‹ Le petit ducChapitre 1 sur 4 · PASSAGE CHOISEUL, 23-31 NEW-YORK, II27 BROADWAY · texte numérisé non relu

PASSAGE CHOISEUL, 23-31 NEW-YORK, II27 BROADWAY

BÏBLIOTHECA J

(conte de NOËL)

A Louis Ganderax.

(conte de Noël)

N laissant douter, jusqu'au 1^' décem* bre, de sa venue au château de Bois- W^^^^^ rose, Tincomparable petit duc d'OEuilly s'y était préparé une arrivée sensationnelle. Tout languissait dans l'attente de sa présence : l'entrain des invités auxquels il était annoncé, le zèle des maîtres de la maison, les parties au

dehors, les divertissements à l'intérieur, l'organisation même de la grande fête projetée pour le soir de Noël.

La châtelaine de Boisrose ne connaissait pas encore le* petit duc, avec qui le châtelain jadis avait été compagnon de collège chez les bons pères. Et c'était même en raison d'un souvenir aussi recommandable que ce dernier avait cru pouvoir assez insister pour obtenir la visite de Sigebertd'OEuilly, que se disputaientles châteaux d'Anjou et deTouraine, comme ceux de Champagne ou de Provence.

Les maîtres de Boisrose, un ménage aimable et jeune, appartenaient à cet élément de la société française, où l'on ne doit sa noblesse qu'à soimême; c'est-à-dire que, après avoir hérité d'une très grosse fortune de leurs parents, c'était en vertu de leur seule initiative qu'ils avaient quitté leur nom de Vincent, pour s'appeler Vincent de Gibré d'abord, et finalement M. et M"^^ de Gibré.

Ces nouveaux seigneurs inauguraient mainte-

nant l'admirable demeure qu'ils venaient de se faire construire sur une rive de la Loire. Boisrose était un monument auquel on avait donné le style Renaissance pour tâcher qu'autant que possible l'attitude des pierres s'en apparentât avec celle des autres édifices aristocratiques de la région. Certes, la toiture neuve avait bien un peu trop de brillant; la patine du temps avait encore besoin de passer et repasser à l'infini sur ces façades si blanches. Du moins, les propriétaires de Boisrose en avaient richement garni les salons de meubles anciens; et là dedans, s'appliquant à copier les habitudes et les manières de la noblesse des environs, les Vincent réussissaient à être, en somme, de très suffisants sieur et dame de Gibré.

D'ailleurs le mari était un grand garçon, à mine avenante envers tous les gens d'une certaine importance ; il était bon pour les pauvres qui avaient des recommandations distinguées. Germaine de Gibré, elle, était une régulière petite créature, à la taille bien prise, au visage fin et doux. Elle

était si mignonne et si souple, dans ses façons de se comporter, que personne ne s'arrêtait à l'idée de louer ou même de critiquer son physique. Elle passait subtilement, pour ainsi dire, dans la vie. Quant à ses sentiments pour son mari, il était toutefois visible qu'elle en secondait les projets de conquête sur le grand monde, de telle sorte qu'on en pouvait conclure, soit qu'elle lui fût toute dévouée, soit qu'elle fût personnellement animée d'une ambition toute pareille.

Le chaleureux accueil qui fut fait au gentil Sigebert d'OEuilly pour son arrivée à Boisrose ne le préserva pas d'éprouver une certaine déception. Son hôte, en lui énumérant les personnes parmi lesquelles on le conviait, avait écrit : « Nous

aurons les Bramezon. » Le petit duc en avait conclu qu'il allait ainsi rejoindre la vicomtesse Jean, dont c'était depuis quelque temps notoire qu'il recherchait la conversation. Au lieu de cela, il se trouvait soudain en présence de la comtesse Honoré, la belle-sœur, qui avait passé la cinquantaine et possédait le beau genre de tête que l'on porte à cet âge-là. Mais Sigebert, avec ses façons de politesse délicieuse, ne laissa rien voir de son léger dépit dans ce quiproquo, et il n'eut aucunement l'air d'en vouloir au châtelain pour cette petite ruse, tout au plus digne d'un ex-Vincent, et qu'un vrai Gibré ne se serait pas permise.

Du reste, au premier coup d'œil, il semblait bien que les plus charmantes compensations eussent été assemblées ce soir-là dans le grand salon de Boisrose.

La jolie M"^^ de Choirieu était là, avec son mari. A côté d'eux se trouvait la comtesse Hélise-Ouède, qui, certes, valait bien le prix qu'y avait mis — en l'épousant sans dot — son mari, le banquier-comte, présent aussi. Il y avait

encore le petit couple Saint-Geoir, qui était le dernier mariage brillant des mois passés, en attendant la saison où reprennent ces sortes de cérémonies. En outre, le baron Nordensund, le très sympathique Suédois, avait amené sa femme, une pure Parisienne à la bouche merveilleuse, qui, en quelque sorte, faisait profession de sourire. Et l'assistance comptait enfin la sœur de Nordensund, accompagnée de son mari, et qui, devenue Française par son union avec le baron Memblou, paraissait continuer à envoyer blondir ses cheveux à quelque source du nord. C'était d'ailleurs un fait constaté que l'on pouvait se passer de deux lampes de moins dans une pièce où rutilait la chevelure de la baronne Memblou, où perlaient les dents de la baronne Nordensund.

Le petit duc était déjà en relations superficielles avec à peu près tous les membres de cette société choisie. Il se mêla d'abord affablement à l'entretien général, et poussa la gracieuseté ensuite jusqu'à tenir, avec plusieurs de ces dames, un entretien particulier.

Un de ses premiers soins, quand le groupe eut commencé de se disperser çà et là, fut d'aller occuper la moitié du court canapé où la baronne Nordensund avait pris place. Et, dans le moment, ce lui fut une satisfaction suffisante d'avoir fait rire cette dernière aux éclats par le récit d'une histoire qui n'était pas drôle, mais que lui rendait drôle, grâce à une façon de ne pas avoir l'air drôle. Ainsi se fondent des réputations de causeurs.

Pendant que les uns et les autres s'approchaient de la table des thés et des chocolats, Sigebert d'OEuilly saisit l'occasion de tâter l'esprit de la petite M"^^ Saint-Geoir, en apportant à celle-ci une nuance d'attention plus discrète, de prudence moins familière. Il resta debout, près du pouf sur lequel elle était assise, et se mit à lui donner des nouvelles de la mère et des frères de la jeune femme, avec lesquels il venait de se rencontrer dans un château de Bourgogne. L'un allait assez bien, l'autre très bien, celui-ci pas mal, et celle-là encore mieux. Sigebert s'expri-

lO LE PETIT DUC

mait en duc sensible et prêt à entrer, de tour cœur, dans le détail des tempéraments qui caractérisaient une famille si aimablement représentée par l'interlocutrice. M"^^ Saint-Gecir le remercia avec une gratitude élégante; et elle eut, en s'étendant sur ce cher sujet, l'abondance d'une personne qui, pour l'instant, n'en aperçoit point d'autre.

Ce fut au billard — où elle avait, pour fumer, rejoint les messieurs — que Sigebert accomplit sa petite démarche d'installation, sa visite publique de nouveau venu, auprès de la toute belle comtesse Hélise-Quède. Il s'installa près d'elle, sur la banquette très élevée où elle s'était juchée. De là-haut, dominant le tapis du jeu, ils se sentaient comme dispensés de parler par l'intérêt commun qu'ils marquaient à regarder les billes rouler, courir, s'entre-choquer et s'enfuir. Ils étaient ainsi quelque peu contents l'un de l'autre. La femme du banquier respirait ce que cette proximité de la personne ducale avait de flatteur pour elle. Sigeberr, se complaisant dans ce voi-

sinage de beauté en toilette, goûtait le premier charme d'une intimité immobile et parfumée. Au reste, le spectacle des carambolages, dans lequel communiaient leurs réflexions, équivalait par sa futilité de nature aux choses dont ils auraient pu deviser en la circonstance. Et tous deux s'attardèrent ainsi dans cette entente polie, qui les pénétrait de son néant.

La soirée s'étant très avancée, le petit duc eut à peine le temps d'être encore courtois avec une ou deux dames. Quant à Germaine de Gibré, que sa qualité de maîtresse de maison obligeait à disperser ses soins, l'hôte nouveau n'eut point, en ces instants de début, le loisir de fixer sur cette évasive créature l'attention que pourtant elle était toujours en état de justifier.

Quand les bonsoirs s'échangèrent sur le seuil du salon, ou déjà dans le vaste hall du rez-dechaussée, Sigebert d'OEuilly était encore indécis sur le point de savoir s'il se félicitait ou non d'être venu au château de Boisrose.

Mais soudain un sentiment de vague mélan-

colie s'empara du jeune homme lorsque, au bas de l'escalier monumental, il vit les belles personnes de la société s'étager loin de lui, une à une, — ou plutôt quand il constata que tout le monde s'en allait deux par deux. Il regarda la ravissante silhouette de la baronne Memblou diminuer sous les flambeaux, et la belle crinière d'or pâle s'éteindre tout à coup, comme un coucher d'astre... En dernier lieu, ce furent M. et M"^^ de Choirieu qui disparurent, en riant ensemble d'on ne savait quoi de chuchoté; et leur rire s'éteignit, à son tour, dans le secret où ils l'emportaient.

Sigebert n'avait plus auprès de lui que Gibré, qui se multiplia envers son hôte, avec les transports d'une vaniteuse béatitude. Reconduit à son appartement par le maître de maison, prévenu dans toutes ses exigences, interrogé sur ses moindres désirs, Sigebert d'OEuilly répondait avec une nonchalance, prête à se transformer en agacement.

Après le départ de son ami, le petit duc, enfin rendu à lui-même, se laissa pensivement dévêtir

par son valet de chambre. Une ombre de malaise moral allait se joindre aux ombres de la nuit, pour affecter sa nature qu'il assimilait volontiers aux sensitives. Il commençait à regretter d'avoir fait ce voyage. Il avait une intuition d'être dépaysé parmi ces hommes cependant si sociables et en face de ces femmes qui brillaient des dons extérieurs les plus heureux. Il ne lui semblait guère que, dans ce milieu de ménages variés, sa place fût nulle part marquée.

Et, le mécontentement de soi l'empêchant d'avoir sommeil, il resta longtemps le dos à la cheminée, occupé à se mirer dans une glace visà-vis. Et, par la manière dont il se vit bâiller largement, bruyamment, il reconnut encore davantage à quel point il était seul, puisqu'il négligeait de se couvrir la bouche avec sa main.

Le déjeuner dii lendemain fut servi à dix heures, en raison des convenances de la chasse.

A cette occasion, le goût du petit duc pour toutes les manifestations féminines se sentit caressé lorsqu'il vit apparaître, dans leurs costumes de chasseresses, celles qui allaient faire partie de l'expédition.

La baronne Nordensund, en velours gris souris, portait un attifement qui lui seyait à merveille. Avec sa carabine en bandoulière et son feutre noir, elle avait l'air moins sauvage qu'un franc-tireur, quoique plus hardi qu'un arlequin. M^^^^ de Choirieu, en drap gros-bleu, et coiffée d'une sorte de petit tricorne^ avait peut-être l'ai-

LE PETIT DUC ir

lure moins guerrière, mais une grâce plus théâtrale. Quant à la comtesse Hélise-Quède, elle était ajustée dans une cheviotte roux-écureuil, à longs poils laineux, qui faisait valoir par contraste sa figure sombre et brune; et ses noirs cheveux là-dessus lui complétaient l'aspect d'un étrange et superbe animal, à corps clair et à tête foncée.

C'était une bonne fortune pour un esprit sentimental comme celui de Sigebert que de se voir partir en campagne avec tous les agréments que cette première inspection lui présentait. Il apprécia aussitôt la qualité de plaisir que promettaient quelques minutes de causerie à prendre^ de-ci de-là, avec les unes ou les autres de ces précieuses compagnes, dans les hasards heureux du voisinage sous bois. Il entrevoyait déjà quelques bonnes haltes, favorables aux bavardages discrets, sur des coins de routes solitaires. Ou mieux encore, ce serait exquis d'acheminer celle-ci ou celle-là vers l'un des pavillons de chasse, afin d'y être arrivés à l'avance, de s'y res-

l6 LE PETIT DUC

taurer ou reposer les premiers, et de bien y jaser un peu, sans importuns.

Mais au moment de se mettre en route, Gibré prit à part le petit duc, pour lui faire cette confidence :

(( Vous remarquerez, mon cher ami, quel soin je vais prendre de vous poster à l'écart le plus possible de ces dames qui nous font l'honneur de venir faire le coup de feu avec nous. La baronne Nordensund n'a encore jamais chassé. Je ne sais pas si M"^^ de Choirieu est très expérimentée, mais dans le doute il vaut mieux se méfier. Quant à la comtesse Hélise-Quède, elle a ce qu'on appelle le fusil chaud, et avant-hier elle a déjà logé quelques plombs dans le gras d'un de mes gardes. Par conséquent, faites comme moi et tenez-vous bien loin d'elles.

— Mais alors, où çà les placez-vous?

— Entre leurs maris... C'est par eux qu'elles seront encadrées... Dame! » conclut Gibré, avec un geste auguste de philosophie au sujet de la peau des autres.

LEPETITDUC ly

Ce simple avis coupait court brusquement à tout le plaisir que le petit duc avait auguré des préparatifs de cette partie. Malgré l'escorte des maris, c'étaient donc les femmes, elles-mêmes, qui gardaient le mieux les approches de ces ménages armés. Et, jusqu'à la fin de cette chasse qui, d'ailleurs, n'amena point d'accident, Sigebert d'OEuilly se garda, comme du plus mortel des péchés, d'avancer le pied jusqu'à la zone dangereuse.

Durant la soirée qui termina cette journée-là, le petit duc essaya de réparer le temps qu'il n'avait pu employer à se faire valoir auprès des femmes. Et il céda volontiers à la prière de chanter que lui adressaient M. et M"^^ de Gibré. Mais en dépit du bon vouloir de la baronne Memblou, ni elle ni Sigebert ne surent trouver un duo qui fût à la fois du répertoire de tous les deux, et qui leur permît ainsi de marier leur voix, selon l'espoir qu'en avait aussitôt conçu le jeune homme.

l8 LE PETIT DUC

Avec la ravissante petite Saint-Geoir, qui avait aussi un bout de talent vocal, la même difficulté n'existait point; et Sigebert, sur plus d'une partition, aurait pu s'accorder avec elle. Mais le mari de celle-ci cultivait également la musique; et M°^^ Saint-Geoir, avec une modestie de nouvelle mariée, protesta qu'elle ne se sentait pas assez forte ni assez brave pour se passer du légitime partenaire dont elle avait l'habitude.

Si bien que — au milieu des couples rangés pour l'entendre — le duc d'OEuilly dut se résigner à chanter seul, tout seul. Et le son de sa voix solitaire, en se répandant dans l'espace, lui donnait à lui-même une sensation plus précise de sa situation, lui faisait entendre sa détresse, toucher de l'oreille son isolement. Toutes ces dames battirent des mains, en échangeant avec leurs maris le sentiment que c'était délicieux.

Les péripéties du lendemain portèrent à son comble la disgrâce du jeune héros.

Il avait légèrement neigé : une fine couche avait poudré le paysage. Tout projet de nouvelle chasse était donc écarté. Mais Sigebert fut informé que par compensation on allait faire une sortie matinale en break, jusqu'aux ruines d'une abbaye curieuse à visiter et notamment célèbre pour n'avoir jamais fabriqué de liqueur.

Sigebert, attentif à se bien parer, avait dirféré l'instant de descendre de chez lui, juste assez pour ne se faire attendre que très peu. Il avait dosé son temps de l'infinitésimale quantité de retard qui lui gardait encore l'aspect de l'extrême politesse. Mais il comptait, en mar-

quant ainsi un droit coquet aux privautés, forcer enfin sur lui l'attention des femmes et s'introniser quelque peu dans leur camp, à elles. Et quand, sur le sommet du perron, devant l'attelage rangé, il apparut en souples bottes russes, gentiment emmitouflé, sa moustache blonde et son regard bleu émergeant d'un haut col de fourrure, toute sa personne éclairée par les reflets blancs du sol, il avait l'air d'un petit conquérant du monde.

Mais il eut aussitôt le regret de voir que tout son effet était manqué. Aucune de ces dames n'était encore là. Et son regret devint de la consternation, quand Gibré lui apprit qu'elles avaient toutes décUné l'offre d'être de l'excursion.

Malgré son indifférence écœurée pour la société des hommes, Sigebert d'OEuilly dut prendre place entre le banquier-comte Hélise-Ouède, qui avait le réveil bavard, et le baron Memblou, dont l'élocution restait somnolente. En face de lui, Choirieu se livrait à ses jeux de physiono-

mie sombre et ravinée, et le comte Honoré de Bramezon étalait sa jovialité sénile et joufflue. Pendant la route, à l'aller comme au retour, il fut question de l'absence des femmes de ces messieurs, sans que Sigebert eût qualité pour se mêler à la conversation. C'étaient des propos 3e maris, où avec un tour de malice aimante et d'affectueuse critique, ils se montraient satisfaits d'elles et satisfaits d'eux-mêmes. Les hasards de l'entretien les avaient fait envisager les compagnes de leur vie par rapport aux animaux. Sigebert ne fit que sentir son impuissance à payer son écot d'anecdotes, quand il fut finalement établi que la baronne Nordensund adorait les chiens, que M"^^ Saint-Geoir chérissait les oiseaux, et que toutes ces dames ne pouvaient sentir les serpents, heureusement si rares dans l'existence de tous les jours.

Après cette épreuve de la matinée, une autre épreuve plus longue encore était réservée au petit duc. Gibré vint l'arracher à de modiques

essais de galanterie auprès des femmes, et décréta de l'emmener en visite avec lui, dans divers châteaux des environs.

En réalité, Gibré avait toujours en hâte d'utiliser le prestige de l'hôte d'élite qu'il détenait, en se présentant sous le patronage de celui-ci dans les maisons qu'il savait ne lui être encore qu'entr'ouvertes. C'était aussi là une occasion merveilleuse, pour Gibré, d'aller présenter ses invitations à la fête de Noël qu'il avait résolu de donner. De sorte que, traînant son ducal invité, en abusant jusqu'à la fatigue, le montrant comme sa propriété du moment, il alla racoler, de myriamètre en myriamètre, l'acceptation des Vrild'Ancourt, des Brocacé, de la marquise d'Ulvart elle-même, chez chacun desquels Sigebert était toujours un peu cousin. Partout Gibré excusait sa femme, dans les mêmes termes, de n'avoir pu l'accompagner. Il énumérait les gens par lesquels elle était retenue chez elle, citant parmi eux les deux comtes et comtesses, les deux barons et baronnes, glissant vite sur les

Choirieu qui n'avaient que la particule et ne mentionnant point les Saint-Geoir qui ne l'avaient même pas. L'ami de Sigebert annonçait pour le 2^ décembre un concert, peut-être une comédie, un arbre lumineux et à loterie, avec le concours pour cette fois, par extraordinaire, du petit duc d'OEuilly, de passage dans les murs de Boisrose.

Pendant le temps de cette tournée, Sigebert s'était plusieurs fois laissé aller à de faibles protestations, alléguant qu'il n'était pas sûr de pouvoir prolonger son séjour jusqu'à la date indiquée. Mais, chaque fois, les assurances contraires, les démentis à la fois suppliants et volontaires de Gibré lui avaient presque imposé silence.

Durant quelques jours encore, le petit duc subit la contrainte. Il s'assujettit à étudier de la musique avec M'^^^ Saint-Geoir... et M. Saint- Geoir. Il se prêta, pour une piécette que devaient jouer la comtesse Hélise-Quède et la baronne Nordensund, à la faire répéter, avec l'assistance et la présence continue du comte et du baron. Et à mesure que chacun se récriait sur l'agrément de ses services et les charmes de son concours, Sigebert sentait croître et gronder intérieurement sa mauvaise humeur contre tous et surtout contre lui-même.

Oh! certes, on était unanimement aux petits soins pour lui. Les maris le déclaraient charmant, et jamais aucun petit duc ne leur avait

paru aussi louable. Quant aux femmes, elles lui témoignaient une sympathie entière, une grâce uniforme, désespérément uniforme. Car nulle d'elles n'avait un grain d'amabilité qui dépassât la moyenne réglée, ni même une façon quelconque de réserve qui la désignât à quelque chose hors d'alignement de ces bons procédés. Un beau matin, Sigebert prit son parti. Il venait de consulter, sur son agenda, la liste des invitations dont il pouvait profiter, et en marge de laquelle il avait consigné quelques notes pratiques. Il avait vu ainsi que pour l'instant, au château de Clesles, outre les autres chances de rencontres heureuses, il serait accueilli avec de petits cris par ses amies, M"^^ de Lénage et lady Fritberry. Un voyage un peu plus long le conduirait avantageusement au château d'Arnol, où cette quinzaine de décembre lui promettait la présence de la comtesse d'Iqui, de M"^^ de Sadour, de miss Tittinson, qui chacune circulaient seules, s'installaient seules, et mettaient partout de la sociabilité comme quatre.

En annonçant sa résolution de départ à Gibré, sous prétexte d'un rappel urgent, Sigebert le frappa comme d'un coup de foudre.

L'absence du duc d'OEuilly à la si prochaine réception de Boisrose, où sa présence avait été annoncée pour ainsi dire à son de trompes, allait être d'un effet détestable dans toute la région.

« Je vous en prie, mon cher ami, s'écria le maître de maison décontenancé et décomposé, dites-moi vite si quelque chose ici vous a désobligé? Mettez-moi à même, si quoi que ce soit vous manque, d'y remédier... »

Le petit duc protesta hypocritement, en rendant hommage à une hospitalité pleine de prévenances.

Mais Gibré ne le tint pas quitte; et n'acceptant aucune défaite, il poussa son interlocuteur dans un chemin de demi-franchise assez épineux.

Après avoir reconnu tout ce que la vie quotidienne au château de Boisrose avait d'agrément exemplaire, après avoir décrit ce que l'harmonie

des ménages y présentait de touchant, Sigebert confessa cette misère du cœur humain : que le spectacle du bonheur des autres n'est pas suffisant toujours pour rendre heureux.

« Jamais, ajouta-t-il, je n'ai senti aussi vivement que je n'étais qu'un célibataire. Parmi vous autres, seul de mon espèce, je me fais l'effet d'une sorte de bête curieuse. Ah çà! ma situation n'at-elle pas quelque chose d'anormal? Avouez que c'est exceptionnel que je n'aie personne ici dans le même cas que moi, au moins pour en deviser gaiement? »

Et le petit duc parla négligemment de telle et telle résidence oii il était espéré, et qui hébergeait en même temps que lui, soit une jeune veuve, soit une étrangère indépendante, soit quelque autre femme également méritante et, de bon ou mauvais gré, dépourvue de son mari. N'étaient-ce point là des partenaires tout indiqués d'avance pour échanger avec Sigebert les impressions que suggère une identité de sort? Et n'est-ce pas une compensation morale à ce que la féli-

cité d'autrui a d'un peu insolent, que d'être deux à en pouvoir bavarder?

Gibré avait Toreille basse en écoutant les doléances de son ami. Il manquait d'argument valable pour se disculper de son imprévoyance. Mais il ne pouvait se faire à l'idée d'en expier les résultats d'une manière aussi cruelle que celle d'être soudain privé de son petit duc.

Il ne songea tout d'abord qu'à gagner du temps. Il pria Sigebert de ne s'ouvrir à personne, au moins jusqu'au lendemain, du si méchant projet de fuite. Et, rassuré sur ce point, il alla communiquer immédiatement l'alerte à M"^^ de Gibré.

tt Qu'y a-t-ilr demanda vivement celle-ci, ne doutant point, à l'air de son mari, qu'un malheur se fût abattu sur les tourelles renaissance du

château de Boisrose... Qu'avez-vous ? Que vous est-il arrivé?... »

Gibré n'eut que la force de répondre :

« Le duc veut s'en aller demain... »

Ce fut au tour de Germaine d'écarquiller les yeux.

« A propos de quoi? » demanda-t-elle.

Son mari haussa les épaules. Par crainte de choquer sa femme, il hésitait à se faire l'écho exact de ce que Sigebert lui avait exposé, pourtant avec tant de discrétion, n'est-ce pas?

Il préféra commencer par s'étendre sur les désastreuses conséquences qu'aurait pour la fête de Noël la perte de son plus aristocratique attrait. Et ce fut quand il vit combien sa femme appréciait la gravité de la situation qu'il en satisfit les questions réitérées sur le mobile auquel le petit duc obéissait.

Le premier mouvement de M"^^ de Gibré fut celui du dédain pour l'homme capable de céder ainsi à l'impulsion de l'envie la plus injuste et des exigences les moins respectables.

Mais le mari plaida du mieux qu'il put les circonstances atténuantes en faveur de son ami. Il le représenta comme un être extrêmement tendre, et chez lequel, dès le collège, il avait apprécié un naturel du plus sentimental raffinement. Il insista sur les droits reconnus que le petit duc exerçait partout d'être particulièrement choyé, gâté, aimé, par sa naissance, la gentillesse de son esprit et la perfection de sa beauté. Enfin Gibré montra que c'était peut-être le trait qui recommande le mieux un caractère, que ce besoin constant d'échapper à la solitude morale, de confier son âme, et de compatir avec les mélancolies d'une autre âme.

Germaine était devenue pensive.

« Pauvre garçon! murmura-t-elle.

— Cependant, reprit Gibré, nous n'avons pas non plus -à nous considérer comme des monstres d'égoïsme. Nous pouvons nous vanter d'avoir réuni, en l'honneur du duc, un assez joli bouquet de femmes. C'est tout ce qui incombe à de bons maîtres de maison. Il ne dépend pas de nous

que telle ou telle de nos invitées néglige son mari pour les beaux yeux de ce petit tyran, ni se consacre à lui tenir compagnie ! »

Comme sa femme demeurait rêveuse, Gibré l'interrogea d'un ton plus pressant :

« Est-ce que vraiment vous croyez que nous aurions pu faire davantage?

— Mais non, riposta Germaine. Mon Dieu, tant pis!... mais que voulez-vous? ..

— Comment, ce que je veux?... Parbleu, qu'il reste!... Sans lui, nous allons rater notre inauguration, notre fête de vraie installation dans la société d'ici. Nous aurions été du coup définitivement posés. Si nous ne le gardons pas, ça sera une année de perdue vis-à-vis des relations que nous poursuivons. »

En réfléchissant à cette perspective, Gibré avait des hochements de tête endoloris. Ruminant des idées et pesant des considérations, il aboutit à cet avis :

« Je suis bien sûr que nos autres hôtes seront aussi mortifiés que nous de se voir laissés en

plan... Ne pourrions-nous pas leur demander un peu d'aide?

