AVANTAGES POUR LES TRAVAILLEURS DE LA CRÉATION D'UNE BANQUE POPULAIRE
Si la banque populaire peut être d’un secours utile au petit commerce et lui procurer des avantages appréciables, elle peut être également un bienfait pour l’ouvrier. Et tandis que la coopérative de consommation ruine le petit commerce, tend à le supprimer, sans pour cela, tout au moins dans l’état actuel des choses, donner aux travailleurs les résultats promis, et qu'ils étaient en droit d'attendre d’elle, une société de crédit bien comprise et bien dirigée sera pour les uns et les autres un puissant auxiliaire, une institution de la plus grande utilité.
Aider et protéger le petit commerce n’est donc pas
seulement son but ; elle aspire plus haut, et sa devise
est celle-ci: « Favoriser le commerce en se rendant
utile à l’ouvrier. »
Un des fléaux qui assiègent actuellement l’ouvrier et à l'extension duquel les sociétés coopératives de consommation ont largement contribué, est le crédit.
Au premier abord il peut paraître étrange que le crédit, dont nous avons vanté les bienfaits et l'utilité iln’y à qu'un instant en parlant des banques populaires et du petit commerce, nous apparaisse ici comme un fléau et que nous songions à le combattre précisément par l'institution d’une société de crédit.
C’est qu’il y a deux sortes de crédit: le crédit contracté en vue de produire 0: de se rendre acquéreur de biens plus grands, et le crédit contracté en vue de dissiper. Le premier, la banque populaire l’encourage, le favorise, elle le considère à Juste titre comme indispensable au commerce. Le second, elle le repousse, le condamne comme jadis les philosophes de l'antiquité et du moyen âge condamnaient le prêt à intérêt qui pour eux n’était autre que l'usure. Mais elle fait plus, elle cherche à l’enrarver.
Les sociétés coopératives en fournissant à crédit à l'ouvrier des denrées de toute nature ont fini par l’acculer à la saisie-arrêt qui est devenue un véritable fléau pour tous ceux qui connaissent quelque peu les centres ouvriers. Sans doute il y a d’honorables exceptions, des ouvriers qui ont à cœur de se libérer au plus tôt; mais la plupart se laissent aller, la première saisie est pour eux un engrenage, ils finissent
par s’y habituer, et alors leur seule préoccupation est de trouver du crédit, sans jamais se soucier du paie-
ment.
D'autre part, la coopérative ayant dans la saisie-
“arrêt un moyen commode de se payer n'hésite pas à
faire crédit ; d'autant plus que par le crédit, elle tient l’ouvrier et l'empêche de se servir ailleurs.
Alors il ne faut plus parler de prévoyance, d’économie, l’ouvrier vit sur son crédit au jour le jour sans souci du lendemain. F.
Une telle situation est à plaindre et la banque porulaire se fera un devoir d’y remédier. ES
Dans le centre ouvrier de Montceau-les-Mines une
tentative couronnée de succès a été faite par la banque populaire La Prudence. Les saisies-arrêts y sont
nombreuses et beaucoup d'ouvriers voyaient leur
salaire saisi dès les premières payes. Cette banque à
tenté l'essai suivant: elle à choisi les plus intéres-
sants parmi les ouvriers saisis, leur a fait sans intérêt l’avance nécessaire pour se libérer en leur impo-
sant de tout payer comptant à l'avenir chez les fournisseurs avec lesquels elle avait pris des engagements
“en conséquence. Les ouvriers en question ne furent
plus que les débiteurs de la banque et ils s’acquittèrent envers elle en lui versant chaque mois une somme fixée d'avance. Au bout d’un certain temps ils arrivèrent facilement à se libérer. Mais à ce premier bien-
fait la banque en avait ajouté un autre : ayant depuis
quelque temps lhabitude de distraire de son salaire la somme destinée chaque mois à désintéresser Ja
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banque, l’ouvrier ne s'arrêta pas en route, il continua comme par le passé à vivre avec cette réduction de salaire sans du reste que son bien-être matériel fût sérieusement atteint. Ce qui était destiné au cabaret ou au jeu autrefois, forma le premier noyau de ce fonds de réserve. E
Il avait été secouru par la banque, il resta son client. Chaque mois il lui apporta ses économies qui, par une sage administration de cette dernière, par un emploi utile et lucratif, ne tardèrent pas à former pour lui un petit capital. Au bout de quelque temps le travailleur endetté et saisi était devenu, sinon un petit capitaliste, du moins un ouvrier aisé ayant une certaine avance et à l’abri du besoin dans le cas où quelques circonstances fatales l’empêcheraient de travailler pendant un certain temps.
