‹ Le petit ducChapitre 4 sur 4 · OSE ET · texte numérisé non relu

OSE ET

Des vociférations ont éclaté à Textrémité d'une ruelle sombre qui débouche sur la Grande- Rue. Une jeune fille apparaît bientôt sous le réverbère du coin, venant d'une marche vive et franche. Elle est en cheveux, bien peignée, en corsage de toile rose, en robe décente et longue.

Aucun pas ne résonne derrière elle: rien que des outrages qui bourdonnent et volent à sa suite dans l'obscurité. Tous, nets et pareils, consistent à proférer Je nom monosyllabique d'une partie de son corps. Rien de plus n'y est ajouté que l'adjectif possessif par lequel, avec des râles de fureur, on lui constitue la pleine et large disposition de la chose nommée, comme pour qu'elle

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l'emporte où elle voudra et qu'elle n'asseye plus jamais ça dans la maison.

La demoiselle au corsage rose est entrée, en face de la ruelle, dans un débit de vins. Elle en ressort aussitôt une bouteille sous le bras, et retourne directement vers le point d'où partent les clameurs. Elle a de grands yeux de nuance indistincte. Elle est peut-être jolie. Son expression est si intense qu'en tout cas elle est momentanément belle.

Pendant la traversée de la Grande-Rue, elle murmure doucement, ainsi que dans un aparté, et de façon qu'on ne lui attribue d'autre souci que celui des affaires sérieuses et de sa propre dignité :

« On va bien voir si je ne lui casse pas mon litre sur la trompette... »

Un voisin en manches de chemise, qui prend le frais sur le pas de sa porte, ajoute en homme qui sait ce que sont les difficultés de famille :

« C'est contre son père qu'elle en a... Il paraît qu'elle se fait faire la cour par un soldat de la garnison. . »

Quelques passants sont advenus. Du fond d'une noire allée de logis, le même mot, toujours hurlé, exhale dans la nuit sa grasse signification de chair épanouie... Un instant de silence... un choc sourd... un juron... un tintement de verre cassé... Un autre silence plus long... Puis la voix de malédiction recommence, n'employant toujours que sa ronde locution, mais d'un ton atténué, raisonnable, offrant, pour ainsi dire, la possibilité enfin de l'argumentation.

C'est la fille maintenant qui parle le plus haut, et qui, elle, articule du moins des phrases entières, impudentes, tour à tour hypocrites et cyniques. Et le père, à présent, renonce au monosyllabe dans lequel il s'était retranché. Cela redevient entre eux de la discussion violente, pressée, interminable, où, par moments, les auditeurs, horriblement réservés, ne sauraient définir si c'est le flux des paroles ou le collier des doigts qui gêne ces respirations et fait haleter ces deux gorges invisibles.

Soudain, la porte de l'allée se ferme à la sour-

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dine; et les rumeurs de l'antre se sont instantanément tues...

Du dehors, les noctambules attirés n'avaient cependant point perçu l'approche de l'appariteur... Mais les yeux des habitants de ruelles voient dans l'ombre, par le seul fait que la police y soit.

Vieux Bébés

ES deux interlocuteurs, deux hommes très mûrs, étaient assis au soleil, sur la terrasse du Casino de Monte-Carlo.

Ils se connaissaient peu, ne s'aimaient point; mais, dans le vide significatif* que Ton avait coutume de faire autour de leur conversation, ils avaient appris à ne compter que l'un sur l'autre pour le commerce des paroles et l'échange des idées.

M. de Fouffrenier avait été sous-préfet pendant

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l'Empire. Il lui en restait des moustaches cirées et une barbiche teinte. Il était petit, content de lui, économe, caractérisé par une difficulté dans le langage dont il venait à bout avec les intonations et les saccades de bras d'un polichinelle. Depuis vingt-cinq ans, il n'avait rien fait que prendre du ventre, dans les villes d'eaux et dans le monde, en visite chez les dames et les demoiselles. Il s'exprimait toujours avec une aménité souriante sur les femmes, parfois avec un claquement du médium contre le mont de Vénus, dans un sentiment convaincu qu'il y a des hommes qui peuvent les avoir toutes — et que lui, Fouffrenier, était un de ces hommes-là.

