné, s'étaitdéfait aussi. Alo.s une gorge bien blanche, bien ronde, et qui ne pouvait pas appartenir à un homme, se trouvait en grande partie découverte, et la chaleur de la chambre étant grande, la soi-disant garde avait ôté cette casquette, qui était constamment sur sa tête , qui cachait un beau front, des yeux bien fendus, ombragés de longs cils, et des cheveux châtains fort épais , qui maintenant retombaient en grosses boucles sur son cou.
Adhémar, est demeuré saisi d'étonnement. D'un coup d'œil il a vu tout cela , car la lumière d'une lampe, qui restait allumée toute la nuit, permettait de
22 i LE PETIT BONHOMME DU COIN.
contempler, de tout voir dans ses moindres détails. Lejeune homme ne peut en croire ses yeux; il se figure être le jouet d'un rêve. Enfin, n'y pouvant plus résister, il se lève doucement de son lit et s'approche du dormeur, ou plutôt de la dormeuse, car à présent, il n'y a pliis à s'y tromper ; il peut la regarder, l'examiner tout à son aise, elle dort trop profondément pour craindre d'être surpris.
— C'est une femme! se dit Adhémar. C'est une femme qui me veille si assidûment, qui me prodigue tant de soins, me montre un dé\oûment si complet! Et je ne l'avais pas deviné!... Mais je ne l'avais jamais pu^ contempler ainsi... Le b' au front... et les beaux cils... et les cheveux si bien plantés... et cette... Ah! recouchons-nous bien vite, car si elle s'éveillait et me voyait en chemise près d'elle, je serais tout honteux... Alexis était une femme!... Je ne sais plus où j'en suis... mais j'éprouve un plaisir... un sentiment de bonheur. .. Ah! quel drôle d'elfet cela me fait!...
Et Adhémar se recule, en ayant bien soin de ne pas faire de bruit; mais heureux, content, se sentant tout autre; car tel est le cœur humain. Quelques heures auparavant, il jurait de ne plus connaître l'amour, de ne plus aimer aucune femme, et le voilà maintenant qui ressent au fond du cœur une
douce joie, parce qu'il se croit aimé, parce qu'une femme ne la pas quitté depuis qu'il a été blej<sé !... C'est donc bien bon de se croire aimé, j)uisque cela nous bouleverse ainsi? Après cela, tou< les hommes ne sont pas faits de mênr.e, et il en est beaucoup qui préfèrent une truffe à un tendre baiser.
Adhémar ne peut pas se rendormir, et c'est tout naturel : l'idée qu'une jeune femme est là, près de lui, que cette femme lui a montré le plus profond attachement, était bien faite pour chasser le sommeil de ses paupières. De temps à autre, il avance un peu la lète pour s'assurer si Ton dort toujours, et voit avec plaisir .que sa garde goûte enfin un profond repos.
— Pauvre petite! elle en avait bien besoin 1 se dit le jeune homme. Mais pourquoi ce déguisement? pourquoi abdiquer son sexe pour se faire commissionnaire?... Comme ceci ne me regarde pas, elle ne voudra peut-être pas me confier ses motifs... Oh ! si, elle m'accordera sa confiance... elle ne peut pas me la refuser.
Le jour vient. La soi-disant garde s'éveille, jette les yeux sur elle, se hâte de reboutonner avec soin sa large veste, et de replacer sa casquette sur sa tète. Puis elle se lève doucement et s'approche du lit pour savoir si le convalescent dort. Mais Adhémar
n'y tenait plus; il se retourne et sourit à celle qui est près de lui. Ce sourire avait sans doute une expression tout autre que ceux qu'il adressait quelquefois à son commissionnaire, car celui-ci en est tout troublé et balbutie :
— Ab ! vous allez mieux, monsieur; je lis cela dans vos yeux ! Pour toute réponse, Adliémar lui tend la main, la jeune fille y place la sienne en tremblant; mais au lieu de la lui secouer amicalement, comme cela lui arrivait quelquefois, Adliémar presse doucement cette main, qu'il retient dans la sienne lorsqu'on veut la retirer. Cette action produit une vive émo'ion sur celle que désormais nous ne nommerons plus que par son vrai nom : Édile. Elle rougit et chercbe encore à ravoir sa main, en balbutiant :
— Il faut que je vous quitte, à présent...
— Ob ! non, pas encore ; je vous en prie, ne me privez pas si vile de votre présence ! ...
C'était la première fois qu'Adbémar ne tutoyait pas son commissionnaire, et le ton avec lequel il vient de lui parler est si différent de celui qu'il avait babituellement, que la jeune fille en est frappée et ne sait plus quelle contenance tenir. Alors, Adbémar approche de ses lèvres la main qu'il tenait dans la sienne.
— Mon Dieu! que faites -vous donc? murmure Édile.
— Je baise la main de celle qui a été ma providence, qui ne m'a pas quitté depuis que je suis blessé, qui a été pour moi une mère, une sœur, et à qui je ne sais comment je pourrai prouver toute ma reconnaissance!...
— Ah ! monsieur... vous avez découvert mon secret!... Vous ne voudrez plus de mes services, peutêtre?... Vous me renverrez!...
— Moi, vous renvoyer !... Ah ! vous me croyez donc bien ingrat!... Grâce au ciel, je n'ai point ce vilain défaut ! Votre secret... je ne vous le demande pas... Vous avez sans doute eu de fortes raisons pour adopter le costume que vous portez... Peu m'importe... Que je vous voie toujours, c'est tout ce que je désire...
— Oh ! monsieur, je n'aurai pas de .<ecret pour vous... Je veux que vous sachiez pourquoi je me suis faite commissionnaire.
En ce moment on frappe chez Adhémar. C'est Moulard, qui vient voir son ami avant de se rendre à son étude. Il remarque l'air singulier de la gardemalade et l'expression de bonheur qui brille dans les yeux du convalescent.
— Que s'est-il donc passé de nouveau ici? dit-il.
Je VOUS trouve à tous tleux un air tout chose que je ne peux pas bien définir... Alexis baisse les yeux comme situ l'avais grondé...
— Grondé !... Ali! Moulard, si tu savais tout ce que je lui dois... si tu savais que mon si gentil petit Alexis est une femme charmante... qui nous cachait son sexe, pour mieux nous prouver son dévouement.
— Qu'est-ce que tu me chantes?... Alexis... une femme ! Allons, ce n'est pas possible... Nous aurions été bctes à ce point-là... moi, surtout, qui me flatte de m'y connaître'.... Mais voyons donc, mademoiselle,., monsieur... parbleu! je ne sais plus comment dire à présent... laissez-moi vous examiner un peu...
Edile Ole sa casquette et sourit à Moulard, qui, après l'avoir examinée quelques instants, s'écrie :
— Eh oui ! ces yeux... ce beau front... ces cheveux... Ma foi, je n'avais jamais passé Alexis à l'inspection...
— Est-ce que cela vous fâche que je ne sois pas un homme, monsieur Moulard?
— Et cette voix... ce n'est plus la même ; l'autre était une voix de tète... mais celle-ci... oh ! c'est la voix naturelle!... Moi, fâché que vous soyez une femme, chère enfant, non vraiment! Seulement, je
me demande encore comment vous avez pu vous résou'lre à vous faire commissionnaire... Mais ceci est voire secret, et vous n'êtes pas obligée de nous le confier.
— Quand vous êtes arrivé, monsieur Moulard , j'allais conter à M. Adhémar par quelle suite d'événements je me suis vue réduite à chercher à vivre de mon travail. Je suis bien aise que vous entendiez aussi mon histoire, que vous sachiez qui je suis; car vous êtes mes seuls amis, et il est bien juste que vous me connaissiez. Tous devez vous rappeler, monsieur Moulard, l'émotion que j'éprouvai la première fois que je vous entendis parler de M. Mondorcet?