— Quelle aide?

— Eh! que sais-je?... Mais, tenez, par exemple, si nous mettions ces dames dans le secret de notre ennui, n'en pourrions-nous espérer qu'elles se piquassent de zèle, qu'elles nous fournissent un secours intelligent, adroit, efficace, discret? »

Germaine protesta avec bon sens :

« Si mes amies étaient au courant de notre

embarras, leur premier soin serait d'en faire des

gorges chaudes ensemble.

— Soit, il faudrait donc ne risquer de confidence qu'avec l'une d'elles...

— Et quoi lui dire?...

— Oh! des choses vagues : que Sigebert vous inquiète... que vous devinez dans ce jeune cœur un grand vide, le manque d'une affection .. D'autant que c'est la pure vérité, ma chère. Il est malheureux ce gentil petit duc, qui paraît si bien mériter tous les bonheurs! Très malheureux!...

— La femme à qui je m'adresserais me répliquerait que ça ne la regarde pas...

— Alors, c'est qu'elle n'aurait pas de cœur... .Mais je suis tranquille, toutes les femmes en

ont.

— C'est possible, fit ingénument Germaine.

— De sorte que, vous comprenez, la personne ne pourrait se défendre d'une certaine curiosité, d'un sentiment doucement ému, d'une envie d'adresser quelques bonnes paroles à ce garçon qui, d'ailleurs, est adorable. Vous en êtes-vous bien rendu compte?

— Je n'en ai pas encore eu assez l'occasion.

— Voyons, si vous vous arrangiez, tout à l'heure, pour dire quelques mots dans le sens que je vous indique à... Oui choisir?... à la baronne Nordensund?...

— Elle manque un peu de race, objecta Germaine en pinçant dédaigneusement les lèvres... Et puis comment demanderait-on de montrer du sentiment à une femme qui, en même temps, n'oublierait jamais de montrer ses dents? Elle a

trop besoin de rire, pour convenir à une nature aussi poétique que celle que vous venez de me révéler dans votre ami...

— Alors, poursuivit Gibré, que diriez-vous de M^^^ de Choirieu?... Du reste, c'est selon moi la plus jolie personne que nous ayons ici...

— Oh ! la plus jolie! protesta Germaine, dans un mouvement de pur naturel... Il faudrait, d'abord, savoir si le duc est de cet avis-là! »

Gibré, tout entier à sa préoccupation, ne remarqua pas ce qu'il pouvait y avoir de revendication personnelle dans le ton de sa femme. Il continua:

c( En tout cas je ne verrais rien à attendre d'un bon vouloir de la baronne Memblou. Avec son diable d'accent de Stockholm et sa trop som^ maire connaissance de la langue française, elle ne saurait se prêter aux entretiens un peu prolongés qu'il faudrait pour captiver notre ami, ni nuancer ses paroles selon l'art nécessaire... Eh bien, et la petite Saint-Geoir?

— Oh! mon ami! Cette nouvelle mariée?...

Elle ne sait encore parler avec personne d'autre que son mari!...

— Mais c'est que je ne vois plus que la comtesse Hélise-Quède?

— J'ai cru m'apercevoir que son mari n'aimait pas la voir causer dans les coins.

— Ah! c'est trop fort à la fin! » s'exclama le châtelain de Boisrose en marchant de long en large.

A ses sourcils froncés, à un pincement de ses lèvres, à toute son apparence de grommeler intérieurement, il était manifeste qu'il se disait à son tour, aussi rageusement que Sigebert pouvait le faire lui-même : « Les maris ! les maris !... Le mari de celle-ci! le mari de celle-là!... Eh! parbleu! si personne n'y veut mettre du sien!...

-— Calmez-vous! lui recommanda affectueusement sa femme. Tout cela va probablement s'arranger. M. le duc d'OEuilly vous a fait part d'une lubie qui lui a traversé la cervelle et qui peutêtre sera déjà dissipée quand vous vous retrouverez en sa présence... x»

Mais Gibré fit un signe négatif avec découragement.

(( Écoutez, soupira-t-il, je ne m'en fie plus à moi pour rien tenter. C'est à vous de chapitrer Sigebert et de le rappeler à la raison. Tâchez de lui faire entrer en tête assez de sagesse... et un petit peu de dévouement... »

Sur cette invitation de son mari, la jeune femme avait eu un léger haut-le-corps, qu'elle réprima discrètement.

« C'est possible, observa-t-elle après un instant de petite réflexion... Mais, ajouta-t-elle en tendant la main à son mari, vous me promettez que je ne me déconsidérerai pas à vos yeux, si...

— Si quoi? » fit Gibré avec étonnement et candeur.

Germaine, dignement, gravement, répliqua:

« Si je ne réussis pas dans la mission que vous me confiez? »

Pour toute réponse il lui baisa la main, en y apposant un sourire d'inaltérable satisfaction d'elle.

Un ressentiment coquet, bien légitime de la part d'une maîtresse de maison, animait Germaine contre l'hote ingrat qui était ainsi disposé à plier prématurément bagage. D'autre part, cette résolution même et les mobiles que Gibré en avait soumis à l'imagination de sa femme piquaient au jeu l'amour-propre de celle-ci.

Lors du repas qui suivit, et tandis que toute conversation particulière était encore interdite par l'entourage, Germaine se sentait portée à regarder fixement Sigebert, dans les moments mêmes où le hasard faisait que celui-ci la regardait. Et elle avait profité de cette facilité offerte à l'échange des expressions rapides pour lui mar-

quer des moues souriantes qui, tour à tour, signifiaient parfaitement : a Sachez que je suis avertie de votre noirceur!... Oui, c'est très vilain de la part d'un aussi joli petit duc!... Mais vous allez avoir affaire à moi!... Et cela ne se passera pas comme vous vous êtes borné à le croire! »

L'attention de Sigebert fut aussitôt vivement attirée par ces particularités confidentielles de physionomie qui, en se dessinant au long des traits de la jeune femme, y soulignaient toutes les finesses, y faisaient naître un intérêt et un charme inédits.

Jusqu'alors il avait été dupe de ce cas d'effacement relatif, de cette réserve délicate et de cette dissimulation, en quelque sorte, des qualités physiques qui caractérisaient M™^ de Gibré. Au milieu de la beauté arborée au premier plan par les autres femmes de la compagnie, c'était malaisé d'approfondir l'espèce de retraite où Germaine concentrait sa façon d'être jolie.

Mais, soudain, tout ce qu'elle possédait de dons si appréciables venait d'apparaître en relief et de

s'éclairer par la grâce de ce que peut une volonté de femme à l'œuvre. Pour la première foi?, Sigebert crut avoir la vision d'une exquise figure au nez mince, au tendre teint de porcelaine rose, avec de grands yeux bleus et de longs cils bruns. Et d'ailleurs, dans l'attention que l'on se sent tout d'un coup contraint d'accorder à un être, n'entret-il pas inconsciemment une loi de retour pour la pareille attention qu'il vous porte?

Aussi le petit duc éprouva-t-il un premier trouble de plaisir quand, au cours de la soirée, la châtelaine le retint auprès d'elle. Pendant que tout le monde se réunissait au billard pour assister à un match entre le banquier-comte Hélise- Ouède et le baron Nordensund, M'"^ de Gibré fit prendre place à son interlocuteur dans un coin decheminéedugrandsalon.Tendantses mignons souliers vers le feu, elle semblait imprégnée de toute une gentillesse frileuse, tandis que sur le front intrigué du jeune homme un beau palmier allongeait ses branches.

« Qu'est-ce que l'on m'a appris? dit Germaine

40 LEPETITDUC

avec un ton de sévérité mutine... Que vous vous prépariez à nous quitter?...

— Hélas! fit hypocritement Sigebert... une lettre qui me réclame... des obligations imprévues.

— Inutile de jouer la comédie : je sais vos motits...

— Oh! je parie que non!... Quels sont-ils?...

— Oui! oui! vous comptez me faire taire par une demande d'explications embarrassante. Mais je m'en tirerai en deux mots : vous êtes un mauvais sujet... Ah! vous voyez que je vous connais!... ))

Sigebert secoua négativement la tête. Il avait pris l'attitude affectée d'un excellent jeune homme, subitement méconnu par la femme à la sympathie de laquelle il se serait le plus fié.

(( Non.! murmura-t-il, vous ne me connaissez pas. Car, alors, vous ne me jugeriez pas avec tant de rigueur, vous que je devine aussi bonne et intelligente que je vous vois belle...

— Mais, repartit vivement Germaine, si vous

avez tant envie que l'on ait meilleure opinion de vous, est-ce que vous ne devriez pas vous arranger de façon à en donner le temps? Pourquoi vous plaisez-vous à disparaître comme un oiseau de passage ? »

Par un premier mouvement de mélancolie, le petit duc laissa tomber son monocle sur son gilet. Par un second mouvement, il laissa tomber dans le même sens l'expression de ses beaux yeux ; et son regard n'étant, lui, retenu par aucun cordon demoire, sembla s'enfoncer, plonger et disparaître dans l'infini.

ce Ah! soupira-t-il, combien cette vie errante m'est pénible à mener! Je ne rêve qu'à trouver un refuge par le monde, un étroit asile d'amitié, où je sentirais enfin que je puis me reposer dans une affection simple, dans un sentiment profond et vrai!... »

Germaine, un peu troublée, hésita un instant à répondre. Mais comme il l'interrogeait vivement en silence, ayant relevé les paupières vers elle, la jeune femme risqua ceci :

c( Vos plaintes sont peut-être ingrates envers des amis que vous avez déjà?

— Ne dois-je pas être sûr du moins que je ne suis nécessaire à personne?

— Pourtant, ici même, n'avez-vous paslapreuve que l'on tient sincèrement à vous?

— Certes, vous me témoignez la plus exquise courtoisie.

— Alors, restez!

— Mon Dieu, puis-je voir une indication de sympathie très personnelle dans le désir que vous me témoignez de me garder, avec tant d'autres gens, jusqu'à la date d'une fête où je serai confondu avec plus de cent personnes?

— iMais vous ne pouvez pas non plus décider à vous seul si l'on ne tient pas plus à vous qu'à qui que ce soit. »

La tête appuyée contre le haut dossier d'un fauteuil à sculptures héraldiques, Germaine était toute rose de préoccupations douces. Il était, lui aussi, très rose des reflets du foyer et très attentif, avec de fines moustaches qui, s'amincissant,

semblaient finir leurs pointes en vapeur blonde.

« Me ferez-vous l'honneur, madame, reprit-il, de croire ce que je vais vous avouer? Eh bien, depuis que mes sœurs sont mariées et ne vivent plus avec moi, je n'avais pas eu, dans ma vie sans intimité, une minute de causerie pareille à celle dont vous me faites éprouver en ce moment le bien-être...

— Vous les aimez beaucoup vos sœurs? » demanda Germaine avec le meilleur air de se familiariser.

Le petit duc mit la main sur son cœur dans un geste pénétré qui eût donné à la plus indifférente un vif désir d'être une sœur pour lui.

(( Mais, continua-t-il, c'est folie de s'abandonnera des impressions d'un tel charme quand elles ne doivent pas rester une habitude. »

Germaine feignit malicieusement d'abonder dans ce sens.

(( En effet, observa-t-elle, le hasard qui nous a rapprochés, va nous séparer... Nos existences sont si différentes!...

44 LEPETITDUC

— Oh! différentes, est-ce vraiment irrémédiable? Que de choses suffiraient pour rendre bien voisines nos deux destinées!... Si seulement vous me disiez que vous ressentez à me voir un tout petit peu du grand bonheur que je respire ainsi en votre compagnie...

— En ce cas, que feriez-vous?

— Je me consacrerais à courir les chances de causer ainsi... de temps en temps... seul... avec vous... »

Germaine eut une mine de coquetterie défensive.

« Mais, fit-elle, feriez-vous là un effort si méritoire? Et ne pouvez-vous en prendre la peine avant que je vous aie dit ce qui, à vous entendre, devrait vous en récompenser?... »

A ce moment, Gibré, soucieux des négociations dont il avait confié le soin à sa femme, vint troubler le tête-à-tête.

L'air de bonne harmonie avec lequel on l'accueillit le rassura aussitôt.

c( Eh bien, demanda-t-il à Sipfebert, avez-vous

fait amende honorable? Vous êtes-vous résigné à ne pas nous chagriner? Pouvons-nous encore compter sur vous, terrible ami?... »

M'"^ de Gibré, attendant la réponse du petit duc, avait baissé les yeux comme par une résolution fière de ne point chercher à l'influencer.

Le jeune homme, sans regarder non plus ]\jme ^Q Gibré, serra la main de son ami, en lui déclarant :

(( Trop content d'avoir l'occasion de vous faire plaisir, je resterai autant que vous voudrez bien le désirer... »

Et tandis que le petit duc, de son pas élégant et délibéré, allait rejoindre le reste de la compagnie, le châtelain interrogea rapidement sa femme :

(( Que lui avez-vous dit?

• — Ce que j'avais à lui dire.

— Et que vous a-t-il dit?

— Je vous raconterai cela... »

Et tous deux regagnèrent aussi l'assemblée de

46 LEPETITDUC

leurs hôtes, chacun n'ayant, sur son visage de lutteur pour la vie mondaine, que le masque uniforme de la politesse.

Pendant les quelques jours encore qui précédèrent la réception de Boisrose, le petit duc d'OEuilly multiplia son zèle et son enjouement auprès de tous. Et ce fut au contraire par sa réserve respectueuse, par sa discrétion d'allures, qu'il se serait désigné aux yeux de la châtelaine, si celle-ci y eût été attentive. Mais à quoi pensait Germaine? Voilà le point sur lequel la cervelle de Sigebert était le moins tranquille et qui mettait le plus en défaut sa perspicacité.

M'^^ de Gibré, sans paraître toutefois s'y dé-

LE PETIT DUC ^y

rober, ne facilita aucun des entretiens qu'il cherchait auprès d'elle et dont il lui avait pourtant bien indiqué le prix qu'il y attachait.

Sans doute, le petit duc entrevoyait-il la vérité, quand d'abord il voulut croire que Germaine s'appliquait à mettre vigoureusement à l'épreuve la sincérité et la patience d'une amitié dont elle avait une fois écouté l'expression. Mais, à la longue, il conçut plutôt le sentiment d'être dupe et de s'être imprudemment constitué, jusqu'au 25- décembre, le prisonnier de sa parole.

Aussi, quand ce soir-là fut venu, il se violentait pour faire bonne contenance, parmi tous les brouhahas de la fête. Er, au milieu des lumières et des élégances, dans la salle oii l'arbre de Noël resplendissait parmi une joie de bruit, Sigebert tortillait fébrilement sa moustache, sous un front assombri.

Ce fut à cette heure-là que Gibré, dans une attitude oii il se complaisait aux regards de la noblesse de la région, prit familièrement le petit

48 LEPETITDUC

duc par les épaules en lui disant à brûle-pourpoint :

« Ma femme m'a fait part des sentiments que vous lui avez exprimés... »

Dans l'ignorance de ce qui allait s'ensuivre, Sigebert ne tressaillit pas; il regarda fixement le châtelain de Boisrose et lui sourit même, sans paroles, afin d'être mieux prêt à tout.

(( Oui, continua Gibré, je vous avais mal compris. M"^^ de Gibré m'en a fait le reproche et je vous adresse mes excuses... »

Le petit duc souriait toujours, sans répondre, avec prudence et fermeté.

Gibré poursuivit :

« Puisque vous êtes si sauvage, puisque c'est le monde qui vous donne sur les nerfs, et je le vois bien à votre mine de ce soir, il vous faut nous rester, maintenant que nous n'allons plus avoir personne...

— Ah! fit Sigebert, en rajustant son monocle, M'^^ de Gibré vous a expliqué... cela?

— Et j'ai trouvé cela charmant, mon cher!

LEPETITDUC 49

Ainsi, c'est entendu. Vous allez nous accorder quelques bons jours de plus, à vous refaire dans le calme et Tintimité. A peine, par-ci par-là, profiterai-je de votre présence pour visiter encore et recevoir quelques voisins de votre monde, que vous nous aiderez à apprivoiser...

— Vraiment, je ne sais... Et M"'^ de Gibré ne trouvera-t-elle point que j'abuse?

— Ma femme! Mais c'est au contraire ellemême qui... Tenez, la voilà justement là-bas qui nous regarde... »

En se voyant ainsi vue, Germaine eut un élan si rapide à détourner les yeux, que le petit duc se sentit, du coup, profondément et sans réplique invité par elle.. . Ce fut, pour lui, comme la seconde et définitive révélation d'une nature de femme, dont la façon d'être hospitalière et amicale était la même qu'elle avait d'être jolie, sans tout d'abord en avoir jamais l'air.

Figures Falotes

et

Figures Sombres

^^^l<îT^^^t3fiS&r^3>î^T^

Choses non vues

'autre jour, en prenant le thé de cinq heures chez M"^*^ de Juscorps, on se mit à parler du plus récent tueur de filles. Et lesjeunesmondainesjolies et pimpantes, qui se trouvaient là, ne firent point ces mines dégoûtées ou indifférentes par lesquelles toute allusion à des aventures de ce genre est ordinairement accueillie dans un salon. Il semblait que la cause ne fiât plus caractérisée ici par le milieu de basse prostitution où elle était née. Il y avait

plutôt: chez les interlocutrices présentes une sorte de sentiment grave, anxieux et résigné. Sans doute, chacune pouvait en avoir ses raisons particulières. Mais toutes, peut-être, écoutaient simplement en elles la solidarité du sexe faible, qui toujours se sent fait pour ne s'ouvrira Tamour que par la cruauté et sous la blessure du sexe fort.

Ce fut la maîtresse de maison qui formula cette banalité, en manière de conclusion :

« Vraiment, il faut un grand courage à ces créatures pour introduire ainsi chez elles un individu qu'elles n'ont encore jamais vu!

— Mais, répliqua M"^^ Muresanges, lorsque vous montez seule dans un compartiment de chemin de ter, pour peu qu'un monsieur y monte à son tour, et que le train parte là-dessus, vous voici donc à la merci du premier bandit ou du premier polisson venu... Comment! Vous ne trouvez pas le comble de l'audace qu'une femme honnête consente à être enfermée pendant un temps plus ou moins long — mais toujours trop

long pour que la sécurité y soit possible — avec un inconnu, dans ces espèces de petites chambres à coucher que sont les wagons ! Et cela souvent le soir, la nuit, à l'heure où même chez soi, si gardée et bien close que l'on se sente y être, il semble qu'un peu de danger flotte dans les coins noirs!... Et rouler de la sorte à travers l'obscurité, dans le désert, au milieu d'un grondement infernal, avec un homme qui vous regarde fixement si vous êtes appétissante, qui veut bientôt faire connaissance s'il est mal élevé... Brrr!

— Il y a le compartiment des dames seules, objecta quelqu'un.

— Ah oui! parlez-m'en! Belle garantie!... J'en ai un bon souvenir! »

Le ton de M™^ Muresanges avait éveillé des curiosités. On la pressa de questions, d'autant plus qu'un petit air de gêne vint alors agrémenter son visage rose de blonde potelée.

c( Eh bien! dit-elle, il y a trois ans, j'allais rejoindre mon mari qui m'avait devancée de quelques semaines dans sa nouvelle garnison. Ma

f6 FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES

mère m'avait bien tendrement installée dans ce précieux compartiment des dames seules, qui est toujours vide, ainsi qu'on sait. Je m'étais décidée au train du soir, comme étant le plus rapide; et, au bout de quelque temps, le sommeil s'empara de moi, de telle sorte que je ne m'éveillai plus aux stations, d'ailleurs rares, qui se faisaient. A l'une d'elles, pourtant, ma torpeur fut troublée par un souffle d'air froid, un claquement de portière. Déjà le train repartait; et un homme avait pénétré dans le compartiment. Instantanément, je fus toute dégourdie par la surprise. La frayeur ne devait me venir et grandir que progressivement. D'ailleurs, que faire? Nous marchions déjà à grande allure. C'est à l'individu lui-même que j'aurais pu seulement me plaindre de son intrusion illicite; et je me gardai bien de l'apostropher. Ma montre marquait minuit. Ce renseignement me permit de retrouver sur l'indicateur quelle était la gare que je venais de quitter. Mais je fus fort émue de constater que j'avais désormais une grande heure, tout entière, à passer

sans nouvel arrêt. Je cherchai des yeux la poignée du signal d'alarme. Elle était bien à sa place, presque au milieu du plafond, un peu plus près de moi que de l'autre voyageur. Je vis que le regard de celui-ci avait vu mon regard. A son tour, il porta son attention là-haut; il cligna des paupières et, brusquement, il ferma le rideau sur le globe de la veilleuse. A ce moment, mon cœur battit si fort que je crus défaillir. Mais l'individu n'avança pas vers moi. Sa forme que, pour l'instant, je discernais mal, se recula. Il alla s'étendre sur la banquette qui faisait suite à celle que j'occupais. J'eus alors quelques minutes pour reprendre respiration. Mais j'en profitai pour m'apercevoir que l'incident, à la réflexion, devenait encore plus inquiétant. Le voyageur n'avait aucun bagage avec lui. Il était tout de noir habillé, mais gris de poussière; une espèce de plume de coq était passée dans le ruban de son chapeau de feutre qui couvrait une tête maigre, grise de cheveux, grise, de peau, ayant des favoris plats et l'expression faciale d'un notaire de province

fo FIGURES Falotes et figures sombres

dont la barbe n'aurait point été faite depuis plusieurs jours... Au bout d'un certain temps, durant lequel je n'avais cessé d'entendre mon compagnon de route remuer et se retourner sur place en soufflant, je compris qu'il en avait contre le rayon de lumière venant du compartiment voisin par le petit carreau intermédiaire. En effet, il se releva bientôt; et, sans doute dans un mouvement rageur, il alla plaquer son visage sur la vitre, tout éclairée en triangle, qui était diagonalement opposée à la position oii j'étais. Mon attention fut alors irrésistiblement concentrée sur la figure qui était ainsi devenue le seul point lumineux pour moi; et je ne tardai pas à y voir s'y dessiner des choses aussi nettes et aussi multiples que dans une projection de lanterne magique... »

A cet endroit de son récit, M"^^ Muresanges parut un peu embarrassée pour le continuer; et elle s'interrompit avec un air de décence et une moue de confusion. Mais les dames réclamèrent à pfrands cris la suite.

FIGURES FALOTES iT FIGURES SOMBRES Ç9

« Certes, reprit la jeune femme, je ne pouvais me méprendre sur la nature des faits que semblait découvrir l'indiscret spectateur. Ses yeux, les ailes de son nez et sa mâchoire prirent une expression — dont je n'avais pas encore eu la moindre idée — mais dont je devinai pourtant tout de suite le sens, tant elle ne ressemblait en rien, dans sa particularité violente, à aucune de celles que je connaissais pour les divers genres d'émotions... naturelles... convenables... ou plus directes... Non! je n'aurais jamais cru qu'un simple visage d'homme, que rien de visible qu'un visage, détaché du corps comme celui d'un décapité, pût devenir un tel tableau d'infamie et contenir autant d'offense à la pudeur, autant d'outrage en sa rencontre avec un regard de femme ! . . . Je me sentais bouleversée, les joues brûlantes d'une honte rouge; je voulais détourner ma tête, fermer mes yeux... Impossible!... J'étais retenue par un détestable attrait que je ne vous avouerais pas, croyez-m'en bien, s'il n'avait pas été surtout fait de terreur. Qu'allait-il advenir de pire

6o FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES

que toute prévision première, quand se retournerait vers moi cette face humaine qu'un hasard venait de transformer en masque illuminé de satyre, et quand ces narines frémissantes reviendraient à flairer ma présence dans l'ombre?... Tout à coup, la physionomie que scrutait mon angoisse se figea, avec une fixité d'effarement si effarante que j'en cessai, soudain aussi, de penser à moi pour ne plus penser qu'à ce qui pouvait, audelà, s'accomplir d'inconnu, dans l'inconnu?... Puis les traits de l'individu s'agitèrent effroyablement, et des exclamations terrifiées lui échappèrent. « Ho!... ho!... » faisait-il en claquant des dents... « Mais quoi? m'écriai-je malgré moi, c( qu'y a-t-il?... Si c'estun crime, passez votrepoing «parla vitre! criez! — Ho!... ho!... » répondait-il seulement. Et toujours: «Ho!... ho!...)) d'une voix qui hurlait à la mort... N'y tenant plus, je lui dis que j'allais tirer la sonnette d'alarme. Il se borna à proférer encore ses rauques gémissements. Et je fis comme j'avais dit. Presque aussitôt le train se ralentit. J'ouvris les rideaux de l'éclairage, et

FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES 6l

cela permit sans doute d'apercevoir, du compartiment voisin, que l'on y était surveillé du nôtre. En tout cas, mon compagnon quitta lestement son observatoire. Un élan me porta à le remplacer, m'y jeta pour ainsi dire; mais juste à un moment où je ne fis que de voir que l'on voilait vivement la lumière, à côté. Le train stoppa. Un employé survint. «Voyez là!» lui indiquai-je, de la portière où j'étais penchée. L'agent se rendit au compartiment désigné; et, l'instant après, il en revenait disant que je lui avais fait réveiller un monsieur et deux dames qui dormaient tranquillement. Je me retournai vers mon compagnon qui avait l'air fort agacé, pour en appeler à son témoignage, tandis que l'agent de la Compagnie me taisait sèchement l'observation comme quoi c'était dans notre compartiment que l'appareil d'alarme était déclanché. « Oui est-ce qui « a appelé? » demanda-t-il. Ma foi! je n'hésitai pas. Plutôt que de m'engager dans des détails compliqués, scabreux et inutiles, je répondis : « C'est «monsieur!» En somme, je n'avais été que le bras.

6l FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES

et c'était celui-ci qui avait été la tête, l'horrible tête... Dame! il protesta et dénia énergiquement. L'agent nous réclama nos billets, pour s'assurer ainsi de nos personnes à la sortie. Je lui remis le mien. L'autre voyageur n'en avait pas. Dès lors, sa cause n'était plus défendable. On le lit descendre, on l'emmena où il fallait; et j'achevai mon parcours, délivrée, mais tout affolée, blottie, sans plus oser en bouger, dans le coin où je venais de tant vivre pour moi et pour je ne sais qui d'autre encore à travers quelque autre!...

— Mais quoi! dit-on à M'^^Muresanges, n'avezvous donc pas plus d'éclaircissements à nous donner?