(( Mon cher, était-il en train de dire, quand il m'arrive de lire un de ces imbéciles de romanciers, ça me fait tout de suite penser que des gens comme nous devraient écrire leurs mémoires. Personne encore n'a donné une idée de ce que c'est que la vie!... Ah! ils me font rire, leurs naturalistes, leurs psychologues, leurs observateurs!... Ils ne voient que ce qui est du terre-

à-terre, ou bien ils nous inventent des contes à dormir debout. C'est pitoyable, quand on y compare ce qui fourmille de vraiment vrai, de vraiment romanesque dans la réalité de l'existence!... N'est-ce pas votre avis?... »

M. Meurmy décroisa ses longues jambes, et les recroisa en ordre inverse. Il ôta son cigare de sa bouche pour répondre ce oui » avec cet air important qui lui appartenait, chaque fois qu'il lui convenait d'être sincèrement affirmatif

« Des aventures! reprit Fouflrrenier...Des aventures, mais on en rencontre d'étonnantes, à chaque pas!... Il faut même s'en garer, s'en défendre les trois quarts du temps, et se pincer la peau pour s'assurer qu'on ne rêve pas... Voyons, vous, est-ce qu'il ne vous est pas advenu aussi je ne sais combien de choses — par exemple, en fait de femmes — qui laissent loin derrière elles toutes les histoires de ces nigauds d'auteurs et de leurs livres soi-disant précis?... »

M. Meurmy, qui avait été consul dans plusieurs Amériques, approuva de nouveau, par une

oscillation lente de sa tête blafarde, maigre et distinguée. Il laissait entendre qu'en effet il avait connu, au cours de sa carrière transatlantique, une belle part des mystères que recèle l'éternel féminin.

(c Ah! murmura-t-il, si ça n'avait pas été toujours ces sacrés tsenias!... »

M. de Fouffrenier fit signe que c'était juste... qu'il savait... qu'il se rappelait... qu'il compatissait... que ce détail de santé, ce récit de luttes contre le ver solitaire des tropiques, lui avait été exposé par son interlocuteur plusieurs fois, souvent, assez... Il coupa court à toute doléance, en venant soudain au sujet qui lui grillait la langue.

c( Tenez, déclara-t-il, ici même, j'ai été témoin d'un trait de mœurs comme on n'en lit point, comme on n'en croirait pas!... )->

M. dé Fouffrenier rapprocha un peu son siège de celui de M. Meurmy et pencha son petit corps replet dans une posture de confidence. Son œil s'était émerillonné.

« Il y a tous les jours, au Casino, une jeune

fille très bien... vraiment pas mal... fort belle fille, ma foi! qui, si je l'avais voulu... si je le voulais... Enfin, ça ne dépend que de moi!... Et une jeune fille, vous m'entendez bien! pas une femme, pas une cocotte : Une véritable jeune fille... La jeune fille, quoi! »

M. Meurmy n'eut pas l'air ébouriffé, ni même surpris. Il hocha le front en homme qui admet, qui a vu aussi fort que cela, qui a pu tenir pareille bonne fortune à sa portée.

(( Et le plus curieux, poursuivit Fouffrenier, le plus... comment dirai-je?... le plus romanesque, oui, il n'y a pas d'autre mot, c'est la façon dont cela s'est présenté... Avant-hier, une dame d'une quarantaine d'années... fort belle femme aussi, ma foi! m'a adressé très poliment la parole, en sortant de la salle de jeux. Elle était avec une amie, à peu près du même âge. Ça m'avait les allures de deux bonnes petites rentières élégantes. Pas maquillées, rien de tapageur dans la toilette. Personne n'aurait su deviner si elles étaient ci ou si elles étaient ça. La particulière me dit donc :

« N'est-ce pas, monsieur, que vous êtes le baron « d'Huriot? — Non, madame! — Oh! monsieur, « mon amie et moi, nous sommes certaines que (( c'est vous... — Mais non, madame! » Elle n'en veut pas démordre. Elle me tire un peu à part. Elle baisse la voix pour que l'autre dame n'entende pas, et elle me dit : « Je vous en prie, monsieur, « parlez-moi en toute franchise. Mon amie est sûre (( de vous reconnaître pour le baron d'Huriot, « avec qui elle a eu une liaison, il y a quinze ans. « Elle n'ose pas s'expliquer avec vous. Depuis c( qu'elle a été veuve, et qu'elle s'est remariée, (( çal'a rendue très timide. Mais, pour vous recon- « naitre, elle vous reconnaît... Vous comprenez (c bien que quand on a voulu se tuer pour un « monsieur, on ne se trompe pas sur lui, on ne le « confond avec aucun autre! »