— Oui, oui, je me le rappelle fort bien.
— Apprenez que ce M. Mondorcet est mon beaupère. Il a épousé nria mère, qui était veuve de M. Lavergne, honnête négociant, qui l'avait rendue très-heureuse et lui avait laissé une assez jolie fortune...
— Pauvre dame! son second mari en a fait un bel usage!... Mais celte madame Mondorcet... votre mère, vous m'avez dit, il y a quelque temps, qu'elle était venue à Paris pour y chercher son mari...
— Oui, monsieur; mais laissez-moi continuer
mon {)i>toii'e, et vous serez au f.ut de lotit. Mon père, se seritfint malade, avait eu l'idée de faire valoir l'argent qu'il de>tinait à ma dot. Il prit donc sur sa fortune soixante mil'e francs, et les remit à un homme en qui il avait toute confiance... C'était M. Chatrogné...
— Ah ! bigre ! . . . voilà de l'argent bien en danger...
— Mon père se fit donner par ce Chatrogné une reconnaissance des soixante mille francs, avec engagement de me les rendre à ma première réqtiisition. Mon père mourut. M. Chatrogné quitta Bordeaux pour venir s'établir à Paris, et aj)rès trois ans de veuvage, ma mère se remaria à M. Mondorcet. J'avais alors près de qu nze ans, mais j'élais grande, forle, telle que je suis maintenant. J'eus le malheur de plaire à mon beau-père, qui ne craignit pas de me le dire. Vous devez comprendre avec quelle indignation je reçus ses déclarations; mais il me fallait dissimuler, pour tàeher de cacher à ma mère la conduite de M. Mondorcet. Malgré tous les soins que je pris, ma mère s'aperçut des sentiments que son mari éprouvait pour moi, et je ne sais par quelle fatalité, elle crut que je les encourageais et devint jalouse de sa fille. En vain je cherchai à lui faire comprendre que je n'étais pas coupable; une
femme que la jalousie domine n'est plus susceptible d'entendre la raison. Un jour, ma mère me remit la reconnaissance des soixante mille francs confiés par mon père à son ami Chatrogné, en me disant : « Edile, voilà votre dot; failes-cn ce que vous vou- (kez... Vous avez une amie intime qui est dans le commerce, allez vivre avec elle, établissezvous; mais nous ne pouvons plus demeurer ensemble. »
Je partis, désolée de quitter ma mère, mais heureuse cepi ndant de ne plus être en butte aux persécutions de M. Mondorci^t. Je fus chez mon amie; elle venait de se- marier et ne parut pas désirer que je demeurasse avec elle. Décidée à entreprendre moimême un petit commerce, je cherchai la reconnaissance de M. Chatrogné, que ma mère m'avait remise... Hélas! je ne la trouvai plus, et je me rappelai que la veille, ne songeant plus que je la possédais, j'avais brûlé toutes les lettres d'amour que M. Mondorcet fourrait sans cesse dans mes poches. Le reçu des soixante mille francs avait été brûlé avec!...
— Ah! pauvre fille !... vous voilà ruinée !...
— Malgré cela, croyant à la bonne foi, à la probité de cet homme, en qui mon père avait placé sa confiance, je lui écrivis et lui demandai mon argent, en
lui avouant franchement que j'avais perdu le reçu qu'il avait donné*à mou père...
— Vous lui avez avoué que vous n'aviez plus son reçu... Ah 1 quelle faute! voilà ce qu'il ne fallait pas lui dire...
— Mais puisque c'était la vérité !
— La vérité ! . . . mademoiselle ! en affaires on ne la dit que quand elle ne peut plus nous nuire, et que vous a répondu mon Chatrogné?
— Qu'il ne savait pas ce que je voulais dire... qu'il ne devait rien à mon père... et qu'il était trop pauvre lui-même pour pouvoir mètre utile.
— J'en étais sûr... trop pauvre... et il est millionnaire... et hier encore il m'a écrit pour me dire quil pouvait disposer di cent mille francs et que je tàclie de lui trouver un placement avantageux.
— Moulard, tu empêches mademoiselle de nous achever son histoire... de giâce, chère Edile, veuillez continuer...
— Ah ! je n'en ai plus long à vous dire : Me voyant sans foi tune, sans amis; ne voulant pas surtout que ma mère connût la Iriste position dans laquelle je me trouvais, je pris bien vite mon parti. Je réalisai le peu que je possédais. Je pris des hahits
(l'homme, cela est plus commode pour voyager, puis je quittai Bordeaux, et je vins à Paris. Qu'y faire? Je ne le savais pas encore, mais je vis au coin des rues de jeunes garçons qui olfraient leurs services aux passants. Voilà, me dis-je, un état tout trouvé, et je me fis commissionnaire. Jugez de ma surprise, de ma douleur, lorsqu'un soir... il y a deux mois environ, je reconnus ma mère dans une pauvre dame qui cherchait son ch» min, que Ton avait volée à la sortie du chemin de fer et qui venait à Paris dans l'espoir d'y retrouver son mari...
— Vous vous êtes fait connaître à elle?
— Ohî non, cela lui aurait fait trop de peine de savoir à quelle condition j'étais réduite...
— Oui, par sa faute !
— Ah ! ce n'est pas sa faute si j'ai perdu la reconnaissance de ce Chatrogné. Je l'ai logée dans mon petit garni... Elle m"a conté tousses chagrins... Son mari l'a ruinée...
— Je le savais...
— Elle espérait se remettre avec lui à Paris... pauvre femme... dernièrement elle vient d'être trèsmalade, elle m'en a avoué la cause... Elle a rencontré son mari au Palais-Royal, il menait des femmes dîner chez le traiteur, et il l'a repoussée, n'a pas
254 I.E PETIT BONHOiBIE DU COTN.
voulu la secourir, lui a défendu de jamais lui parler si elle le rencontrait encore.
— Décidément monsieur Mondorcet est un vilain merle !...
— Pauvre Édile!... Et vous, après avoir soigné votre mère, vous êtes venue vous établir ici, près de mon lit î Depuis quinze jours vous ne m'avez pas quitté... en vérité, vous êtes un ange!...
— Non, je ne suis qu'une femme... mais quand j'aime les gens, moi, ah ! je les aime bien.
— Le principal, ditMoulard, c'est que te voilà bientôt guéri, que la mère de mademoiselle n'est plus malade, et que nous allons nous occuper de te trouver une place...
— Mon patron me renvoie donc?
— Oui, mon ami, il ne veut pas que ses commis passent leur temps à faire l'amour. . .
— Quel malheur!...
— Allons, console-loi... la santé d'abord, c'est le principal... nous te trouverons une autre place... une meilleure... mais ce Chatrogné, le gredin... Ah ! si on ne lui avait pas dit que la reconnaissance est flambée..."* et ce monsieur m'écrit que je lui trouve le placement de cent mille francs... sapristi!.. Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de lui faire rendre
gorge... il faut rêvera cela, mes enfants... en attendant, je vais à mon étuJe...
— Moi, je vais voir ma mère...
— Et moi, dit Adhémar, en regardant Édile avec tendresse, je vais pensera vous.
ou MONDORCET AGIT. L>57
ou MONDORCET AGIT
Moulard qui avait une course à faire pour son notaire, suivait la rue de Rivoli, lorsque tout à coup, dans un monsieur qui venait devant lui en balançant son torse, il reconnut Mondorcet. Aussitôt il va se placer sur son passage et l'arrête, en lui disant :
— Parbleu ! je suis enchanté de vous rencontrer, monsieur...