— Eh! non, en somme! Mon mari, qui était en tenue d'officier quand je le retrouvai à la gare d'arrivée, n'eut pas de peine à me tirer d'affaire sans plus d'enquête. J'ai entendu émettre la supposition que cet être avec qui j'avais voyagé fût un fou évadé. Et cela parut d'autant plus vraisemblable qu'il y avait une maison de santé assez proche de la station où l'individu était monté.

— Alors, fit M"^^ de Juscorps, comme avec la nuance insaisissable d'un regret d'ailleurs inadmissible, toutes les sensations que vous avez vues se refléter sur ce baroque personnage, il en aurait donc forgé les sujets dans sa cervelle?

— Cependant, opina la petite M"^*^ Cheuse, il y a le coup de la lumière que l'on a cachée subitement, au moment oii le train s'est mêlé de s'arrêter, et une minute avant que vos voisins ne fussent soi-disant troublés dans leur repos apparemment si paisible?... Au moins, les avez-vous aperçues à un instant quelconque, ces personnes de l'autre compartiment?

— Oui, lors de leur descente. L'homme était un grand gaillard d'une cinquantaine d'années peut-être, avec une grosse barbe jaune, touffue, et de tout petits yeux sans sourcils. Il était enveloppé d'un long cache-poussière, qui lui complétait une apparence d'Anglais. Il portait d'une main sa valise, de l'autre les sacs des deux femmes ; et il marchait très droit, très lourd, les yeux fixés devant lui. Ses compagnes, fortencapuchonnées.

étaient revêtues aussi de cache-poussière. Elles le suivaient, sanslui adresser laparoleniéchanger un mot entre elles. Leurs tournures étaient jeunes, leurs figures m'ont paru agréables, un peu boursouflées comme quand on a bien dormi... ou mal dormi...

— Mais enfin, de quoi tous les trois avaientils l'air?

— Mon Dieu! l'air de rien... l'air de tout le monde... l'air de gens que l'on ne sait pas accusés d'avoir fait telle ou telle chose, et auxquels, par conséquent, on ne saurait trouver ce bien une tête à cela »...

"tSfc^;

Le Silence du Sang

e^ ^^3J(^ ^ ,-ie mangeait plus ; on en était à boire encore et à fumer, dans le grand cabinet d'angle de chez Society. Ces demoiselles, très décolletées, s'éventaient gravement la gorge, comme pour la garder bien fraîche jusqu'au moment où quelque amateur allait leur venir la prendre. Les hommes se débraillaienr, surtout de parole. Le petit Cramant promit que ce serait lui qui offrirait un souper pareil, aussitôt qu'il y aurait eu moyen d'enterrer son père. Êloi

de Norge ajouta que, lui non plus, son père, il n'avait pas pu le regretter. Anne-Mimi s'écria que c'était très mal de dire ces choses-là! Mais Coucy de Ripont fit remarquer que, en somme, personne n'aimait jamais son père. Il n'y avait queBiriboff qui ne se prononçât pas sur le sujet; et on voulut avoir, là-dessus, son fin mot.

c( Mon père? dit-il en faisant mine de beaucoup chercher... Oui, j'en ai bien un certain souvenir... mais si vague!...

(( C'était autrefois, à Pétersbourg. Unmadn,— je pouvais alors avoir une douzaine d'années, — le bon pope, avec lequel je me souvenais d'avoir vécu tout seul depuis ma naissance, entra dans ma chambre d'un air fort important.

— « Ecoute, petit! déclara- t-il... Tu vas vite te faire beau... Tu comprends bien?... Le plus beau que tu pourras, pour aujourd'hui!... »

c( Très interloqué de ses façons inusitées, je ré^ pondis par un signe affirmatif Ses prunelles étincelèrent; et, d'un air de grande résolution:

— « Petit! reprit-il, cher petit!... Ce jourest un fameux jour pour toi! Il sera décisif dans ta vie. Tout à l'heure, je vais te mener embrasser ton père!... »

c( A cette nouvelle, j'avais dû devenir livide, car un gémissement échappa à mon interlocuteur, et, sans son secours, je serais tombé en syncope.

(( J'avais jusque-là passé mon existence dans la persuasion que j'étais orphelin. Et, ainsi donc, j'apprenais subitement que j'avais un père!... tout comme mon ami Serge, de la maison voisine, en avait un qui lui avait donné une montre et qui souvent aussi lui donnait des coups.

— (( Seigneur, Seigneur! chevrotait le pope... Reprends tes forces, mon enfant bien-aimé..* Depuis combien de temps, hélas! est-ce que je prie pour t'obtenir cette faveur!... Seigneur! que de fois j'ai prié! Ne te sens-tu pas mieux, petit?... Allons! de l'énergie! Le ciel est pour nous. »

« Je lui serrai les doigts avec une tendresse éperdue.

— (( Au nom des saints, supplia-t-il, dépêche-toi de t'habiller! Un retard gâterait tout. J'ai tant juré que tu étais si intelligent, si docile, si exact à chaque devoir! »

« J'effectuai rapidement ma toilette; et nous nous mîmes en route par une série de rues dont je ne connaissais rien. Le vieux pope, agile ainsi qu'il ne s'était jamais montré, marmottait sans trêve des paroles que je ne réussissais point à percevoir et qui, d'ailleurs, semblaient s'envoler comme des prières. Nous traversâmes plusieurs places. Nous suivîmes des perspectives, des péréouloks, des cours de canaux... Nous allions donc bien loin!

c( Par un pontde bateaux, nousgagnàmesl'autre rive de la Neva. J'avais renoncé à imiter le pas toujours accéléré du pope, pour me mettre à trotter. Après avoir longé un rang d'imposants édifices, il m'indiqua un bâtiment superbe, mais garni d'énormes barreaux aux fenêtres.

— « Bénédiction! murmura-t-il, c'est là! »

« Ah ! tant mieux que mon père habitât un

aussi beau palais! Et surtout tant mieux que j'y fusse arrivé, car j'étais bien las!...

« Cependant mon guide me fit dépasser la façade qu'il m'avait désignée et sous laquelle un porche magnifique donnait accès; puis une seconde, une troisièmeconstruction ; ensuite tourner à angle droit dans une ruelle; enfin tourner de nouveau dans une deuxième ruelle également en angle droit. Et alors nous nous arrêtâmes devant une humble porte de derrière.

ce II suffit d'un léger coup de marteau pour nous faire ouvrir, sans que personne — à l'intérieur — apparût pour avoir l'air de s'en être mêlé.

(( Le pope, avec une aisance familière, me traîna par un couloir sombre et si bas sous voûte que nos pas contre les dalles y résonnaient à peine. Au bout du couloir, une nouvelle porte, aussi massive que celle delà rue, céda de même, indépendamment de toute intervention apparente, dès que mon pope y eut cogné.

ce Au delà, nous atteignîmes une petite cour pavée et couverte. A droite, un perron nous fit

yO FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES

parvenir à une antichambre ronde, en marbre et déserte, qui semblait ne pas avoir d'autre ouverture que celle par où nous étions entrés.

c( Le pope se dirigea droit devant lui, jusqu'au fond. Là, ayant léché son pouce, il Tappuya fortement sur une tache verdâtre de la muraille, en pesant de bas en haut. La tache ne tarda pas à glisser entre les rainures et découvrit l'embouchure d'un cornet acoustique dans lequel le pope se mit aussitôt à faire des chuchotements. Après quoi, il juxtaposa son oreille à la place de sa bouche, tout en battant des paupières, de façon à m'en adresser des petits signes rassurants d'intelligence. J'étais terrifié. Bientôt ses paupières battirent avec une vitesse centuplée, et il s'écria :

— (( Dieu soitloué!...Ton pèrenousattend... »

(( Il rajusta promptement ma belle blouse, en en tirant -les pans. Il m'ôta ma toque, perfectionna ma coiffure avec de légères pichenettes, plaça mon couvre-chef dans ma main gauche, et me prit par l'autre, après m'avoir embrassé.

(( Je me cramponnai désespérément à lui.

— « Petit père! suppliai-je en sanglotant, emmène-moi! C'est toi qui es mon père. Je veux que ce soit seulement toi!...

— « Silence! répliqua-t-il... Soyons sage!... Tu es un brave garçon... »

(( Sur ces entrefaites, je m'aperçus qu'une anfractuosité, juste assez grande pour nous donner passage, s'était creusée dans le marbre. Nous plongeâmes, par là, dans un obscur corridor, construit sans doute tout en bois, car notre marche l'emplissait de bruit. Et, au-dessus de nos têtes, une autre marche rapide, le pas sonore de quelqu'un, allait nous devançant.

c( Une porte encore nous fît déboucher à la base d'un escalier tout droit et très escarpé. Les degrés en étaient taillés et disposés comme les dents d'une scie dont les pointes auraient été tournées vers le sol. L'ascension nous demanda beaucoup de peine et de temps. Malgré l'assistance du pope, je glissai bien des fois.

(( Au sommet de cet étage, dont l'inclinaison de plan semblait avoir été adoptée pour décon-

certer au moins les visites (sinon des assauts), un homme à figure distinguée, en dépit de son simple costume de moujik, nous informa poliment que Son Excellence allait nous recevoir.

— (( Entrez par là! » commanda-t-il en nous poussant vers la tenture d'une porte, sur la droite du palier, tandis que, à l'extrémité de gauche, une autre draperie pareille, gigantesque et verte, agitait ses plis depuis le haut du plafond.

(( Le nez tourné en arrière, je regardais craintivement cette étoffe qui remuait. Deux dames en noir, l'une âgée, l'autre jeune, s'en dégagèrent tout éplorées. Une main apparut, derrière elles, qui les congédiait sèchement, en même temps que la plus vieille des solliciteuses soupirait sur un ton lamentable :

— «Ah! si Votre Excellence daignait!... Il n'est pas coupable!... Il est si jeune. Votre Excellence ! »

« Un battant de porte retomba lourdement. C'était celui que, traîné par le pope, je venais de franchir à reculons. La plainte de la vieille femme

en noir m'était restée dans l'oreille. Un instant, je crus que c'était de moi qu'elle avait voulu parler. Mon émoi était tel que je pensais qu'il n'y avait plus que mon sort pour intéresser le monde... — « Il est si jeune!... » avait-elle dit. C'était moi qui étais si jeune ! Oh ! pouvait-on être si jeune!... Je frémis d'être aussi jeune, au milieu de ce monument mystérieux et au delà de tant de portes!. .

c( Mon pope éternuait d'une prise de tabac trop avidement absorbée. Je me collai à lui. Il essaya de me sourire à travers ses grimaces. Je me mis à examiner la pièce où nous attendions. Une profusion de vêtements étaient accrochés, autour de nous, à un carré de patères, comme dans un magasin de travestis...

(c Le moujik de tout à l'heure, étant revenu nous quérir, nous fit retraverser le palier. En tace, la draperie verte tremblait de nouveau; un second moujik s'en échappa et, dès que la tenture fut retombée sur lui, se mit à rire, oh! mais à rire !...

« Celui qui nous conduisait haussa les épaules et, en croisant son camarade, souffla:

— « L'affaire esc donc arrangée avec le chef?... Bon! tu t'en tires pour cette fois... Mais gare à la prochaine!... »

« L'autre éclatait toujours d'une joie si exubérante qu'il s'engagea maladroitement sur les marches à l'envers de l'escalier hasardeux et le dégringola jusqu'en bas avec une rapidité vertigineuse. Sa chute l'avait rendu inerte. Il ne riait plus. Peut-être était-il mort?

« Mais tandis que je m'obstinais à regarder s'il se relèverait ou non, mon bon pope me tira sévèrement par la manche.

— (( Eh bien ! Sera-ce pour aujourd'hui? » criait une voix cassée, du fond d'une pièce encore un peu cachée par la pesante portière que le moujik de garde ne soulevait qu'à demi.

« Le pope et moi, — lui désormais aussi décontenancé que je l'étais, — nous hésitions sur le seuil.

« Devant nous, deux vieillards, assis dans des

FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES y^"

fauteuils de cuir dont chaque dossier était colossal, se faisaient vis-à-vis au bord d'une cheminée où flambait une pyramide de bûches immenses. ■Je distinguai d'abord que l'un était en robe de chambre, et que l'autre avait des moustaches blanches en crins rudes et retombants comme ceux des phoques.

— (( Salue ton père! » m'ordonna faiblement le pope,

« Dans mon trouble, j'inclinai deux fois la tête. Lequel était mon père, de ces deux personnages? Était-ce celui qui me faisait signe d'avancer... en brandissant sa main sèche, que je reconnus : cette main, à bague de pierre rouge, venait de chasser les femmes noires en pleurs? Était-ce, au contraire, celui qui mâchonnait sa cigarette d'un air si triste? J'aurais préféré que ce fût celui-là mon père. Pourquoi? Hélas! pour rien... Parce qu'on souhaite toujours quelque chose!...

— « Approche donc, articula le premier... Est-ce que tu es gelé? »

a Mon précepteur me stimula d'un coup de genou. Machinalement, je finis par arriver juste entre les deux partenaires. Je n'osais les envisager. Mes jambes flageolaient. Je m'appuyai contre un guéridon 011 je trouvai à manier, par contenance, un coupe-papier, dont le manche d'ivoire sculpté était une tête décharnée sur des tibias en croix.

— « Laisse ça! » marmotta celui qui fumait. c( J'obéis promptement, les yeux toujours

baissés.

a Soudain, je tressaillis. Un doigt s'était posé sur mon front; et la voix cassée que j'avais entendue au moment d'entrer, dit :

— (( Tout est amer à qui a du fiel dans la bouche...»

ce Devais-je répondre ou seulement approuver?... Mais déjà le doigt s'était écarté de ma peau, où il avait fait un point froid; et le second vieillard grommelait :

— (( Voilà l'âge 011 l'on est heureux! » (( Là-dessus, je fondis en larmes.

c( A cet instant, le moujik qui remplissait les fonctions d'huissier, entra précipitamment et annonça un nom que je ne saisis pas.

— « Vite! vite! s'exclamèrent ensemble les deux hôtes, qu'on l'introduise!... Et vous autres, laissez-nous, les amis!... »

« Mais comme, de plus en plus hébété, je n'avais pas l'air de comprendre, celui que j'avais souhaité avoir, de préférence, pour père, me bouscula dans la direction d'une porte dérobée. Quatre à quatre, le pope m'y rejoignit. Nous descendîmes, à l'aventure, un escalier tournant dont une des branches aboutissait dans un soussol rempli de marmitons. Et de là, par une échelle de fer, nous regagnâmes le plein air.

« Le pope levait les bras au ciel, sans rien exhaler de ce qui se passait en lui.

— c( Mais enfin, demandai-je, lequel est mon père? »

(( Ses bras se mirent à trembler plus fort, et il gémit :

— « Hélas! hélas! C'est son secret et non le

jS FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES

mien! C'était à lui qu'il appartenait de se déclarer... Quelle déception, Seigneur!... »

(( Et voici, conclut Biriboff, la seule fois de mon existence oii j'aie vu mon père. Et la seule opinion à peu près nette que je puisse vous exprimer sur lui, c'est qu'il était le vieux monsieur assis à ma droite, à moins qu'il ne fût le vieux monsieur d'en face, qui fumait à ma gauche. »

A propos d'Eve

on! déclara M"^^ de Juscorps en secouant sa jolie tête fauve avec l'air batailleur qui lui appartient dès qu'une question de sexe est en jeu; non! vous ne me ferez pas trouver logique que les choses se soient passées telles qu'on les rapporte, entre Adam et Eve, dans le Paradis Terrestre. La conduite que l'on attribue à Eve est inadmissible. Certes, je me représente bien ce que la première femme avait

8d figures falotes et figures sombres

pu apporter en elle de tentation et de curiosité. Quant à cela, nous autres, nous continuons bien à n'être jamais plus avancées qu'elle. Mais, alors qu'elle n'était même pas... épousée, quand c'était encore une jeune fille, comment me persuaderiezvous qu'elle ait pu avoir tant d'immodestes initiatives?... Quoi! s'en prendre, la première, à un jeune homme?... que ce soit elle qui lui ait présenté le fruit défendu?... qui l'ait obligé à y goûter?... Fi! les vilaines manières!...

— Bah ! objecta-t-on, dans ces âges primitifs, la femme ne devait disposer encore d'aucun raffinement de nature... Et puis, celle-là était si fraîchement formée de la côte d'Adam, qu'on peut lui pardonner un reste d'humeur et de liberté garçonnières...

— Nullement. Puisqu'il nous faut voir en Eve notre première ancêtre, j'entends qu'elle nous apparaisse avec le type constant de la femme, tel que nous nous le représentons de tout temps et que nous le voyons de nos jours. Pourquoi, dès le début, n'aurait-elle pas su être délicatement

FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES 8l

amante ou épouse, aussi bien qu'elle a su être délicatement mère? Les instincts maternels de la première femme, nous les trouvons tracés, en une ligne des Écritures, de si bonne sorte que nous la sentons, dès l'origine, mère, de la même façon que toutes les mères le seront éternellement. Une fois qu'elle a mis Seth au monde, ce n'est pas tout d'abord le nouveau-né qu'elle distingue en celui-ci; sa pensée immédiate est pour l'autre fils qu'elle a perdu : « Le Seigneur, dit-elle, me l'a (( donné au lieu d'Abel, que Caïn a tué... » La première mère n'a pas pu admettre que son fils mort le fût à jamais; et le nouvel enfant qui naît de ses entrailles, c'est pour elle Abel qui renaît. Ce sentiment n'a-t-il pas toute la subtile et intime vérité de celui que nous connaîtrons à toutes les mères, vraiment mères, dans la suite des siècles? Alors, pourquoi admettre que, comme femme, Eve n'aurait pas été vraiment femme dès l'époque de la création? Or, l'attitude éhontée qu'on lui prête, sa conduite cynique, son rôle d'éducatrice amoureuse me choquent inaccepta-

blement. Quelle esc donc la nouvelle mariée dont la légitime impatience auprès de son mari pourrait aller jusqu'à l'entreprise Jusqu'à l'inviter à l'action et à le diriger? Quelle est même la femme galante dont les désirs les plus vifs dépassent les bornes d'une provocation simplement coquette?... Tenez, décidément, il y a une erreur dans les textes; ou bien, alors, Eve n'a pas été ce que l'on croit d'elle généralement, elle ne doit plus être le type essentiel de la femme : c'était une détraquée, une déséquilibrée, qui n'aura été la mère que des femmes névrosées et exceptionnelles.

— Moi, raconta le gros Praille, je puis peutêtre éclairer le débat, car il me semble bien avoir, étant enfant, quelque peu joué à Adam et Eve. Oui, je me souviens .d'avoir jadis tourné autour de l'arbre de la science du bien et du mal, avec une petite personne dont les allures pourraient vous aider à comprendre et accepter la scène de l'Èden... En ce temps-là (hélas! ça ne date pas d'hier), j'avais environ quatorze ans. On me

trouvait alors très gentil, ne vous déplaise. J'étais svelte, pâle, en un mot charmant. Et je ne serais pas étonné que l'on m'eût généralement pris pour un jeune prince, quand j'étais bien coiffé, tout paré avec un grand col blanc épanoui sur une jolie veste à revers de soie. Dans une station thermale où m'avaient emmené mes parents, je fis vite connaissance avec une voisine de table, qui était exactement de mon âge. Miss Arabella était joufflue, sanguine, grosse et vigoureuse comme une petite ponette d'outre-Manche. Nous fûmes bientôt en haute intimité. Elle savait à peu près autant de français que je savais de mauvais anglais. Et nos familles respectives, ayant jugé bon de se lier pour la durée de la cure qui avait amené chacune d'elles, se congratulaient à considérer l'empressement studieux avec lequel leurs deux enfants se livraient à des exercices francochuchoteurs ou anglo-taquins. Arabella avait bien le nez un peu fort, mais bonnement charnu, des yeux larges, très noirs, beaux et malins, er, avec cela, de solides patoches qui me donnaient

des shake-hands dont je grognais souvent et dont elle riait toujours. Sous sa jupe — qui était encore assez courte — elle montrait, dans des bas blancs et bien tirés, de fiers mollets au bas desquels ne purent pas se boutonner entièrement mes bottines, un jour que nous avions échangé nos chaussures, et que chacun de nous porta celles de l'autre, pour la satisfaction de nous prouver l'égalité de nos deux pointures. Il n'y a encore que les enfants, voyez-vous, qui aient des idées, en fait de s'amuser.,. Toutefois, je ne tardai pas à remarquer qu'Arabella avait une excessive propension à m'embrasser. Pour un oui, pour un non, pour rien, elle me sautait au cou. Au début, cela ne m'était pas trop désagréable, ni, d'ailleurs, agréable. Néanmoins, ces effusions risquaient de casser mon grand col blanc; et, une fois même, cette disgrâce arriva. Je boudai. Et puis, j'avais déjà une vive crainte du ridicule. Je supportais malaisément de voir les passants sourire et se retourner quand, dans les allées du parc ou dans les ruelles du bazar, loin de nos pa-

rents, Arabella m'assaillait et que ses gros baisers me tombaient sur le nez, sur le front, sur les oreilles, sur les joues, comme des gouttes d'orage. Aussi, mon parti fut pris. Par la suite, lorsque Arabella me proposait un petit tour de promenade, je lui répondais : a Je veux bien (( sortir avec vous, mais vous ne m'embrasserez « pas... — Pourquoi? — Parce que je ne veux (( pas que les gens se moquent de nous. » Ma petite amie avait alors une minute d'indécision. Puis elle me disait : « S'il vous plaît, venez me « voir dans notre salon de l'hôtel. » Je consentais. On s'enfermait par le beau temps, on s'installait au loto, aux dominos. Pourvu que l'endroit fût discret, je me résignais à être embrassé vingtcinq fois l'heure. La porte de la chambre voisine restait ouverte; et la mère d' Arabella, ordinairement allongée et languissante, venait de temps en temps s'intéresser à nos alternatives de gain. Elle trouvait toujours sa fille assise en face de moi ; son regard sur nous disait : « Heureux âge ! » Dès que le dos maternel avait disparu, Arabella

fondait sur moi, à l'instar d'une colombe s'abattant sur le pigeonnier. Ses baisers volaient comme un essaim ne se posant qu'un instant, fort et sans bruit, butinant sans chercher. Je fermais les yeux, de peur qu'elle ne m'y fît entrer mes cils. J'avais toutes les candeurs. Je n'en savais pas plus long qu'Adam... Cependant, le moment de mon départ survint. La séance d'adieu fut particulièrement embrassante. J'avais le cœur gros; et Arabella, la mine sombre. Soudain, au plus vif de son trouble, ses lèvres, qu'un instinct de chasteté inconsciente avait sans doute jusqu'alors préservées de l'erreur, ses lèvres s'égarèrent, et vinrent picorer sur les miennes. Elle recula toute rouge, tout interdite. Et une révélation aussi s'était faite en moi. Avant cette seconde, je n'avais encore connu que les baisers de nourrice, les baisers de parents, les baisers d'Arabella. Mais, tout à coup, ce n'était plus un baiser, c'était le Baiser, celui qui a le goût du fruit de l'arbre de la Science.

— Comment! interrompit M"^-^ de Juscorps,

ce fut là votre éveil des sens, pour tous les méfaits que vous deviez accomplir ensuite!... Et vous n'aviez que quatorze ans!... Vous étiez un petit misérable, d'avoir déjà pu distinguer la saveur du péché !

— Oh ! reprit le gros Praille, ce n'était pas encore la sensation de mordre à la pomme, ni rien de cet acidulé sur lequel se crispe éperdument la bouche. C'était plutôt comme la découverte, dans l'aride chagrin de nous séparer, d'une espèce de petit fruit pauvre auquel on venait de mordre ensemble : il n'y a que les fraises du Japon pour avoir cet humble goût de sable sucré et de fraîcheur croquante. Désormais, c'était moi qui rêvais d'en reprendre, et qui cherchais à atteindre, sur le visage d'Arabella, la place de ce qui m'y avait été si surprenant et doux. Mais, maintenant, elle était à son tour réfractaire au baiser, et se défendait frémissante. Elle avait perçu un au-delà. C'en était fini de ses innocents jeux de surface. Elle s'effarait d'avoir éprouvé, sur le seuil de mon être, l'effroi

Oô FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES

mystérieux des seuils... Bref, depuis cet instant, elle ne m'embrassa plus, ni ne m'accorda de l'embrasser. Que serait-il advenu, pourtant, si nous avions été tous deux seuls sur terre, sans parents pour nous emmener chacun de notre côté par le monde?... si nous n'avions eu d'autre occupation qu'à nous courir l'un après l'autre, dans le costume d'Adam et d'Eve, à travers un jardin paradisiaque?... Est-il téméraire de présumer que, à l'expiration des délais de rigueur, miss Arabella aurait consenti à se rendre à mes raisons d'homme, après s'être suffisamment comportée selon les principes de retenue que M™^ de Juscorps exige de la femme normale? Ne peut-on donc pas déduire de cette expérience que si les avances conjugales ont été réellement faites par Eve, ce fut peut-être pareil aux menées de cette jeune Anglaise, pour aboutir à un brusque arrêt et à un sentiment de recul, quand la conscience de sa chair s'éveilla en elle? Il me plairait assez de concevoir la mère du genre humain comme une grande gamine exubérante et bonne enfant,

ayant mis Adam dans le chemin de la vérité par hasard, par gaucherie même, avec un air vite et joliment penaud de ce que ses démonstrations lui attiraient...

La Porte entre-bâillée

A façade de la maison avait ceci de particulier : Trimo, qu'elle était de couleur écrue, comme pour avoir été jadis peinte d'un jaune qui se serait affadi sous le temps, la poussière et les pluies; — secundo, qu'elle s'élevait en forme triangulaire, le premier et le second étages ayant quatre fenêtres sur la rue; le troisième n'en ayant que trois; le quatrième, deux; et le cinquième, une.

A l'intérieur de l'édifice, l'escalier, clair au dé-

but, montait en zigzag, avec des angles de moins en moins clairs et de plus en plus aigus. Puis, tout à coup, dans une obscurité à peu près totale, il se mettait à tourner en colimaçon pour aboutir au tout petit logement du dernier étage.

Celui-ci était occupé par M. Phocas,qui ne recevait jamais de visite, ne parlait à aucun locataire de la maison, faisait lui-même son ménage et sa cuisine, s'en allait tous les matins à huit heures, rentrait pour midi, repartait vers une heure, et revenait définitivement à cinq heures, afin de demeurer chez lui jusqu'au lendemain matin.