(( Naturellement, je n'ai pas pu faire que je fusse le baron d'Huriot. Mais la situation était piquante, hein?... La femme à passion me lançait des yeux pendant ma conversation avec sa compagne!... Toutes les deux se rendaient au même restaurant

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que moi. Nous nous sommes trouvés à des tables voisines. Bien entendu, il ne m'est pas venu à l'idée d'offrir à ces dames leur dîner. Mais on a bavardé, côte à cote, sur les bizarreries de l'existence... C'est comme ça que, au cours de la conversation, elles m'ont indiqué, dans la salle, la jeune fille à laquelle je faisais allusion tout à l'heure. Elle prenait son repas en compagnie de sa tante qui, sans être liée avec les dames dont j'étais le voisin, se borne à les saluer simplement au passage. C'est de la sorte que j'ai appris que la jeune fille, qui s'appelle Kate, est une nature exaltée, extraordinaire, capable de tous les coups de tête, pour ainsi s'exprimer. Elle est orpheline d'un père italien et d'une mère irlandaise, et elle est appelée à avoir une grande fortune après le règlement de procès que son tuteur plaide pour elle avec je ne sais plus quel gouvernement... Mais ce qui m'a le plus abasourdi, c'est quand j'ai su que cette diablesse de fille m'avait, paraîtil, reluqué. Et remarquez bien qu'il n'y a pas de rouerie là-dessous, pas le moindre calcul pour

faire, à un benêt, le coup du mariage... Du mariage, m'a-t-on dit, elle ne veut pas en entendre parler. C'est une fille qui a du sang, qui a l'idée de beaucoup s'amuser. Le plus drôle, c'est qu'elle désire pour cela un homme qui ne soit pas trop grand, ni trop jeune, et plutôt potelé, enfin un bon vivant. On m'a révélé que j'étais son type pourlemoment, mais que, dame! elle était capricieuse et changeante... Vous pensez bien, mon cher, qu'on ne m'a pas confié cela tout de go. L'une de mes interlocutrices voulait même empêcher l'autre de trop m'instruire à cet égard. La plus communicative des deux a été celle qui croyait avoir eu autrefois une liaison avec moi. Elle m'a avoué qu'elle avait entendu une querelle entre la tante et la nièce sur mon compte, à demi-voix, dans la salle de jeux. « Eh bien! je « t'enfermerai à clef! » grondait la tante. Mais Kate répliquait, avec une espèce d'attaque de nerfs : ce J'ai bien le droit de parler à qui il me c( plaît. S'il vient me parler, je lui répondrai... » La personne qui me racontait cela a même ajouté

que c'était cette dispute qui lui avait fait fixer son attention sur moi et me prendre pour le baron d'Huriot, qu'elle aime toujours... »

Pendant tout ce discours, M. Meurmy mâchonnait son cigare. Il le garda aux dents pour proférer une question, avec la mine renfermée et bouchée qu'il se faisait ainsi lorsqu'il se refusait à adhérer aux propos qu'on lui soumettait.

(( Pardon, demanda-t-il, ces deux dames avec lesquelles vous êtes entré ainsi en relations, ne sont-elles pas ces grosses blondes qui viennent là-bas?

— Oui, parfaitement, » s'écria Fouffrenier.

M. Meurmy eut un air capable, qui tirailla les lignes grises de son visage fatigué, tandis qu'il concluait :

(( Ce sont des folles!... A moi, elles m'ont soutenu que j'étais Tifli-Pacha, dont je n'ai jamais entendu même parler. Je les ai tout de suite envoyées promener. »

Le Courant

L ne suffit pas d'avouer son crime, déclara le juge d'instruction; il faut encore l'expliquer... »

Le petit homme tira sur sa barbe de bouc, sans répondre à cette invitation.

L'interrogateur reprit :

« Les rapports de police établissent que vous aviez de bonnes mœurs. On vous attribuait même une chasteté exagérée... Depuis que vous aviez

recueilli votre nièce, vos voisins s'étaient abstenus de toute suspicion maligne à ce sujet... »

Le petit homme, approbativement, leva la main droite, le pouce en dedans, les doigts longs, minces et raides, comme la main de justice au bout du sceptre royal.

c( Soit! poursuivit le juge... Comment se faitil alors que vous en soyez venu à commettre contre cette jeune fille un attentat abominable. suivi d'un meurtre féroce?... Voyons; le mutisme ne vous servira de rien. Voici le moment de parler!...