— Tiens ! c'est ce cher Moulard ! ce brave Moulard, ça me fait aussi bien plaisir de vous voir... je pensais à vous ce matin !...
— E>t-ce que vous pensiez à venir rendre à mon patron les trois mille francs que vous lui devez?
— Moi? Oh pas le moins du monde!... votre pa-
238 LE PETIT BONHO^IME DU COIN.
tron n'attends pas après son argent!... Plus tard... nous en parlerons !...
— Savez-vous, monsieur Mondorcet, que vous êtes un bien mauvais sujet î . . .
— Mon cher ami, les femmes m'ont souvent appelé ainsi et cela me flattait ; mais dans la bouche d'un homme, je vous avoue que je trouve cela un peu roide!...
— Trouvez-le aussi roide que vous voudrez, je m'en fiche pas mal !... J'ai le droit de vous traiter ainsi, car je viens de voir une des victimes de votre inconduite !...
— Vous venez de voir une de mes victimes?... Ah ! vous avez rencontré ma femme!... Elle vous a dit des horreurs de moi... c'est tout simple !
— C'est d'autant plus simple que vous l'avez ruinée... mais ce n'est pas de voire femme que je veux parler... c'est de votre belle -fille, la charmante Édile...
— Édile? Tiens vous connaissez ma belle-fille, vous? Ah! donnez-moi donc son adresse, j'irai lui faire ma cour. Ma femme l'a sottement renvoyée de chez elle; quand une femme devient jalouse, ça ne vaut pas un jianais dans le pot-au-feu. Mais au reste Édile a pu s'établir, elle avait soixante mille francs que son père lui avait laissés.
ou MONDORCET AGIT. 239
— Malheureusement la pauvre jeune lille a perdu la reconnaissance de celle somme que sa mère lui nvait remise, et lorsqu'elle a écrit à celui auquel son père avait confié les fonds... un nommé Cliatrogné, le fripon, sachant qu'elle avait perdu son reçu, a nié la dette et prétendu que monsieur Lavergne, le père d'Edile, ne lui avait rien remis pour elle.
— Ah ! qu'est-ce que vous me dites là! Comment, cette pauvre Édile n'a pas touché sa dot... ce Ghatrogné a pié ? Je l'ai vu deux ou trois fois à Bordeaux, ce gaillard-là; il avait bien la mine d'un fripon...
— Et le plus affreux, c'est que cet homme est maintenant millionnaire. Il est venu se fixer à Paris, où il fait l'usure, prête de l'argent à de gros intérêts. Tenez, j'ai encore dans ma poche une lettre de lui, il me prie de lui trouver un bon placement pour cent mille francs dont il peut disposer en ce moment.
Moulard sort de sa poche la lettre de Cliatrogné. * Mondorcet la lit, se frappe le front et dit au premier clerc :
— Voulez-vous me confier cette lettre :
— Pourquoi faire 7
~ Pour que je fasse payer à notre filou les soixante mille francs qu'il doit à ma belle-fille...
— Diable! si vous faisiez cela... ce serait assez adroit !
— Je le ferai et qui plus est je veux qu'il donne les intérêts de la somme qu'il a reçue depuis neuf ans, je crois..
— Il les doit... et avec les intérêts des intérêts accumulés depuis ce temps, cela ferait bien près de cent mille francs !
— Comme cela se trouve! justement la somme dont il cherche le placement!...
— Vous espérez lui faire donner tout cela !...
— J'en réponds, si vous me secondez.
— Que dois-je faire, moi?
— Oh ! tout simplement me donner une lettre d'introduction pour Chatrogné, dans laquelle vous lui dites qu'il peut avoir toute confiance en moi... et que je puis lui faire placer ses cent mille francs.
— Ceci est facile, mais Chalrogné est très-méfiant... il laisse peu de monde pénétrer jusqu'à lui... sa demeure est isolée, il se barricade comme une vieille fille.
— En me voyant possesseur de la lettre qu'il vous écrite, il ne pourra concevoir le moindre soupçon.
Reposez-vous sur moi!... Entrons dans un café et faites-moi la lettre pour Chatrogné.
— Soit!... je le veux bien... Ah! mais une mi-
ou MO>'DORCET AGIT.
nule, cependant!... Admettons que vous réussissiez et vous fassiez donner les cent mille francs... vous irez les manger avec vos cocottes, les jouer au baccara ou au lansquenet, et la pauvre Édile n'en aura rien !...
Moudorcet ne peut s'empêcher de rire, tout en répondant :
— Vous avez bien mauvaise opinion de moi !...
— Il me semble que j'en ai le droit... je ne sais pas même où vous logez maintenant.
— C'est juste. Eh bien venez avec moi. Je vais vous conduire à mon hôtel... vous verrez que je ne suis pas dans un taudis.
— Je le veux bien. Allons-y.
Mondorcet loge en effet dans un fort bel hôtel de la rue de Richelieu, et y occupe un beau logement, qu'il ne paye pas souvent, mais les intrigants et les joueurs trouvent toujours les moyens d'en imposer par leur ton, leur jactance, et on leur fait un crédit que l'on refuserait à l'homme honnête mais modeste.
— Voici mon local... J'ai une garde-robe fort bien montée. Ecrivez-moi la lettre, puis revenez ici tantôt à l'heure que vous voudrez. Attendez-moi, si je n'étais pas de retour. Je vais ordonner à rhôte^sc de vous laisser m'attendre chez moi. Vous compre-
242 LE PETIT BONHOMME DU COIiN.
nez bien que je n'irai pas trouver mes cocottes sans faire une autre toilette... Vous êtes donc sûr de ine revoir. Cela vous va-t-il?
— Il le faut bien... Et vous, qu'allez-vous faire?
— Vous le voyez bien, pour me présenter chez notre usurier, je me travesti. Je vais me faire une tète vénérable.
- — Il faudra vous changer beaucoup.
Moulard écrit la lettre pour Chatrogné, puis il quitte Mondorcet, qui vient, devant lui, d'enjoindre à son hôtesse de l'introduire dans son appartement s'il revenait à l'Iiôtel avant son retour, et de l'y laisser libre de l'attendre.
Mundorcet change de toilette ; il met une vieille cravate, ne laisse pas voir son linge, prend un gilet usé, s'alTuble d'un vieux paletot qu'il com[)tait olfrir à son conciei'ge, se couvre la tète avec une vieille perruque qui lui a servi en carnaval ; enfin, il se fait une figure, sinon respectable, du moins tout autre que celle qu'il a habituellement.
Sa toilette achevée, Mondorcet, qui pense à tout, écrit d'avance un reçu de cent mille francs, et signe comme chargé des affaires de sa belle-fille; puis, après avoir mis dans sa poche un pistolet dont les six coups soii4 chargés, il se dirige vers la demeure de
ou MONDORCET AGIT. 243
Cliatrogné, dont il a pris connaissance sur la lettre que MoularJ lui a donnée pour cet homme.
Il était deux heures de l'après-midi. Mondorcet monte h l'étage qu'on lui a indiqué, voit le petit guichet grillé, et certain que c'est là que demeure l'homme aux écus, il sonne à cette porte.
Bientôt des pas lourds se font entendre, et l'on cric :
— Qui est là?
Mondorcet se fait une voix fêlée, en répondant :
— Je demande M. Chatrogné,.. Je suis envoyé vers lui par M. Moulard... J'ai même une lettre de ce dernier à lui remettre.