M. Phocas était très grand. Il avait les hanches creuses, le thorax osseux et saillant d'un animal vieilli. Mais ses quatre membres n'en paraissaient que plus développés et gros. Presque toujours, il sortait sans son râteUer, dont il n'avait besoin que chez lui, pour ses repas. Jamais il ne se couvrait la tête d'un des deux chapeaux à haute forme, un gris et un noir, dont, selon l'une ou l'autre saison, il se munissait alternativement pendant six mois,

pour circuler dehors. Sous le froid ou le soleil, il tenait constamment son couvre-chef à la main, montrant un crâne non chauve, mais rasé, et rouge •d'intolérance contre toute coiffure. M. Phocas ne portait pas, non plus, de barhe, ni de favoris, ni de moustaches; mais il portait, très longs, ses poils des oreilles et du nez, et ceux de ses sourcils que, vers les tempes, il retroussait en crocs.

La concierge savait, sur lui, qu'il payait très exactement son terme, et qu'il tenait des écritures. Mais où?... (c Dans l'électricité », disait-elle... Aie voir parfois rentrer, soit avec de légères poussières de plâtre, soit avec de petits brins de paille sur le collet et les épaules de sa redingote, elle concluait que M. Phocas devait faire aussi de la comptabilité dans les bâtisses et les fourrages. Ce locataire, au reste, n'avait jamais formulé aucune réclamation, quoiqu'il se considérât comme empêché de dormir par des bruits de souris et d'oiseaux. Sans rechercher l'assistance de personne, il avait fort bien su installer des pièges à rongeurs dans la cheminée et des pièges à volatiles sur le

toit. Mais nulle bêre ne s'y était laissé prendre. Er, de là, M. Phocas avait conçu l'idée — qui ne serait peut-être pas venue à tout le monde — qu'il avait affaire à quelque ennemi compliqué, à des chauves-sourisévidemment, dont la dualité de nature échappait, toujours par quelque côté, au fonctionnement des pièges simples.

Ce souci voltigea et trottina dans sa cervelle de locataire, jusqu'au moment où l'intérêt d'un autre mystère vint à s'y installer.

Quand M. Phocas descendait ou remontait l'escalier, en arrivant au palier du troisième étage, dans le quart de jour qui régnait là, il ne pouvait s'empêcher de remarquer que la porte de l'appartement n'y était ordinairement pas fermée. Elle se trouvait, comme on dit, ce tout contre ».

Les premières fois, M. Phocas s'était borné à s'aviser de ce détail. Pendant des semaines ensuite, il en fut intrigué. En franchissant les marches qui avoisinaient le troisième palier, il cessait d'aller quatre à quatre, et se mettait à enjamber

deux par deux, une par une, comme quelqu'un qui ne veut pas faire s'effaroucher quelque chose, et qui aurait eu n'importe quoi de proche à découvrir, à surprendre. Quelquefois, pourtant, il y avait partie nulle: la porte était close!... Mais, six ou sept fois sur dix, elle était entre-bâillée. A la longue, cette particularité harcela et tirailla l'imagination de M. Phocas, d'une manière difficilement supportable. Cela devint le seul sujet dont il se parlât à lui-même, et tout haut quand il n'y avait personne à portée de l'entendre.

Un temps vint où il ne put plus faire autrement que de s'arrêter au passage, devant l'entrebâillement de la porte, sur le troisième palier. Il séjournait ainsi longuement, le front plissé, tortillant d'une main la pointe de ses sourcils. Et, au bout de l'autre main, son chapeau semblait prêt à s'abattre sur les papillons de secret, sur les mouches de mystère auxquels l'hiatus de l'appartement pourrait donner issue.

L'obsession de curiosité augmentant, M. Phocas sentit tous ses sens sollicités tour à tour. Il

débuta par coller son oreille, pendant des séances d'une demi-heure, contre le montant de la porte. Il perçut un étrange tintement, une tintinnabulation intermittente, dont la fonction inexpliquée le troubla indiciblement. Dans d'autres occasions, ses narines éprouvèrent un irrésistible besoin de flairer, et s'appliquèrent au défaut de la jointure. Cela exhalait, dans l'ombre, une odeur de fade et de renfermé.

Mais c'était le besoin des yeux, l'envie de voir ! . . . qui tourmentait M. Phocas de la pire façon.

La première fois que, sous la pesée de son front, involontairement, machinalement, il fit céder un peu la porte, il commença par ne rien discerner, dans une antichambre absolument obscure. Puis il distingua, braqués de très bas, deux yeux phosphorescents, apparemment curieux du -dehors, comme lui l'était du dedans. Soudain, ces yeux se trouvèrent plus haut, s'élevèrent encore, avec une petite sonnerie de grelot; et M. Phocas reconnut qu'un ténébreux corps de chat s'était dressé à son encontre et, sans doute,

éprouvait, dans une attitude correspondante, des sensations également indéfinissables.

A une autre reprise, M. Phocas put apercevoir, dans Tantichambre, une coulée de lumière, qui provenait de l'entre-bâillement d'une autre porte à l'intérieur. Cela n'était rien de plus qu'une ligne blanche, comme si le noir eût été coupé au couteau, en deux pans. Mais c'était suffisant pour avoir suggéré à M. Phocas le sentiment d'un audelà dans sa curiosité et lui avoir désigné une direction à cet égard. Il savait désormais l'existence d'une pièce, à gauche en entrant; et cette pièce inconnue le préoccupait maintenant d'un second mystère, entre-bâillé aussi, dans une encore plus attirante profondeur.

Dès lors, ce ne fut qu'une affaire de quelques semaines pour qu'il se décidât à pousser jusqu'à ce nouveau but son enquête sans motif, son mspection silencieuse, la morne visite de son regard errant. Il laissa passer deux occasions où la coulée de lumière était visible, et saisit la troisième.

Avec quelle lenteur, avec quelle prudence M. Phocas se fraya un passage, par le minimum d'ouverture nécessaire, entre les battants de la porte du palier. Il était surexcité par l'angoisse de ce qu'il faisait. L'air qu'il respirait avait sur sa langue un gnùt ignoré. C'était l'air d'autrui, un air auquel on n'avait droit que quand on était locataire du troisième. Et, tout autour, il y avait les murs d'autrui, dans l'épaisseur desquels résonnent des pas magiques et grondent des murmures, quand le maître du lieu ne les fait pas taire, en vous ayant octroyé l'autorisation d'entrer.

En trois pas légers, légers, légers, sur une petite moquette, M. Phocas parvint au point de frôler du bout du doigt la porte de la pièce qu'il voulait voii\, et qui, celle-là aussi, était entr'ou* ver te. Qu'y avait-il, là dedans?... Qui?... ou quoi?... ou rien?... En tout cas, c'était un réduit clair... Par le trou de la serrure, on n'apercevait personne.. . Par le mince entre-bâillement, personne. . . On n'entendait aucun souffle... En poussant un millième de petit peu, puis encore, et encore, oh!

doucement... personne!... La porte était au tiers ouverte à présent: Personne!... Ouf! il n'y avait personne!...

La pièce était tendue de papier rose. A la fenêtre, il y avait des rideaux de mousseline. Des carpettes par terre, sur lesquelles les semelles d'un hôte discret pouvaient passer, de l'une à l'autre, comme sur les pierres d'un gué. Un fauteuil à la Voltaire, quatre chaises cannelées, une table d'acajou. Sur la cheminée, une pendule de bronze et deux flambeaux d'argent. Et puis, au fond, une grande armoire, une énorme armoire... entre-bàillée.

C'était là, pour M. Phocas, comme le terme de son effort, la fin de sa peine, le but de ce qui n'avait pas de but... Avec un dernier ménagement, il ouvrit le meuble; mais, avant d'avoir rien distingué dans le fouillis du contenu, un éblouissement lui brouilla les yeux. Il venait d'entendre, derrière son dos, une voix hardie et tremblante, faible et furieuse, qui lui demandait ce qu'il faisait là.

'GnWërsTFaJ' BIBLIOT^fECA

lOO FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES

M. Phocas se retourna subitement. Il aperçut une petite bonne d'une quinzaine d'années, en tablier bleu, en corsage de piqué blanc, à crinière rousse. Il fit un pas vers elle. Elle voulut se sauver. Il la rattrapa. Elle voulut crier. Il lui saisit la gorge avec celle de ses deux grandes mains dont il ne tenait pas son chapeau. Alors il entreprit de démontrer à la fillette par quel concours de circonstances, par quelle suite d'événements méthodique il avait été amené à visiter cette armoire. Ce fut embarrassé, filandreux et très long. A mesure que l'intrus insistait davantage, la pedte bonne écarquillait de plus en plus les yeux. Bientôt, elle cessa de se débattre; elle sembla convaincue. M. Phocas pensa pouvoir la lâcher. Ça n'alla pas tout seul, tant ses doigts, pendant une explication bien confuse, et si difficile! s'étaient crispés autour du cou. Enfin, il ne la tint plus Elle tomba. Il la posa dans le fauteuil à la Voltaire, raidie comme un pantin, la langue jaillie, ayant l'air de faire une drôle de grimace. Et il s'en alla sur la pointe des pieds, prenant soin de

FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES lOI

remettre chacune des deux portes, comme il les avait trouvées : tout contre.

La justice ouvrit sur l'affaire une information qui n'aboutit pas. La petite bonne, au service d'une dame paralysée, qui ne put donner aucun renseignement, était un peu idiote. On savait qu'elle avait l'habitude de ne point fermer la porte de l'escalier, sans doute, pensait-on, pour que sa maîtresse n'entendît point sonner, quand quelque galant survenait. On se perdit d'ailleurs en conjectures sur le mobile du crime. On arrêta bien le garçon boucher et le garçon épicier, qui étaient parmi les plus familiers de l'appartement, mais sans conviction, et cela n'eut pas de suite. Pas de vol, ni même de viol; le cas fut classé comme un coup d'amateur, comme une de ces histoires dont nul, pas même l'auteur, ne comprend jamais le pourquoi ni la signification.

Un petit Ménage

^j^^i> T toi, demanda-t-on à Ranqueval, Çj]) r^^^ qu'est-ce que tu as fait, cet été? ^/l^^îî^ — Ce que j'ai fait? se demanda-t-il à son tour à lui-même... Ma foi! pas grand'chose. Ah ! mais si, à propos. J'ai été boute-en-train dans l'île de Frivolité. Vous savez ce que c'est, n'est-ce pas, qu'un boute-en-train? Ça signifie une bête mâle que l'on a l'habitude de placer auprès des femelles, pour les disposer d'avance à bien recevoir la visite de l'étalon que l'on va leur amener.

C'est un usage qui se pratique beaucoup à l'intérieur des haras; mais j'ignorais qu'on pût utiliser son principe entre gens à peu près comme il faut, dans les hôtelleries du bord de la Seine.

« Je m'étais donc découvert là, à une demi-heure de Paris, une installation à peu près propre encore, dans une espèce de villa-pension toute neuve, protégée contre les bicyclistes par le double cours du fleuve. Il y venait bien des canotiers, mais c'est une espèce qui n'est plus dans sa virulence, et elle ne s'attaque à vous que le dimanche.

« Toute la semaine, j'étais en somme chez moi. Devant les fenêtres de ma chambre, il y avait une pelouse, avec une boule de verre au milieu; à droite et à gauche, une paire d'allées que longeaient deux rangs de géraniums et qui menaient à un embarcadère contre lequel je voyais clapoter l'eau. Une haie basse délimitait l'enclos; et, au delà, c'étaient des prairies désertes, des bocages, des sites pour y planter mon chevalet, seul et à l'aise, du levant au couchant. .

FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES lO^"

(( Vers le milieu de mon séjour, il arriva ce qu'on appelle un petit ménage, c'est-à-dire un couple de gens jeunes, où l'homme n'est pas haut, où la femme n'est pas grosse, qui ont des soins mignons l'un pour l'autre, dont on dit qu'ils sont très gentils et auxquels les logeurs ont soin de faire un crédit au-dessous de la moyenne.

« Les nouveaux venus s'installèrent au-dessus de moi, vu que la façade ne comportait pas plus d'une pièce par étage. Et, à l'heure du dîner, comme il leur avait paru superflu de payer le prix du restaurant, le prix des canotiers, le prix du dimanche, on les mit à la table d'hote. Or, la table d'hôte, c'était moi, tout uniment.

a Les relations entre nous furent ainsi vite établies. J'appris tout de suite que c'étaient de légitimes époux. Toutefois aucun indice ne m'a permis de savoir, même depuis lors, quelle pouvait être la profession du mari. Il avait l'air d'un artiste. Mais en quoi? Jamais je ne le vis rien faire ni révéler de caractéristique. Si! pourtant: Il

Io6 FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES

écait artiste conjugal. Il portait des cheveux longs, des moustaches cuivrées, un complet bleu assez élégant, et une cravate de foulard flottante. Sa figure était jolie et fine, mais une expression en creusait profondément tous les traits, dès qu'il ouvrait la bouche pour ne demander que le sel ou du pain. Quand il argumentait, alors sa physionomie n'était plus qu'un tissu de rides et de lignes traversières.

(c La femme était une brunetre, au teint de pêche et aux cheveux crépus. Je lui connus deux toilettes, qui, l'une et l'autre, étaient décolletées par devant, de manière à découvrir la naissance d'une gorge dont on pouvait apprécier qu elle venait très bien au monde: et, par derrière, le corsage avait, sous la nuque, cette échancrure que l'on nomme en Bretage : a Nid d'amour ». Quand elle parlait, elle avait une façon de faire souvent pointer sa langue, ou d'en gonfler une joue; et en même temps elle baissait savoureusement les paupières, dans une mine de déguster ses paroles et d'exprimer : « Oh! mon Dieu! que c'est

« bon, que c'est donc bon de dire ce que je « dis! »

« La première nuit, les nouveaux hôtes, sous le plancher desquels je reposais, firent énormément de vacarme, un remue-ménage de meubles et un bruit de voix qui ne se gênaient pa?. Je pensai qu'ils déballaient leur malle et rangeaient leurs affaires. Comme cela recommença le lendemain, j'en conclus que c'était leur habitude.

(( Nous n'avions de rapports qu'aux repas; mais il exista bientôt une intimité considérable, de leur part, envers moi. Ils ne montrèrent en aucune circonstance la curiosité de savoir qui j'étais ni ce que je faisais. Ils me virent vingt fois passer devant eux, portant mes toiles, sans m'exprimer jamais le désir d'y examiner une esquisse. Mais ils me racontèrent, à je ne sais combien de reprises, les seuls sujets concernant leur existence qui parussent les amuser.

c( Je fus ainsi initié à ce secret de leur ménage, que le mari était très coureur, la femme très ja-

louse, et qu'ils n'avaient point cessé de s'adorer, depuis douze ans de mariage, autant et plus que dans la première nuit de leurs noces. Leur union avait été consommée aussitôt que la loi leur en avait donné la permission, le garçon âgé de dixhuit ans, et la fille de quinze. Et c'était en cela que consistait leur cas, d'être des gens entre lesquels existait ce drame qu'ils fussent à la fois de vieux et de jeunes mariés.

« Je fus abasourdi, le jour où le mari commença devant sa femme à me raconter une bonne fortune qu'il avait eue au cours de l'année précédente. Mais ma surprise fut bien plus vive encore quand la femme, avec sa manière impassible de déguster ses phrases, surenchérit sur les détails que me fournissait le mari.

— « Oh ! tu sais, murmurait-elle avec le grasseyeme.nt de son étrange gourmandise entre les dents, il y a encore là quelque chose que ru m'as dit, et que tu oublies de dire... »

(( Le mari riait convulsivement, avec un désordre farouche de sa face pourtant contente,

essayait de se souvenir, se faisait aider la mémoire; et, tapotant à l'endroit du « nid d'amour » la chair de sa femme alors en rébellion : . — « Elle connaît mieux que moi, disait-il, toutes mes aventures. »

(( Et il l'appelait Cocote, Liranou, Minon- Minet, et notamment Birchaguégué, sans que j'aie jamais pu pénétrer pourquoi.

(( Mais les nuits qui suivaient ces évocations complaisantes et prolongées, c'étaient, en haut, des rumeurs de tueries. Je croyais que mon plafond allait s'écrouler. On ouvrait les fenêtres avec fracas, on s'injuriait. Et puis, vers le petit jour, l'apaisement se rétablissait au-dessus de ma tête. Et dans le courant de la matinée, les époux réapparaissaient avec leurs espèces de visages qui ne reflétaient que de la grâce heureuse, du moment qu'Us étaient silencieux.

« Evidemment, ce que j'aurais eu de mieux à faire, c'eût été de boucler ma valise et de fuir cette maison où, après le couvre-feu, s'ouvrait un sabbat... Mais que voulez-vous? Là où il y a trois

personnes, on ne fera jamais que chacune ne se croie pas à elle seule plus maligne que les deux autres. Je songeais : « Il n'est pas possible que c( toutes ces histoires-là ne me préparent point ce une occasion. » La brunette avait, de temps en temps, des façons de prendre la mouche. Elle marmottait alors des choses, des espèces de menaces, que son mari recevait sur la figure comme des balafres.

— « Qu'est-ce que nous disons là, Liranou? faisait-il.

— (( Rien! » répondait-elle.

c( A ces instants, elle me regardait en dessous, avec des apparences de se rapprocher de moi.

ce Et les épisodes, qui bientôt résultaient de ces combinaisons, me semblaient, au jugé, ne devoir pas être rangés parmi les moins bonnes tue^ ries de l'étage supérieur.

« Bref, on n'est pas de bois. On ne sait pas ce que l'on espère. On attend sans savoir quoi. On se monte le coup.

« Un soir, nous prenions le café, dans le

kiosque, au bord de l'eau. îl y avait eu, au dîner, une orgie de confidences. Minon-Minet avait eu son pire air de faire fondre sous sa langue toute la boîte aux souvenirs des trahisons de son mari, et paraissait presque grise de tant de perfidies sucrées.

(( Et voici qu'à ce moment-là le mari s'avise de songer qu'il a une lettre à écrire, et qu'il n'en a que le temps. Et voilà un homme qui, tout d'un coup, me laisse en tête-à-tête, dans le demi-jour, avec une Birchaguégué qu'il venait de pousser à bout plus qu'à son ordinaire. Qu'auriez-vous fait à ma place? Ma foi, en m'approchant du canapé, je vois que la petite se prépare aussitôt à reconnaître que nous y pouvons tenir deux. Je m'assieds à coré d'elle. Mais c'était tout ce qu'elle voulait, tout ce qu'elle entendait me permettre!... Elle me tient en respect, avec une vigueur que je ne lui aurais pas soupçonnée, me commande la patience, me prie d'être sage un peu.

(( Vous ne devinez pas ce qu'elle m'invitait ainsi à attendre? Eh bien! c'était le retour du

mari. Celui-ci revient à pas de loup, rentre à l'improviste, nous considère profondément; et, du geste de tête qu'il adresse à sa femme, c'est évident qu'il lui demande : « Hein? Quoi? ce ce goujat se serait-il tout permis?... »

« Liranou fit hypocritement le signe d'un petit oui scandalisé.

— « Allons! sors d'ici! » lui ordonna-t-il sans plus me regarder, rompant avec moi sans me saluer, comme si nous n'avions pas été de vieux amis de huit jours.

(( Et je les entendis qui s'en allaient, en s'exclamant très vite, en chuchotant très fort. Ils ne me laissèrent point fermer l'œil de la nuit. On eût juré qu'il y avait, pour trépigner à travers la chambre des époux, ces légions de singes culbuteurs de pendules, ces hordes de diables enfonceurs de cloisons, qui peuplent les pantomimes de clowns.

(c Le lendemain, jour de leur départ, avec le calme de son visage au repos, le mari affecta de ne pas me connaître. Mais la femme, en s'en

allant, laissa tomber pour moi, comme petit souvenir, à la dérobée, un sourire où il y avait un peu d'humilité. Elle me demandait ainsi pardon, au sujet du piège qu'elle avait dû me tendre pour le plus grand bonheur et l'étrange paix armée de leur ménage. »

2^^Zii^y<JQ^

La Justice sous un Saule

E fut un instant solennel quand, ayant signé l'acquit sur le livre des messageries, M. Matrinet commença à défaire l'enveloppe du cadeau que, en bon souvenir de dix années de labeur et d'entente, lui envoyait l'associé auquel, par raison de santé, il venait de céder sa part du fonds commun.

« Je parie que c'est une canne-pliant! » soutenait M^^ Matrinet.

Son mari, qui avait aussitôt flairé la vérité,

Il6 FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES

souriait, en remuant négativement, au bout de son long corps, sa tête tout de noir barbue, et jaunie dans la surface du teint par les insoumissions de l'estomac.

Bébé, âgé d'onze ans et demi, avec un nez en trompette, des oreilles un peu en anses, regardait, sans rien dire, espérant que c'était peut-être quelque chose que l'on adressait au papa, mais pour être remis tout de même au fils.

Premièrement, l'objet fut extrait des ficelages, des enroulements de papier extra-fort, et puis de papier plus moelleux... Maintenant, se présentait un étui de serge verte, cousu dans toute sa longueur, et seulement fermé à l'une des extrémités par une boucle, entre deux boutons... Pendant une dernière minute, cela promit très possiblement encore de pouvoir être un fusil pour enfantr

Mais M. Matrinet tira doucement, avec un de ces gestes recueillis dont on fait l'inauguration d'un monument voilé; et ce qui apparut, ce fut une canne à pêche rentrante, grosse comme le

FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES l IJ

bras, dont la portée, après montage, devait être extraordinaire.

« Fichtre! fit M'"^ Matrinet, les goujons n'ont qu'à bien se tenir. »

Son mari, en effet, était un pêcheur modèle, auquel ce genre d'aptitude avait valu, dès son installation, une notoriété dans le gros bourg de Vielmin-l' Epiphanie. Il chômait, pour le moment, à cause du temps du frai; mais en époque normale, personne n'aurait songé à lui contester la place, qu'il avait faite sienne par sa ponctualité et ses appâts, près du point où la Réguelette se jette dans l'Oise. Il s'y rendait le matin et y retournait l'après-midi, ainsi que naguère à son magasin.

M. Matrinet, tournant et retournant la canne, sans souffler mot, appréciait. Il commença par tirer successivement chacune des six sections, qui étaient enfoncées les unes dans les autres. Ensuite, il se mit à les ajuster en les vissant, bout à bout, par leurs viroles de cuivre qui avaient l'air d'être plus belles que de l'or. Quand trois parties

IIô FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES

en furent à se superposer, d'un seul tenant, ce fut tout ce qu'il était possible de faire mouvoir, en long, en haut ou en large, dans la salle à manger où l'on venait de finir de déjeuner.

D'après une indication que son mari lui faisait par un mouvement capable de la tête, M™^ Matrinet ouvrit la porte de la rue. Et, inclinant sa canne à pêche, dont le gros bout reposait sur le parquet en arrière de lui, M. Matrinet, dans l'attitude ou Ton chargeait jadis les fusils à baguette, le front haut, face à ce qui pouvait arriver, continua de monter la quatrième section. La cinquième section pointa loin dehors, comme une baïonnette.

c( Bougre! » s'exclama M. Matrinet, en voyant qu'avec la sixième section il touchait, de l'autre côté de la rue, à l'enseigne du charron.

Par quelques saccades du poignet, ayant constaté avec quelle souplesse répondait le scion extrême, il ajouta :

ce C'est pour la pêche à la mouche. »

Mais une particularité de poids l'intrigua, dans

la main. Il inspecta ce qui, en quelque sorte, était la crosse de son instrument. Il avait encore un perfectionnement à mettre à jour, un ressort à faire jouer, d'où se darda, en effet, une tige d'acier, une espèce de poignard.

« Ah! nom d'un chien, dit-il, c'est épatant!...

— C'est un article de peut-être soixante francs, proposa M"^^ Matrinet.

— Au moins quarante-cinq francs! » décida Matrinet en connaisseur.

Bébé demanda :

« Le couteau?... pour quoi est-il faire? »

Son père piqua cette pointe en terre, sur le seuil, en montrant la canne qui avait l'air, ainsi dressée, de bien savoir pêcher toute seule, pendant que lui-même, se croisant les bras, faisait le monsieur qui se repose.

Alors M. Matrinet se mit à dévisser, à démonter le mirifique appareil en disant avec importance :

ce On se servira de ça quand la saison en sera venue.

— Oh! pourquoi pas tout de suite? clama Bébé dans une déception.

— Sacré petit mâtin! s'écria le père, qu'est-ce que tu as encore à faire ici? .. Veux-tu bien vite filer à ton institution!

— Allons, va! reprit M™^ Matrinet en lui tapotant une joue avec douceur, n'agace pas papa. »

Cela dépassait l'entendement de Bébé, en s'acheminant vers sa pension, que l'on pût se retenir d'étrenner un cadeau comme celui-là, dès qu'il vous arrivait. Et il ne concevait pas de saison plus désignée pour se servir des objets, que la première où ceux-ci venaient se mettre, neufs, à votre disposition.

Aussi, quelques jours plus tard, profitant d'une absence de son père et de la distraction de sa mère pour risquer une matinée d'école buissonnière, fit:ilmain basse sur une ligne, sur la boîte aux mouches artificielles, et sur la merveille nouvelle, qui avait été accrochée dans l'antichambre à une paire de cornes de la parère aux parapluies.

De sorte que, une demi-heure après être sorti

de chez lui, le gaillard préludaic à de radieuses prouesses de pêcherie, sur une rive écartée de la Réguelette, où ni ses parents ni l'instituteur n'auraient pu avoir l'idée de l'aller rejoindre.

Toutefois, la tranquillité de Bébé devait y être courte.

Il sentit soudain une grosse main le saisir à l'épaule, en même temps qu'une grosse voix lui criait à l'oreille :

«Ha! ha! ha! .. On vous y prend, mon garçon, à jeter la ligne en temps prohibé!... Votre compte est clair!... D'abord, confiscation des engins!... Ouste, passez-moi tout ça!... »

Bébé, très blême, s'était déjà laissé dessaisir de la canne d'au moins quarante-cinq francs. Il se voyait, avec terreur, en présence d'un petit gros homme au teint de brique cuite, qui roulait férocement des yeux et portait une plaque de métal fulgurante, au moyen d'un bracelet de cuir, sur la saignée du bras.

Remarquant l'effet produit par son aspect, le périt gros homme reprit :

c( On va donc se faire mener devant le tribunal!.., ))

A ces mots, Bébé fondit en larmes et en supplications.

« Bon! bon! grommela le petit gros homme en promenant son doigt comme un balancier dont il cognait et recognait le bout du nez de Bébé... Tu vois bien cetrou, dans ce vieux saule... Eh bien! tous les dimanches, avant midi, tu viendras m'y déposer un paquet de tabac de dix sous... Si jamais tu y manques seulement une fois, je te flanque ma contravention, et tu passes en jugement!... »

La consternation de Bébé était écrasante, en s'en retournant les mains vides, et ainsi endetté. . . Dix sous, chaque dimanche! C'était juste ce qu'on lui donnait par semaine!... Et puis, la disparition, de la canne à stylet, d'une canne de pèche pour ainsi dire d'honneur, comment le père allait-il prendre ce coup-là? Certes, il n'y avait qu'à faire celui qui ne sait point, qui ne comprend pas... Mais quel drame!...