— A quoi bon? répliqua le petit homme d'un air de dédain écrasant, sous un retroussement de la lèvre exprimant ce qu'une compétence toute personnelle revendique pour soi de supériorité... Ce serait trop long, murmura-t-il aussitôt... Cela vous obligerait à me suivre dans des considérations pour lesquelles vous n'êtes point préparé...

— Je suis ici pour vous entendre... Allez! » L'accusé, après quelques instants de délibération intérieure, parut prendre son patti.

« Eh bien! voilà, dit-il : toutes les circonstances ont résulté d'une expression que Nadine... Nadine, c'était la petite... oui, d'une espèce de locution qu'elle a apportée chez moi, du moment où je l'eus prise à ma charge... A tout propos, vingtcinq fois, cinquante fois par jour, elle s'écriait, soit qu'elle m'écoutât, soit qu'elle me regardât faire : « Mon oncle, tu perds la boussole!... » Ceci n'a l'air de rien, n'est-ce pas? Dans les premiers temps, j'en haussais les épaules... A la longue, sollicité par un instinct que je qualifierai de mer* veilleux, je pris l'habitude de protester contre ses « tu perds la boussole! » par le geste négatif, effectué en série. Je faisais : non ! non ! non ! quelquefois pendant une ou deux minutes de suite* Si bien que, au cours d'un de ces exercices, je perçus qu'en effet quelque chose oscillait dans ma tête. Je m'arrêtai brusquement; et je sentis ce quelque chose reprendre en moi sa position d'équilibre. Dès lors, je tenais le fil de mon immense découverte...

-^ Quelle découverte?

— Celle du Courant intellectuel...

— Précisez. »

Le petit homme, d'un mouvement caressant, passa le dos de sa main sous sa barbe de bouc, en releva ainsi la pointe, qu'il contempla complaisamment, tandis qu'il s'écoutait professer.

c( Du moment que le cerveau de l'homme contenait une partie essentielle, s'orientant d'ellemême, et d'un fonctionnement analogue à celui delà boussole, j'en ai dû conclure sans retard que cet organe correspondait à une sorte d'action terrestre qui ressemblait à l'action du magnétisme sur les aimants... C'était logique, hein? Et cela bouleversait de fond en comble les pauvres idées que l'on avait jusqu'alors entretenues à l'égard des ressorts de l'intelligence. Saisissez-vous bien l'importance capitale de cette loi? Notre planète porte une âme unique : la sienne; il n'y a qu'une intelligence ici-bas : celle de la terre!... C'était vraiment trop absurde d'admettre — comme, d'ailleurs, le vulgaire le fait encore maintenant — que chaque individu possédât une intelligence

propre et spéciale et que chacun fût pour luimême un centre de pensée indépendant!... Représentez-vous donc, mon cher monsieur, qu'il ne peut pas exister, à cette heure, deux milliards et plus d'intelligences humaines!... sans compter les myriades d'intelligences particulières qu'il faudrait aussi avoir confectionnées et prêtées aux grenouilles, aux lapins, aux puces et aux harengs. . . Non! Les cerveaux humains (pour nous en tenir à ceux-là) ne sont que des appareils récepteurs, sur lesquels le Courant général agit invisiblement. C'est encore cela qui vous explique comment les hommes, à travers les âges, restent obstinément tenaces auxmêmes dispositions, aux mêmes buts. Car leurs idées ne cessent jamais, à leur insu, d'être aiguillées dans une direction identique, invariable, ainsi que l'aiguille de la boussolese dirige constamment versleNord... Ah! ah! qu'est-ce que vous dites de ça?... Du reste, attendez encore pour vous prononcer... Vous devinez bien qu'aussitôt en possession d'une pareille trouvaille, j'en ai savamment étudié lescon-

séquences, recherché les démonstrations et applications. Mon œuvre est aujourd'hui consignée dans un manuscrit de près de deux mille pages, que je lirai à l'audience de la cour d'assises où mon malheur, du moins, viendra servir la cause de la lumière et de la vérité... Mais, dès à présent, je puis vous signaler telle ou telle de ces observations et preuves que j'ai notées, en choisissant parmi celles qui vous seront le plus familières... Tenez, vous connaissez, par exemple, cette communion d'esprit que l'on a nommée l'âme des foules? D'où provient-elle dans les groupements populaires, sinon de ce que les gens y sont agglomérés et immédiatement tournés dans un sens uniforme, par rapport au Courant?... Vousmême, mon cher monsieur, vous avez participé à ce phénomène, j'imagine, dans des salles de spectacle? Vous avez dû assister à ces explosions unanimes de sentiment que fournissent les grandes assemblées?... »

Le magistrat ne put s'empêcher d'avoir un sourire pour le trait d'esprit qu'il se flattait de lancer :

« Pas notre Chambre des députés, en tout cas !

