Le petit chaperon vert
Fai u?i petit ami ''Jaôàuês''ùrfx yeux d'/iéliotrope et aux boucles de Ii?i, qui vie?it pa?'fois 7ne re?idre visite.
Nous ?ï'avo?is pas exacteme^it le même âge. Mais ?ious ?wus ente?ido?2S pa7'faitemefU.
Il ai}?ie les histoires et moi aussi.
Et comme moi, il goûte pa?'ticulièreme?Jt ?ios vieux
C07îtes de fées où de si chatoyantes clartés ^ jaillies de si loin y nimbe7ît d* auréoles si merveilleuses 720tre terne hti7nanité.
Parmi les contes ^ ceux qu'il préfère sont ceux du vieux Perrault. Il C07nme7îce à les lire lui-mê7ne. Mais il aime 7nieux de beaucoup que je les lui raconte. Il paraît que je raco7îte bien. D' ailleurs y il suit da7is le texte (dans U7Î texte im peu expurgé y 7nais pas trop) et sur les i7nageSy et il 72e 7na72que pas de me rappeler à F ordre si ferre ou si je brode.
Sa 7nine attentive et recueillie décèle avec évidence les trésors de beauté et d'é7noi que lui révèlent ces simples récits . Il y a pour lui une volupté aiguë y sans cesse re7îouvelée et accrue , à éprouver les 7nê7nes palpitatio7tSy d'autant plus exquises que l* appréhensio7t de l*inco7î77u s'est atténuée y et cesse d'y mêler de l'a7igoisse.
Mais y bien qu'il 7î'afi''q'u^ '.sixf'à7ty^:'Jacques est déjà U7i e7nbryon d'hom7ne. Pres,qûe^'à'('égal du besoin d'être rassuré spirituellement y it:ppssèdé\i$ 'curiosité de l'audelà. A l'avidité de possession du tangible y il joint la hantise du fnystère.
IIa7itise légitime. C'est elle qui tira notre espèce des cavernes y la hissa à la scie7ice et à la civilisatio7î.
Hantise pé?^illeusey car elle est l'origine de toutes les
chimères qui désolent Inexistence de l*i?tdividuy et ont jonché de ruines et taché de sang l'histoire des siècles.
Uous 7îe serez donc pas surpris que^ si délicieux soient-ils de dessin y de pittoresque et de philosophie y les contes de Perrault eux-mêmes ne rassasient pas complètement l'appétit qua mon ami Jacques de la connaissance.
Lorsque j'ai achevé le récit de Cendrillon ou de Riquet à la Houppe^ // exige expressément des gloses, des scolieSy et des commentaires. J'ai à fournir sur la robe de Peau d'Ane y la poi7îture du Chat Botté ou l'attelage du Cucendron des précisions scabreuses.
En général y mes réponses satisfont. Car elles sont
formulées dans cet esprit de loyauté et de scrupule qui
m'a valu la coitfiance de plusieurs de mes semblables
jusqu'à ce qu'ils aient attei7ît l'âge de sept ans (i7iclu-
sivetnent).
Mais y parfois y 7non a7ni Jacques est insatiable. Co7nme beaucoup de ses co7ite7nporains y la manie du « pourquoi f » le dé7nange ; ce qui fait prévoir à sa petite 7nama7îy quand elle est de bo7î7te humeur y qu'il sera un grand savant. Ces pro7iostics sont 7noins favorables quand elle a la migrai7te.
Il arrive donc à 7no7i ami Jacques de 7ne cribler de questions assez embarrassa7ites et auxquelles y 7nalgré mes
efforts y je n arrive à opposer que des réponses médiocres. J'ai de I' humiliation à m'eji apercevoir .
U autre après- midi ^ il pleuvait et Jacques était enrhumé. Comme nous atteignions pour la trentième ou quarantième fois le terme du Petit Chaperon Rouge^ mon compagnon^ après être demeuré muet y pendant quelques secondes y à en méditer le tragique dénouement y me demanda d*un ton persuasif :
— Kt après y qu est-ce qui est arrivé f
— J^' histoire ne le dit pas y Jacques,
Jl a levé sur moi ses pru7ielles de fleur et y posant d'un geste câlin sa menotte sur mon genou :
— Mais toi y monsieur y comme tu es très savant y peutêtre que tu sais. Est-ce que le mécha7ît loup 7i'a pas été puni f
Autant avouer que cette confiance me fiatta. Tout amour-propre perso7i?iel 7nis à part y il 7ne serra le cœur de voir déque cette aspiration vers la justice i7n7na7tente. Ces vieux contes ne so7tt pas sans choquer parfois 7îotre sensibilité ou notre délicatesse y voire le besoi7i de logique ou de moralité que 7îous souhait07is éveiller chez nos enfa7its. Ne serait-il pas possible y au 7noye7i de quelques innocents artifices y de varier y d'enrichir y et d'élever les leçons qu'ils comportent"^
Je répojidis à Jacques :
— Si tu veux y je vais essayer de te raconter l'histoire du Petit Chaperon Vert.
Jacques battit des mains y rapprocha de moi sa chaise basse y et je commentai comme il suit.
Dans les jours qui suivirent celui où le loup eut croqué le Petit Chaperon Rouge et sa mère-grand, il éprouva de sensibles remords.
Je pense qu'ils lui vinrent par la voie de son estomac. On sait qu'avant qu'il eût fait cette bombance, le loup venait de jeûner pendant trois jours. Or, rien n'est malsain — il faut que les petits enfants le retiennent — comme de se bourrer de mangeaille après avoir été à la diète.
Ayant donc avalé, sans beaucoup la mâcher, une vieille dame extrêmement coriace, plus une petite fille potelée,
plus une galette, et un pot de beurre (une fois qu'il y était, il ne laissa rien perdre), le loup fut très près d'avoir une formidable indigestion.