Pendant quelque temps, on ne s'aperçut de rien à la maison. Mais, un sombre jour, M. Matrinet, en se promenant les mains derrière le dos, ainsi qu'il s'y plaisait souvent, à regarder ses affaires et leur bon rangement, poussa un cri de stupeur. La canne à pêche n'était plus là! Il interrogea sa femme, la bonne, Bébé. On fouilla la demeure de fond en comble... Rien, rien, nulle part. Le dépit de M. Matrinet fut violent. Et cela devint une amertume de tous les instants. Ne pouvant incriminer l'honnêteté de la bonne, il en conclut qu'il y avait un gredin parmi les connaissances auxquelles sa porte avait été jusque-là ouverte. Et, dès lors, il fortifia les issues de chez lui avec des verrous de sûreté. On le voyait toujours aimant à s'instruire, pour la défense des armoires, sur des inventions nouvelles, les « attrape-voleurs », les « pince-filous », tout ce qui promettait une « securitas securitatum ».

Pendant ce temps, l'infortuné Bébé subissait la loi qui lui avait été faite et, par toutes les intempéries, dans une totale indigence, allait acquitter

son tribut hebdomadaire. Il lui fallait des ruses d'Apache pour faire son emplette obligatoire de chaque dimanche, sans être aperçu à l'entrée ou à la sortie du bureau de tabac, et pour obtenir les délais de hberté nécessaires. Faute de ressources, il avait appris à se passer de sucres d'orge, et à n'avoir plus aucune des fantaisies qui peuvent se procurer dans les cinquante centimes. Rapportait un soin mélancolique à toujours bien se conduire, afin que l'autorité de ses parents ne lui infligeât jamais une retenue du traitement dont il avait besoin pour payer le secret de sa faute.

c( Oui! convenaient le père et la mère, cet enfant nous donne beaucoup de contentement!... Il n'aime pas à jouer avec les autres; il n'est plus agité, ni bruyant... Il doit faire de la croissance?... »

Hélas! c'était qu'il y avait, là-bas, un ogre qu fumait le plus clair des pensées et l'âme même de Bébé, qui envoyait se perdre en bouffées de pipe, dans l'air, tout ce petit bonheur d'être jeunement au monde.

FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES I2f

A la longue, M. Matrinet finit par découvrir cependant ce qu'il en était. Il y avait des mois que cela durait. Ayant eu vent des achats de tabac que faisait son fils, il l'épia, le surprit, et lui arracha un aveu complet au milieu de sanglots.

Le dimanche suivant, il prit par la main Bébé tout effaré, en lui disant :

(( Mène-moi à cet arbre... où vient l'individu. »

Embusqués à quelque distance, ils virent bientôt celui-ci arriver, dans sa démarche ronde et satisfaite.

M. Matrinet s'avança gravement, correctement, suivi de Bébé qu'il désigna :

« C'est vous qui avez fait des observations à ce petit jeune homme? »

Le gros personnage dandina sa figure rouge sur son cou très engoncé, et marmotta vite, avec embarras :

« Oui, j'ai mieux aimé, vu son âge, ne pas lui causer le tort d'un procès-verbal... »

M. Matrinet se redressa de toute sa maigre taille, bilieux comme la justice, terrible comme

un pêcheur que l'on a dépouillé d'une canne à pêche d'honneur.

« Moi, dit-il, je suis le père de ce petit jeune homme!... Rendez-moi mon engin! »

Si le gros homme avait paru un monstre à Bébé, M. Matrinet apparaissait comme un géant au gros homme.

« Je ne l'ai plus, balbutia-t-il...

— Tous les dimanches, reprit M. Matrinet... entends-tu, mon bonhomme? tu viendras m'apporter, chez moi, avant midi, une pièce de quarante sous, si tu ne veux pas que j'informe le maire, le capitaine de gendarmerie, le préfet, tout le diable et son train! »

... Et, il y avait bientôt deux ans que M. Matrinet touchait exactement cette rente, chaque semaine, quand sa femme lui fit cette réflexion, comme si elle eût trouvé que, à la fin, il abusait un peu du droit d'être le père du petit jeune homme :

(( Tu dois commencer à être joliment indemnisé de la perte?...

FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES llj

— Peuh! objecra-t-il, en homme avec qui l'on est loin de compte, ça valait peut-être un prix dont nous ne nous doutons pas?... Et puis, c'était un souvenir!... >)

Le Regard roux

UAND son mari n était encore que son fiancé, Georgette en avait déjà peur.

^^>^ Et ce fut d'ailleurs pour ce qu'elle en éprouvait ainsi qu'elle l'épousa.

Ce sentiment d'effroi recherché venait à la jeune femme d'une impression physique difficilement analysable. Ambroise avait l'aspect et l'humeur d'un bon vivant. Ses opinions étaient modérées en toute chose, et ses propos ne manquaient jamais d'affabilité. 11 avait le visage san-

guin, avec de grosses moustaches cuivrées. Les ailes de son nez, large et charnu, étaient mobiles comme celles d'un chien de chasse. Ses mains étaient si grasses, quoique d'une chair blanche et saine, qu'elles affectaient la forme boursouflée d'un gant d'escrime, et qu'il lui fallait tirer sur la peau de l'annulaire pour y faire réapparaître sa ba2:ue d'alliance.

Mais ce qui était tout particulièrement d'une action étrange et pénétrante sur la femme, c'étaient les yeux de l'homme. Ces yeux, très noirs au fond, étaient bordés de longs cils roux qui voilaient d'une ombre rousse l'expression et les intentions du regard. Et encore cette ombre singulière n'existait-elle, sans doute, d'une façon réelle que devant l'attention de Georgette. On peut supposer que cela restait imperceptible pour le commun des gens. Ceux qui sont censément deux à être dans une même chair ont un instinct spécial, qu'il soit ou non plus perspicace, pour s'examiner l'un l'autre. Et, dans la constance quotidienne à entre-croiser leurs regards, ils se dis-

cernent réciproquement dans les yeux un infini de choses indéfinies, mille points significatifs d'inconnu qui sont peut-être les yeux des yeux.

Durant les premiers temps de leur union, Georgette avait continué de goûter, avec un petit frisson, l'effet du regard d'Ambroise se posant sur elle en maître. Sa craintive curiosité lui semblait arrêtée au seuil de l'âme adverse par l'espèce de brouillard roux qui y était répandu. Et elle sentait, en retour, des tressaillements intimes, furieux et délicieux, à se croire comme percée à jour par les pointes de lueur noire, intermittente, que son mari, au travers, dardait cependant sur eUe.

Au bout de peu d'années de mariage, Georgette avait été étroitement circonvenue par la plupart des amis de la maison, qui avaient vivement l'envie de tâter d'elle.

Son charme était bizarre. La gorge abondante et jeunement ronde, sur une taille très fine et des

ip FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES

hanches minces, était portée comme l'épanouissement même de la vie de Georgette, par la frêle tige de son corps. Ses yeux bleus étaient cerclés de bistre et dominaient des pommettes roses. Sa lèvre inférieure un peu courte, découvrant des dents claires et fines, lui mettait au bas du visage un perpétuel petit sourire, le sourire d'une souris. Elle était très blonde, avec des cheveux follement luxuriants qu'elle nouait et s'épinglait légèrement sur la tête plutôt qu'elle ne les y peignait. En sorte que sa coiffure avait toujours un air d'être déshabillée, comparativement au reste de sa toilette. Et les gens, devant la jeune femme, en concevaient ainsi l'idée de la voir nue; ils se représentaient irrésistiblement la vision de la nudité qui devait convenir à l'état de cette chevelure sans gêne et s'en accommoder le mieux.

Saint-Caprais, avec sa grande barbe et sa fatuité de clubman à bonnes fortunes, avait un trop gros ventre pour plaire à Georgette. Dès l'abord, elle en avait ri. Elle avait ri aussi de Varagrine, pour ce que les propositions de celui-ci avaient

eu tout de suite de formel; et elle ne s'était pas moins divertie de Kerbel, parce qu'il étranglait à ne rien demander de précis.

Et cependant, sans aimer aucun de ces hommes, en moins de six ans, elle fut la maîtresse de Saint- Caprais, de Kerbel, de Varagrine; puis, à nouveau, de Saint-Caprais, maigre le gros ventre qu'il avait... Et elle eut encore deux amants de plus : l'un qu'elle prit, parce qu'elle n'en avait pas; et l'autre avec lequel ça lui parut tout simple, puisqu'elle en avait déjà un.

Oui, ce qui la détermina, ce fut une crise de spleen, quand, habituée peu à peu au regard roux d'Ambroise, elle se lassa d'attendre en vain qu'il en fulgurât quelque chose d'indéterminé. Oui, ce fut cela : un tourment de perversité, l'attrait de l'horreur. La peur de son mari, en s'atténuant, s'était résorbée en haine dans le cours de ses veines. Elle voulut s'être emplie d'un secret, avoir en elle une cause intense pour que le regard de l'homme à qui elle avait juré fidéhté lui fît au-

tant de trouble et de mal qu'elle aimait à en ressentir.

Oh ! les premières fois, dans les débuts de chacune de ses aventures, quel était son émoi, en rentrant! Elle rapportait dans tout son être non pas tant la sensation de ce qu'elle venait de faire que le sentiment d'être absolument différente, changée, métamorphosée.. Son mari allait-il seulement la reconnaître?... ou soudain même tout à fait la connaître?...

C'était surtout lorsqu'on se mettait à table, sous le jet de lumière projeté par l'abat-jour, que l'excitation était vive. La main de Georgette tremblait si fortque sa cuiller à potage cognait et sonnait sur ses dents. Et, avec sa lèvre basse qui la faisait toujours affecter de sourire en dessous, le cœur battant à tout rompre ainsi qu'il faut pour se sentir vraiment vivre, elle regardait le regard d'Ambroise être roux, énigmatique, et redevenir terrifiant.

Mais il n'y avait pas d'instants qu'elle préférât à ceux oii c'était le tour à son mari, lui aussi, de

la tenir étroitement dans ses bras. Subitement, elle avait l'hallucination qu'il commençât à la broyer, d'une étreinte vengeresse.

Elle roulait éperdumentla tête sur ses épaules, comme quelqu'un qui étouffe, cherche à s'échapper, défaille et expire. Et, à travers l'obscurité de la nuit, elle implorait de la lumière, afin de réapercevoir le regard roux, l'interroger sur ce qu'il ne savait pas, et lui opposer, dans un spasme, mys^ tère contre mystère.

Un matin, Ambroise, sorti pour une promenade à cheval au Bois, fut rapporté chez lui sans connaissance. Il avait été désarçonné, et projeté si malheureusement contre un angle de trottoir qu'il en avait une affreuse blessure au crâne. Les médecins appelés à son chevet refusèrent pendant plusieurs jours de se prononcer sur les probabilités du cas et sur les chances d'une issue favorable. Enfin, la situation s'améliora; mais le blessé eut encore à passer par une période de long délire.

Dans les mots sans suite, dans les phrases

entrecoupées qu'il exhalait, Georgette l'entendit lancer contre une femme, qu'il ne nommait point, toutes les injures grossières, tous les outrages les plus orduriers. Les yeux fermés, il accusait celle contre qui il en avait d'être d'un tempérament de chienne et d'une impudeur de fille publique, de changer d'amant comme de linge, d'être trop bête et trop vile pour comprendre que si elle n'avait pas été chassée dans la rue, c'avait été par égard pour ses enfants et pour le monde.

Georgette écoutait anxieuse. C'était sur ellemême que son mari avait le droit de dire tout ce qu'il disait, du moment où il aurait été informé. Par des questions doucereuses qui recommandaient le calme, elle essaya d'en apprendre davantage. iMais elle ne put obtenir que des propos incohérents, des plaintes et des exclamations vagues. Penchée sur Ambroise, ce fut une tentation plus forte qu'elle, et presque impie, qui la fit lui soulever les paupières que, depuis son accident, il tenait baissées. Les cils roux ainsi retroussés n'influaient plus, de leur teinte, sur les prunelles.

FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES I^y

Et, comme délivrés de leur sortilège, Georgerte vit des yeux noirs très simples et très ordinaires qui, pour une fois, laissèrent en repos son tempérament avide d'inquiétude.

Dans la suite, quand Ambroise fut guéri, l'existence conjugale reprit ses allures anciennes entre les deux époux. Mais en aucune circonstance le mari ne refit la moindre allusion aux faits sur lesquels, durant sa fièvre, il s'était exprimé avec tant de violence ambiguë. Depuis lors, toutefois, la femme n'eut plus besoin d'aller chercher au dehors des éléments neufs qui lui fournissent de quoi palpiter suffisamment, et pâlir assez, dans les discrètes péripéties de son existence du foyer. De la matière à oppression, de la substance d'effarement étaient thésaurisées pour elle sous le nuage noir et roux de ce regard qui savait!... qui probablement savait?... qui savait sans doute?... et qui pourtant pouvait ne pas savoir, peut-être?

NE distraction qui s'offre, quand on est oisif et seul dans un endroit public, ^;;^;f^^ c'est de s'y mettre à juger, sur leurs mines, les inconnus dont on a le spectacle à sa portée. Cela devient même une sorte de bon plaisir de potentat. On s'arroge ainsi, en son for intérieur, la satisfaction d'assigner à chaque sujet de son examen le rang, le rôle, les fonctions pour lesquels il vous convient qu'il soit le mieux fait dans la vie. Les jours où l'on est d'heureuse dis-

position, on concède mentalement à ceux-ci d'occuper telle ou telle situation flatteuse; on octroie à ceux-là des apanages moraux, des titres d'honneur, selon les vraisemblances de leurs aspects. Et pour peu que l'on soit mal disposé, l'imagination trouve des joies néroniennes à reléguer les uns ou les autres dans les plus bas emplois qu'ils feraient de leurs facultés. D'après leurs têtes, on leur confère des titres d'idiotisme gradués; ou bien on les confine, pêle-mêle, dans les postes de la filouterie, de l'hypocrisie et du cocuage.

Parfois, l'occasion fait entendre des choses qui permettent à notre amateurisme de pousser plus avant son stérile exercice dans le mystère des destins d'autrui. Et le travail des oreilles vient influer sur ce que nous avait fait conclure celui des yeux, de façon à nous rendre encore plus regardants.

C'était dimanche. Le ciel aussi était endimanché de soleil; et, dans la petite ville de banlieue en fête patronale, je déjeunais au plein air, à la terrasse d'un restaurant.

Une table voisine était occupée par un couple d'âge mûr qui, en silence, achevait de se nourrir avec dignité et lenteur. L'homme me tournait le dos. Je voyais de lui une demi-lune de calvitie sous son feutre, une nuque congestionnée, un buste mou dans un veston évidemment coupé par un tailleur français qui, pourtant, avait dû se payer le luxe de traduire son enseigne en mots anglais : Great fashion, Sport's house, [Njw dandy, ou tous autres.

La femme, qui me faisait face, pouvait avoir de cinquante-cinq à soixante ans. Très serrée à la taille, elle avait, avec sa gorge ballonnée et son ventre obèse, la forme d'un siphon monstre, d'une allégorique réclame telle qu'un marchand d'eau de seltz en aurait pu faire promener sur une petite voiture de publicité mobile. Son visage rose, avec des yeux noirement autoritaires, semblait infiniment plus jeune que ses très blancs cheveux. Mais un chapeau de fleurs, trop jeunet à son tour, rétablissait, avec le visage, une sorte de protestation complice contre les cheveux.

142 FiGURES FALOTES LT FIGURES SOMBRES

A estimer froidement ces deux convives, sans bonne ni mauvaise humeur, ils donnaient l'idée d'un ménage raisonnable, retiré des affaires avec une quinzaine de mille francs de rentes, ayant gardé son domicile dans la maison du fonds vendu à bon compte, et fréquentant les pièces de théâtre qui font rire ou pleurer sans réfléchir.

Certes, en analysant certaines indications qui semblaient très vaguement se dégager des manières de la femme, on sentait l'impression superficielle que son bourgeoisisme ne fût peut-être pas absolu. Toutefois, c'était un rien, indéfinissable, insaisissable, perdu dans la façon aisée et corpulente qu'elle avait de se tenir. Je résumai cela en quelque chose d'insignifiant ou, à la rigueur, d,e lointain, comme le cas d'une personne qui n'aurait été cocotte que quand elle était toute petite.

Néanmoins, je ne tardai pas à savoir que mes deux voisins n'étaient pas époux, que lui s'appelait M. Nicoué, et elle M^'^ Chand.

Ils furent, en effet, rejoints par une tierce per^

FIGURES FALOTES LT FIGURES SOMBRES l^]

sonne, une dame maigre, brune et bronzée, de quarante-cinq ans environ, à toilette grave et à physionomie tapageuse. Celle-ci, dans le dégagé de sa démarche, marquait une espèce d'habitude d'être veuve; et elle avait un je ne sais quoi de fraîchement débarbouillé qui lui donnait l'air qu'elle fût chez elle dans une petite villa à côté. On était porté, en la voyant, à supposer qu'elle s'était acquis une certaine indépendance de fortune par quelque commerce permanent et plutôt licite avec les hommes, par exemple dans les articles pour fumeurs, ou les cannes et fouets... A moins cependant qu'elle n'eût eu qu'à hériter de quelque vieux garçon après l'avoir maté par ses allures nerveuses et les vivacités cavalières de ses quatre membres.

(( Je viens de parler à votre gendre, » déclara la nouvelle venue en prenant un siège et en s'adressant à M"^e Chand.

Bon! il m'était acquis que j'avais vis-à-vis de moi une mère de famille, probablement grand'mère aussi.

La figure de M"^^ Chand s'était contractée hostilement.

c( Eh bien! demanda-t-elle, qu'est-ce qu'il vous a dit?

— Toujours la même chose ! »

i\jme Chand avait porté sa tasse de café à ses lèvres; et, par là-dessus, ses yeux noirs roulaient de telle sorte qu'on ne devinait pas s'il fallait attribuer le phénomène à de la colère ou au goût du breuvage.

L'amie officieuse avait repris :

c( On ne peut pas faire sortir Prosper de son idée. 11 répète que tant que cela a été M. Dodon, il n'a rien dit. Il l'avait trouvé dans la famille, quandila épousévotre fille. C'étaitdéjàunebonne relation de la maison du vivant de M. Chand. Prosper fait valoir qu'il a toujours été très bien pour M. Dodon, et qu'il a beaucoup regretté de le voir mourir... Mais aujourd'hui, pour M. Nicoué... (ici, l'interlocutrice fit un petit signe de courtoisie vers ce dernier), Prosper dit que c'est une autre paire de manches; que M. Nicoué est tout

FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES I4f

à fait un étranger par rapport à lui; qu'il n'y a pas seulement six mois que vous le connaissez vous-même; et que jamais, jamais! il ne lui donnera la main.

— Ah! c'est trop fort! Il me poussera donc à bout! » s'exclama M"^^ Chand, avec des tressaillements de sa masse de chair en haut de laquelle s'était empourprée sa face sénile et poupine.

M. Nicoué, sans mot dire, venait de reculer sa chaise, dans ce mouvement repu qui désormais se désintéresse de la table, rompt avec elle... Je pus alors distinguer ses traits. Il faisait osciller mélancoliquement sa tête sur ses épaules, en homme qui souffre de pareilles luttes dans les familles. Il avait une belle barbe grise, une figure douce, pauvre et obstinée. Son expression sentimentale invitait à lui attribuer du goût pour les côtés les plus ingénieux de l'industrie, à lui croire un passé d'entreprises intelligentes qui n'eussent pas réussi. Son type n'était pas tout à fait d'un inventeur, mais, immédiatement au-dessous, celui d'un ache-

teur de brevets, dont il n'aurait point pu ou su tirer parti.

c( Ah! poursuivit furieusement M"^^ Chand, ce garçon est en train de se jouer un bien mauvais tour!... L'avez-vous prévenu que je prendrai des mesures, qu'il ne retrouvera pas un sou de moi?...

— Il soutient que c'est à peu près fait, que vous êtes en train de manger votre fortune... »

M. Nicoué fit : « Pff! pff! » simplement.

La négociatrice continua :

« Je lui ai dit aussi : « Vous ne voulez pas c( voir raisonnablement la situation. Vous ne (c comprenez pas que, vive comme elle est, (( votre belle-mère a besoin de... d'une société... (( M^^ Chand est encore beaucoup trop jeune, (( n'est-ce pas? pour se refuser d'avoir la compa- (( gnie de... de quelqu'un qui lui plaise... »

M™^ Chand approuvait pensivement ces paroles.

(( Qu'est-ce qu'il réplique à cela? interrogeat-elle.

— Oh! des bêtises... Que voulez-vous? Il sait

bien qu'il se mêle de ce qui ne le regarde pas... Ressaie de soutenir que ce serait assez pour vous d'avoir la compagnie de votre fille et de vos petits-enfants... »

Dans les intonations et les attitudes que prenait la négociatrice, on l'entendait, on la voyait faire revivre avec autorité, avec complaisance, ses propres arguments où elle s'aimait, elle-même, dans ce que leur valeur avait d'irréfutable; et puis simuler un Prosper à voix pâle, un Prosper cloué au mur, sans riposte, et piteux quoique têtu.

(( Et ma fille, qu'est-ce qu'elle disait pendant ce temps-là? demanda M'"^ Chand.

— Pas un mot.

— C'est toujours ça!... Est-ce qu'ils vont nous faire l'honneur de venir à la fête?

— Ils y sont déjà.

— Eh bien ! allons-y voir un peu ! » fit M"^^ Chand en se levant résolument.

Elle paya tranquillement la note du déjeuner, pendant que M. Nicoué se nettoyait les ongles avec un cure-dents.

Dans le courant de la journée, j'aperçus M'^'^ Chand au centre de la famille dont elle était le chef. Son énorme santé passait ronde et chaude, sous les tilleuls. Derrière elle, un petit garçon et une fillette battaient du tambour. A droite, elle gardait M. Nicoué,qui souriait avec le calme breveté dont il usait dans son exploitation présente. A gauche de M'^^^ Chand, la femme de Prosper, dans une toilette unie, avec une figure lisse et plate, écoutaitcauser et regardait gesticuler l'amie obligeante, sans rien dire, n'exprimant rien qu'une placidité dont elle n'avait pas dû se départir, même quand Prosper lui avait fait leurs enfants.

Et lui, Prosper, le chapeau sur les yeux, la physionomie recroquevillée dans sa barbe rouge, marchait à part, en avant, de côté, à l'écart... Son cigare avait l'air de fonctionner ainsi qu'un engin de torture fixé à ses dents. Car une grimace en faisait cligner ses paupières enfumées, marquait comme d'un bec-de-lièvre sa lèvre supérieure et tordait le bout de son nez. Mais le gendre de ]\jme Chand préférait visiblement ce supplice,

plutôt que de recourir à l'usage d'aucune des deux mains que prétendait ctreindre M., Nicoué. Il les tenait, l'une et l'autre, cachées jusqu'aux avant-bras, violemment, au fond, tout au fond des poches de son pantalon.

Jeu de Main

UÉFIOT s'était acquis une situation hors ligne de plaisantin, blagueur et fumiste, dans les bureaux du grand architecte chez lequel il travaillait.

En outre de lui, il y avait là cinq employés, d'âges divers, gens rangés, les uns bel et bien mariés, les autres tout comme. Mais, à part Eugène et le père Guignol qui, parfois, se mêlaient aussi de vouloir être drôles, tout droit de dispenser le

ip FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES

rire à ses camarades avait été conféré à Quéfiot parla majorité.

Il n'en abusait pas, étant moralement affilié à cette secte des mystificateurs qui, le plus souvent, n'accomplit ses tours qu'en secret, et pour soi. C'était un long type à nez fort, sorte de Panurge : grand introducteur de chiens nocturnes derrière les portes auxquelles il avait carillonné, grand fauteur de lettres antipropriétaires, et signées d'un nom de fauve, aux clientes séniles du patron, riant de tout sauf du danger, et qui toujours c( machinoit » quelque chose contre quelqu'un.

Ce fut le hasard d'une course pour le service du bureau qui le fit, un soir, passer dans la modeste rue où était établi le commerce de M. Gulinel. lierait huit heures du soir passées; et une noirceur, d'avoir eu à trotter si loin et si tard, emplissait l'âme de Quéfiot. Mais, soudain, la vue de cette étroite charcuterie, intitulée modèle, et qui, du moins, l'était vraiment par son éclairage à giorno, lui inspira de la distraction.

FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES If^

A ce moment, Onésime, petit apprenti charcutier, âgé d'une douzaine d'années, vaquait à la clôture de l'établissement. Ce jeune sujet qui, pour le reste du corps, n'était point ridiculement gras, avait une paire de joues extraordinaires. Ces joues étaient rubicondes, rondes, tendues. Elles avaient cet air heureux et consacré que l'art n'a jamais attribué qu'à des joues mythologiques, gonflées pour soufller dans une conque.

Quéfiot décida immédiatement que la nature avait eu un but, en créant des joues pareilles. Et, en vertu de son tempérament, au bout de tout, c'était une farce dont il voyait se préciser l'occasion.

Il guetta l'instant où le petit charcutier, les deux mains nouées autour des poignées du volet qu'il avait apporté, ahanait le plus, afin d'emboîter son fardeau comme il fallait, au long de la devanture. Alors Quéfiot, dans la rue déserte, passé prestement derrière le garçonnet, exécuta de ses deux mains, à lui, bien libres, une série de roulements sur cette bonne figure... Ran...

iy4 FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES

planplan... Ranplanplanplanplan... Rataplan, rataplan... Et ran!

Ça ne giflait point, ça ne calottait pas ; ça claquait à peine. Ça cuisait, irritait, pinçait. Onésime démenait la tête, avait peur avant tout de lâcher son volet, grognait des jurons au-dessus de son âge, et pourtant ne criait point, rageait sans appeler, par sacré petit mauvais caractère, par dignité têtue.

La chose n'avait duré qu'un quart de minute. Quéfiot avait disparu, sans rien dire.

Le lendemain, au bureau, il ne fit rien de la journée, attendant qu'il fût l'heure de retourner travailler devant la façade de la charcuterie Gulinel.

Aux environs de huit heures, la scène du soir précédent se renouvela. Le petit garçon charcutier s'était, encore une fois, exposé sans méfiance, ayant oublié l'incident de la veille et ne prévoyant pas que ce n'eût été là que le début d'une habitude.