— Parbleu ! riposta le petit homme, les représentants sont disposés en éventail, alors que,pour subir au même degré une pression conforme du Courant intellectuel, ils devraient être placés en rangs d'oignons, selon l'axe que j'ai déterminé ! . . . Mon moyen d'investigation a été bien simple : à force de voyages et de déplacements, j'ai relevé et marqué les points où mon esprit était le plus vivement électrisé, où ma capacité cérébrale recevait son maximun d'inspiration. De la sorte, j'ai fixé les lignes précises du Courant... Entre nous, pour l'Europe, il passe par Londres, Paris, Lyon et Marseille.il est N.-N.-O.-S.-S.-E... Dans ces conditions, une des premières réformes à réaliser est de construire, dans l'alignement que j'ai tracé, tous les édifices affectés aux délibérations des hommes. En définitive, l'entente sociale ne se réalisera que lorsque l'on aura jeté en bas les villes et les habitations existantes, pour les réédifier méthodiquement, d'après le sens du Courant. C'est celui-là seul qui mérite

de s'appeler le Bon Sens. Mais voyez par quelle intuition on avait déjà mis vaguement cette formule en usage...

— Abrégez! interrompit le juge... Et arrivonsen au fait?

— Pardon! je vous y mène tout droit... Mais, quand deux personnes causent ensemble, ce qui, justement, les prive d'une similitude d'aperçus, c'est de ne jamais être installées dans des attitudes correspondantes. Et puis, elles sont rarement à la même hauteur, de sorte que l'intensité du Courant varie de l'une à l'autre. D'ordinaire, la taille diffère entre les deux gens. Souvent, le premier interlocuteur est debout; et le second, assis. Remarquez que l'on se lève pour émettre certaines opinions, et que l'on se rassied pour en exprimer de différentes ou d'atténuées... Ainsi, en ce moment, ma chaise est plus basse que votre fauteuil... Voici ce qu'il faut que je fasse pour que nos manières de voir se rencontrent au même niveau : je mets sous moi mes talons... »

Le petit homme s'accroupit de la sorte sur

son siège, en inquiétante pyramide, un coude planté sur chaque genou, le menton dans les paumes de ses mains.

« Pourquoi, insista le magistrat, avez-vous tué votre nièce, après l'avoir violée? »

L'accusé sembla se déconcerter un peu du ton de mésintelligence avec lequel ces paroles étaient accentuées.

« Mon Dieu ! balbutia-t-il, elle était d'un entêtement singulier, sans cesse contredisante et prompte à des folâtreries qui détonnaient avec ma gravité... J'avais beau lui répéter que j'avais trouvé le secret du Vrai, le fond de la science, le fin du fin : elle se récriait, en riant, que j'avais perdu la boussole... Pouvais-je, sans imprudence, l'initier, pour la convaincre, au mystère de ma découverte?... Les jeunesses, vous savez, ça bavarde... Ainsi, le jour où l'événement s'est passé, je l'avais surprise dans l'escalier, en train défaire des gorges chaudes sur je ne sais quoi, avec un jeune monsieur de la maison... »

Au souvenir, le petit homme serra les paupières.

serra les lèvres, et enveloppa sa barbe d'une main refermée comme sur un manche de couteau.

(c J'étais très doux pour elle, soupira- t-il... Je lui accordais tout ce qu'elle demandait. Je la soignais... Je l'aimais, de la façon dont un oncle doit aimer une nièce...

— Quel motif a fait changer vos sentiments?

— Ah ! je souffrais trop qu'elle ne comprit pas en moi l'homme que j'étais, qu'elle ne devinât point ma mission, qu'elle ne crût pas à la Révélation que j'apportais sur terre. J'avais le besoin irrésistible qu'elle ne pensât plus qu'à cela, qu'elle ne vécût que dans mon idée !...