Cela l'inclina à des retours pénibles et à un examen de conscience. Et il se dit : « J'ai été vraiment d'une gourmandise dégoûtante! J'étais dans mon droit, étant loup, de manger cette vieille : ma nature est en effet de me repaître de chair. Mais j'ai été très coupable d'y ajouter cette grasse petite fille et ces victuailles. Cher bon Dieu des loups, je promets de ne le faire plus jamais, si je ne crève cette nuit d'indigestion. Je les garderai pour le lendemain. »
Sur ce, après avoir geint encore un moment, le loup se rembucha dans ses couvertures, s'endormit, et le lendemain — les loups ont l'estomac solide — se sentit tout gaillard. Mais voici ce qui arriva quelque temps après.
Il y avait dans le village où vivait le Petit Chaperon Rouge, une petite fille presque aussi jolie qu'elle. Sa mère en était folle. Et sa grand 'mère, plus folle encore. Cette bonne femme lui fit faire un petit chaperon vert qui lui seyait si bien que partout on l'appelait le Petit Chaperon Vert.
Un jour, sa mère, ayant fait des galettes, lui dit : « Va voir comment se porte ta mère-grand qui est malade. Et porte-lui une galette, et ce petit pot de beurre. »
Le Petit Chaperon Vert partit aussitôt pour aller chez sa mère-grand qui demeurait dans un autre village.
Et voici qu'en chemin, presque au même endroit où Compère le Loup avait rencontré le Petit Chaperon Rouge, la pauvre enfant se trouva en face de lui. Le loup avait de nouveau très faim. Volontiers lui eût-il sauté dessus. Mais des bûcherons travaillaient tout auprès. Il résolut donc de ruser comme cela lui avait si bien réussi, demanda l'adresse de sa mère-grand au Petit Chaperon Vert qui la lui donna sans défiance (les petites filles étaient trop bavardes et assez sottes dans ce pays), et il s'y précipita en la devançant tandis qu'elle baguenaudait à cueillir des noisettes et à courir après les papillons.
Arrivé devant la chaumière, comme il avait appris le truc des serrures, le loup, cette fois, n'eut même pas besoin de toquer à la porte. Il tira la chevillette. La bobinette chut. La porte s'ouvrit, le loup se jeta sur la vieille dame, et comme il était très goinfre, malgré ses bonnes résolutions de l'autre jour, il l'avala tout entière, en deux temps trois mouvements, et en la mâchant, de nouveau, très mal. Ensuite il se mit au chaud dans son lit.
Ce qui fit que, quand le Petit Chaperon Vert qui avait beaucoup flâné en route, arriva devant la cabane. Compère Loup avait un peu mal au ventre et plus d'appétit du tout.
Aussi, lorsqu'il entendit frapper à la porte, il grommela d'un ton de mauvaise humeur : a Qui est là ? »
Et quand le Petit Chaperon Vert, ayant dit : (( C'est moi », entra dans la chambre, il n'eut pas la moindre envie de la manger, mais se dressa dans son lit, et étendant ses deux longues pattes poilues, glapit férocement: (( Pose ta galette et ton petit pot de beurre, sur la huche, et te sauve bien vite ».
Ce que fit le Petit Chaperon Vert qui s'enfuit aussitôt épouvantée.
Alors, Compère Loup se rencoigna dans le lit, très satisfait de soi. Cette fois, il avait agi à la fois selon
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rhygiène et selon la morale. Il fallait vraiment qu'il eût bien faim pour avoir croqué cette vieille dame dont le goût médiocre lui gâtait encore le palais. Il avait épargné cette appétissante fillette qu'il retrouverait pour une autre occasion. En attendant, son petit pot de beurre et sa galette lui feraient un excellent petit déjeuner au réveil.
Malheureusement, les choses ne se passent presque jamais comme nous les calculons.
En sortant de la cabane, le Petit Chaperon Vert en larmes alla trouver les bûcherons et leur apprit qu'un loup avait mangé sa mère-grand et dormait dans son lit. Ils accoururent avec leurs haches, et, alourdi par la mangeaille, et empêtré dans les draps, l'expédièrent en un tour de main.
Ce qui nous montre que tôt ou tard les méchants sont toujours punis.
Je in arrêtai pour jouir de 7non effet et eus lieu ci* en être co7itent. La bouche eiitr ouverte ^ Jacques fn avait écouté avec religio7i.
Après mi silence y il dit^ méditatif :
— Mais si le loup avait ma?igé le Petit Chapero7i Vert y les bûcherons fi'auraiefit rie7i su y et alors y il aurait
encore pu manger tous les autres petits Chaperons et leurs ionnes-mamans?
— Sans cloute, répondis-je, mais heureusement, les méchants y eux-mêmes y ne pensent pas à tout, et finissent presque toujours par s'emèarrasser dans leurs propres méfaits.
Comme les sourcils de Jacques demeuraient toujours froncés y je lui proposai y afi?î de le distraire et d'éviter d'autres questions insidieuses y de lui raconter l'histoire du Chat Débotté.
Il accepta avec enthousiasme y et je commenqai.
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Il a été écrit comment étant un peu ivre, — il avait bu cinq ou six coups de trop — un benêt de roi, (on n'est pas toujours des aigles dans cette profession) donna sa fille en mariage à un chevalier d'aventure qui se faisait passer pour le marquis de Carabas.
C'était tout bonnement le fils d'un meunier qui n'avait hérité de son père qu'un chat. Mais ce chat était le plus effronté menteur que la terre, qui cependant est riche en cette espèce, eût jamais produit. Chaussé d'une paire de bottes magiques, il cachait dans son sac, outre
tout le gibier qu'il offrit au sire pour gagner tout d'abord sa confiance, un tas de tours dont le moindre était pendable.