La planche du guichet est tirée. Chatrogné paraît derrière ; il regarde celui qui est devant sa porte, et dit :
— Vous avez une lettre de maître Moulard pour moi?
— Oui, monsieur.
— Veuillez me la passer.
Mondorcet passe la lettre par In guichet. Le vieil usurier la lit avec attention et murmure :
— Ah ! très-hien... c'est pour l'affaire dont je lui ai parlé...
— Oui, oui... les cent mille francs que vous avez
Ul LE PETIT BONHOMME DU COIN.
à placer... comme tous le lui dites dans ce billet qu'il m'a remis...
— Chut ! chut ! ... pas si haut donc ! . . . Est-ce que mes voisins ont besoin de savoir que j'ai de l'argent à placer... Attendez, je vais vous ouvrir... et nous pourrons causer chez moi sans être entendus.
Chatrogné tire les verrous, ôte les barres de fer et ouvre enfin sa porte; puis la referme bien vite, dès que Mondorcet est entré. Celui-ci examine avec soin tout ce qui l'entoure et s'avance en se donnant une démarche chancelante et pénible. L'usurier le fait passer dans la seconde pièce où est son bureau, en disant :
-^ Nous voici à l'abri des oreilles des curieux
Asseyez-vous. J'ai fait exprès matelasser cette porte, afin qu'on ne puisse pas entendre du dehors ce qu'on dit... c'est une excellente précaulion... Vous avez donc la lettre que j'ai écrite à Moulard?
— La voilà.
— Est-ce que c'est par voire entremise que se fera l'affaire?
— Je vais vous expliquer cela.
— Je vous préviens qu'il me faut des garanties solides... Eh bien! que faites-vous donc?
Mondorcet venait de se lever ; il avait été fermer
ou MONDORCET AGIT. 245
à double tour la porte matelassée, et mettait la clef dans sa poche.
— Pourquoi fermez-vous à double tour?...
— Je crains les venis coulis.
— Pourquoi mettez-vous cetle clef dans votre poche?
— Je vais vous le dire.
Et Mondorcet commence par ùter sa perruque, qu'il pose sur un meuble en riant, tandis que (]hatrogné devient pâle, jaune, vert, et s'écrie :
— Qu'est-ce que cela signifie?... Qui étes-vous, monsieur?... Que venez-vous faire chez moi?...
— Vous allez le savoir... nous allons nous expliquer tout à l'heure comme de bons amis.
— Pourquoi vous êtes-vous déguisé?... Et cette clef que vous avez prise... Je vais appeler au secours, monsieur!
— Papa Chatrogné, vous oubliez que vous venez de me dire vous-même qu'il était impossible d'entendre du dehors ce qu'on dit dans ce cabinet.
— Je vais me mettre à la fenêtre. . .
— Cette fenêtre donne sur une affreuse cour
un cloaque où l'on ne doit pas passer. D'ailleurs, votre fenêtre est grillée avec soin, ce qui ne vous permettrait pas de vous pencher en dehors. Puis en-
fin, et pour dernière raison, si vous ne voulez pas être gentil, voilà avec quoi je vous ferai laire.
Mondorcet a sorti de sa poche son revolver et le met sous les yeux de Chatrogné, qui devient tremblant comme la feuille et peut à peine balbutier :
— Ah ! vous êtes venu dans l'intention de m'assassiner pour me voler?
— Pas du tout!... Je vous certifie que tel ne fut jamais mon but. Je suis venu de la part d'une de vos créancières pour que vous lui rendiez l'argent que vous avez à elle... Voilà tout.
— Monsieur, je n'ai d'argent à personne... Je n'ai pas de dettes, moi!
— Oh ! vous en oubliez une, assez importante cependant... Mademoiselle Édile Lavergne, la fille de votre ami, qui vous avait remis soixante mille francs à faire valoir, pour constituer plus tard une dot à sa fille. Est-ce que vous l'avez rendu, cet argent-là?
Chatrogné, qui s'est troublé quand on a prononcé le nom d'Édile, tache de reprendre son assurance, en répondant :
— Monsieur, mademoiselle Lavergne est dans l'erreur... son père ne m'a rien confié pour elle... Il en a peut-être eu le projet, mais il ne Ta pas mis à exécution...
ou MONDOnCET AGIT.
— La preuve qu'il l'a mis à exécution, c'est que vous lui en avez donné un reru.
— Un reçu?... Vous avez un reru de moi?
Voyons, monlrez-le-moi, je suis curi( ux de le voir.
— Ah! vieux filou!... Vous me dites cela, parce que ma belle-fille Édile a fait la sottise de vous écrire qu'elle avait perdu votre reconnaissance.
. — Votre belle-fille... Ah ! oui, je vous reconnais, maintenant... A'ous êtes ce monsieur Mondorcet que madame Lavergnc a fait la bêtise d'épouser en secondes noces, et qui, à ce que j'ai appris, a déjà ruiné cette pauvre dame.
— C'est moi-même, mon bon ami... Eh bien! puisque vous me reconnaissez, nous allons jouer caries sur table... Voyons, vous devez soixante mille francs à Edile, plus les intérêts des intérêts accumulés depuis neuf ans passés ; nous pouvons bien mettre cela à cent mille francs, c'est un chiffre rond, et vous cherchiez justement le placement de cette somme. Vous allez donc me compter cent mille francs contre le reçu que voilà.
— Moi, vous donner cent mille francs... jamais'
— Chut! ne faisons pas le méchant... Écoutez comme ceci est bien rédif^é : a J'ai reçu de M. Chatrogné, pour le compte de ma belle-fille, Élise Laversrne, la somme de cent mille francs, pour quittance
des soixante mille et des intérêts de cette somme, qu'il lui devait depuis neuf ans... et j'ai signé par procuration de ma belle-fille. Mo^•DORCET. » Vous voyez que c'est parfaitement en règle. Maintenant, comptez-moi les billets de banque, et dépêchons... je n'aime pas les affaires qui traînent.
Mais Chatrogné ne bougeait pas; il se contentait de rouler des yeux effarés, en regardant de tous côtés. Après avoir en vain attendu quelques instants, Mondorcet reprend dans sa poche son revolver et en met le canon sous le nez de l'usurier, en lui disant :
— Prenez-y garde! je ne suis pas patient... Si vous ne vous exécutez pas de bonne grâce, ce n'est pas cent mille francs, c'est deux cent mille quej'em.porterai d'ici... et je vous brûlerai la cervelle pardessus le marché... Oh! le bruit de mon arme ne fera venir personne... c'est un revolver de poche... c'est doux, c'est amorti... Eh bien! que décidezvous?
— Mon Dieu ! ... eh bien ! j'avoue les soixante mille francs, je consens aies rendre... mais je ne dois pas davantage.
— Mon cher ami, ce serait bon à dire à ma bellcfdle, cela; elle pourrait se contenter de la somme. Mais, moi, je sais calculer. Avec les intérêts, je vous
ou MO>'DORCET AGIT. 249
demande cent mille francs ; ce n'est pas trop. D'ailleurs, mon reçu est fait de cette somme... Ah! vous hésitez... Deux cent mille, alors!
— Non, non... je me soumets... je paye. Tenez, voilà les cent mille francs... Ah! vous me ruinez...
— Voyons les billets de banque... la somme v est, c'est bien. Voilà votre reçu. Et, à présent, adieu.
— Est ce que vous allez m'enfermer?
— Petite mesure de précaution. Il le faut bien ; mais soyez tranquille, ce soir je vous enverrai un ser/urier... Adieu, cher ami, enchanté d'avoir renouvelé cunnaissance aveg vous.