— Comment les choses se sont-elles passées?

— Il était onze heures du soir. J'entrai dans sa chambre. Je posai mon bougeoir sur la cheminée. Ce fut lui que Nadine regarda, tout d'abord, et non moi, avec des yeux de réveil tout écarquillés. Je n'attendis pas qu'elle fût sortie de son demi-sommeil. Je m'approchai de son lit. Je lui annonçai qu'elle allait me sentir vivre près d'elle, aussi près que la création l'a permis entre

deux êtres. Je lui jurai qu'ainsi unis nous serions mis d'accord, sur toute chose, par le grand souffle d'âme qui court en écharpe de la terre, et dont, à cet instant, il fallait faire confondre chaque parcelle en nous deux. Il y eut une minute où elle voulut se dérober et crier. Mais n'ayant rien d'autre à ma portée, je saisis cette perruque que vous me voyez, et je l'en bâillonnai... Et, pour le reste, je fus aussi le plus fort!... Au moment où nous étions front à front, bouche à bouche, corps à corps, comme des époux, elle se débattit encore. Mes bras noués sur ses reins se serrèrent, jusqu'à ce qu'elle ne remuât plus. J'eus alors la sensation de l'harmonie s'établissant, infinie, délicieuse, entre elle et moi... Et, quand je me séparai de Nadine, le Courant de vie ne repassa plus en elle. Il s'était constitué un fonctionnement unique pour nous deux. Nous existions, nous pensions, nous Savions en moi seul... Elle est ici en moi, acheva le petit homme avec sa physionomie de compétence la plus aiguë... Je n'ai rien de plus à vous déclarer! »

Deux Fillettes historiques

E 5' janvier 17^7, vers cinq heures et demie du soir, le roi Louis XV était frappé d'un coup de couteau au côté droit, par Robert Damiens, sous la voûte du palais de Versailles qui conduit aujourd'hui au musée.

Le lendemain matin, dès huit heures et demie, la nouvelle se répandant mit en émoi le couvent de Saint-Joseph, rue Saint-Dominique-Saint-Germain, consacré à l'éducation des orphelines et

converti, depuis, en bureaux du Ministère de la guerre.

Une jolie petite personne de treize ans environ, Marguerite d'Escouflets, brune, ordinairement vive dans ses affections et décidée dans ses mouvements, entendit parlerdeTattentat commis la veille au soir contre le roi, tandis que, revenant de la messe sous son voile, elle montait l'escalier des dortoirs.

(( J'avais déjà appris cela hier, » déclara-t-elle avec importance.

La sœur Becker, maîtresse des petites pensionnaires, se retourna précipitamment et, interpellant l'imprudente :

(( Comment cela, puisque vous êtes rentrée ici avant quatre heures ?. . . Est-ce chez vos parents, à l'Hôtel des Invalides ?

— Non, c'est dans une maison oh. ma sœur m'a menée en visite. C'est un monsieur comme il faut (sic) qui en a dit quelque chose. »

Et, comme la sœur montrait de l'incrédulité, la fillette ajouta qu'il s'agissait d'un grand mon-

sieur noir, et — à preuve — il portait la croix de chevalier de Saint-Louis.

La mère supérieure préféra faire le silence sur cette circonstance, qui ne pouvait qu'attirer du scandale à la communauté, et dont elle n'avisa que la famille de Marguerite. Le beau-frère de celle-ci, M. de la Coudre, accourut dès le lendemain, et on l'invita à reprendre l'enfant.

Cependant la chose transpira au dehors. Huit jours après, M. le procureur général de la Cour des Aydes, dont la fille était pensionnaire de la même maison, vint aux renseignements pour faire du zèle et sans être commissionné à cet effet. Il voulut voir la jeune d'Escouflets; et, ne la trouvant plus au gîte, il demanda si l'on pouvait lui signaler quelque petite demoiselle qui eût été en intimité particulière avec l'absente. Aussitôt, la notoriété lui désigna Marie Geoffroy, une gamine étourdie, délurée, à peu près du même âge que Marguerite, avec laquelle on la savait en effusion de cœur, de câlineries et de confidences.