Grâce à sa coquinerie, il fit croire au monarque que son paysan de maître était un richard, un seigneur, et possédait un magnifique château, dont, lui, chat, venait tout bonnement de croquer le propriétaire véritable, un ogre un peu simple d'esprit comme sont souvent les géants, qui avait eu l'obligeance de se changer en souris pour qu'il fût plus commode de l'avaler.
Le roi, très cupide, passablement gêné dans ses affaires, — cela arrive souvent à des gens d'apparence huppée — avait cru faire une magnifique opération en donnant sa fille en mariage à cet escroc dont toute la fortune venait d'un audacieux matou. Et la fille, éblouie et intéressée elle-même, n'avait pas demandé mieux que de se prêter à la combinaison.
Mait bientôt l'un et l'autre durent en déchanter.
Au bout de peu de jours, la fille fut obligée de s'apercevoir que son époux n'était que le dernier des manants, un crasseux, un brutal, jurant, chiquant, crachant, et ne rêvant que ripaille. Sa compagnie était rendue plus intolérable encore à cause de l'empire qu'exerçait sur lui cet affreux grippe -lard qui tranchait du grand seigneur et
se montrait particulièrement hargneux pour un petit chien nommé Azor qu'adorait la pauvre femme.
De son côté, le roi apprenait par son ministre qu'une plainte venait d'être déposée pour vol et assassinat contre un aigrehn qui s'intitulait Marquis de Carabas, et avait pour complice un certain Raminagrobis, chat de naissance, et hlou de profession. Les résultats de l'enquête furent accablants. Tous les rustres qui, menacés par le Chat Botté d'être hachés menu comme chair à pâté s'ils ne disaient que leur terre appartenait au marquis de Carabas, lui avaient piteusement obéi, changèrent de langage, dès que les gens de justice les avertirent qu'ils seraient hachés plus menu que chair à pâté s'ils ne disaient
la vérité. D'une seule voix, ils confessèrent que, seuls, les ordres du Chat Botté leur avaient extorqué un mensonge, et que toutes ces terres appartenaient effectivement à l'ogre défunt qui d'ailleurs était un suzerain fort débonnaire, et dont les parents réclamaient à bon droit l'héritage.
Ces nouvelles jetèrent le roi dans une grande colère, et dans une extrême perplexité. Car s'il se sentait l'envie et le devoir de punir deux drôles, il hésitait cependant à le faire, l'un étant devenu son gendre, et les bottes de l'autre faisant de lui un magicien dont il redoutait les sortilèges. Heureusement, ^^ comme il arrive très
souvent, la di- ^^.^^^^ flÇ vision qui se mit entre les com- ^^» .iiiu ft plices précipita leur perte. Ils pas- V^^ p™) AfL^'^'^^'^^ ^^^^ ^^^ ^ ^^ gober- ^^^^^j^M^^§!^[^^^^^^'^^ S^^ ^^~ semble, (^^^ /^/V^^i^/S^\\. ^r^ ^^ ^^^ qu'ils ^^'••àiiiC^ / vioî^O/L^ étaient
saouls, à j^~ I /9Qzd£mJJl ^^ s'acca-
bler de défis Le Chat sant insolemches, reprochait lui être pas assez
et d'invectives.
Botté, trousment ses moustaà son maître de ne reconnaissant de sa
prodigieuse fortune, n'étant par lui-même qu'un pauvre imbécile.
Et le pseudo Marquis de Carabas, l'injuriait, le traitant de misérable coureur de gouttières, trop honoré d'être reçu à la table d'un gendre de roi.
Tant et si bien qu'un soir, le Marquis de Carabas, irrité des vanteries de son compère, s'oublia plus encore que de coutume, jusqu'à lui tirer les moustaches, ce qui, comme on sait, est, pour un chat, le suprême outrage. A quoi Raminagrobis répondit en lui envoyant une de ses bottes à la figure.
Le marquis, suffoqué de rage, sauta debout pour l'assommer. Mais, dans cet instant, il reçut la seconde en travers du nez, et tomba si malheureusement qu'il se fendit le front sur le marbre de la cheminée, et demeura mort sur le plancher.
Avant que le chat eut pu ramasser ses bottes, Azor, le bon chien, qui les guettait s'en était emparé, les avait mises en lieu sûr, et, — taïaut, taïaut ! — revenait à l'assaut suivi de la foule des pages et des valets, armés d'épées et de bâtons.
Le Chat Débotté eut juste le temps de sauter par la fenêtre en poussant un formidable (( Miaou ».
Depuis, personne ne l'a revu. Peut-être qu'il rôde
encore par-ci par-là en cherchant à duper les gens, mais comme il a perdu ses bottes, il n'y réussit plus.
Je me tus. Jacques î?tle?^rogea :
— Et les bottes y qu est-ce qu elles sont deveniùesf
— O7Î atn^ait bie7i fait de les brûler, Jacques y mais je craints beaucoup quo7i se soit borné à les couper en petits
7norceaux. Co7n7ne elles étaie7it 7nagiqueSy chacu7i tâcha d^e77 avoir U7î, Et c'est pour cela qu£ depuis cette époque il y a sur la terre ta7tt de gens qui ne disent pas très exacte7ne7it la vérité.
Jacques regarda par la fenêtre. Il pleuvait toujours. — Racoîite-moi iC7ie autre histoire y dit-il y après s'être jnouché.
Je 7n exécutai.
Quand le jeune roi Charmant fut rentré de la guerre, il apprit avec horreur les mauvais traitements que sa mère l'Ogresse avait tait subir à sa femme, T Ex-Princesse au Bois-Dormant, à son hls, le petit Prince Jour, et à sa hlle, la petite Princesse Aurore.
Toutefois, comme elle était sa mère, il garda un sou\-enir pénible de sa hn atroce dans la cu\-e pleine de \ipères et de crapauds oii elle s'était précipitée. Et l'homme étant fait comme il est, nous ne devons pas être surpris, que, de cette impression, les sentiments qu'il nourrissait pour son épouse n'aient, eux-mêmes, subi un changement fâcheux.