Mondorcet laisse Chatrogné accablé, terrifié sur sa chaise; il lenferme dans son cabinet, puis se hâte de quitter son appartement et la maison, dont il sort sans avoir rencontré personne.
Ouand il est dans la rue, Mondorcet fait un signe au premier fiacre qu'il aperçoit, car il ne voudrait pas être vu dans le singulier costume qui) porte. Lorsqu'il est monté dans une voilure et que le cocher lui deu ande où il doit le conduire ; il réfléchit quelques instants, tàteles cent mi'le francs qui sont dans sa poche et se dit :
— Sapristi! si je rentre à mon hôtel, je vais y trouver Moulard. Il est bien capable de m'y attendre déjà... et il faudra que je lui donne cette -uperbe
somme que je viens de toucher... que je me sépare de CCS jolis billets de banque, sans qu'ils m'aient procuré aucun plaisir... aucune jouissance... Oh ! non, ce serait trop bête ! J'ai toujours bien le temps de voir Moulard. Mais Tubéreuse... la divine Tubéreuse,
pour laquelle j'ai lâché Clarisse, qui m'ennuyait
Pardieu ! voilà bien le moment de la régaler faslueusement, de la bourrer de truffes et de cliquet. Dans ce costume, je ne puis me présenter devant elle, mais à Paris, avec de l'argent on se transforme à la minute... et grâce au ciel nous sommes en fonds
Cocher, conduisez-moi au magasin de confection le plus chicocandar.
— Bourgeois , je vnis vous conduire à la Belle Jardinière.
— Soit! va pour la Belle Jardinière!
Le cocher fouette ses chevaux, car il voit qu'il a affaire a un de ces hommes de plaisir, qui sont toujours généreux quand la fortune leur est favorable, et sur la figure radieuse de son voyageur, il était facile do deviner qu'il était en fonds.
On arrive à la Belle Jardinière : Mondorcet demande ce qu'il y a de plus beau, de plus élégant ; il jette d'avance un billet de mille francs sur un comptoir, et chacun s'empresse pour satisfaire cette superbe pratique. En quelques minutes Mondorcet est
ou MONDORCET AGIT. 251
complètement remis à neuf des pieds à la tête. On lui procure même des bottines vernies et un chapeau. Les garçons du magasin ont fait un paquet de toute la défroque ôlée par leur client et lui disent :
— Où faut-il que l'on envoie cela, monsieur?
— Ah! c'est juste... mes vieux vêtements... eh bien vous les ferez porter à mon hôtel... voici l'adresse... mais ne les envoyez pas avant ce soir ; j'ai des raisons pour ne pas vouloir qu'on les reçoive trop vile.
— Il suffit, Mionsieur.
Mondorcet remonte dans sa voiture et se lait conduire chez un loueur d'équipages à la mode. Là, il congédie son fiacre, loue pour le restant de la journée une charmante calèche avec cocher et laquais à livrée, puis il se fait mener rue de Bréda, chez mademoiselle Tubéreuse.
La jolie cocotte pousse un cri de surprise en aper^ cevanl Mondorcet.
~ Tiens, c'est toi!... je ne t'attendais pas aujourd'hui!...
— J'arrive toujours quand on ne m'attend pas... Est-ce que cebi te fâche de me voir?
— Bien au contraire... je m'embêtais toute seule.
— Sois tranquille, je vais faire en sorte que tu ne t'embêtes plus, ma chèie! Journée complète de plai-
sirs, de folies. Je veux te saturer de truffes, de Champagne... de tout ce qu'il y a de meilleur!...
— Il serait possible... et tu étais à sec avant-hier, lu es donc rentré dans des fonds?
— Je suis rentré dans une foule de choses... je n'ai jamais été si liche.
— xVh! quel bonheur !...
— J'ai une calèche en bas qui nous attend... fais une belle toilette... nous allons nous balader un peu avant le dîner, ce soir nous chercherons à quel théâtre lu veux aller...
— Ce soir? mais Mouillette donne ce soir une grande soirée pour inaugurer son nouvel appartement et son nouveau monsieur... un homme retour de llnde avec des pépites d'or. On doit boire du punch et jouer un jeu d'enfer.. .
— Oh bravo ! j'aime mieux cela que le spectacle. Je suis en veine, je doublerai mes capitaux...
— Alors nous irons chez Mouillette, ça lui fera bien plaisir de t'avoir ; elle m'avait chargé de t'invi-' ter, mais je ne t'en avais pas parlé, parce que...
■ — Parce que tu me croyais dans la dcche!... pauvre biche!... Est-ce que je ne remonte pas toujours sur l'eau... Allons, à ta toilette et en route.
Tubéreuse a bientôt fini de se parer. On monte en calèche, on se promène quelque temps ])oùr se faire
ou MONDORCET AGIT. 253
voir et faire voir ses laquais à livrée. On va ensuite dîner chez un des meilleurs restaurateurs de Paris ; mais on garde la calèche, on dit aux laquais de se faire soigner et l'on fait un repas digne de Luculliis, avec moins de plats, peut-être, mais qui par leur mérite doivent l'emporter sur la triste cuisine des Romains.
Enfin, après avoir été prendre des glaces au café Napolitain, on se fait conduire chez mademoiselle Mouillette, qui occupe maintenant un fort bel appartement boulevard Haussmann, et s'y fait appeler : madame de Grandcouloir , parce que le nom de Mouillette n'était pas assez ronflant pour sa nouvelle position.
La réunion était nombreuse, il y avait beaucoup de jolies femmes, et c'est un excellent moyen pour avoir beaucoup de cavaliers : le monsieur, retour de l'Inde, ressemblait parfaitement à une canne à sucre; il se tenait bien raide, ne parlait pas, mais se trouvait presque continuellement sur les talons de Mouillette, et plongeait ses regards dans un sein assez blanc, mais qui tremblotait au moindre mouvement de la dame, qui se tournait en riant vers son monsieur en lui disant :
— Ah! polisson!... qu'est-ce que vous regardez donc là...
254 LE PETIT BOiNHOMME DU COLN.
Et les bonnes amies de Mouillette se disaient à demi-voix :
— Pardi ! il regarde ce qui se passe I
On se livre au lansquenet, au baccara, au chemin de fer, à Técarté ; à toutes ces inventions diaboliques, que nous devons à la folie du roi Charles VI, pour lequel on assure que les cartes furent inventées. Mais comme il y a un piano dans le salon, les dames veulent aussi qu'on les fasse danser, et quelques jeunes gens, qui ne sont pas encore ensorcelés par le jeu, veulent bien se livrer à une polka, à une mazurke, et valser en deux temps, sur une valse qui est toujours en trois temps, invention tout à fait digne des gens qui n'ont j)as d'oreilles et qui ne sentent nullement le charme de la musique.
Le punch circule san cesse, il y en a au kirsch, au rhum, au cognac, il y en a même au vin. Conservez donc votre tête, animée à la fois par le jeu, les œillades de ces dames et la variété des punchs. Aussi les parties deviennent-elles chaudes ; on joue des sommes très-fortes. Mondorcet e^t en veine, il gagne à tous les jeux. Un Américain qui a sans cesse perdu contre lui et parait être fort mauvais joueur, demande à Mondorcet une revanche à l'écarlé.
— A tout ce que vous voudrez! s'écrie celui-ci, je sais tous les jeux et ne recule jamais.
ou MONDORCET AGIT. 255
— Je perds déjà dix mille francs ! . ..
— J'en ai perdu Lien d'autres !...
— Je vous en joue cinq, acceptez-vous?
— Parbleu, je suis déjà en gain d'une trentaine de mille francs, mais prenez garde... je suis en veine...
