CH^4TTE
La petite angora noire n'a encore connu que la vie d'intérieur. Ses pattes, qui n'ont jamais foulé que les tapis à haute laine, marchent, dans leurs longs poils, comme pantouflées de soie; et elle s'arrête toujours au seuil de la cuisine, jusqu'où la gourmandise l'a poussée, par crainte d'y sentir la tache humide de quelque carreau. Le mystère du dehors l'effare si vivement, que, rien qu'à être approchée de la fenêtre, une envie de pleurer bride ses paupières, les cabochons de ses yeux jettent des feux glauques, et son fin nez japonais frémit dans son masque de négresse en velours.
Mais voici que, avec la belle saison, l'on a
transporté Trésorette au château. Le jardin, les pelouses, les bois, la nature se révèlent à son attention. Toute la première journée, elle les contemple, du haut du perron. Puis les secrets du soir viennent s'ajouter à ceux de l'espace; et la petite, sollicitée dans l'inconnu, appelée au loin par le silence, s'en va doucement, lentement, au pas...
Dans quel état revient-elle, après avoir découché toute une nuit!... Ses pattes saignent, épilées par les cailloux, écorchées au seul contact des herbes et du sable. Ses flancs mouillés la font paraître lamentablement maigre et déguenillée; et son allure oblique à la rentrée, son regard faux inspirent les pires soupçons sur ce qu'elle a dû faire en son absence...
Pourtant, elle était innocente encore. On s'en est aperçu au nouveau changement qui bientôt s'est encore accompli en elle. Un matin, après des fuites nocturnes répétées sans trêve, elle s'est représentée d'un air humble et franc, les narines caressantes et le miaulement bavard de tout ce
qu'elle aurait voulu dire. Désormais, fidèle au foyer, amoureuse du coussin de lampas doré dont elle s'est arrogé l'apanage sous les palmes d'une plante de salon, elle y dort perpétuellement. Parfois, comme par l'effet d'un songe, elle se dresse brusquement sur son séant, dans un mouvement où, s'encapuchonnant l'encolure, elle lèche avec furie, de sa langue rose, son ventre qui s'arrondit.
TOULES
Elles sont une demi-douzaine de houdans, encloses par le treillage, circulant parmi les jeunes pousses rares d'un taillis de chênes.
A les voir, dès le matin, tout de noir emplumées, exagérément coiffées de blanc par leur huppe bizarre qui a quelque chose de démodé, le Parisien, venu en excursion de campagne, sent davantage se préciser en lui l'idée que c'est aujourd'hui dimanche et jour de toilette pour la localité.
Les poules marchent de long en large, gravement, dignement, sur des pattes qu'elles lèvent haut, comme pour éviter de se salir, avec le regard de côté et la raideur indifférente de personnes desquelles on n'est point connu.
L'une d'elles, cependant, porte une espèce de stigmate : une partie des plumes de sa croupe est tombée; et il lui en est advenu une contenance pauvre, une attitude humiliée, une allure craintive. C'est qu'aussi elle est l'objet d'un singulier traitement de la part de toutes ses compagnes.
Chaque fois qu'elle passe à proximité de l'une de celles-ci, elle en reçoit sur sa chair à nu, sur la surface à vif, un coup de bec prompt et dur.
De temps en temps, l'une des poules, semblant obéir à l'indéfinissable nécessité d'un mot d'ordre commun, se lance à la poursuite de la blessée, s'y acharne, jusqu'à ce qu'elle ait bien frappé cette dernière, à plusieurs reprises, sur la région douloureuse. Le plus souvent, c'est sans avoir l'air de vouloir toucher à leur victime que les unes et les autres s'en approchent, affectant la distraction ou l'affairement. On dirait que leur cou, se penchant négligemment vers le sol, ne tend qu'à y picorer; mais soudain, par un élan oblique, dans un instant propice, le bec se détourne, porte loin, et instrumente cruellement
2fO FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES
sur la place, maintenant sanguinolente, que ne cessent de viser toutes les habitantes du poulailler.
A quel instinct, pervers et mystérieux, obéissent alors ces bêtes irresponsables, ordinairement si placides et douces entre elles?
Mais n'est-ce pas une loi pareille qui, ainsi étrange, actionne les hommes, les suggestionne par la vue d'une tare chez autrui, les réduit à se tourmenter mutuellement, d'une manière tantôt hardie, tantôt sournoise, dans la blessure dont l'autre souffre? N'est-ce pas un motif aussi indéfini, aussi irrésistible, qui pousse nos semblables à fouiller âprement chacun de ceux que nous sommes dans les sensibilités de son être ou dans la plaie de sa vie?
FIGURES FALOTES ET FIGURES SOMBRES 2fl