Non seulement, le roi ne pouvait oublier qu'elle était l'occasion de la mort de sa mère, mais c'étaient leurs démêlés qui l'avaient forcé de s'apercevoir que sa mère était ogresse, ce qui l'humiliait, et l'avaient appris au monde entier, ce qui l'humiliait davantage.
Si la jeune Reine se fût comportée avec un peu plus d'adresse, n'eût-on pu éviter cette scandaleuse et lamentable histoire ? Le Roi était d'autant plus porté à le croire que sa femme n'était pas sans lui donner personnellement quelques sujets d'impatience.
Quoique l'on en puisse penser, ce n'est pas impunément que l'on reste endormie pendant cent ans. Si, quand la jeune princesse se réveilla, elle semblait toujours âgée de quinze ans, elle en avait tout de même cent quinze bien comptés, soit environ quatre-vingt-quinze de plus que son mari. Il est toujours dangereux qu'il y ait entre deux époux une trop grande différence d'âge.
Non seulement, devenue reine, la Belle au Bois Dormant gardait pour les modes du temps jadis, pour les usages d'antan, une tendresse qui n'était pas sans faire sourire son entourage, ou sans l'agacer quand elle prétendait les imposer, mais, ayant un long silence à rattraper, elle était devenue terriblement bavarde et rabâcheuse. En outre, on se figure si une femme qui a quatre-vingt-quinze ans
de plus que son mari est disposée, fût-il roi, à le traiter en petit garçon. Quand, à ses autres sujets de pérorer, elle eut à ajouter les mauvais traitements qu'elle avait soufferts de sa belle-mère, je vous laisse à penser si elle s'en donna .
Et quand il lui fallut s'apercevoir que tout bon époux qu'il fût, son mari semblait garder du chagrin de la mort de sa mère et laissait échapper parfois quelques signes d'impatience, ce fut encore bien autre chose.
Tous les jours, c'étaient des soupirs, des hochements de tête, des allusions, des larmes, des scènes de reproche, des crises de nerfs. Et cela se terminait par des réconciliations où le monarque serrait dans ses bras sa femme âgée maintenant de près d'un siècle et quart et épuisait à la consoler les trésors de son bon cœur, et de sa sa patience.
Naturellement, la Reine était soutenue par tous les serviteurs qui s'étaient endormis et réveillés en même
temos
ps qu
elle.
tandis que les autres étaient pour le roi. On imagine combien la vie devint intolérable à la cour, et pour le pauvre souverain en particulier. Tant et si bien qu'il en arriva à part lui à être bien près de maudire amèrement la mauvaise fortune qui Pavait conduit dans le château enchanté, et l'avait fait se laisser prendre aux charmes de cette dormeuse.
Toutefois, quoique fils d'ogresse, il était très bon homme et ne disait rien.
Un matin, venant à déjeuner, il remarqua que la place de la reine demeurait vide, et s'informa si elle était souffrante. On lui répondit qu'elle dormait. Mais s'il le désirait, on allait sur-le-champ la réveiller. Il défendit vivement qu'on en fît rien, et avec le petit Jour et la petite Aurore, eut le plus gai repas qu'on eût mangé depuis longtemps. Car d'habitude, grondés et tancés sans relâche par leur mère sur leurs façons de parler, leur tenue et
leurs manières, si peu conformes aux usages bienheureux de jadis, ils étaient quasi paralysés et imbéciles en sa présence.
Sortant de table, il leur recommanda d'être bien sages avec leur maman quand elle se réveillerait et vaqua aux affaires du royaume avec une bonne humeur inaccoutumée.
Après cette journée de repos, il se sentait au dîner en état de faire aimable figure. Aussi fut -il un peu saisi quand on lui dit que sa femme dormait encore.
Comme il y avait du monde, il ne laissa rien paraître de son émoi, excusa l'absence de la reine sur une légère indisposition, et le festin officiel se passa avec un tel entrain qu'il n'y avait jamais eu rien de pareil.
Toutefois, quand le monde fut parti, le monarque alla voir sa femme. Elle dormait toujours paisiblement. On ne put donner à son époux d'autres détails, sinon qu'elle avait été trouvée ainsi endormie dans son boudoir, et qu'on l'avait déshabillée et mise au lit sans qu'elle se réveillât. Le Roi commanda que le lendemain, si rien n'était changé, on fît venir les médecins, et il passa de son côté une excellente nuit.
Au matin suivant, à cela près qu'elle ronflait un peu, la reine était dans le même état. Cinq médecins, les plus diplômés du royaume, accoururent, auscultèrent, discutèrent, et quatre d'entre eux y perdirent leur latin.
Mais le cinquième, ayant remarqué à la main de la Reine une petite écorchure, demanda qu'on le conduisît dans la pièce où tout d'abord, elle s'était assoupie.
Sur le tapis, à côté du fauteuil où elle se tenait d'habitude, il avisa un fuseau, le ramassa, et l'examina. Son front s'éclaircit.
— Sire, dit-il, c'est bien ça. La Reine a été reprise de la fantaisie de iîler une quenouille. Elle s'est piquée de nouveau...
— Et?... dit le roi d'une voix tremblante...
— Et la voilà rendormie pour cent ans. Il y eut un silence de stupeur.
— Heureusement, ajouta le Docteur, que la science moderne connaît certains remèdes contre ce genre de léthargie. Et pour peu que Votre Majesté me permette...
Mais le Roi fronça les sourcils, protesta que la santé de la Reine était trop précieuse pour rien hasarder, et un doigt sur les lèvres, marchant sur la pointe des pieds, se retira en recommandant qu'on fermât toutes les persiennes et qu'on la laissât dormir.
r aurais souhaité C07maît7'e les ré/lexio?is de mon ami Jacques sur ce dé7toueme7it. Mais les enfafits S07it ai^isi
faits que souvent ils diffèrent de témoigner leurs impressio7îSy éta?ît d'abordy eux-mêmes embarrassés pour les discerner. Il se contenta de caresser 7non amour-propre de narrateur en 7ne disant : Maintenaiity Monsieur y dis-moi ufte autre histoire.