Les soirs suivants, en dépit de toute précau-

tion, la séance de tambourinage recommença, exactement, méthodiquement, avec des alternatives de claquements plus ou moins vifs. Quéfiot, aux abords de l'établissement, se dissimulait ou survenait à l'improviste. A chaque tombée de la nuit, il s'imposait le même grand détour avant de rentrer chez lui. 11 se rendait à sa « blague », dont il n'avait encore parlé à personne, comme à une fonction, comme à un devoir, comme à un endroit recommandé pour la qualité de Tabsinthe ou le prix des bocks.

Au bout de quelque temps, l'état d'âme d'Onésime se refusa à supporter davantage cet exercice mystérieux, cette persécution diabolique. Mais les êtres simples — et les enfants entre autres — ont souvent une sorte de pudeur étrange et bourrue qui consiste à ne pas vouloir s'expliquer.

M. Gulinel, en recevant, un matin, la démission de son apprenti, ne pouvait croire ses oreilles, ni tirer de celui-ci une justification. En témoignage d'encouragement, il offrit à Oné-

If6 FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES

sime douze francs par mois, au lieu de dix. Vainement. Alors il lui remontra qu'on n'avait pas le droit de vouloir sacrifier ainsi sa place quand on avait une mère veuve, des frères et sœurs plus jeunes que soi, et que l'on était soutien de famille. M. Gulinel parlait avec une autorité éloquente, étant veuf lui-même, et se représentant ainsi quel malheur c'aurait pu être si c'avait été lui, M. Gulinel, que sa femme, au lieu de mourir, eût perdu!

Onésime n'était pas qu'un joufflu. C'était aussi un bon enfant. L'émotion le rendit communicatif Au récit qui lui fut fait, le patron s'indigna contre le mauvais plaisant, le gueux qui tourmentait ainsi, dans le service, un apprenti excellent, dont le travail valait presque celui d'un garçon de quarante francs.

f( Oh bien! dit-il, ce gaillard-là, je te promets que je vais l'arranger. »

Et, dans son élan, il ajouta que, le prochain soir, ce serait lui-même qui sortirait pour mettre les volets.

« Quelle espèce d'individu est-ce? reprit M. Gulinel... Est-il grand? »

Onésime répondit :

c( Oui... Assez...

— Ah!... Est-ce qu'il est gros aussi? Est-il gros comme moi?...

— Oh! non... un vrai squelette...

— Bon, bon!... Je vois ça... Quelque clampin!... Ha, ha! s'il a le malheur de s'approcher, je lui dirai quatre sous de vérité ! . . . Il peut compter qu'il sera relevé du péché de paresse!... »

Cependant Quéfiot en était arrivé à la période où le mystificateur le plus renfermé éprouve le besoin de laisser un peu transpirer, sinon son secret, du moins qu'il a un secret.

A plusieurs reprises, au milieu de ses compagnons de bureau, il avait eu, après des méditations profondes, des éclats de rire brusques, inextinguibles, dont il ne révélait pas le motif Aussi, le bruit qu'il avait dû en faire une « bien bonne » régnait-il autour de lui.

If8 FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES

« Et elle n'est pas près d'être finie! » convenait Quéfiot, en évoquant dans sa mémoire toutes les expressions de visage qu'il connaissait maintenant à l'objet de ses exploits : les joues d'Onésime profilant leur boule sur son seuil quand il inspectait l'horizon; les mêmes se rassérénant dans l'illusion du calme extérieur; les mêmes encore, par un orage de claques.

Sur les instances de ses collègues, qui voulaient être conviés à s'esclaffer aussi, Quéfiot continua bien à ne pas vouloir exposer de quoi il s'agissait.

« Mais, concéda-t-il, si cela vous convient, je vous invite à voir.

— Quand ça? fit-on avec enthousiasme.

— Dès ce soir, par exemple... Seulement, je vous avertis qu'il va vous falloir aller loin... Vous ne serez pas, les uns et les autres, rentrés chez vous avant neuf heures... »

La tentation était si forte que, malgré Tinconvénient, personne ne songea à y résister. Le père Guignol déclara simplement:

FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES IfÇ

(( Ce que ma femme me fera une vie!... » • Et Eugène sacrifia le gain d'une tenue de livres qu'il avait à effectuer dans la soirée, en se décommandant par une carte-télégramme, prise sur la table du patron, où il y en avait, disait-il, des tas à ne rien faire.

Cette journée-là, M. Gulinel n'avait pu s'empêcher, à plusieurs reprises, de songer aux quatre sous de vérité qu'il avait projeté de mettre, le soir, dans la main de celui qui viendrait s'y exposer.

« Il n'y a rien d'embêtant, songeait-il, comme ces histoires avec des rôdeurs, dont on ne sait pas seulement qui c'est. Ce qui n'était rien après tout, par rapport à un enfant, était bien fichu d'amener n'importe quoi, entre des grandes personnes!... »

Aussi, àl'approche delà nuit, M. Gulinelavait-il commencé par échanger son tablier propre contre un autre que, selon une de ses plus solennelles expressions, il avait à finir de salir.

l6o FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES

Puis, malgré lui, à l'heure de clore la boutique, il feigni: la distraction, en prononçant cet ordre:

(( Allons, Onésime, va fermer... »

Mais le petit fit non, immobile comme une borne, avec sa foi honnête et joufflue dans la parole patronale qui lui avait été donnée.

(( Au fait, c'est vrai! fit M. GuUnel... Je me rappelle!... »

Il demanda négligemment :

(( Est-ce qu'il est là? »

Onésime risqua sa tête au dehors, et la rentra vite, en disant:

(( Oui!... C'est celui, là-bas, qui a un chapeau mou... »

M. Gulinel avança jusque sur le pas de sa porte, en déboutonnant ses manches, et en commençant à les retrousser, avec ostentation.

Mais, à la vue du grand dépendeur d'andouilles qui lui était désigné, le charcutier prit tout de suite un air rêveur... D'autant qu'il aperçut à l'arrière, en sorte de renfort, une assistance de gaillards, dont les chapeaux n'étaient pas mous, et

FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES l6l

rangée là comme une émeute qui attend, qui ne se prononce pas, et contre laquelle on n'a rien encore à réclamer.

M. Gulinel, affectant l'indifférence, continua de mettre à nu ses bras jusqu'aux épaules; puis il regagna le fond de sa boutique, ainsi qu'un homme qui est tout bonnement venu un instant, à l'air, se préparer à se laver les mains.

Son projet était désormais d'opposer la temporisation à la ténacité des gens du dehors. A son comptoir, il se plongea dans les écritures, tandis que, traitant Onésime de petit propre-àrien, il lui taisait balayer et laver à grande eau les carreaux de la boutique.

Sur le trottoir d'en face, le personnel du bureau d'architecture commençait à grommeler, se morfondant, mourant de faim, et craignant chacun sa ménagère.

« Patience! commandait imperturbablement Quéfiot... Regardez cet étabUssement si bien éclairé... Vous allez voir!... »

Sur ces entrefaites, le commissionnaire du coin

l62 FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES

entra chercher vingt centimes de cervelas chez M. Gulinel. Celui-ci sauta sur une idée de génie.

(( Je ne veux recevoir que dix centimes, déclarat-il... Seulement vous allez me donner le coup de main de mettre, vous-même, mes volets, hein ! mon braver... »

De ce coup-là, Quéfiot sentit qu'il ne lui restait rien de comique à entreprendre, quand il vit le premier battant de bois circuler, avec la légèreté d'une plume, sous le maniement d'un gaillard qui avait été lutteur et déménageur, après être déjà entré dans la vie en qualité d'Auvergnat.

Progressivement, la façade de lumière à giorno se rétrécissait. L'absence d'un dernier volet la laissa borgne encore, pour quelques minutes.

(( Regardez vite, cria Quéfiot avec aplomb à ses camarades... Regardez bien! »

L'instant d'après, toute la devanture était aveugle, et l'obscurité avait envahi la rue.

(( Voilà! acheva-t-il... Maintenant allons-nousen. ))

Quoi? c'était ça, la farce, la fameuse blague?..;

FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES l6]

Contempler la fermeture d'une boutique de charcutier!... On la trouva généralement mauvaise. Mais comme il n'y a jamais unanimité, un ou deux membres du groupe rirent à leurs propres dépens, en la jugeant, tout de même, assez bonne»

Silhouettes

A chose s'était engagée la veille au soir, par hasard, dans la maison oii ils avaient dîné ensemble.

Albert, étant placé à côté de M"^^ Flin, n'avait pas manqué de lui faire la cour, comme il la fait à toutes les femmes qui en valent le plaisir, tranquillement, fondamentalement. Tant mieux pour lui, quand cela lui réussit. Toujours il a plusieurs affaires de ce genre en train, n'en hâtant aucune, ne sacrifiant pas la moindre.

A la façon dont Mauricette lui avait dès l'abord

l66 FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES

répondu, Albert avait retrouvé la marque des quelques instants de flirt qu'il avait déjà eus précédemment avec elle. Il avait aussitôt reconnu une levée de sa semence de séduction, naguère jetée sur elle, par méthode. Cela lui fit la douce et bonne sensation d'un malfaiteur remettant la main sur un petit trésor enfoui au pied de quelque arbre qu'il n'était pas sûr de se rappeler.

D'ailleurs, M"^^ Flin était, au suprême degré, animée de cette propension féminine à commettre l'amour, sous tous les prétextes. Elle était toujours disposée à le commettre, quand elle était gaie, et, surtout, quand elle était triste. Elle le commettait par entrainement ou par calcul, par vivacité ou par lassitude, par dépit ou par charité, pour le charme de Thabitude ou pour celui de la nouveauté. Une vraie petite femme, enfin! Peut-être un peu trop ronde, mais agile; avec une magnifique chevelure brune, un nez grassouillet et retroussé, du rouge aux lèvres, du noir aux sourcils, de toutes mignonnes mains, des dents fraîches et une odeur de fourrure élégante.

Une fois au salon, — et revenu avant les autres fumeurs, — Albert avait employé son grand moyen, qui consiste à particulièrement appuyer ses yeux à travers son pince-nez, des yeux sombres et veloutés, sur les yeux qu'il veut conquérir. Il a une façon de faire ainsi venir son respect, son sentiment, son désir, toute son âme, comme par ondes successives. Puis, pour assurer le coup, il avait soudain retiré son binocle à diverses reprises et, le tenant à la main, parlé en cet état durant une minute ou deux. Cela le rendait fort de deviner ce que sa physionomie, bellement barbue, geignait alors de vaguement tendre, de rêveusement myope, d'incertainement chaste et de renouvelable dans les expressions imprévues.

A la suite de ces effets, il s'était autorisé à demander à M"^^ Flin l'autorisation d'aller lui porter ses hommages.

(( Oh! avait-elle répondu d'un air moitié boudeur, moitié conciUant, si vous en aviez eu bien envie, il y a longtemps que vous seriez venu. »

Albert s'était excusé en alléguant qu'il n'avait

l68 FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES

pas osé se le permettre. Et, s'exprimant plus bas, il avait murmuré que c'était seule qu'il la voulait voir, qu'il se sentait tant et tant de choses à si longuement lui dire!...

« Eh bien! avait fini par répliquer humainement Mauricetce, demain, à une heure, en allant taire des courses, je traverserai à pied le parc Monceau. Si vous passez par là, je serai charmée de me promener et de causer un peu avec vous, »

Arrivé un quart d'heure en avance sur le rendez-vous, Albert arpentait patiemment l'allée qui lui avait été indiquée, partageant ses regards entre les passants insignifiants, les cygnes du bassin, les fausses ruines, les statues et les massifs en train de geler comme lui-même.

Parfois, il enveloppait la pointe de sa belle barbe dans le cornet de sa main, ce qui est, chez les hommes barbus, le principal signe des efforts intellectuels. Attentif à son aventure, il se demandait comment il lui faudrait immédiatement se comporter à l'égard de ce qui devrait s'ensuivre.

Il craignait de paraître froid ou lent vis-à-vis d'une femme vraisemblablement expéditive.

D'autre part, les conditions de ce jardin public interdisaient les pantomimes, sans lesquelles détonne le langage d'amour même le moindrement passionné.

L'idée de proposer à M'"^ Flin, dès cette première entrevue, de venir chez lui, dans son appartement de garçon, lui apparaissait comme une grossièreté à éviter, comme une inconvenance impossible. Non pas qu'il ne se sentît le tact nécessaire pour la respecter dans la mesure qu'elle indiquerait. Du moins, là, il aurait pu tomber à ses genoux, se relever, se rasseoir, et — faute d'éloquence — gesticuler à son aise, dans cette situation unique des scènes galantes où, tout en ayant un témoin de soi, l'on n'encourt jamais aucune espèce de ridicule.

Le jeune homme en était à envier le privilège des femmes qui, en ce genre de débuts, sont délivrées de toute initiative. Il s'objectait que l'homme n'est jamais fixé sur ce qu'à ces mo-

lyO FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES

ments elles veulent tout à fait au juste. Tandis qu'à chacune d'elles il prêtait la sécurité de savoir très exactement ce que veulent les hommes venus à sa portée.

]yjme p[ij^ avait cordialement déjeuné en têteà-tête avec son mari.

c( Alors, dit celui-ci au sortir de table, tu vas voir ta sœur aujourd'hui? »

Le domestique lui apportait déjà son chapeau brillant du coup de fer et un peu ridé de bosselures à son haut pour avoir été vire et souvent cogné contre le plafond du coupé.

Flin tira sur sa jaquette un peu fatiguée d'un bon faiseur, avec l'air grave, la demi-moue d'un monsieur qui est sur le point de dire : « C'est ça, va voir ta sœur, si ça te convient, ou sinon, n'y va pas, » et qui pense plus profondément : — « Vendrai-je mes Mines d'or, aujourd'hui, ou vaut-il mieux acheter? »

Mauricette accompagna son mari jusque dans l'antichambre.

c( Oui, repric-elle, je vais tâcher de commencer par Jeanne... J'ai tant de choses à faire, aujourd'hui!... »

Depuis plus de deux mois, elle n'avait pas d'amant. Et, à cette minute, elle se disait que dans une heure peut-être ou, vraiment alors, le lendemain, elle en aurait un. Non pas que celuici lui plût beaucoup; mais il lui plaisait assez.

Elle ajouta encore, dans un besoin de parler, de mettre en valeur toutes ses occupations de la journée :

« Je suis obligée d'aller à trois heures chez ma couturière... Comme c'est commode!... Avec la visite que je suis forcée de rendre à M"^^ Fernage!... Et puis, si maman sait que je suis montée chez ma sœur sans m'arrêter chez elle, tu vois d'ici quelle histoire, encore!... »

Flin eut un confiant haussement d'épaules, où il s'en remettait à sa femme pour tout concilier, et descendit l'escalier.

Mauricette courut à la fenêtre de sa chambre, vit FUn s'installer dans sa voiture sans numéro de

la Compagnie, partir dans sa direction habituelle. Et quand elle laissa retomber le petit rideau de mousseline, elle avait une figure qu'elle avait souvent, mais que son mari ne lui connaissait pas.

Au parc Monceau, Albert continuait d'attendre, les pieds glacés et le nez rougi par la bise. Il était pris de l'inquiétude de n'avoir pas reconnu M™^ Fiin qui, peut-être, à quelque distance, fût déjà passée. Deux ou trois fois même, il avait hâté le pas pour rejoindre des personnes un peu boulottes, alertes, et coquettement attifées. Mais constatant sa méprise, il était revenu parcourir sa piste d'observation.

Ah! quand ce fut bien elle qui approcha, il n'eut pas d'hésitation. Malgré le voile épais, — et cette toilette de ville, pourtant vieille, qu'il n'avait pas plus eu l'occasion de lui voir que ses autres mises, — quelque chose d'intentionnel et de direct s'était étabU de loin entre eux.

Le cœur d'Albert battit, comme sur un coup

de baccarat, un coup moyen, de douze ou quinze louis, mais seulement en paroli.

Les premiers mots lui vinrent naturellement, dans leur simplicité :

ce Bonjour, madame!

— Est-ce qu'il y a longtemps que vous attendiez? »

Il fut embarrassé pour décider si ce serait plus galant de répondre non que oui. Et, dans le doute :

c( Oh! ce parc est si joli!

— C'est vrai. Je l'aime beaucoup.

— Vous y venez souvent?

— Mon Dieu, non, jamais. »

Un silence s'établit, presque difficile à rompre. Le jeune homme se lança dans les compliments gracieux, dans les remerciements tendres pour une sympathie dont la présence de M"'*^ FHn, en cet endroit, était la preuve. Elle répondait gentiment, avec une modestie de personne aux yeux de qui déjà cela n'est rien encore. Puis un silence recommença, qui n'était fait d'aucune gêne,

mais de rimpossibilitéderien se dire, à force de s'ignorer réciproquement.

Chacun d'eux avait apporté, là, une pareille intention de s'exécuter l'un envers l'autre. Tous deux voulaient, réciproquement, une facile et même chose. Mais il leur manquait d'avoir eu le temps avec lequel on s'apprend, cependant vite, à s'épeler l'un l'autre sur le visage. Et la possession leur eût déjà été possible, quand la conversation ne le leur était pas encore.

« Il faut que j'aille voir ma sœur, finit par dire Mauricette, et mon amie, M"^^ Fernage. »

Albert s'inclina. Cela non plus ne lui suggérait rien de pertinent à répondre.

(( A une autre fois, n'est-ce pas? » demandat-il dans le sentiment d'un ajournement nécessaire, quand ils se séparèrent pauvrement, ayant failli se prendre, sans savoir de quoi se parler.

La Femme assaisonnée

DUR lors, raconta cette brute d'Aurnillan, j'étais en garnison dans un 36-^1^ trou de province. Heureusement, à trois quarts d'heure de là, en chemin de fer, il y avait une grande ville que je ne vous nommerai pas, et où je me trouvai, pour maîtresse, la femme d'un personnage, ma foi, fort notabkj de la localité.

C'était une espèce de châtaine foncée, avec des yeux qui ressemblaient à de l'agate pointillée

d'or. Elle avait la taille fine... et puis, du reste et du reste, à discrétion. A première vue, on se serait refusé à croire qu'elle avait un enfant déjà en âge de la première communion ; à la voir de très près, on aurait parié que même elle n'en avait pas eu.

Quand elle s'était décidée à prendre le train et à venir enfin m'offrir sa petite visite, elle n'avait pas fait de manières, au débotter. Elle avait été simple, facile, tout de suite intime. Pas une coquetterie : de la gentillesse, de la confiance.

Elle prit l'habitude de revenir, avec exactitude et beaucoup de naturel. Je l'avais vite mesurée comme un être faible, un peu geignard, ayant besoin d'être continuellement dorloté. Elle m'était commode et agréable. Elle me paraissait assez jolie pour que je fusse satisfait de l'avoir, mais non point flatté. Vous saisissez la nuance? Il me manquait je ne sais quel sentiment à son égard, pour donner un goût décisif à ce qu'elle me faisait éprouver. Par exemple, ce pétillement de l'orgueil?... ou peut-êtreun brin de jalousie?...

OU bien qu'elle fût contrariante? N'importe quoi de plus enfin : le sel, fichtre! sur la viande.

Un jour, elle était prête à s'en retourner, le chapeau déjà remis sur sa tête. Je ne pensais pas à lui demander quand elle reviendrait; je ruminais un embêtement du service, où j'allais tomber de semaine.

(( Ah! dit-elle, il y a des moments ou ça me crève les yeux que tu ne m'aimes pas ! »

Je lui fis, par protestation, une petite familiarité.

Elle me repoussa en soupirant :

« Les hommes sont si matériels!... C'est avec votre cœur que je voudrais que vous m'aimiez !... Soyez tranc, continua-t-elle d'un air affligé, n'estce pas que vous m'aimez plus physiquement que moralement? »

Je sentais les inconvénients, pour la contenter, de l'une et de l'autre réponse. Mais, me guidant sur la préférence qu'elle venait de m'indiquer, je répliquai, après une hésitation qu'elle put prendre pour de l'examen de conscience :

(( Il me semble que je t'aime encore plus moralement que physiquement. »

Cela ne la dérida point. Elle eut mine, au contraire, de devenir encore plus pensive, et finalement repartit :

« Mais vous m'aimez tout de même physiquement, dites? »

Là-dessus, j'éclatai de rire, en même temps que je l'embrassais.

« Quoi? fît-elle triste.nent, voilà que vous riez! On ne peut jamais savoir si les hommes sont sérieux ou s'ils se moquent de vous.., »

C'était la seconde fois, depuis un instant, qu'elle employait cette formule : les hommes sont ci, les hommes sont ça. Je fus soudain frappé d'une idée, à laquelle, ma parole! je n'avais pas jusqu'alors songé. Oui, je vous écoute : vous allez me traiter de jobard. Or, vrai, ce n'était point la fatuité qui m'avait fermé au soupçon sur le passé de la personne. Faut-il vous répéter qu'il n'y avait encore eu, dans mon cas, que de Findifférence?

(c Ah çà! objeccai-je, tu t'exprimes comme si tu t'étais livrée à tout un cours d'observations sur les mœurs des hommes? »

Elle me regarda bien en face; mais c'était évident que je l'avais troublée. Je lui empoignai les mains. Un vif intérêt venait de s'éveiller en moi, tandis que le ton de la plaisanterie me restait un peu.

« On a donc déjà eu des amants? Et l'on ne s'en vantait pas? Fi, la cachottière!

— Laissez-moi, murmura-t-elle toute pâle et irritée... D'abord, il est temps que je reprenne le chemin de la maison. Au moins, là, on ne me dit pas d'insolences... On m'y respecte! ajoutât-elle avec une conviction qui me fit ricaner.

— Voyons, repris-je, mettons-en un pour tout compte... Un amant, hein? »

D'une dénégation rageuse, elle secoua la tête, et elle se débattit, dans une hâte de m'échapper. iMais, dès ce moment, mes nerfs étaient surexcités. Je la pressai de questions. J'avais des mots qui la rudoyaient, et d'autres qui la caressaient pour

l8o FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES

la mettre à l'aise. Je lui exposai toutes les raisons qui la justifiaient d'avance, tous les excellents motits qui avaient dû la contraindre d'avoir un amant avant mon tour : l'âge de son mari, ses années déjà longues d'un ménage sans bonheur, et surtout son charme, sa beauté, disais-je, son esprit, son élégance, par lesquels tant d'entreprises vers elle avaient été inévitablement provoquées.

Ces compliments l'amollissaient peu à peu, encore qu'elle niât toujours.

(( Oh! s'écria-t-elle brusquement dans un élan qui lui jeta les bras autour de mon cou, jamais tu ne m'avais parlé ainsi!... Tu m'aimes donc pour avoir cette voix qui me fait du bien? Oh! aimemoi ! Tourmen te-moi s'il le faut : j'ai besoin d'être aimée à n'importe quel prix! Qu'est-ce que tu veux,,méchant, que je te dise?... »

Elle avait jeté son chapeau sur le lit défait. Elle me fit asseoir, se mit à genoux devant moi; et m'attirant de taçon à coucher sa tête dans le creux d'un de mes coudes.

c( Mon Dieu, que je suis malheureuse ! »

FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES l8l

Je poursuivis :

(( Ainsi, c'est vrai que tu as eu un amant?

— Oui!... au bout de cinq années de mariage... Il y a sept ans de cela... Ah! vous voyez bien, cela vous fâche?...

— Cet amant, vous l'avez encore?

— Dieu merci, non!

— Vous le haïssez?

— Plus maintenant.

— Vous l'avez gardé longtemps?

— Dix mois... Un jour, il a obtenu une permutation; et il est parti pour l'Algérie... »

Cala me fit un effet bizarre (une sensation plus âpre en devenant plus précise) d'apprendre que mon prédécesseur était un officier de ma façon Je le devinai soudain avec de grosses moustaches comme moi, et avec des procédés à l'avenant pour elle, dès qu'elle était là.

« Vous l'avez beaucoup aimé? »

Elle hésita:

(( J'ai cru que j'allais mourir, quand il m'a quittée. Il s'y est, d'ailleurs, mal pris. Il aura craint

des crises de larmes. Il ne m'a pas prévenue. Il ne m'a écrit que de Marseille. »

Je la contemplais, ec je ne la reconnaissais plus. Je distinguais à présent sur les traits de son visage des significations exaspérantes et indéchiffrables. Je voyais la trace de tout le tremblement qui avait passé dans cette physionomie, autant et mieux peut-être que par moi, et qui n'était pas de moi, pas à moi, pas pour moi. .

« Tu m'étrangles!... dit-elle en se défendant contre mon bras dont le pli s'était resserré sur sa gorge.

— Mais depuis lors, depuis six ans, depuis Lui!... Vous ne vous serez pas contentée de la vie conjugale? Vous n'aurez pas vécu sans aimer, sans quelque nouvel amour? »

Elle se récria bien haut. Elle se réfugia dans cette réponse équivoque :

(( j'avais tellement souffert que je devais avoir perdu l'envie de recommencer.

— Plusieurs femmes m'ont avoué, pourtant, que le plus difficile n'était point de ne pas avoir

un amant. C'est, paraît-il, quand on en a eu un, de ne pas en avoir d'autres?

— Eflfectivement.

— Là ! nous sommes d'accord. Par conséquent, vous ne me ferez pas admettre que, depuis six ans, vous m'ayez attendu? »

Mais elle se révoltait, tergiversait, m'opposait des contestations colères, avec des regards cependant craintifs devant l'animosité incrédule qu'elle lisait dans les miens. Je l'enveloppai de douceur. Je la ressaisis par une nouvelle entreprise de propos tendres.

Et alors, à bout de résistance, elle s'humilia dans des paroles rapides, mêlées à un flot de pleurs.

ce Eh bien! j'ai encore eu des amants... des hommes qui m'ont juré qu'ils m'adoraient, et pour lesquels j'ai été, chaque fois, prête à tout quitter... Je me serais tuée, aussitôt, avec celui d'entre eux qui me l'aurait proposé. Et quand j'essaie, aujourd'hui, d'évoquer leur figure, c'est à peine si je la retrouve un petit peu !... Oui, j'en ai eu quatre...

— En tout?

— Sans compter le premier, dit-elle à voix presque basse, en faisant des yeux pauvres... Mais lâchez-moi donc à présent, puisque vous me connaissez, ainsi que je me suis montrée, couverte de tant de honte, tellement salie de ces gens-là! Vous savez bien que vous me détestez, maintenant! »

J'eus un geste, de nature à la détromper.

c( Que voulez-vous? gémit-elle naïvement comme si elle n'eût pas compris de quoi il s'agissait... Oh! non, non! Je sens bien que je vous fais horreur, et que vous me maudissez... Et quand on est maudite, on est aussi quelque chose de pour ainsi dire sacré!... »

Tant pis si la fureur qu'elle avait mise en moi me poussait réellement à une sorte de sacrilège! Ou plutôt, tant mieux!... Elle se sauva plus tard, tout indignée encore, toute meurtrie, tout affolée... mais... mais... j'ose le dire: bigrement aimée...