Enfin, dans ces ménages ouvriers l’ordre, l’économie et la prévoyance avaient remplacé la dissipation, l’imprévoyance et souvent aussi l’intempérance.
A côté de cet exemple que nous fournit La Prudence il y a encore un autre moyen de venir en aide à l’ouvrier endetté, de le libérer sans qu'il ait à débourser un centime, c’est par le fonctionnement des bons commerciaux, dont nous avons parlé plus haut. La banque est chargée d'émettre ces bons et de les vendre aux commerçants qui eux les donneront comme primes à leurs clients. Ces derniers, quand ils en auront un certain nombre, se présenteront à la caisse de la banque pour en avoir le remboursement, ou bien
ils deviendront les clients de cette banque qui portera cette somme à leur crédit en leur servant un intérêt.
Or, rien de plus facile pour la banque que de. se payer’
sur ces bons et jusqu'à concurrence de la somme avancée quand ils émaneront de personnes auxquelles des avances auront été faites. = |
Il est certain cependant que la banque ne devra pas opérer à la légère, sous peine de compromettre ses opérations ; c’est pourquoi, nous entendons bien que les avances par elle faites, ne le seront qu’à bon escient, après une enquête sérieuse sur le sort de l’ouvrier et sa moralité. Elle doit venir en aide aux ouvriers honnêtes et travailleurs ayant la ferme volonté de sortir de leur situation pémible pour n’y plus retomber, mais elle ne saurait se faire la complice de ceux qui ne verraient dans ce secours qu’un expédient dont ils vont profiter.
Ainsi conçue elle sera éminemment bienfaitrice et moralisatrice. |
La banque populaire n’aurait rempli qu’une partie de sa tâche à l’égard de l’ouvrier, si elle s’en tenait à son rôle d’éducateur moral ; mais c’est également une société de crédit faisant des opérations analogues à celles des autres banques. Si elle entend faire la guerre au crédit ruineux pour l’ouvrier, à celui qu’il contracte pour dissiper, elle veut au contraire développer et favoriser chez lui, le crédit en vue de produire, d'accroître son bien-être, et de développer son activité,
Un ouvrier veut-il devenir propriétaire d’un terrain,
se rendre acquéreur d’une maison, établir ses enfants, ou devenir lui-même petit commerçant ? La banque, s’il est travailleur et honnête, lui avancera à un taux assez bas tout l’argent nécessaire qu’il n'aurait peutêtre pu trouver partout ailleurs, même à intérêts élevés. |
L’ouvrier au contraire a-t-il quelques économies, veut-il faire un placement avantageux ? il s’adressera à la banque qui lui prendra son argent en lui servant elle-même un intérêt, ou bien qui lui procurera, moyennant une rétribution modique, un placement de tout repos avec les meilleures garanties.
Enfin la banque populaire étant une société par actions émises généralement à un taux assez bas, les ouvriers pourront facilement devenir actionnaires et s'intéresser à la prospérité et au bon fonctionnement de la société (1). Alors l'initiative ouvrière se manifestera de plus en plus, dirigée vers un but noble, certainement utile pour tous, et dégagé de ces utopies collectivistes qui n’ont Jamais engendré pour le travailleur que la haine et la misère.
Nous nous résumerons donc en disant que ces sociétés, auxiliaires dévouées du petit commerce, sont en même temps excellentes, pour faire l’éducation économique de l’ouvrier, pour encourager, faire fructifier ses petites économies, faciliter les placements
(1) La banque populaire La Prudence fut fondée en mars 1887 au capital de 12.000 francs, le capital actuel est de 118.000 fr., divisé en actions de 50 francs. [Il y à près de 000 actionnaires dont les 3/4 sont des ouvriers.
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4 = modestes, fournir tous les renseignements et rendre ‘à | ces mille petits services quotidiens dont on à besoin) 13 dans le monde du travail. | | Elles créent en outre une sorte de solidarité entre les ouvriers et les autres habitants du pays ; elles peuvent surtout remplacer les sociétés coopératives de consommation en intervenant entre fournisseurs et consommateurs, et en faisant accepter des arrangements favorables aux uns et aux autres. Aiïnsi entendue la banque populaire acquerra vite une situation prépondérante ; elle deviendra comme une institution d'utilité publique, servant à tout le monde de différentes façons, tenant le pays par les services rendus, usant de son influence pour rétablir l’ordre logique des choses, ramener leur clientèle aux commerçants. vi Il ne s’agit point du reste d’une entreprise considé- 00 rable, dangereuse, très aléatoire ; c’est une fondation ne simple, peu coûteuse, ne demandant que bonne 4 volonté et entente. Les risques sont à peu près nuls, | les résultats peuvent être inappréciables. ù
Arrivé au terme de cette étude, il nous reste à dégager le sens des remèdes que nous avons proposés au petit commerce pour sortir de cet état d’infériorité dans lequel il s’étiole et menace de disparaître.