Après une 7ni7iute de réJlexio7iy ses yeux guetta7it 7nes lèvres y je repris.
rEÎ>T/\HEM'i îiARBE BLEUE
La Barbe Bleue n'ayant point d'héritiers, sa veuve apporta en dot au seigneur qui l'épousa le château de feu son mari. Comme il était fort pourvu de biens, ils eurent de quoi y mener joyeuse vie.
Toutefois, le sire de Bornibus, — tel était le nom de ce galant homme — dut bientôt s'apercevoir avec chagrin que sa femme était aussi curieuse, frivole et menteuse que sa belle-sœur Anne en personne, et cela ne laissa pas que de le tourmenter. Il avait eu le désir de connaître l'histoire de son prédécesseur, et tout en haïssant sa brousserie, devait convenir qu'il avait eu peu de chance
d'épouser une personne qui, richement comblée par lui, s'était tant pressée, à peine il avait le dos tourné, de lui désobéir en une chose de si peu de conséquence, et ensuite lui avait menti effrontément.
Il en vint bientôt, trouvant ses affaires assez dérangées, et la tête rompue des caquets de cette Anne et des femmes de ses beaux-frères qui faisaient chez lui les piqueassiettes et les matamores, à passer une grande partie de son temps dans sa bibliothèque, parmi ses livres et ses registres. Et l'un de ses plaisirs favoris était de recenser les nombreux feuillets que renfermaient les meubles, non seulement afin d'y rechercher des renseignements nécessaires pour l'administration de ses biens, mais dans cette idée que — La Barbe Bleue écrivait volontiers et avec assez d'agrément — il y trouverait peut-être des observations profitables pour savoir comment se comporter visà-vis de la femme qu'ils avaient épousée tour à tour.
Un jour, s'étant assis devant sa table, il en tira trop violemment le tiroir qui chut à terre. D'un secret qu'il n'avait pas remarqué auparavant et qui se brisa, jaillit une liasse de papiers. Le Sire de Bornibus les ramassa. C'étaient des comptes scrupuleusement tenus. La dernière feuille, dont l'écriture marquait des traces de précipitation, portait la date du jour même où fut tuée La Barbe
Bleue. On conçoit avec quelle avidité le Sire de Bornibus
prit connaissance de ce document dont voici le texte : « Ayant été successivement abandonné par six femmes que rebuta également l'infirmité de ma physionomie, j'ai sans doute été singulièrement mal avisé d'en prendre une septième. Eût-il jambes torses ou barbe bleue, l'homme est si peu fait pour vivre seul, qu'il suffit d'un frais visage pour ressusciter en lui l'espoir et l'illusion ! Cette petite Cunégonde, sans naissance et sans fortune, ce fut une folie de lui donner mon nom. Folie cent fois pire d'avoir rêvé faire d'elle une véritable compagne pour mon cœur et mon cerveau. Peut-être, si je l'eusse traitée comme la petite bête frivole et vicieuse qu'elle est, l'apparence de notre bonheur eût pu durer
quelque temps. Hélas! étant follement épris d'elle, je ne pus supporter qu'il n'y eût point entre nous une communion des âmes. De là mes déplorables tentatives pour éveiller sa conscience, et le résultat lamentable où nous touchons.
« L'ayant gavée de tendresse, et croyant qu'elle n'y était point insensible, je résolus de la soumettre à une épreuve pour voir si, en quelque chose, elle méritait ma confiance.
« Donc, je feignis d'être obligé de m'éloigner pour plusieurs jours, et, prenant congé d'elle, je la fis maîtresse, en mon absence, de tout mon château, la laissant libre d'user à sa guise de tous les trésors, pierreries, vêtements, meubles et colifichets de toute sorte que je me suis amusé à y amasser. Il n'était qu'une chambre où je lui faisais défense de pénétrer, à savoir le séchoir où je mettais à pendre mes jambons, viandes fumées, saucisses et autres
salaisons. J'étais anxieux de savoir si afin de me complaire, elle saurait dominer cette dévorante curiosité qui est, sinon son principal, au moins son plus visible défaut.
(( Cunégonde est aussi inhabile à feindre que menteuse. Dès mon retour, le premier coup d'oeil sur son visage puéril suffit pour m'assurer de sa désobéissance. Elle s'était montrée incapable de s'infliger la plus légère contrainte pour me garder sa foi.
(( Mais quel fut, non plus mon chagrin, mais ma révolte, quand je m'aperçus que, dans sa terreur, la tête égarée par les calomnies de mes ennemis, la pauvrette, au lieu de morceaux de cochon, avait cru voir, dans l'ombre de mon office les cadavres des six épouses qu'une abominable légende m'accuse d'avoir fait mourir ! J'avoue que cette découverte me poussa aux derniers excès, et qu'il y eut quelque sincérité dans la colère avec laquelle tout à l'heure, je la menaçai de lui faire prendre sa place parmi les dépouilles ensanglantées dont la vision l'affola.
« En ce moment, montée à la tour, elle guette le secours qui tout à l'heure la délivrera de ma main vengeresse. Puis-je espérer qu'il en soit un pour la guérir de son incurable fausseté ?
<( Je ne sais quel philosophe assure qu'une grande peur est
capable de provoquer chez certaines personnes une véritable révolution morale. Est-il croyable qu'à la terreur de la mort imminente succédant un généreux pardon, l'âme de cette pauvre enfant se puisse transformer ? (( A vrai dire, j'en doute. Et, c'est sans confiance que je tente cette suprême expérience. Je n'ai devant moi que de répudier ma septième femme comme toutes les autres, en faisant pour condition que comme elles, elle disparaisse à jamais de ce pays avec la dot que je lui jetterai en aumône.