Pressée de questions, Marie déclara que son amie Favait avertie de l'horrible événement — non pas seulement le 6 janvier, ni au moment où la petite bavarde s'en était ouverte aux autres camarades, mais le mercredi y, vers trois heures et demie de l'après-midi, c'est-à-dire au moins deux heures avant qu'il fût commis à Versailles. Marguerite revenait alors de dîner chez ses parents. Elle avait rejoint Marie dans la Salle des Ouvrages, où l'on faisait lecture de l'Histoire de France, l'avait accostée près du poêle et lui avait murmuré à demi-voix :

(( Voulez-vous que je vous dise une nouvelle : le roi est assassiné!...

— Taisez-vous! prétendait avoir répliqué Marie, on ne doit pas raconter de pareilles choses quand on n'en est pas sûre. »

Sur cette objurgation, paraissait-il, Marguerite était devenue un peu confuse, et dans la crainte d'être réprimandée par sa sœur si cette dernière était mise au fait de ces propos, elle aurait supplié son amie de n'en rien répéter.

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Devant la gravité considérable de cette seconde révélation, les Dames de Saint-Joseph se résignèrent à laisser informer les magistrats.

A très peu de temps de là, au cours d'une récréation, voici que Marie Geoffroy est mandée dans le grand salon de la communauté. Elle accourt, essoufflée et rose d'avoir joué, toute perlée au front par la sueur de ses jeunes plaisirs. Mais elle s'arrête, interdite, sur le seuil de la pièce austère et froide, à la vue de cette sombre figure par laquelle elle est attendue, qui est celle de M. le Commissaire Enquêteur et Examinateur au Châtelet de Paris. Il lui faut pourtant bien avancer, retrouver la parole et renouveler son témoignage, dont on lui donne ensuite lecture, en la sommant de répéter si elle y persiste, et de signer avec la grosse écriture de sa petite main.

Pendant qu'il est là, M. le Commissaire questionne aussi Françoise d'Yvry, celle-là, une grande de quinze ans, fille d'un gentilhomme et d'une mère dont — selon les termes du procès-verbal — elle ignore les nom, prénom ou surnom. Mais

la jeune fille s'est bornée à se quereller, pendant la messe des Rois, avec son amie particulière, ]yjiie jg Littleton, parce qu'elle voulait l'entretenir du crime contre Louis le Bien-Aimé, et que celle-ci a refusé de causer « sur des inventions pareilles » dans une église.

Ensuite de quoi l'Enquêteur et Examinateur se transporte à l'Hôtel Royal des Invalides, où M. de la Coudre, aide-major, s'empresse de faire comparaître sa petite belle-sœur. L'infortunée Marguerite se présente tout éperdue de peur, de larmes et de honte. Elle ne nie pas son intempérance de langue; mais elle déclare avoir sottement menti.

« J'ai cédé, gémit-elle, à un sentiment de vanité pour avoir l'air d'être plus instruite que mes compagnes. J'en demande pardon à tous. Ma sœur a bien fait d'être aussi sévère qu'elle l'a été envers mon mensonge qui me coûte tant à présent! »

A travers les sanglots dont elle entrecoupe ses réponses, on devine que, dans le nombre des

admonestations qu'elle a encourues, n'ont pas manqué celles dont la nature est la plus cuisante, afin de lui faire révéler le secret que peut-être, malgré tout, à l'insu de M"^^ de la Coudre, elle aurait pu avoir.

(( Pour m'arracher toute la vérité, et il n'y en a point d'autre que celle que je jure être la vraie, ma sœur m'a tournée et retournée de la pire façon. Elle m'a aussi menée à confesse; mais je n'ai cessé de persévérer dans mon aveu. J'ai commis la faute de mensonge, et ce n'est que par un vilain orgueil que j'ai péché. Je m'en repentirai toute ma vie. »

Hélas! ces explications ne sont pas jugées suffisantes. Et bientôt après, la petite Marguerite d'Escouflets est assignée à paraître devant MM. les conseillers Maupeou, Mole, Pasquier et d'autres, en la Chambre de la Tournelle. Elle a juste l'exiguïté de taille qu'il faut pour y paraître bien assise, si on lui offre la sellette, presque toute chaude encore, que Damiens vient de quitter pour descendre dans la chambre de la torture et

s'aller, de là, faire tenailler, brûler de soufre et de poix-résine, amputer du poignet et démembrer à quatre chevaux en place de Grève.

Interrogée par ces vieux spécialistes et tourmentée de mille questions, l'enfant ne peut que renouveler ses aveux, ses humilités et ses pleurs.