Petite Maison

ÉTABLISSEMENT de santé s'abrite à mi- Ic^^j) côte, dans l'endroit tournant où le Val- ^\ Vert commence à s'appeler Val-Fleury . De là, on aperçoit, sur le fleuve devenu très large, des ilôts et des ilôts qui se profilent à l'infini et se matent de peupliers au long desquels monte si étroitement la branchure qu'elle y semble carguée. C'est comme une escadre à l'ancre, une flotte à jamais immobile où les malades, du matin au soir, peuvent envoyer leurs rêves à bord et

l86 FIGURES FALOTES LT FIGURES SOMBRES

embarquer les velléités vagabondes de leur destin sédentaire.

Avec ses cheveux blanc d'argent et son corps grêle dans une éternelle robe de soie puce, avec son teint de pâleur inaltérable et ses traits de porcelaine craquelée, M^^^ Dorothée porterait tout l'air de sa vieillesse, si l'atmosphère flottant autour d'elle ne lui communiquait une sorte de rajeunissement. Le pavillon qu'elle habite a l'aspect neuf, avec ses persiennes fraîchement peintes. A l'entour, les allées sont bien ratissées, les platesbandes nouvellement jardinées. Et une petite servante sans cesse changée, tout heureuse sans doute de n'avoir presque rien à faire, reçoit, en mangeant des fruits et en riant toujours, sur le seuil du perron.

Il y a quelque quarante ans que M^^^ Dorothée est venue en ce coin de terre pour y assister les derniers instants d'une amie, et, ensuite, elle n'en a plus jamais voulu déménager. En vain lui a-t-on représenté qu'elle était trop saine pour occuper une place dans une maison de santé; sa

bizarre insistance a fini par équivaloir à un litre et, en une certaine façon, par lui mériter d'y être. Avec ce qu'elle a apporté de raison en elle et ce qu'elle a rencontré là de démence, il s'est fait dans sa tête un petit délayage, un mélange d'idées qui n'est point lourd. C'est de l'eau rougic d'intelligence qui alimente son cerveau. Et, de toutes les nuances d'âme, celle que reflètent ses yeux est de la décoloration la plus doucement tendre.

« Eh ! bonjour, les enfants ; quel bon vent vous amène?

— Ma foi, Dorothée, nous avons profité de la fête du 14 Juillet...

— Qu'est-ce que c'est encore que cette fête-là?

— Mais celle qu'on célèbre en l'honneur de la prise de la Bastille.

— Comment! On a pris la Bastille?

— Ah çà : le commencement de la Révolution!... la défaite de la Royauté! Camille Des-

lOô FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES

moulins!... cet infortuné Louis XVI!... Voyons, voyons, Dorothée?

— Non, ma petite chérie, l'on ne me tient au courant de rien! Tu es bien gentille de m'apprendre un peu, de temps en temps, les événements qui arrivent. Sans toi, je ne saurais aucune nouvelle.

— Et chez vous, Dorothée, quoi d'intéressant depuis qu'on ne vous a vue?

— Pasgrand'chose, petit ami... Ah! si! Je suis brouillée avec Vautre folle, celle de par ici, dans la maisonnette qui fait pendant avec la mienne... Elle était d'un amour-propre qui n'avait pas le sens commun. Figurez-vous qu'elle se prenait pour la grande-duchesse de Brabant!

— Mais, Dorothée, vous nous avez déjà raconté cette histoire, la dernière fois...

— Vraiment, vraiment, vraiment! Voyez-vous ça!... Eh bien, il ne s'est rien passé depuis. Oh! il ne se passe jamais rien, ici. C'est la vie la plus pot-au-feu du monde, Dieu merci! le plus traintrain du petit ordinaire!

— Dorothée, qu'est-ce que c'est que ce grand individu qui approche?

— Tiens, tiens, c'est M. Fonceroffe!... Entrez donc, monsieur Fonceroffe, que je vous présente à ma famille. »

Le survenant est un hautain vieillard, au visage blême et rasé. Nu-tête, il est drapé dans une longue redingote noire dont le col est relevé, quoiqu'il fasse très chaud. Une de ses paupières est hermétiquement fermée; mais Dorothée fait signe, en arrière de lui, qu'il n'est point borgne. Er, en effet, celui de ses deux yeux que M. Fonceroffe tient clos cesse, par alternatives, d'être le même.

c( Monsieur est un de mes voisins, annonce Dorothée, et sa résidence est un palais, n'est-ce pas, monsieur Fonceroffe?

— Vous êtes bien fière de bêtise, ma très vieille demoiselle, oui: c'est tout à fait cela que vous êtes pour le moment! déclare le nouveau venu en érigeant le cou par petites saccades, comme font les coqs en qui passent des motifs mystérieux de leurs attitudes.

— Là, là, entendez-vous? s'exclame Dorothée qui bat ensemble les osselets de ses doigts parcheminés... Le palais qu'il habite s'appelle le palais de Vérité. Il ne barguigne point pour exprimer à chacun son fait. Allons, monsieur Fonccroffe, faites un peu la leçon à ce jeune monde... »

Mais il s'est pincé les narines, en refusant de s'asseoir.

« Cela sent mauvais ici, objecte-t-il, très mauvais. D'abord, toutes les vieilles filles empestent, je vous l'ai déjà dit.

— Bah! les vieux messieurs comme vous embaument pour deux... »

Mais, au lieu de répliquer, M. Fonceroffe pousse des cris inarticulés et tend obstinément l'index vers un entre bâillement de la porte, par où vient de paraître — et de vite se retirer — une tête tout étincelante de fard aux joues, de. vivacité au regard, et de pierreries aux oreilles.

(c Voici encore, s'écrie-t-il, cette Messaline qui me poursuit!...

— Mais non, cher monsieur, calmez-vous!...

M"^^ de Gonthurail venait me faire sa visite, et c'est précisément parce qu'elle vous a aperçu qu'elle est repartie.

— Mademoiselle, en recevant de pareilles créatures, vous faites de votre maison un lieu que je qualifierai d'un mot, le seul qui soit vrai. »

Et en même temps, il le profère et s'en va comme s'il marchait sous un dais de vérité, son toupet de cheveux au vent, serrant son long vêtement au corps, ainsi qu'une tunique de chasteté, et cette fois, les yeux tous deux grands ouverts, en garde contre n'importe quelle aventure.

« C'est un bon garçon, dit Dorothée, mais en général trop absolu.

— Au fait, quelle est donc cette dame dont l'apparition l'a tant surexcité?

— Une très gentille voisine, mes enfants.

— Une malade?

— Pas plus folle que moi!... C'est un de ses parents qui a eu l'idée de la faire enfermer ici.

— Mais sur quel fondement?

— Je ne sais pas! répond Dorothée avec une mine de chercher dans sa mémoire; et, parlant tout à coup d'une voix timide et basse... Voici : Il paraît que c'est une comtesse du meilleur monde, mais qu'il lui est arrivé, un jour où elle était à une fenêtre de son hôtel, d'appeler des messieurs qui passaient... »

— On ne séquestre pas quelqu'un pour cela.

— Vraiment?... Après tout, je peux me tromper... Le gros de l'affaire, je crois, c'est qu'elle faisait aussi des signes à des dames!...

— Mais, Dorothée, il n'y aurait pas encore là de prétexte suffisant.

— Oh! pour cela, si! mes enfants... Les messieurs, je ne soutiens pas,c'est peut-être permis... Mais les dames, c'est défendu, je vous le garantis... De plus, il m'est revenu, par des racontars de sa bonne avec la mienne, que, à un diner, elle avait voulu obliger une grande fille qu'elle a, de plus de dix-huit ans, à se tremper le coude dans le potage... Enfin, c'est une personne qui a des manières comme cela; mais, je vous assure, elle

n'est pas folle... Et des allures d'une distinction!... »

Sur ces entrefaites, la mise en branle de tout un jeu de clochettes tintinnabule derrière un des murs du jardin. Puis il y a trois coups de gong; et les clochettes se remettent à sonnailler sans fin.

Dorothée dit gravement :

« C'est M. FoncerofTe qui sonne le dîner de ses lapins. »

A cet instant, une dame fort ronde de visage, assez mûre et très obèse, entre rapidement, toute roulante et lancée jusqu'au siège qui l'arrête, comme une boule.

(( Ouf! ma chère, souffle-t-elle, je n'irai plus jamais faire la conversation de M"^^ Sain te- Apolline. Je sens qu'elle me donnerait des crises. Elle ne veut pas démordre qu'elle soit la grandeduchesse de Brabant!...

— Mon Dieu! riposte équitablement Dorothée, vous, par moment, vous soutenez bien que vous êtes morte...

— Comment pouvez -vous comparer, ma chère!... Sapristi, nous savons bien qu'elle n'est pas la grande-duchesse!. .. Tandis que moi, quand ça m' arrive d'être morte, je le sais bien, j'espère, que je le suis, morte. . . Tenez, rien que d'en parler, justement ça me vient!... Regardez-moi plutôt, fait-elle en renversant la tête avec un sourire sur de belles dents blanches qui ennoblit sa face d'une grâce surnaturelle... Eh bien! une... deux... trois... ^ flttt : me voici morte!... »

La Parole est d'or

N disait grand mal des huissiers, l'autre soir, au Cercle Cosmopolite. Au ton particulièrement aigri des discoureurs, il se manifestait une fois de plus qu'une des pires violences que se rappellent ou se représentent les hommes, est celle d'avoir été contraints à payer.

(( Oui, observa quelqu'un, on en veut plus à l'huissier qu'au créancier lui-même. Remarquez que quand un débiteur tire des coups de revolver^

c'est sur l'huissier. Ce dernier inspire une rancune spéciale; on a le sentiment qu'il se mêle de ce qui ne le regarde pas...

— Voyons, mais il ne fait que d'accomplir son métier!

— L'instinct n'entre pas dans ces subtilités de raisonnement. Il n'admet pas le rôle d'un auxiliaire avec lequel il ne se sent pas en compte, et qui intervient, s'interpose, s'acharne... Tenez, on ne sait pas ce qui se passe dans la cervelle des bêtes, et pourtant j'ai idée que, en mourant, elles pardonnent peut-être au chasseur, jamais au chien de chasse... Le débiteur ruiné, comme le gibier blessé, aurait encore des refuges, des retraites obscures, des couverts d'asile, au fond desquels il mettrait parfois en défaut la poursuite du créancier ou en lasserait la patience, l'indolence même, le dédain riche. Mais l'huissier est là, qui trotte, quête et flaire, passe partout, va, vient et revient, jusqu'à ce qu'il rapporte la proie, sans fatigue, soutenu par une ardeur de race...

— En effet, interrompit le comte Naresch, il s'agit d'une aptitude de race bien originale chez les gens qui s'emploient à faire des recouvrements pour autrui!... J'ai été naguère aux prises avec un type de cette espèce, un singulier spécialiste qui s'adonnait à tirer l'argent d'étrangers comme moi, ne vivant que temporairement à Paris et y ayant laissé des dettes lors de séjours antérieurs. Contre un genre de débiteurs pareils, les moyens ordinaires font défaut. Où les poursuivre, où les saisir, lorsqu'ils sont rentrés dans leurs pénates, souvent inconnus d'ailleurs? Devant quelle juridiction d'Ukraine ou de Kentucky les assigner? Et avec quelles chances de résultat?...

c( Le père Crampier s'était donné pour mission de suppléer à cela. Par une entente avec les portiers d'hôtels et de clubs, il était informé de tout passage à Paris des mauvais payeurs exotiques contre lesquels il avait des pouvoirs. Aussitôt, il survenait auprès d'eux et les soumettait au terrible régime d'être relancés par lui. Je dis

terrible, quoique le père Crampier fût un homme doux, calme et poli. Mais c'était le plus ingénieux des empoisonneurs d'existences. Ah! quand j'y repense, tous mes nerfs recommencent à en frémir, mon cœur se soulève et ma tête tourne...

c( Je fis sa connaissance à mon second voyage à Paris. J'arrivais, ayant économisé la somme nécessaire pour faire royalement la fête pendant un mois. Du diable! si je me souvenais d'avoir signé, deux ans auparavant, un billet de sept mille francs à un maudit usurier de tailleur pour m'avoir, comme on dit, garni les poches du gilet...

c( Le père Crampier s'était chargé de me rafraîchir la mémoire, en s'introduisant, à mon réveil, dans ma chambre d'hôtel. C'était un large colosse, vieux, asthmatique, toujours essoufflé, toujours soufflant. Il n'avait rien de la morgue des officiers ministériels, mais plutôt l'aspect résolu et finaud d'un chef de garçons de recettes en tenue d'amateur.

c( Quand il m'eut exhibé son titre à me faire

sa visite, je pris mon parti, non pas de lui payer le billet, mais de le laisser faire saisir mes bagages. Hélas ! le père Crampier, d'un coup d'œil, avait vu, autant que moi, combien cette solution eût été insuffisante pour lui et avantageuse pour moi. Du reste, un procédé aussi commun répugnait à sa tactique. Il ne recourait qu'à la persuasion, prenant son temps à cet effet, et vous prenant le vôtre.

(( Pendant toute une semaine, je fus soumis à la méthode Crampier, qui consistait à réduire l'adversaire par le poids et la vigueur de l'ennui. Que faire contre Crampier?... Déménager? Il m'aurait aussi vite retrouvé qu'il m'avait trouvé. L'expulser? Outre que, fort de ses droits et de sa corpulence, il ne s'y serait point soumis sans scandale, il m'aurait guetté dehors, pourchassé partout. Le père Crampier était capable de séjourner une matinée entière, toute une journée, devant une porte, en plein soleil ou en pleine averse. Le mieux était encore de le recevoir à sa convenance.

« Ec chaque jour, par deux fois, aux heures où je m'habillais, il envahissait ma chambre, s'asseyant lourdement tout de suite, comme pour longtemps, pour bien longtemps! On lisait, sur sa mine, l'assurance de l'homme qui avait toujours réussi par les ponctualités de sa persécution, par les persistances de sa présence. Il était évidemment conscient de l'immense ennui qu'il dégageait, rien qu'à être là, soufflant et taciturne. Il ne tablait que là-dessus pour décider le débiteur à se fouiller jusqu'au fin fond des poches. Tant que ce moment n'était pas arrivé, cet épouvantable ennuyeur, cet embêteur, cet... — oh! ce souvenir m'inspirerait des gros mots! — restait sur son siège, à vous ennuyer, à vous embêter, à vous... canuler, de sa simple visite. Jamais il ne me parlait, par système. Il s'installait, il me regardait et attendait ma décision, ma réponse...

ce Certes, j'ai été en butte aux tracasseries de bien des créanciers. J'en ai connu qui se fâchaient, qui criaient, menaçaient, injuriaient. Je

les ai toujours bien supportés; et je finissais par leur imposer. Je ne crains pas non plus le silence ; j'y ai même de l'inclination pour mon compte. Mais le silence intentionnel, agressif, de Crampier, était comme un mortel ennemi de mon silence naturel. La promiscuité de son sale silence souillait le mien, me semblait se livrer sur mon propre silence à des horreurs muettes...

(( Enfin, je n'y tenais plus, j'étais presque résigné à rogner sur la durée de mon séjour dans la capitale, et à verser les sept mille francs qui me délivreraient de Crampier, quand mon ami prince Gerzkoï me télégraphia qu'il venait de retenir la chambre voisine de la mienne, et qu'il m'aurait rejoint le soir même.

« A cet avis, mon découragement fut extrême. J'aime tendrement mon ami prince Gerzkoï qui est un caractère loyal et même presque héroïque. Mais j'ai passé toute ma vie à fuir sa conversation. Dans un temps que j'étais à Bukarest, on me dit, une fois : « Vous savez que votre ami (( prince Gerzkoï est en ce moment à Vienne? »

Aussitôt je partis pour Constantinople, tant j'avais peur de n'être pas assez loin de mon ami.

c( Jamais il ne se décide à s'arrêter de parler; et, d'habitude, il parle tellement vite, qu'on ne sait pas complètement de quoi il parle. Il ne se modère et ne s'écoute lui-même que pour faire des comparaisons de toute chose avec toute chose, ou pour se livrer à des kyrielles de suppositions. Quand il ne s'agirait pour lui que de se prononcer par un oui ou par un non, on peut s'attendre à ce qu'il s'engage dans des considérations de ce genre : « C'est comme si vous precc niez un coq, que vous ne le plumiez pas, que (( vous le mettiez au four, remarquez bien : sans (c le plumer, et qu'alors... » Et il accompagne ses propos d'un mince rire perpétuel qui fait le bruit de quelqu'un aspirant sans discrétion une cuillerée de potage...

(c Ah bien! si mon ami prince Gerzkoï venait ici me rattraper, le séjour deviendrait intenable. Inutile d'acheter le repos au père Crampier, et de sortir de Charybde pour demeurer en Scylla...

Mais cependant c'était bien cruel de m'en aller de Paris, avec pas mal d'argent encore dans mon portefeuille et sans avoir eu la liberté morale de m'amuser vraiment!...

(( Soudain, une invention diabolique m'inspira. Je montrai au père Crampier — qui comme de juste était en fonctions auprès de moi — la dépêche que je venais de recevoir. Je lui contai que l'ami qui m'annonçait son arrivée me devait une grosse somme.

— c( Voulez-vous, lui dis-je, vous charger de la faire rentrer, en lui exposant vous-même de quel embarras il me tirerait ainsi vis-à-vis de vous? Vous emploierez plus utilement votre temps auprès de lui qui a des ressources, qu'auprès de moi qui n'ai rien... »

« Le père Crampier, agréant la perspective de toucher une commission supplémentaire, me demanda dix pour cent sur le recouvrement de la prétendue dette d'honneur que j'attribuais à mon ami envers moi; je lui signai un engagement éventuel.

c( Et le soir même, après avoir patiemment diné avec Gerzkoï, je fis appel à son dévouement chevaleresque pour qu'il jouât pendant quelque temps, à l'égard de mon persécuteur, la comédie qui me soulagerait un peu de ses assiduités. Le consentement de mon ami me remplit d'aise. J'avais ainsi fait coup double en obtenant d'annihiler, en quelque sorte, l'un par l'autre, les deux plus immédiats perturbateurs de mon plaisir, et je m'apprêtai à jouir d'un véritable répit...

c( Dès le lendemain matin, à l'heure accoutumée, j'entendis le pas pesant du père Crampier retentir sur les tapis du couloir, s'avancer, dépasser ma porte. Puis il cogna et pénétra à côté. Ce fut sa voix que j'entendis d'abord, mêlée à quelques hypocrites exclamations de l'hôte qu'il attaquait. Ensuite, tout rentra dans l'ordre : je veux dire que ce fut mon ami prince Gerzkoï qui se mit à parler, sans interruption.

« Je ne me retins pas d'aller coller mon oreille à la porte de la cloison. Je perçus interminablement les discours de mon ami. Comment

FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES 20f

expliquer cela : j'écoutais avec délices! C'était pourtant bien le ton de Gerzkoï, de mon Gerzkoï; c'étaient son rire aspiratif, ses récits à lui, ses comparaisons et ses suppositions que je savais par cœur, ses cinq cents raisons que constamment il donnait pour une! Et je ne me lassais point d'entendre sa conversation, par le seul sentiment, alors, que c'était à un autre qu'il la faisait...

(( Les premières impressions que mon ami me communiqua de ses multiples entrevues avec le père Crampier, furent de belle humeur et même de satisfaction.

— (( Il n'est pas contredisant, exprima-t-il, c'est quelqu'un avec qui on peut développer des raisonnements. »

c( Pendant plusieurs autres matins, je continuai d'entendre le père Crampier revenir de son pas lourd et sûr, mais qui me semblait plus lent. Dès qu'il était entré, la voix du prince Gerzkoï commençait à ronronner imperturbablement, pour une heure et demie : le temps de sa toilette.

2o6 FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES

« Une autre fois, avant le dîner, j'eus la curiosité d'entrer voir chez mon ami ce qui s'y passait. Je le trouvai en train de parler, tout en enfonçant son visage dans une cuvette pleine d'eau, et qui parlait encore en le ressortant. Le père Crampier me fit bonjour, d'un signe de tête. Il était, lui, affalé sur une chaise, épongeant d'un mouchoir sa tête chauve jusqu'à la nuque. Il soufflait au repos, comme d'habitude, et en silence. Mais sa prunelle avait perdu de sa virulence : le virus de la réclamation, le bacille du recouvrement y étaient mystérieusement atténués...

Enfin, à la longue, au bout d'une quinzaine, ce fut chez moi qu'il réentreprit de se présenter discrètement, prudemment. Il avait la figure tirée, le front soucieux, l'air d'un individu qui reviendrait affaibli d'une cure rigoureuse ou d'un climat déconcertant.

— ce Je renonce à la combinaison, murmura^ t-il, je ne veux plus avoir affaire qu'à vous!

^- « Est-ce possible? » m'écriai-je.

(( Et courant heurter à la porte de communication avec le prince mon ami, j'appelai vite :

— « Gerzkoï, un mor, s'il vous plaît?

— c( Ah! non, alors, sacré nom de nom! » gronda le père Crampier en battant en retraite.

ce Et il disparut, comme une vaste carcasse désorientée, dans le seul mouvement de vivacité incorrecte que je lui aie vu, avant de ne plus jamais le revoir... »

Whist

u coin de la place, sous une des façades revêtues d'ardoises, avec leurs poutres sculptées et leurs étages en surplomb, c'était le plus exigu, mais le plus propre des cafés de la ville.

Ses glaces nettes et claires, le jour de marché, arrêtaient au passage le regard des arrivants sur eux-mêmes. Les gars au grand chapeau et à la veste courte avaient complaisamment l'habitude de ralentir le pas pour mieux s'apercevoir dans

la surface réfléchissante. Les filles, mirant le profil de leur corset brun à manches rouges, s'attardaient à contempler là leur coiflfe uniformément relevée, à étudier comment leurs épais cheveux s'étalaient tout nus sous le retroussis blanc de leur linge de tête.

Pour voir, du dehors, dans l'intérieur de cet établissement, il fallait demeurer à l'étage d'en face, et couler ainsi le regard d'une manière oblique. C'était alors une maison de verre; et la vie silencieuse qu'elle contenait comme celle des aquariums, avait cet étrange attrait de mince mystère qui naît entre soi et ce dont on n'est séparé que par des transparences.

Trois personnes s'employaient à tenir le petit café, pour lequel, même les jours de marché, une seule aurait suffi. Il y avait le père Mainche, âgé d'une soixantaine d'années, aux cheveux gris, crépus, au visage presque imberbe et si foncé de ton qu'il semblait n'avoir que diminué d'être nègre, en vieillissant. Il y avait son gendre et sa fille, M. et M"^^ Ploudo.

Dans les bourgades les plus reculées, Use rencontre infailliblement, en un point quelconque, au fond d'une famille ou sur le seuil d'une boutique, quelque singulière native qui a l'air d'être d'ailleurs; et lors même qu'elle y vit jusqu'à la mort, elle paraît n'avoir été tout le temps là qu'en passant. M"'^ Ploudo était une créature de cette espèce.

Elle était grassouillette et blonde, avec de beaux yeux limpides et de jolis traits fanés. Un peu de noir sous les sourcils, un peu de rouge aux lèvres, ce fard donnait aux curiosités de sa mine un reflet de rêveries et de sensations vaguement exotiques. Toujours on lui voyait une fleur piquée sur les rondeurs de son corsage, comme une couleur sans cesse renouvelée et changeante d'une indéterminable intention.

Les trois êtres vivaient ensemble avec un aspect de mœurs patriarcales. Le père Mainche sortait le matin, sa fille dans l'après-midi; Ploudo ne sortait jamais. En aucun cas il n'allait plus loin que son seuil, pour desserrer les dents, en

retirer sa pipe et cracher. Il avait un long corps maigre, un visage pâle, et la paupière droite surélevée pour donner du jour à un œil qui, louchant en haut, accentuait sa physionomie d'une sorte de signe involontairement résigné. C'était comme une façon de s'en remettre au ciel pour une bonne moitié de toute chose.

Chaque soir, jusqu'à dix heures, avant de mettre les volets et d'éteindre, le père, la fille et le gendre se livraient à d'interminables parties d'un jeu de cartes à trois. Finalement, Mainche embrassait sa fille. Il embrassait aussi Ploudo; après quoi, laissant les époux à leur têre-à-tête conjugal, il regagnait, par l'extérieur, sa chambre qu'il avait dans la maison voisine.

Un beau jour, M"^^ Ploudo disparut. Ce départ coïncida avec celui d'une compagnie d'un régiment de ligne. Elle avait, raconta-t-on, laissé un mot à son mari et un mot à son père pour les prier simplement de n'être pas inquiets d'elle.

Durant toute la semaine qui suivit cette fuite, le café fut très achalandé. Les concitoyens y ve-

naient, non pas pour avoir des nouvelles, mais, visiblement, pour en donner. On voyait, d'en face, les visiteurs s'exprimer avec de la volubilité et des gestes. Chacun savait depuis quand ça durait, et où ça, et avec quel officier... Le père Mainche ne disait rien, Ploudo non plus. Ils écoutaient gravement, en gens assis à qui l'on parle de ce qui les regarde.

Pendant quelque temps, le beau-père et le gendre achevèrent leurs soirées, sans mot dire, sans toucher à une carte, les bras croisés, fumant leur pipe. Ça, au moins, on n'avait pas pu le leur retirer.

Puis, grâce au concours d'un tiers, la partie se réinstalla. C'était un vieil habitué, un guérisseur de gens et de bêtes qui, jusque-là, avait toujours été le dernier à quitter sa table du café, et qui pouvait vraiment passer pour être presque de la famille.

La vie des anciens soirs recommença, avec ce qu'alors elle ajoutait de consolateur à ce qu'elle avait toujours de distrayant. Mais ainsi que rien

ne dure et que tout casse, un nouveau coup s'abattit sur le modeste château de cartes que Mainche et Ploudo avaient réédifié.

Une condamnation à six mois de prison pour exercice illégal de la médecine vint leur enlever brusquement leur partenaire.

Alors, dans le lent écoulement de chaque soirée, le veuf et l'abandonné redevinrent oisifs et inertes, côte à côte. Ils demeuraient sans désir et sans but, soit qu'ils fussent définitivement écrasés par cette dernière épreuve, soit plutôt que leur instinct se refusât à comprendre la ressource des cartes autrement qu'à trois et entre vrais intimes.