« Mais celle-ci diffère des autres en ce que je raime. Et c'est pourquoi, je m'en rends compte, ma démence fut sans bornes, d'exiger d'elle autre chose que quelques apparences de soumission. Mes genoux tremblent à l'idée que tout à l'heure notre rupture sera consommée. Ah ! chérie ! s'il pouvait seulement t'échapper un geste que je pusse prendre pour celui du repentir, et qui m'aiderait à fermer les yeux... »
C'est cinq minutes après avoir écrit ces lignes qu'armé de son coutelas, et grossissant sa voix étranglée, la Barbe Bleue menaça sa femme de lui couper le cou.
Au lieu du signe de repentir que désespérément il attendait pour lui ouvrir les bras, on sait que ce furent
ses deux pendards de frères qui tout d'un coup se ruèrent dans la chambre et avant qu'il eût le temps de dire : « Ouf! » l'avaient transperce de leurs épèes.
Revisant ce douloureux ensemble de circonstances, le Sire de Bornibus se sentit pris d'une grande pitié pour son prédécesseur. Mais dans ce moment, il reconnut une voix cristalline qui l'appelait, et devina que la jolie Cunégonde était en train de regarder par le trou de la serrure :
— Mon cher Seigneur, la collation vous attend, que faites-vous là?
Avant qu'il eût dit : « Entrez )^, elle était auprès de lui, lui enlaçait le col et se penchait sur les feuilles de papier déployées devant lui :
— Quel est ce grimoire ?
Le Sire de Bornibus la visa quelques secondes :
— C'est, dit-il, le testament de feu votre mari, la Barbe Bleue, voulez-vous le lire ?
S'il lui eut défendu d'y jeter les yeux, Cunégonde n'aurait eu de cesse d'y mettre la patte. Mais, que lui importait ce barbouillage du moment qu'il lui était offert ? Elle en fit une boule, la jeta dans la cheminée et dit à son mari : « Nous avons des tartes de frangipane, des poupelins au sucre et des croqueminettes dont vous me direz des nouvelles. »
Quand le Sire de Bornibus revint en sa f^ chambre, il reprit le pa- Jàl pier en boule, le déplia, le relut et le remit dans sa cache. C'est ici qu'il est demeuré oublié jusqu'à ce jour.
Lieva7ît les yeux sur Jacques , il me sembla que ses traits rejïétaieîît plus de perplexité que de plaisir.
Au fait y je reco?2nus que, da?2S mon exposé, je m'étais peut-être laissé aller à développer ma pensée pour ma satisfactioîi perso7î?îelle, plictbt qu'à chercher son divertissement. C'est pourquoi, je lui proposai tout de suite un autre récit.
Il renifla et accepta d'ti7i signe de tête. M'éta?tt éclair ci la voix, je comme?îqaî.
Quand Cendrillon eut épousé le prince, il lui fallut s'accoutumer à une existence bien différente de celle qu'elle avait menée auparavant. Voici que l'humble Cucendron d'antan devenait l'étoile enviée d'une cour royale. Tout en aimant la toilette comme beaucoup de jeunes filles, elle était timide et douce. Comment, guettée par mille yeux jaloux, allait-elle faire pour ne point paraître trop gauche et trop empruntée et pour garder non seulement son rang, mais l'amour de son mari, qui.
en somme, la connaissait peu, et risquait bientôt d'être déçu ?
Ces pensées causèrent grand souci à Cendrillon. Ayant déjà trop d'obligations à sa marraine-fée, elle n'osa à nouveau la déranger. Aussi, par un penchant naturel, ce fut à ses sœurs à qui jadis elle obéissait qu'elle s'ouvrit.
Ces méchantes personnes, maintenant qu'elles lui étaient redevables de leur riche mariage, n'auraient dû songer, n'est-il pas vrai, qu'à lui témoigner leur reconnaissance ? Mais quand on a le cœur mal fait, c'est pour longtemps. Ni l'une, ni l'autre ne lui avaient pardonné d'avoir épousé l'appétissant prince qu'elles convoitaient, et dont elles se regardaient comme frustrées. Aussi, quand Cendrillon leur demanda d'une voix plaintive comment conserver son amour, elles échangèrent entre elles un regard de malice satisfaite, et lui répondirent hypocritement, en branlant la tête :
— Chère princesse, notre sœur, vous savez comment vous avez conquis le cœur de votre époux. Il s'est épris de vous, parce que vous dansiez à merveille, et à cause de la petitesse de votre pied. Faites en sorte que chaque jour, il se rende compte que vos perfections ne déméritent pas. Chaussez-vous bien, ayez des robes courtes, et dansez. Ne doutez pas que rien ne puisse être plus
agréable à votre seigneur et maître, et qu ' en vous comportant ainsi, non seulement, vous n'entreteniez sa flamme, mais, chaque jour, ne la rendiez plus brûlante.
La naïve Cendrillon remercia fort ses deux sœurs de leur avis. A vrai dire elle aimait le bal à ses heures, mais ayant l'âme simple et bonne, elle eut bien préféré d'autres moyens de conserver le cœur de son mari. Cela la peinait et même l'humiliait un peu d'être aimée seulement pour avoir été capable de chausser une pantoufle. Mais ses sœurs connaissaient mieux le monde qu'elle. Elle se conforma donc scrupuleusement à leurs conseils, et son époux n'ayant rien à lui refuser, ce furent chaque soir à la cour, de nouveaux bals et de nouveaux divertissements où Cendrillon, en robes magnifiques qui faisaient valoir sa grâce, suscitait l'admiration
générale : « Dieu ! que notre princesse a le pied mignon ! et quels jolis mollets ! »
Or, ce régime produisit exactement sur le prince l'effet qu'en attendaient les méchantes sœurs. Les hommes étant de sottes bêtes, il leur arrive fort souvent de s'éprendre d'une fille à cause de la forme de son nez ou de la souplesse de son jarret. Mais c'est de tout autres mérites qu'ils attendent de leurs épouses.