— Oh! la veine 1... ce n'est pas la veine que je crains...
— Va pour cinq mille francs... je les mets au jeu... et vous...
— Une minute... je vais les mettre... Avez-vous peur que je ne vous paye pas. . .
— Votre question est de trop; je mets au jeu, vous devez y mettre. . . ^^
L'Américain tire des billets de banque de sa poche. Il met cinq mille francs sur le tapis. La partie s'engage; Mondorcet gagne; son adversaire froisse les cartes avec colère, en demande d'autres et remets cinq billets de mille sur le tapis en murmurant :
— Il faut espérer que vous n'allez pas toujours tourner le roi...
— Je le tournerai s'il me vient...
Les joueurs malheureux croient souvent qu'on les triche, et ne veulent pas attribuer leur mauvaise fortune aux fautes que parfois ils commettent ou à la veine qui favorise leur adversaire; celui-ci était de
ce nombre. Mondorcet avait quatre points, il tourne le roi et gagne. Alors l'Américain frappe de son poing sur la table en s'écriant :
— Vous avez préparé ce roi-là !...
Mondorcet était joueur, mauvais sujet, blagueur, il avait certes de nombreux défauts, mais il n'était pas filou, il n'avait jamais triché au jeu ; il ne répond à l'apostrophe de son adversaire qu'en lui appliquant un soufflet qui fait tomber une des bougies qui les éclairait.
Tout le monde se lève. Le monsieur, retour de l'fnde, glisse et tombe le nez sur le sein de mademoiselle Grandcouloir. L'Américain est furieux, nonseulement d'avoir reçu un soufflet, mais aussi d'avoir perdu son argent.
— Monsieur, vous me rendrez raison, dit-il à Mondorcet.
— Je ne demande pas mieux, monsieur, je ne recule pas plus pour me battre que pour jouer.
— Il me faut votre vie, monsieur...
— C'est bon, phrase d'usage ! vous aurez ce que vous pourrez.
— Demain, à huit heures, mes témoins seront chez vous.
— A dix heures, s'il vous plaît, je n'aime pas à me lever de bonne heure, moi !
ou MONDORCET AGJT. 257
— Votre adresse?
— Chez madame, la piquante Tubéreuse, qui veut bien me donner l'hospitalité cette nuit... n'estce pas, tendre amie?
— Je crois bien... tant que tu voudras... Mouillette, tu donneras mon adresse à monsieur... Oh! mais c'est des bêtises de se battre pour une partie de cartes, quand nous nous amusions si bien...
— Tubéreuse, ne te môles pas de choses auxquelles tu n'entends rien. Prends ton chàle, mon bras et partons... la calèche nous attend.
Mademoiselle Tubéreuse s'empresse d'obéir à Mondorcet et celui-ci part avec elle, après avoir encore dit à l'Américain :
A demain, monsieur... les armes que vous vondrez I
XVIÎT
Après avoir, dans la matinée, quitté Mondorcet, Moulard réfléchit sur ce qu'il vient de faire, et se deniande s'il doit aller conter cela à ses jeunes anriis. Mais il craint de leur donner une espérance trompeuse ; quand il se remémore la conduite du beau-père d'Edile, il se repent presque de l'avoir laissé aller chez Chatrogné et se dit : « Si Mondorcet touche les cent mille francs, et lors même qu'il n'en toucherait que soixante, ce serait encore très-beau ' Oui, s'il les apporte à sa belle-fille... Mais au lieu de cela... quand il se verra cette somme entre les mains, n'est-il pas à craindre qu'il n'aille la jouer, la manger avec ses maîtresses et nous n'entendrons plus
parler de lui!... C'est trop probable!... D'un autre côté, qui ne risque rien n'a rien... et après tout, puisque son moyen était le seul qui nous restât pour faire rendre gorge au fripon qui dépouille notre pauvre Édile, j'ai donc bien fait de le tenter.
Le clerc de notaire regarde à chaque instant l'heure à sa montre ; il se dit :
— Il était une heure et demie quand j'ai quitté Mondorcet; mais il a fallu qu'il achève de se travestir. Il a pu aller chez Chatrogné vers deux lieurcs. A quatre heures, tout peut être terminé. Je serai à son hôtel à quatre heures. En attendant, irai-je conter tout cela à Adhémar ?... Non, il vaut mieux ne le voir qu'après être allé savoir si Mondorcet est revenu.
A quatre heures précises, Moulard se rend à l'hôtel où loge le beau-père d'Édile, et demande si ce monsieur est chez lui.
— Non, monsieur, dit l'hôtesse, M. Mondorcet n'est pas encore rentré; mais si voulez l'attendre chez lui, on va vous ouvrir son appartement.
Moulard hésite, puis répond :
— Non, je préfère revenir... Ah! pardon, madame, mais quand M. Mondorcet est eorti, avait-il gardé le costume râpé que je lui ai vu mettre?
— Oui, monsieur... Oh! il avait aussi une per-
ruque qui le changeait complètement... il était comi(iiie... C'est probablement une gageure qu'il avait faite de sortir ainsi.
— Très-bien. Oh ! alors, je suis tranquille, il reviendra.
Moulard s'éloigne ; mais pour tuer le temps, cette fois, il n'y tient plus, il monte chez Adhémar, qui est levé, et près duquel il trouve Edile, qui écoute avec bonheur les témoignages de reconnaissance que lui prodigue le convalescent.
— Bonjour, mes enfants, dit Moulard en allant presser les mains du jeune couple.
Puis il se met à arpenter la chambre.
— Ah ! tu fais bien d'arriver, Moulard, je faisais avec ma jeune garde de charmants projets pour l'avenir... Mais assieds-toi donc près de nous, au lieu de marcher toujours.
— Non, non, je ne veux pas m'asseoir... je ne peux pas... J'ai des fourmis dans les jambes, il m'est impossible de rester en place.
— Vous avez l'air tout préoccupé ! dit Édile, est-ce que vous avez quelque chose qui vous tourmente ''
— Non... rien... c'est-à-dire si... J'ai affaire... je suis très-pressé...
— Est-ce que vous pensez déjà à quitter votre ami?... Et vous arrivez à peiue.
— D'abord, du moment que vous êtes près de mon ami, je ne suis point inquiet de lui. Mais ensuite... sapristi... je voudrais être plus vieux d'une heure...
— Voyons, Moulard, tu as quelque chose... contenous cela.
— Je ne veux pas... parce que, si cela ne réussit pas, ce serait vous donner une fausse joie.
— Cela nous regarde donc?
— Pardieu! je le crois bien... Cela regarde surtout cette charmante fille... notre faux Alexis... que je serais si heureux de voir rentrer dans l'argent que son père lui avait laissé.
— Quoi ! monsieur Moulard, vous avez l'espoir... Est-ce que vous avez vu M. Chatrogné?
— Non, je ne l'ai pas vu... Ce n'est pas moi qui... Ah! bientôt cinq heures. Je retourne à son hôtel... Il doit être revenu, il ne faut pas plus de trois heures pour terminer une affaire comme celle-là.
Et Moulard sort précipitamment, laissant ses amis, qui ne s'expliquent pas sa conduite. Mais peu lui importe, il se met à marcher au pas accéléré, arrive à l'hôtel et dit au concierge :
— Cette fois, Mondorcet est rentré, je pense?
— Non, monsieur, pas encore.
- — Cela devient bien extraordinaire.
— Si monsieur veut l'attendre chez lui, je vais avoir l'honneur de l'y conduire.
— Oui, cette l'ois, je l'attendrai chez lui; car, maintenant, il est impossible qu'il tarde beaucoup.