Mais, à la longue, le bruit se répandit en ville que M^^ Ploudo était revenue. Des gens le certifiaient, sans qu'il fût possible de vérifier cette assertion. On se promenait devant le café; les plus curieux entraient y faire des séjours. On se retenait pourtant d'interroger le père ou le mari, par le sentiment matois et amusé de vouloir surprendre soi-même la vérité au piège.

Toutefois, on remarqua que le café fermait maintenant de meilleure heure. Et, de l'autre côté de la rue, au premier étage d'en face, il fut bientôt loisible d'être édifié, en plongeant la vue à travers un carré de vitre que ne recouvrait pas le haut du volet du milieu.

La partie de cartes était reprise. Eh oui, en effet, parfaitement, M"^^ Ploudo en était. Sa charmante poitrine de blonde plantureuse débordait de nouveau sur le jeu, autant qu'il convenait pour n'en point le gêner. Ses grands yeux qui, durant l'absence, avaient dû plus d'une fois se noyer sous les larmes de la pâmoison ou celles de la rupture, ne reflétaient qu'une attention futile. Et les grâces charnues de sa bouche, en cet instant plissée, ne trahissaient rien au delà de l'hésitation à opter entre un essai à trèfle ou à carreau.

Ou'avait-elle dit à son mari dans les premiers moments du retour?... Que lui répétait-elle, que lui assurait-elle et lui jurait-elle de jouren jour?... Qui sait? Peut-être rien. Sans doute à peu près

2l6 FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES

rien. Il n'y avait jamais moyen de causer avec Ploudo.

Elle ne tarda pas à reparaître au grand jour. Elle reprit sa place à son comptoir, et ne le désertait plus pendant les après-midi. On venait la voir pour la trouver changée, et on la retrouvait pareille. Il ne lui manquait que sa fleur de jadis au corsage. Sa gorge était de celles à la chaleur desquelles la folle fantaisie ne fleurit qu'une fois.

Vers le même temps, le guérisseur reparut, ayant satisfait à la justice et atteint l'expiration de sa peine. Au premier aspect, il eut besoin de parler au père Mainche pour s'en faire reconnaître, parce que, durant sa détention, il avait dû laisser croître sa barbe. Et, désormais, la trouvant seyante, il la gardait.

On lui refit cordialement sa place à la partie, selon ce sentiment que l'on était entre braves gens, sans fiel, et aptes à s'entendre.

C'étaient tour à tour l'ex-détenu et M"^^ Ploudo qui se relayaient pour sortir du jeu, attendu qu'ils

n'y avaient, en quelque sorte, rang que de surnuméraires. Mainche et Ploudo ne lâchaient jamais leur place, l'ayant acquise et fidèlement occupée, de fondation.

Jamais une querelle, ni la moindre pique. Du reste, on sentait que cela ne se serait pas supporté.

De temps en temps, le père Mainche riait d'avoir fait un bon coup de partie; ou bien, parfois, c'était aussi sa fille. Tous deux avaient le même sang, ce bon sang dont à l'occasion on sait se faire des pintes. Les deux autres, le trompé et le libéré, ne témoignaient jamais de leurs sentiments intérieurs. Il fallait les prendre tels quels. Ils étaient ce qu'ils étaient, et cela leur semblait gravement naturel. L'ami de la famille, quand il avait lancé une attaque savante, attendait en lissant de la main cette barbe qui lui avait poussé à l'ombre et qui, pendant bien des années, lui avait manqué pour l'agrément de ce geste-là. Et quand Ploudo avait riposté, on lui voyait une jouissance à

fixer sur les autres son œil direct, tandis que son second œil, en Tair, restait à dominer la marche de la vie, du haut de son strabisme supérieur.

Pif

L est bien difficile, observa le petit vieux docteur, de se faire une opinion sur quelqu'un, et peut-être plus difficile encore de ne s'en faire qu'une!... Ainsi, c'était un homme fort énigmatique, qu'il m'arrivait de croiser sur mon trottoir, presque chaque jour, lorsque, vers le moment du déjeuner, je rentrais chez moi à pied, selon mon habitude. A cette heure-là, il avait, lui, avec son cigare aux

dents, l'air repu de se rendre à ses affaires de l'après-midi.

Dès son apparition, cette physionomie était restée pour moi inoubliable. De taille ordinaire, il portait, sur des épaules relativement étroites, une tête de géant, monstrueuse par ses dimensions. L'ossature en était carrée de la base, plate au sommet, saillante aux pommettes de façon à former une espèce d'hexagone. Et cette masse, équarrie de la sorte, était filamenteuse de poils roux et gris.

Avec le chapeau luisant, les bottines brillantes, vêtu, pour le reste, avec cette simplicité qui est l'élégance des gens graves, l'individu avait dans sa démarche quelque chose d'indépendant et de satisfait. A sa vue, plus d'un promeneur se retournait, prêt à échanger avec n'importe qui un sourire au sujet du particulier, tandis que celui-ci suivait posément sa route, fumant à grosses bouffées, ayant le pas sonore et les mains dans les poches, officier du Nicham, mégalocéphalc et content.

Mais moi, j'avais été déjà trop souvent aux prises avec des accouchements cruels pour ne pas être tout d'abord consterné devant la tête phénoménale de cet être. Et la pensée du meurtre fatal de sa mère — par lequel il avait dû entrer dans la vie — l'entourait à mes yeux d'un nimbe tragique.

Les fois suivantes, ma sensation, devenant moins pénible, fit place à l'agacement de ne pouvoir attribuer quelque race d'origine à cette figure sans nationalité, à ce type apparemment indigène de l'ile incertaine des monstres.

Puis, après des semaines et des semaines où je ne manquais point de le rencontrer à heure fixe sur mon chemin, il aurait dû m'arriver de m'en tenir envers lui à l'idée qu'il convient et qu'il suffit, en somme, d'avoir sur un mégalocéphale. Mais pourtant, plus j'avais l'occasion de l'examiner, plus je découvrais dans sa personnalité physique une indéfinissable expression de personnalité morale.

La seule donnée qu'il m'eût encore été pos-

sible de saisir, à la longue, sur la vie intérieure de ce passant exceptionnel, c'était une particularité de coquetterie probable, à laquelle succédaient des allures de vif respect humain.

Par exemple, il s'arrêtait volontiers devant des glaces de boutiques. A de fréquentes reprises, je l'y surprenais en train de se mirer bien méticuleusement. Il se contemplait le nez, de face, de profil, à gauche, à droite, cherchant là je ne sais quoi d'invisible. Ensuite, ce nez long, d'arête large et d'aspect si dur, il se l'empoignait fortement avec les doigts comme pour le faire mouvoir et comme si c'eût été une poignée de fer à repasser. Mais dès que, en passant derrière le dos du personnage, mon regard venait, par l'angle d'incidence envers la glace, à se réfléchir dans son regard, — subitement, alors, en cette seconde-là, un sens impérieux du ridicule se trahissait et opérait en lui. Il coupait court à ses manigances nasales, laissait retomber la main dans sa poche, et reprenait brusquement sa marche avec une mine hautaine, par laquelle il semblait

vouloir signifier que son nez après tout lui était bien égal, que son nez, en définitive, n'était que son nez et ne pouvait prétendre à lui être rien de plus, — et que, peut-être, je me tinsse cela pour dit.

Bien entendu, je n'éprouvais le besoin de me renseigner par aucune investigation sur le compte de cet individu. C'était sans le moindre regret que je me croyais destiné à toujours ignorer sa situation, son nom, le lieu d'où il arrivait et celui où il se rendait au delà du point quotidien de notre rencontre. Il m'impressionnait, certes, par les formules de secret que certains tics parfois avaient l'air d'écrire nerveusement dans l'étendue de son visage; et, sous ses arcades sourcilières, de profondes cavernes avaient, à mon sens, quelque chose d'anormalement cachottier. Mais l'opinion à laquelle avait fini par s'arrêter ma curiosité sur cet être, — le caractère que je lui assignais dans la vie, — sa fonction selon moi (et tout indéterminable), c'était celle de sa mégalocéphalie. Je ne me représentais pas, pour lui,

d'autre but, d'autre résultat, d'autre sentiment, d'autre rôle ici-bas que d'être avant tout, partout, envers tous et toujours un mégalocéphale.

Or, un soir, dans un quartier désert, d'où je revenais à grands pas de faire une visite tardive, un fiacre se dirigea fortuitement dans ma direction. A quelque distance de moi, je vis une main nue, avec des bagues de femme, sortir violemment de l'intérieur et tirer le cocher par la manche pour lui commander de s'arrêter. Et, sous la lueurd'un bec de gaz, une petite frimousse aux yeux peints, aux cheveux frisés autour du front, apparut toute rose et criant :

c( Pif! laisse-moi tranquille!... Pif! tu m'entends? Tu es un filou! C'est pour tout à fait, Pif! que je suis fâché!... »

La portière s'ouvrit; et ce que j'avais pris pour une petite dame se trouva être un petit monsieur, en veston court, montrant presque de la gorge par un col échancré. Il se débattait, et voulut sauter de la voiture. Mais cette jeune personne était solidement retenue. Derrière elle il y avait

quelqu'un, dont je ne distinguai que la tête, dans un éclair de lumière. Cependant ce fut assez de temps pour me permettre, au croisement des yeux, de reconnaître et d'être reconnu. C'était Mégalocéphale que je venais d'apercevoir, mais irrésistible de volonté, féroce d'animation, prêt à renverser n'importe quel obstacle avec une toute-puissance de mammouth, avec une expression de l'époque du mégathérium!

La portière était déjà refermée; la voiture avait repris son trot. Et j'entendis seulement encore, à travers un murmure de querelle qui allait s'évanouissant dans l'éloignement :

« Oh! mais... tu sais. Pif!... Tu es un filou!... Pif!... Pif!... »

A partir de cette aventure, la lueur du souvenir qui m'en était resté éclaira tous les coins obscurs par lesquels j'avais été intrigué, dans la face étrange que je continuai à revoir chaque matin. Désormais, je me jugeais fixé à l'égard du passant. Il était ce que je savais : il était Pif. Er, maintenant, ce n'était plus la mégalocéphalie

qui me paraissait le caractériser, c'était sa qualité de Pif qui dorénavant devait dominer tout le reste dans la signification pour moi de sa personne. Enfin, il était celui dont le premier acte au monde avait été de commettre contre la Femme le crime symbolique de sa tête monstrueuse, et qui persévérait, ainsi que j'avais pu le comprendre, dans sa haine du sexe.

Depuis lors, il était clair qu'il affectait de ne pas vouloir me voir, lorsque nous passions, vers midi, l'un près de l'autre. Sauf, pourtant, quand je le surprenais encore en arrêt devant une des glaces que les façades de la rue lui offraient.

Peut-être est-ce que je l'attaquais d'un regard trop aigu, ou trop sévèrement chargé de ces choses sur lui-même que j'aurais pu lui raconter?... et qui n'étaient pas bien! Mais, soudain, son nez lâché par sa main maniaque, son pif de Pif semblait vouloir s'envoler, tant les narines effarées s'y mettaient à battre de l'aile.

Sur ces entrefaites, je fus, un jour, mandé d'urgence auprès du sous-directeur d'un grand

établissement, qui venait de tomber en syncope, et dont le médecin ordinaire était absent.

(( C'est pour Monsieur Caycherieux! » chuchotait-on sous le vestibule.

Et dans les étages, ce nom de Monsieur Caycherieux, lugubrement répété par le personnel, montait, grave et important, avec moi. On sentait que le titre et l'autorité de Monsieur Caycherieux planaient sur toute cette administration, que pour chaque autorisation, ouverture de crédit, congé, augmentation, contentieux, pour tout ce qui se signe et se délibère, il fallait d'abord et en dernier lieu s'adresser à Monsieur Caycherieux.

On me fit pénétrer dans un bureau somptueux. L'homme qui gisait sur le tapis, là, foudroyé — à ce que je diagnostiquai — par l'angine de poitrine, c'était Mégalocéphale, Pif, Monsieur Caycherieux.

Mais une belle jeune fille, — que sa gouvernante essayait en vain de contenir, — toute chaude de désespoir, tout inondée de larmes,

me suppliait de m'être trompé, me conjurait de réparer le maltieur. Et, avec des sanglots, des cris fous que j'entends encore, elle me retenait, puis me quittait pour se jeter à genoux et baiser le gigantesque front, déjà tout froid, de son père. J'étais en proie à l'opinion nouvelle et dernière que devait m'inspirer celui dont il ne restait à présent qu'un cadavre; et je voyais uniquement en lui l'œuvre auguste que la mort sait créer avec tout ce qui est mortel. J'apprenais, une fois de plus, à me d-éfier des jugements absolus, en contemplant, près du corps étendu, un chef des garçons tout galonné, tout médaillé de gloire, tout respectueux et ému, pour lequel Pif avait toujours été si considérablement Monsieur Caycherieux. Et je songeais que les têtes les plus hors de la nature ont ainsi, quelque part, une jeune fille inattendue pour leur faire un collier de doux bras innocents et, dans la vie et dans la mort, les appeler éperdument : « Papa !.. . »

2i:iii^5%t

Tableautins

sous LE OUI'K.CO'N.CE

, n'y a qu'un banc. Double, il est vrai; mais le dossier en est si bas, qu'on Fa toujours trouvé incommode et qu'on ne le recherche pas.

Pendant des années, M. Versoix et M. Dingrain ont eu l'habitude, le jour du repos, en été, de venir s'asseoir là, côte à côte, face à la rue.

Puis ils se sont brouillés pour une cause futile, et avec la conviction, d'ailleurs, que cela ne sau-

rait durer. Chacun se dis:Jc que l'autre ne tarderait pas à prononcer les quelques paroles qu'il suffirait de dire pour que le différend fût arrangé. En effet, aucune cause de dissentiment ne pouvait être sérieuse entre eux. L'un était veuf; et l'autre, vieux garçon. M. Versoix allait prendre sa retraite d'employé de la mairie, en même temps que M. Dingrain prendrait la sienne de la Caisse d'épargne. iM. Dingrain était rond et obèse, iM. V^ersoix était plat et maigre; et le médecin déclarait que cela leur venait, à l'un et à l'autre, d'un même principe : celui de l'arthritisme. Enfin, les occasions de s'attiser l'un contre l'autre par de mauvais frottements ne leur étaient pas nombreuses, puisque leurs rapports ne consistaient guère qu'à passer ensemble la journée du dimanche sur le banc commun.

Au début de la rupture, l'usage s'établit entre eux que le premier arrivé prît le coté qui les réunissait jadis. Et le second s'installait à l'opposé. Comme chacun d'eux occupait le milieu du siège, ils connurent aussitôt l'impression nou-

velle, dos à dos, dos contre dos, de se sentir, de se tâter.

M. Dingraiii pensait : « C'est tant pis pour Versoix d'être fâché avec moi. Je me passe très bien de lui... Il n'aurait qu'un mot à m'adresser... Ça le regarde!... »

M. Versoix n'avait non plus aucune hésitation : (( Je n'ai aucun besoin de Dino;rain, songeait-il... Je ne lui en veux pas. Quand ça lui coûtera trop d'être fâché, il n'aura qu'à faire le nécessaire pour se tirer de là... »

Ce fut ainsi qu'une saison, puis d'autres, et d'autres encore, se succédèrent.

Et, de la sorte, ils apprirent l'art de s'adosser l'un contre l'autre, pour suppléer à l'insuffisance du dossier du banc. Le dos de M. Dingrain étant moelleux, celui de M. Versoix étant ferme et lisse, le changement respectif de leurs attitudes était devenu un bienfût matériel pour chacun d'eux.

N'ayant aucun sentiment de haine l'un à l'égard de l'autre, sans articuler un mot, ils établirent une pratique d'indications mutuelles

par de petits déplacements des omoplates ou des reins. Discrètement, d'abord, et franchement, largement, dans la suite, ils se donnèrent du dos, s'en réclamèrent, en ajoutant, en retirant au gré des réclamations muettes et des mouvements expressifs.

Désormais, avec le temps écoulé, la brouille est devenue irrévocable. Ni M.VersoixniM. Dingrain n'admettent l'éventualité d'une réconciliation aussi tardive, et il est évident qu'ils n'échangeront plus une parole en ce monde.

Mais, aujourd'hui moins que jamais, en vertu d'une manie accrue par l'âge, ils ne sauraient se passer l'un de l'autre, sur le banc du quinconce. Ils s'appliquent à ne point trop s'y devancer. Le premier arrivé se préoccupe du retard de l'autre, regarde pour le voir venir. Et, en attendant, il se penche en avant, les coudes sur les genoux, la canne occupée à tracer des ronds dans le sable, le dos désœuvré et se réservant.

AD^^1sLT>^

Elle a quitté la rue Pigalle, l'autre semaine, dès que le soleil est devenu sérieux. Ce n'était plus un temps à rester nu-tête derrière une paire de volets entre-bâillés. D'ailleurs, rien ne la retenait; et voilà longtemps qu'elle économisait les pièces de dix francs pour aller faire un petit tour au bord de la mer.

Elle a choisi une plage désignée dans le Guide pour convenir aux bourses moyennes. En y débarquant, elle a constaté que c'était un endroit fréquenté parles familles. Et cela, d'autant mieux qu'on l'a, sur sa mine, refusée dans l'un et l'autre des deux hôtels. Elle a trouvé une gentille petite chambre, au-dessus du marchand de musique et

de coquillages, au coin des rues Sainr-Théodard et du Casino.

Aussitôt installée, elle a institué qu'elle se baignerait chaque matin, et que chaque après-midi elle irait à la pêche aux crevettes ou en voiture à âne, sauf les occasions qu'elle pourrait tout de même avoir de se confiner chez elle.

Mais, depuis une semaine qu'elle est là, les circonstances l'ont, jour et nuit, laissée seule; et elle se persuade qu'elle préfère cela. Elle est, en tout cas, bien certaine que personne de la société balnéaire n'a pu ne pas la remarquer. Il n'y a qu'elle de femme, en effet, qui porte un vêtement complet de flanelle blanche à rayures bleues. Et puis, elle a des chaussures jaune-rouge qui tirent l'œil, et des cheveux jaune clair qui font extrêmement ressortir ses yeux noirs et le brun naturel de sa peau de figure.

Les dames, assises en rond, sous la tente du Casino, affectent de ne pas l'apercevoir quand Amanda passe près d'elles et vient user du droit de pareillement s'asseoir, à distance, qu'elle a

payé en entrant. Mais Amanda éprouve un sentiment dont elle n'a point l'habitude de jouir, en étalant ainsi publiquement qu'il n'y a pas de différence, pour le moment, entre ce que ces dames sont à faire de leurs dix doigts et ce que, avec son aiguille à tricot, elle est à faire des siens.

Après son dîner, elle va prendre son café à une table de la terrasse, dont elle ne change pas, ayant cela du moins à retrouver. Longtemps elle reste là, après la nuit tombée. Le bec de gaz d'à côté n'éclaire que la moitié de sa jupe. Et trois petits jeunes gens, trois amis en vacance du collège, se promènent à plusieurs reprises dans cette région, profitant de la demi-obscurité où elle est pour s'approcher d'Amanda. Ils élèvent la voix au passage, mettent leur hardiesse à se bousculer, et l'un d'eux crie : a Dis donc, toi !... » par protestation contre un des autres qui l'a poussé, d'un élan animal, audacieux et prudent, vers la table, versla jupe, vers la femme.

Dans le coin des papas, de temps en temps, il est question d'Amanda.

M. Nillé, de Rouen, a été le premier à formuler

cette observation :

(( Vous avez vu que nous avions une cocotte ? » M. Mapion savait déjà qu'Amanda était de

Paris.

(( Je l'ai entendue, ajouta-t-il, qui parlait de

ça avec le garçon de café. »

M. Zacharie a objecté en haussant les épaules : (( Qu'est-ce qu'elle peut espérer faire ici? » Et, pourtant, chacun d'eux restait rêveur... à se

représenter ce qu'Amanda pouvait espérer faire.

'DOCTEUR Tf'E^U

Tous les ans, le docteur Rumix, médecin des eaux de Giache, revêt un caractère spécial, de mai à octobre.

Au cours des autres saisons, il a Faspect et les mœurs d'une personne ordinaire. Durant sept ou huit mois de l'année, — qu'il les passe à la ville ou en voyage, — on ne remarque en lui aucune particularité précise, aucun signe distinctif. A considérer son extérieur, ou ses propos, les uns imaginent qu'il est un petit rentier, un collectionneur d'estampes, un amateur d'on ne sait trop quoi. Les plus indifférents concluent de lui tout bonnement que c'est un monsieur en train de laisser pousser sa barbe. D'ailleurs, il ne parle

jamais de médecine; et quand un sujet de cette nature est abordé devant lui, il évite de se prononcer, par amour-propre : il ne se sent pas suffisamment au courant de la question.

Mais l'été venu, le docteur Rumix, une fois installé dans son fief de Giache, est désormais un homme qui se devine entre les autres, dès qu'il se présente sous les tilleuls du parc : il a un chapeau haut de forme et toujours l'apparence de se rendre à une occupation, même quand il s'assied.

A cette époque, le docteur Rumix est maître de faire que cent mille verres d'eau soient entonnés ou non à un nombre restreint de ses frères en Jésus-Christ. Et dans sa mine soigneusement rasée, ferme sans cruauté, il a l'expression de savoir qu'il dispose de cette autorité-là.

C'est- seulement de mai à novembre que le caractère bon enfant du docteur Rumix perçoit une différence entre les qualités des êtres humains par rapport à lui. Il les divise alors en deux catégories, sans distinction de sexe. D'un côté

sont pêle-mêle les hommes et les femmes qui viennent à sa consultation; de Fautre, ceux et celles qui se sont adressés au docteur Étricat, qui, aussi, porte un chapeau haut de forme.

Ces derniers, le docteur Rumix ne les hait point. Ce n'est pas non plus qu'il les aime. Il les dédaigne avec considération. Il ne voudrait pas avoir l'air d'avoir l'air qu'il eût désiré être leur médecin. Il s'abstient de tout rapport avec les clients de son concurrent. Lorsque, au hasard d'une conversation, au milieu d'un groupe de valétudinaires, le docteur Rumix s'aperçoit que sa question ou sa repartie va atteindre quelqu'un qui ne relève point de ses ordonnances, il détourne la phrase et, au besoin, l'égaré dans le vide. De temps en temps, à la buvette, il se laisse aller — d'un coup d'œil de côté, énigmatique, inquiétant, vite repris — à regarder boire tel ou telle des gens à qui ce n'est pas lui qui a prescrit cela.

Le docteur Rumix, lui, jamais ne boit de la source. Mais c'est comme s'il en buvait, dans la

façon dont il se gargarise et se rengorge lorsqu'il parle des eaux de Giache. Toutefois, une modestie loyale lui fait dire : nos eaux, parce qu'il a bien le sentiment qu'elles ne sont pas à lui seul. Elles sont aussi à la terre, à la Compagnie fermière, au docteur Etricat et, finalement, à ceux qui, haletants, les veux hagards, se les insinuent, les suent et les évacuent.

FIGU%ES FIL^41sLTES

Il y a des instants où l'on voit repasser sous le plafond de sa mémoire des figures qui, aussi rapidement, ont jadis passé dans le lointain de notre vie. Béatement, on les regarde en soi décrire leur parabole, glisser et disparaître entre les souvenirs fixes quiétoilent notre cerveau. A l'occasion, parfois, de tels visages reviennent, selon les lois peutêtre d'une astronomie mentale, dont la marche n'aurait pas encore été relevée.

De temps en temps, à propos d'attentats par les explosifs, je me rappelle soudain la figure depuis si longtemps oubliée de mon ancien camarade André. Je la revois, blonde et claire, fuser sous mon crâne, ainsi que je l'ai connue, pendant quelques semaines de sympathie, il y a près de vingt-cinq ans.

André était un grand garçon maigre, au nez osseux, au geste gauche, que ses amis et ses parents traitaient comme un demi-imbécile. Mais j'étais presque un enfant encore ; il avait, lui, dixhuit ou dix-neuf ans. En conséquence, je ne le jugeais que comme celui de nous deux qui avait un chapeau haut de forme, qui fumait, qui avait sur la personne de la femme une notion exacte, quoique rudimentaire, et telle, que c'était déjà quelque chose que de l'en entendre parler.

Le goût d'André l'avait porté vers les études de chimie ; et sa famille, trop heureuse de lui savoir un but, sans fonder là-dessus de sérieuses espérances, avait obtenu une place pour lui dans un des premiers laboratoires de Paris.

Une après-midi, où j'avais congé, je vins chercher André au milieu de ses fonctions, ainsi que c'était convenu, pour nous en aller faire une promenade, avec nos cannes.

Je le trouvai seul, et pâle comme un mourant.

(c Jene peuxpas sortir, dit-il... Mes jambes neme portent plus... Regardez comme je tremble!... »

Il se laissa choir sur un escabeau. Sa main frissonnait dans la mienne.

Au bout de quelques minutes, il continua :

« J'ai eu l'idée de fabriquer du picrate de potasse, pour m'amuser... Je ne sais pas ce qui m'a pris, voilà que, tout d'un coup, j'en ai fabriqué une masse... Et puis, alors, je me suis demandé ce quecela allait devenir!... Il y avait de quoi faire sauter ce monument, et peut-être le cœur de Paris où nous sommes... »

Le souffle lui manquant de nouveau, il m'infligea un second temps d'anxiété.

« C'est que cette drogue-là, reprit-il, c'est le diable à détruire! Surtout quand c'est la première fois qu'on en a, soi-même, entre les mains... Je viens de mettre plus d'une heure à consumer mon picrate... Et pourtant je me dépêchais, parce que je ne voulais pas avoir à vous faire attendre... Par instants, je versais trop vite la substance de consomption. Alors, ça faisait fff\... M\... Et je m'asseyais pour ne pas tomber de faiblesse... »

Quand Andréfut remis, et quand nous sortîmes,

je contemplai avec des yeux ébaubis la façade de l'édifice — au fait, c'étaient les Arts et Métiers — où venait de se passer cet incident si petit, auquel il n'aurait pourtant pas fallu plus que rien pour devenir énorme. Pendant la promenade, mon camarade resta invinciblement taciturne. De temps en temps, seulement, il répétait: fff\... £û\... en faisant de grosses lèvres, sous ses yeux ternes, obstinés et fugaces.

Bientôt après, il devint chef du service chimique dans une usine située beaucoup trop loin pour que j'y allasse lui faire des visites. Le pauvre André ne tarda point, d'ailleurs, à y mourir subitement, en maniant des poisons avec les façons de ménagement qu'on peut lui supposer. Je ne l'avais jamais revu depuis sa mort. Et puis, en ces derniers temps, sa figure filante m'a traversé l'âme, avec sa bouche gonflée d'un souffle de terreur, comme la figure allégorique d'un génie inconscient de l'explosion.

Page 1