Sur la foi de son visage innocent et de ses gracieuses manières, le prince avait espéré trouver dans Cendrillon toutes sortes de qualités charmantes. Il fut atterré de voir qu'elle ne songeait qu'à se trémousser et tomba dans une grande mélancolie dont naturellement il se garda de lui révéler la cause, se disant : « Je n'ai que ce que je mérite. Mais quelle guigne d'avoir épousé une femme qui n'est bonne qu'à pirouetter sur un parquet ! »
Et Cendrillon, tout en voyant son mari triste et préoccupé, n'osait, par modestie, l'interroger; elle questionnait avec angoisse ses sœurs qui lui répétaient : « Prenez garde, c'est peutêtre que vous engraissez ! Vous avez
une si bonne table que vous risquez de perdre votre légèreté, et de ne plus chausser vos pantoufles de vair. Dansez, ma belle, dansez, ou nous ne répondons de rien ! »
Et la pauvre Cendrillon, de tourbillonner chaque soir à en perdre haleine, et le pauvre prince de s'attrister chaque soir davantage de sa frivolité, et peut-être bien d'en venir, selon les prévisions des jalouses, à l'idée qu'il serait obligé de se séparer d'elle, ne pouvant passer toute sa vie auprès d'une femme dont le cœur et la tête étaient réfugiés dans les pieds.
Il ne fait aucun doute que les pires malheurs ne fussent arrivés si, heureusement, le hasard, ou, qui sait, l'intervention de la marraine-fée, n'avait mis fin à ce funeste quiproquo.
Un soir, en rentrant du bal, Cendrillon éreintée glissa sur une marche de l'escalier, se tourna la cheville et eut grand'peine à regagner son appartement, soutenue par ses chambrières.
Le matin, elle avait le pied tout douloureux, ce qui n'était rien, mais, de plus, formidablement enflé. Et le médecin lui défendit de bouger de sa chaise-longue. Elle ne fit qu'en rire, et, prétendit, tout de suite se mettre debout. Mais la tête lui faillit et ses suivantes n'eurent
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que le temps de la recevoir dans leurs bras. Elle reprit connaissance au bout de quelques minutes, et aussitôt éclata en sanglots. Parmi les plaintes entrecoupées qui s'échappaient de ses lèvres, on entendait ces mots : « Il me sera donc impossible de danser, je suis perdue ! »
On avertit le prince de l'accident arrivé à sa femme, et il en fut marri. Mais davantage encore quand on lui dit qu'elle exprimait sans cesse son chagrin de ne pouvoir aller au bal le soir. Cette frivolité le désola jusqu'à lui faire verser lui-même quelques larmes. Mais comme
il avait de l'usage, il pensa qu'il était de son devoir de la consoler, et s'en fut à son appartement.
Quand elle le vit entrer, Cendrillon poussa un profond soupir, et l'envisageant de ses yeux noyés :
— Prince, balbutia-t-elle, je vous suis profondément reconnaissante de votre visite, vous avez su...
Les larmes l'arrêtèrent. Amicalement, le prince lui dit son regret qu'elle ne pût danser ce soir. Machinalement, ses yeux allaient vers le pauvre pied bandé qui, emmaillotté de coton, avait l'air d'un traversin. Il n'était pantoufle de vair, ni même houseau de piqueur qui pût l'enfermer.
Cendrillon, suivant la direction de son regard, sentit son cœur se rompre, et, cachant son visage dans ses mains, elle s'écria :
— Hélas ! Prince, vous le voyez, je n'ai plus rien qui puisse vous plaire. Au moins me rendrez-vous cette justice que j'ai fait tout ce qui dépendait de moi pour conserver votre a ff e c t i o n .
Avant de devenir pour vous un sujet d'horreur, sachez que j'ai usé quarante-quatre paires de chaussures, maigri de huit Hvres et suis tenaillée de crampes depuis la plante des pieds jusqu'en une région que la bienséance ne nomme pas.
Le prince, un peu atterré de ce discours dont le sens ne lui était pas parfaitement clair, ne put méconnaître la grande affection qui paraissait dans la détresse de sa femme. Il lui prit doucement la main, la pressa de questions. Au bout d'un quart d'heure, ils étaient dans les bras l'un de l'autre, plus tendrement enlacés qu'ils n'avaient jamais été depuis la première semaine de leur mariage. Il ne leur en avait pas fallu davantage en effet pour éclaircir le fâcheux mécompte qu'avait engendré la malice des deux sœurs et qui eût pu si aisément les conduire à des extrémités irréparables.
Irrité de tant de noirceur, le Prince rêva d'abord de châtier les mégères par des supplices rigoureux. A la prière de Cendrillon, il se contenta de les bannir de la cour, où, dorénavant il n'y eut qu'un bal par mois. Et la Princesse Cendrillon se bornait à y danser une ou deux fois avec son mari dont les yeux ne se lassaient pas de la contempler avec tendresse.
Cet exemple est bon pour servir de modèle à beaucoup
de jeunes filles. Il peut leur être utile de danser pour décrocher un mari. Mais on le conserve par d'autres moyens.
Pa7^ exemple y repris-je — je dois avouer que y selon un travers ordinaire de mon esprit y je perdais de plus en plus de vue mon jeune interlocuteur pour suivre ma fantaisie y — par exemple rien n'est plus remarquable que la manière do7it fut préservé le bonheur de M. et M"" de la Houppe quil est plus séant d'appeler tout bonnement de leur nom authentique : le ménage Riquet,
On se souvient de la grande imprudence de ce prétentieux avorton.