On introduit Moulard chez Mondorcet; il se jette dans un fauteuil en disant :
— Je ne bouge plus d'ici qu'il ne revienne... car il faut bien qu'il revienne et qu'il reprenne sa toilette d'homme à la mode. Mais que diable peut-il faire si longtemps avec Chatrogné?
Le temps se passe; six heures sonnent, personne ne paraît. Moulard se mange les sens; il va, vient dans la chambre; se met à la fenêtre, écoute; au moindre bruit, il s'écrie :
— Ah! le voilà !...
Mais rien. Puis sept heures sonnent, et la nuit commence à tomber. Le premier clerc n'a pas dîné ; Mais il ne pense pas à son estomac; il est furieux et ne cesse de se dire : Mais qu'est-il donc devenu, ce misérable? Il se moque donc aussi de moi!... S'il n'a pas réussi dans son projet, qu'il vienne me le dire au moiiis^ et que je sache à quoi m'en tenir;
Enhn, sur les huit heures du soir, l'hôtesse paraît, tenant à la main un paquet (icelé.
— Ah ! vous précédez sans doute Mondorcet , n'est-ce pas, madame V s'écrie Moulard. . . il est en bas?
— Non, monsieur, non. Mais M. Mondorcet vient d'envoyer ici ce paquet. Ce sont les habits qu'il portait quand il est sorti. Il paraît, d'après ce que m'a dit le garçon de magasin, que mon locataire a entièrement changé de toilette dans un magasin de confections... Oh! je me doutais bien qu'il ne resterait pas longtemps comme il est parti, et il renvoie ses vieux effets.
— Ah! le gredin! le fripon ! s'écrie Moulard en donnant un coup de pied dans le paquet et faisant voler en l'air le vieux paletot et la perruque. Mais, alors, il a donc touché l'argent, puisqu'il s'est fait habiller à neuf pour ne pas revenir ici ?. . . Le misérable ! il n'a pas voulu me revoir, parce que je l'aurai!: forcé à rendre tout ou du moins une partie de la somme qu'il a touchée... Ah! pauvre Édile! pauvre fille ! . . . c'est fini, tu n'auras jamais ton argent.
— Comment ! monsieur, vous pensez que mon locataire est capable de vous faire du tort?
— Je pense, madame, qu'il est inutile que je l'attende plus longtemps... la vue de ce paquet m'en d'il assez... Ah ! je n'aurais jamais dû avoir la moindre confiance dans cet homme-là.
— Enfin, monsieur, il faudra toujours bien qu'i revienne ici?
— Oui, madame, quand il aura tout joué, tou
mangé, et qu'il cherchera quelque nouvelle dupe à faire.
Moulard retourne chez Adhémar, auquel Édile tenait, le soir, fidèle compagnie, car sa mère étant rétablie, elle n'était plus tenue à l'aller voir si souvent.
L'air morne, abattu, consterné, de Moulard frappe le jeune couple. Le premier clerc se laisse tomber sur un siège, en disant :
— Mes enfants, je n'ai pas réussi. Je commence par vous dire cela avant de vous conter tout ce que j'ai fait, afin que vous ne conceviez pas de fausses espérances. Ce n'est pas ma faute. J'avais cru pouvoir forcer le Chatrogné à donner ce qu'il doit
L'affaire a manqué... ne me grondez pas, pauvre iille!
— Moi, vous gronder, monsieur Moulard? Jamais. Mais contez-nous donc toute cette histoire.
— Oui, je vais vous la conter. Auparavant, s'il y avait ici un morceau de n'importe quoi à mettre sous la dent... je vous avoue que je n'ai pas dîné.
— Pas dîné! Ah! pauvre monsieur!... Attendez, il y a ici du bouillon...
— Et du saucisson et du thon mariné, dit Adhémar, car cette chère Édile est si bonne, qu'elle consent à venir manger près de moi.
— Oh ! c'est plus qu'il n'en faut. Je vais me croire aux Frères Provençaux.
En un instant, Édile a dressé le couvert et mis sur la table les provisions. Moulard attaque tout; il boit le bouillon froid, et prétend que c'est meilleur que chaud ; enfin, après avoir calmé sa faim, il peut commencer son récit et raconte tout ce qui s'est passé dans la journée entre lui et Mondorcet.
Le nom de son beau-père a fait trembler Édile, qui murmure :
— Ah! monsieur Moulard, je vous remercie de ce que vous avez tenté ; mais du moment que M. Mon* dorcet s'en mêlait, je devais être certaine de ne rien avoir.
— Tout n'est peut-être pas désespéré, dit Adhémar. Ce Chatrogné a peut-être demandé du temps^ des délais, pour donner l'argent.
— Ce n'est pas supposable, dit Moulard. Mondorcet avait la tête montée ; il n'aurait pas accordé de temps, sachant d'ailleurs que Chatrogné possédait chez lui cent mille francs dont il cherchait le placement. J'ai conservé de l'espoir jusqu'à l'arrivée du paquet de vieux effets ; mais, du moment que le Mondorcet s'est fait babiller à neuf, c'est qu'il était en fonds, et, ne voulant pas m'en donner, il n'est pas rentré chez lui.
— A ta place, Moulard, j'y retournerais demain matin.
— Sans doute, j'y retournerai; mais je suis certain d'avance que ce sera bien inutilement. C'est égal, monsieur Mondorcet, que je te rencontre jamais et tu ne sortiras pas de mes mains facilement!
La soirée se passe en causant de celte aventure ; c'est Édile qui est obligée de consoler Moulard sur la non-réussite de cette affaire :
— Depuis longtemps, dit-elle, je ne pensais plus à l'argent que me vole ce Chatrogné. J'en ai donc fait mon deuil. Mais ma mère est guérie; M. Adhémar sera bientôt entièrement rétabli. Vous voyez bien que ce n'est pas le moment de nous affliger.
— Oui, dit Adhémar, mais je ne veux plus que vous soyez commissionnaire. Vous m'avez promis de reprendre le costuuie de votre sexe et de chercher une occupation plus digne de votre éducation.
— Je vous l'ai promis, je ferai ce que vous voudrez, et alors je me ferai reconnaître de ma mère, que je ne quitterai plus.
Sur les onze heures du soir, chacun songe à quitter son gîte.
— Si tu sais quelque chose de nouveau demain, dit Adhémar à son ami, tu viendras vite nous le dire.
— Parbleu! la recommandation est bien inutile. Mais il n'y aura rien de nouveau. C'est fini, on n'entendra plus parler de Mondorcet ; il est capable d'être parti pour l'étranger avec les cent mille francs... Il est dans quelque ville oii l'on joue à la roulette.
Le lendemain, cependant, après avoir été à son étude, Moulard se rend sur les onze heures au logement de Mondorcet. L'hôtesse, toujours très-polie, lui répond en poussant un soupir :
— Hélas ! monsieur, pas de nouvelles de M. Mondorcet, il n'est pas rentré coucher.
— Oh ! je m'y attendais, madame ; maintenant, il ne reviendra plus, et il emporte la somme qu'il a touchée pour ma cliente. Je devais m'y attendre. Je crois qu'il est inutile que je revienne... Adieu, madame !
— Mais cependant, monsieur, si j'avais quelque nouvelle de ce monsieur... où pourrais-je vous le faire savoir?
— Voici l'adresse de mon notaire, madame. J'y suis toute la journée... Mais je ne pense pas que ceci vous servira.