Quand elle sort de là, le cœur encore bien gros, mais cependant soulagé de l'espoir qu'elle en a fini de cette solennelle aventure, pour la faire changer d'air et d'idées, elle est conduite par sa sœur et confiée aux soins scolaires des Ursulines de Saint-Germain-en-Laye.

Entre temps, son amie, Marie Geoffroy, a été pareillement convoquée en la Chambre de la Tournelle. Elle aussi, tout émue, toute frissonnante, toute petite, a répété ses dires qui, on s'en souvient, sont très compromettants pour Marguerite.

Alors voilà que, tout d'un coup, les deux enfants sont l'objet d'un ordre « pour être appréhendées au corps et amenées prisonnières es prisons de la Conciergerie du Palais ». On tient

Marie Geoffroy à disposition; mais, pour Marguerite d'Escouflets, il faut l'aller quérir à la campagne de Saint-Germain. L'huissier Griveau s'en charge, accompagné de deux assistants, et suivi d'une voiture dans laquelle sont des officiers et archers pour prêter main-forte en cas de besoin. On juge quelles transes nouvelles ce furent pour « ladite demoiselle d'Escouflets » quand, appelée par la tourière, devant la Supérieure, ce petit bout de corps s'entendit décréter de prise, selon les termes d'un grand diable qui se disait (( parlant à sa personne » et qui « lui signifiait et déclarait qu'il l'arrêtait et lui faisait commandement, de par le Roi et la Cour, de venir avec lui ». L'enfant, dans son mince et triste costume de pensionnaire, prit une place, qu'il ne lui fallait pas large, au fond d'un carrosse à quatre, du Bureau des voitures de Saint-Germain à Paris. A côté, s'assit l'huissier Griveau, et les deux recors en face. On devine ce que put être ce long trajet en semblable équipage, pour l'âme d'oiseau ainsi encagé, à qui l'air libre des

champs que l'on traversait ne représentait, sans plus d'espérance, qu'un monde inconnu et de terreur. Et l'arrivée dans cette prison de Paris, la plus vieille de toutes, avec ses tours saillantes, sa dure mine féodale, ses voûtes basses et noires au bout desquelles s'ouvrait, comme une gueule de monstre, le registre d'écrou!

Par bonheur, le séjour à la Conciergerie n'était pas non plus sans exercer une impression violente et salutaire sur la conscience de la petite Marie Geoffroy.

Au cours d'un des premiers interrogatoires qui suivirent son incarcération, elle varia subitement dans sa déposition. A son tour, elle reconnut avoir menti, par vanité aussi, afin de paraître avoir reçu, avant toutes leurs compagnes, la confidence de l'amie de son cœur. Tandis qu'elle n'en avait rien appris d'avance, pour parler enfin sincèrement. Et elle termina en disant qu'elle demandait, du fond de son âme, le plus humble pardon, à Marguerite, d'une telle fausseté.

Du coup, il y eut chez les magistrats autant

d'irritation que de désappointement. Ils n'en continuèrent pas moins, pendant plusieurs séances encore, à vouloir lire un mystère d'Etat dans cette petite tête, dans ces yeux dont le bleu doux avait cessé d'être imposteur. Mais il n'y eut pas moyen de faire revenir Marie sur ses allégations dernières et évidemment de bonne foi.

En conséquence, la Cour — et seulement au mois de mars — ordonna la mise en liberté des détenues, avec l'assistance des princes et pairs réunis, parmi lesquels figuraient les ducs d'Uzès, de Luynes, de Brissac, de la Force, de Rohan, de Fitz-James, de Noailles, de Mortemart, etc. L'arrêt enjoignait aux petites d'être « plus circonspectes à l'avenir dans leurs discours » et leur faisait défense « de récidiver, sous telles peines qu'il appartiendrait ».

L'histoire ne dit pas si Marguerite et Marie furent obéissantes, si jamais elles ne troublèrent, par quelque légèreté ou quelque commérage, la paix des intérieurs qu'elles se firent, ni celle de leur entourage.

On ignore aussi ce qu'il advint de cette juvénile affection entre deux fraîches créatures, où l'une avait eu la coquetterie de vouloir sembler à l'autre la grande amie plus savante que personne, — où la seconde avait cru devoir s'octroyer le sentimental apanage d'être, en apparence, la première à cueillir les confidences, toutes pures de nouveauté, sur la bouche de son amie.

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