De même que l'être physique doit s'adapter au milieu dans lequel il se trouve pour y vivre et se développer dans les meilleures conditions possibles, de même les individus doivent s’organiser d’euxmêmes, se modeler, se mettre à l’unisson du milieu social qui les enveloppe pour ne point succomber contre les forces qui les assaïllent.
Dans la vie sociale comme dans la vie physique, il y a une sorte de lutte pour la vie ; les classes faibles de la société, celles qui, par indolence ou routine, ne savent point s'adapter aux exigences de la situation présente, celles qui entretiennent entre leurs membres la division et la discorde, au lieu de s'unir pour lutter avec ardeur contre l’ennemi commun, celles enfin qui par une obstination aveugle ne veulent pas
se servir des armes nouvelles qui sont en leur possession pour répondre aux attaques qu'on leur porte, sont inévitablement destinées à être reléguées inertes à l’arrière-ban de la société pour disparaître bientôt.
La sélection naturelle est une loi de l’être social, comme elle est une loi de l'être physique. Les mieux outillés pour la lutte en sortent vainqueurs en éliminant les faibles.
C’est pour avoir méconnu ces principes que le petit commerce se trouve aujourd’hui dans cet état d’infériorité lamentable. Pendant que l’état social se transformait, que le régime de l’association faisait chaque jour des progrès plus grands, que l’on voyait poindre de tous côtés des horizons nouveaux avec les grands magasins, les sociétés coopératives, les syndicats professionnels, que l’individualisme, enfin, faisait place de plus en plus à l’état sociétaire, le petit commerce est resté ce qu’il était.
Ayant toujours existé dès les temps les plus reculés
et dans toutes les sociétés où un germe de civilisation
commençait à poindre, ayant brillé longtemps chez nous d’un éclat particulier depuis la période mercantile jusqu’à ces dernières années du xix° siècle, il lui semblait que son rôle d’intermédiaire entre le producteur et le consommateur ne devait prendre fin qu'avec le monde lui-même.
Il se croyait une des classes stables et indispensables de la société, et voilà qu'aujourd'hui il s’aperçoit que non seulement il est sur son déclin, mais encore
que l’on met en doute son utilité, et que certains escomptent sa suppression. |
Le siècle dernier que l’on a justement qualifié de bien des façons, que l’on a appelé siècle du parlementarisme, siècle de l’histoire, siècle de la grande industrie, est également le siècle de l'association, et de l’association sous toutes ses formes. La grande industrie réunissant dans de vastes ateliers, un grand nombre de travailleurs, vivant de la même vie, souffrant des mêmes maux, a fait naître chez eux le sentiment de la solidarité et de l’union. Seul et isolé, l’ouvrier a compris qu’il ne pourrait rien pour adoucir son sort et améliorer sa vie matérielle ; l’association lui est venue tout naturellement à l'esprit et avec elle
ila eu conscience de sa force. De là ces sociétés
coopératives, ces syndicats professionnels, ces sociétés de secours mutuels, ces groupements innombrables qui rayonnent aujourd’hui sur le monde entier et qui ont modifié si profondément l’état social.
Malheureusement cette idée de solidarité qui domine aujourd’hui dans le monde ouvrier, n’a pas su se faire Jour dans le monde du commerce. Jaloux de son indépendance, méfiant à l'extrême, il a vécu tout d’abord sans trop s’apercevoir de ce changement grace au crédit dont il jouissait ; puis les instants pénibles sont arrivés, il a végété en exhalant des plaintes amères, mais sans, pour autant, faire preuve d'assez d'énergie, et chercher pour y remédier quel était le mal dont il souffrait.
Il peut mesurer maintenant tout le terrain qu'il a
perdu, il en | connait les causes, quelques esprits a: clairvoyants lui ont indiqué les remèdes. Avec un peu d'énergie et de bonne volonté il peut reconquérir la place qu’il occupait, qu’il marche résolument dans la
voie qui lui est tracée. Il connaît enfin les vices mul-
tiples de ses ennemis il lui est d'autant plus facile de les combattre en n’y touchant pas, et en utilisant contre eux les armes mêmes dont ils se servent.
Vu:: VIGNES.
Vu : LE DoYEN DE LA FACULTÉ DE DRoIT DE L'UNIVERSITÉ DE DHON,