Moulard sort de l'hôtel de la rue Richelieu, et va chez Adhémar, qui, avec Édile, s'étonnait de ne point avoir encore reçu sa visite. A sa triste figure,
on devine qu'il n'a point de nouvelles de Mondorcet, et la jeune fille s'écrie :
— Eh bien, c'est fini, maintenant; ne pailons plus de cela, ne pensons plus à cette affaire. Est-ce qu'on a absolument besoin d'argent pour être heureux?
— Non... pas absolument, dit Adhémar ; et moi, je me trouve bien heureux à présent.
— C'est très-beau d'être philosophe, mes enfants, dit le maître clerc, mais l'argent rend le bonheur plus facile à attraper et le fait durer plus longtemps.
Il n'y a pas dix minutes que Moulard est chez Adhémar, lorsqu'on sonne avec violence; c'est un petit clerc de l'étude, qui est tout essoufflé, et dit à Moulard :
— Monsieur, on vient de venir vous chercher pour que vous alliez tout de suite chez M. Mondorcet, à son hôtel. Il paraît que c'est pressé, très-pressé...
— Ah ! mon Dieu, se pourrait-il ! s'écrie Moulard en se levant comme un ressort. Des nouvelles du Mondorcet 1... Quel espoir!... Mes enfants, attendezmoi... Vous pensez bien que je ne vous laisserai pas languir!...
Et Moulard sort avec tant de précipitation, qu'il renverse les chaises, bouscule son petit saute-ruisseau
et renverse dans l'escalier le pot d'une dame qui venait d'acheter du bouillon. Mais rien ne l'arrête; il ne marche pas, il vole. Enfin il arrive et dit au concierge :
— Est-ce que Mondorcetest revenu?
— Oui, monsieur, on vient de le rapporter ici... Mais hàtez-vous, si vous désirez le trouver encore vivant, car il paraît qu'il n'en a pas pour longtemps, à ce qu'a dit le chirurgien.
— Qu'est-ce que cela veut dire?
— Eh pardine ! un duel... un bon coup d'épée dans la poitrine; ça les amuse, ces messieurs.
Moulard gravit l'escalier quatre à quatre; il arrive au logement où il a attendu si longtemps la veille ; il trouve Montdorcet étendu sur un divan et déjà d'une pâleur effrayante ; mais, à l'aspect de Moulard, un léger sourire vient ranimer les traits du blessé, qui lui dit d'une voix entrecoupée :
— J'ai touché les cent mille francs... mais j'étais allé jouer... m'amuser... Heureusement pour Edile, la fortune m'a été favorable... Tenez... prenez ce portefeuille qui est là... dans mon habit... J'avais eu la précaution de l'emporter avec moi... en allant me battre... Ah I je n'ai plus de force... donnez-moi de ce cordial...
Moulard a pris le portefeuille, qui est bourré de
billets de banque : il fait boire au blessé quelques gouttes du cordial ; Mondorcet retrouve un peu de force, et parvient à dire encore :
— Vous trouverez là dedans, outre l'argent de ma belle-fille, quarante mille francs que j'ai gagnés hier au jeu... Ce sera pour ma femme... ça la dédommagenTun peu... de mes folies... Ce gain est la cause de mon duel. . . et pourtant, je vous jure. . . Ah ! tant pis!... l'Américain méritait...
Mais le souffle lui manque, et Mondorcet a cessé d'exister.
— Ma foi, dit Moulard, voilà la plus belle action qu'il ait faite dans sa vie.
Et, sans demeurer plus longtemps chez celui qui n'est plus, Moulard reprend sa course, ne s'arrête pas, devance tous les fiacres et arrive chez Adhémar, essoufflé, haletant, pouvant à peine respirer. Sans laisser à ceux qui sont là le temps de le questionner, il court à Edile, la prend par la tête, l'embrasse, en fait autant à son ami, et enfin jette sur la table le portefeuille bourré de billets de banque, en disant :
— Voilà, chère fille, ce que votre beau-père vous envoie. .. Il y a là cent mille francs qu'il a touchés du Chatrogné ; plus quarante mille francs qu'il a gagnés au jeu et laisse à madame votre mère pour la dédom-
mager un peu de toutes ses propriétés qu'il a mangées... Il manque peut-être un billet de mille francs à la grosse somme; mais Mondorcet s'était habillé à neuf... ceci est un détail. Il est mort... un coup d'épée qu'il a reçu ce matin a mis fin à sa carrière, et franchement, ma chère demoiselle, c'est bien heureux pour vous ; sans ce duel, vous n'auHez pas vu un sou de cet argent, et votre pauvre mère serait restée dans la misère. Cette fois, le jeu a été en notre faveur... Pardonnez à celui qui n'est plus, en faveur de cette dernière partie. Tout est bien qui finit bien.
Les jeunes gens ne reviennent pas de leur surprise. Édile surtout ne peut se figurer qu'elle possède cent mille francs ; mais bientôt elle songe au bonheur qu'elle va apporter chez sa mère, et s'écrie :
— Ah ! maintenant, je puis lui rendre sa fille.
Elle quitte vivement les deux amis, qui ne cherchent point à la retenir, car ils savent bien qu'elle va trouver sa mère. Lorsque Édile est partie, Adhémar devient rêveur.
— A quoi songes-tu? lui dit Moulard.
— Je songe que maintenant Édile est riche, que je n'ai pas le sou, pas de place, et que je n'oserai pas lui demander sa main.
— Allons, ne dis pas de bêtises ! Tu trouveras une place et regagneras de l'argent. Edile t'a assez prouvé qu'elle t'aimait pour toi. Au reste, vous n'êtes pas obligés de vous marier tout de suite... à la vapeur. En fait de mariage, il faut toujours se donner le temps.
Edile revient dans l'après-dînée chez Adhémar; mais ce n'est plus sous le costume du petit commissionnaire qu'elle se présente; c'est une jeune fille, bien gracieuse, bien tournée, qui porte une robe comme si elle n'avait jamais porté autre chose.
Adhémar pousse un cri de joie en la voyant ainsi.
— Regarde-la donc! dit-il àMoulard. Vois comme elle est jolie sous les habits de son sexe !
— Parbleu ! elle ne pouvait pas être laide... Mais votre mère, mon enfant, qu'a-t-elle dit? Elle a dû être bien heureuse de retrouver sa fille !
— Oh! oui... elle m'a bien embrassée... Mais croiriez-vous qu'elle a pleuré en apprenant que son mari était mort?
— Ces pleurs-là se sécheront bien vite; on ne regrette pas longtemps les gens qui nous ont fait du mal.
Le lendemain de cotte journée, Adhémar, qui est alors en état de sortir, se rend chez la mère d'Edile, avec laquelle il lui tarde de faire connaissance, et qui
le remercie de tout l'intérêt qu'il a montré à sa fille avant de savoir qui elle était.
Maintenant, les aventures d'Alexis étant terminées et nos principaux personnages se trouvant désormais en position d'élre heureux, nous cesserons de nous occuper d'eux.
Quant à ceux qui ont marqué dans cette histoire, nous avons appris que Chatrogné était mort de colère d'avoir reçu une pièce de quatre sous pour une de dix.
Le bel Anatole Pipeau, ayant mangé une partie de sa fortune, avait espéré la refaire encore à la roulette; mais, cette fois, le sort lui ayant été tout à fait contraire, ce monsieur a été réduit à accepter une place de conducteur d'omnibus.
Enfin la belle blonde Ariane a vu ses attraits disparaître par suite d'une petite vérole qui l'a horriblement défigurée. Ses charmes attiraient les hommes sur ses pas, maintenant sa vue les fait fuir... On est toujours puni par où l'on a péché !
Juste relour, dit-on. des choses d'ici-bas !