Laid comme un pou, l'œil louche, doué d'une bosse, d'un gros nez rouge, et d'une touffe ridicule de cheveux sur le haut de la tête, il rencontra une splendide personne qui n'avait d'autre défaut que d'être bête comme ses pieds qu'elle avait magnifiques.
La jalousie formant le fond de nos jugements, l'opinion a toujours quelque indulgence pour les disgraciés. Quand une jeune fille est vilaine à effrayer les moineaux,
il est de notoriété publique qu'elle fait ses robes ellemême et combien elle aime sa maman.
Riquet était assez hideux pour qu'on lui consentît de l'esprit. Il prouva combien on exagérait, en donnant à cette nymphe tout celui dont il disposait grâce au caprice des fées, au lieu de saisir cette chance de trouver une épouse qui non seulement fût laide, mais avait la modestie de savoir qu'elle l'était.
Naturellement, au lieu d'être reconnaissante à son bienfaiteur, la péronelle fit la réflexion qu'elle serait bien sotte de s'unir à un épouvantail, et elle ne se décida, en rechignant, à lui donner la main que lorsqu'il l'eut entortillée de belles paroles et eut fait si bien valoir à son égoïsme les profits de cette association qu'elle finit, à force de les peser, par le trouver beau. C'est le cas de bien des filles en cette sorte d'aventure.
Mais il arriva ce qui arrive dans les trois quarts des accordailles ainsi moyennées.
Madame se rappelait sans cesse — quand par hasard elle n'y pensait pas, son mari se chargeait de lui rafraîchir la mémoire — que si elle faisait dans le monde une autre figure que celle d'une buse, c'est à lui qu'elle le devait, ce qui blessait cruellement sa vanité.
Quant à lui, il ne pouvait oublier que le premier
mouvement de sa femme avait été de lui tourner le dos en remerciement de son aveu et de sa munificence. Ce qui ne laissait pas que de lui chatouiller désagréablement le souvenir.
Il n'y a donc pas lieu d'être surpris si bien vite le ménage commença de marcher de travers.
Non seulement le prince Riquet ne tarda pas à se demander si les fées ne lui avaient pas monté le cou en lui assurant qu'il était capable de débrouiller l'intellect de la fille qu'il aimerait, mais il découvrit que la beauté elle-même de son épouse était à la fois fadasse et fort prétentieuse.
Quant à Madame, chaque jour lui rendait plus visible et plus insupportable le nez rouge, l'œil torve et la bosse de son maître et seigneur. Pour ce qui est de l'esprit, dont il se vantait sans cesse^ il n'y avait rien de plus médiocre ni de plus tarabiscoté.
Dans ces conditions, nul ne s'étonnera que plutôt
que du côté de sa femme, Riquet ait louché de plus en plus vers d'autres dames de la région, et que la tentation ait grandi pour lui de les trouver non seulement plus spirituelles, mais d'une grâce infiniment plus touchante.
Quant à Madame, humiliée que ses attraits fussent le bien d'un gnome qui semblait même porté à les mépriser, elle ne résista pas à en essayer le charme avec quelque complaisance sur tous les seigneurs et bourgeois, jeunes ou vieux, gras ou maigres, bruns ou blonds, qui l'approchaient.
Tout cela était donc en passe de finir fort mal.
Heureusement les fées intervinrent encore une fois
pour que ce beau mariage qu'elles avaient brocanté ne sombrât pas à leur confusion dans la plus banale et pi toyable aventure.
Ce fut, comme il advient souvent, par des voies au premier moment un peu déconcertantes, que se manifesta ^>rv^> >^ leur sage bienveillance.
La princesse Riquet iît une effroyable -^'^ % ^ 'î'
petite vérole qui lui couvrit la figure de pustules, la troua comme une écumoire et lui enleva toute sa beauté.
Et l'infortuné Riquet, étant à la chasse, fut jeté par son cheval contre un tronc d'arbre dont il reçut une forte commotion et demeura à demi idiot. Privée du coup de tous ses adorateurs, la princesse fut trop heureuse de garder son mari ; tout laid qu'il eût toujours été et tout imbécile qu'il fût à peu près devenu, il lui parut aussi beau qu'Antinous, et aussi spirituel que Mercure.
Quant à ce pauvre hère de Riquet, s'apercevant dans ses moments de lucidité tel qu'il était, il ne pouvait suffisamment remercier la Providence de lui avoir accordé une épouse assez sotte pour qu'il demeurât encore à sa hauteur, et devenue assez dégoûtante pour être incapable de chercher loin de lui des consolations.
Aussi se reprirent-ils l'un pour l'autre d'un amour plus ardent que tout ce qu'ils avaient éprouvé, chacun figurant véritablement pour l'autre la seule ressource qui en ce monde pût le défendre contre le désespoir.
Le ciel ne manqua pas de couronner généreusement leurs feux, et ils eurent des tripotées d'enfants boiteux,
borgnes et bancroches qu'ils trouvèrent, bien entendu, mieux faits et plus jolis les uns que les autres.
L'homme est ainsi bâti qu'au début de sa carrière, il aspire à toutes les joies et à toutes les beautés. Dans la folie de ses exigences, il n'est trésors, ni félicités qui fussent capables de le contenter. Heureusement, la Nature a pour l'assagir des réserves infinies de bêtise, de laideur et de souffrance. Elle l'en mate, comme fait de la cravache et du caveçon le dompteur d'un cheval rétif. Tant et si bien qu'il finit par croupir de bonne grâce et en bénissant sa clémence dans l'état d'abrutissement et de médiocrité qui est proprement le terroir d'élection de l'humanité.
A telle enseigne que, dès qu'elle en sort, elle ne fait que des sottises.
Tel fut y par exemple ^ poursuivis-je avec a7timationy — aya?îtyje le confesse^ à peu près totalement oublié mon a7ni Jacques y — le cas de ce pauvre Monsieur Peau d'Ane père.