Le petit-fils de Pigault-Lebrun
Ceci devait être d'abord une brochure, J'en ai fait un iivre pour avoir mon francparler sur tout, sans être obligé de me quereller avec le timbre.
£. de M.
Vers 4840, M. Emile Augier écrivait à un de nos comédiens célèbres, une lettre devenue précieuse, et qui est tombée, je ne sais comment , entre les mains d'un amateur d'autographes.
L'académicien futur demandait dans le style le plus humble qu'on daignât lire le manuscrit d'une de ses premières pièces, et la lettre se termine par ces mots :
Je n'ai d'autre titre à faire valoir prè* de vous que celui d'être le petit-fils de Pigaidt-Lebrun.
Si cela pouvait être une recommandation
aux yeux de l'illustre artiste, qu'un sentiment de discrétion m'empêche de nommer, je l'ignore. En tout cas, ce n'en est pas une pour les cléricaux, dont M. Emile Augier insulte si grièvement la phalange. Ce n'en est pas une pour moi, qui estime et respecte profondément ceux que l'auteur traîne aux gémonies.
Examiné comme écrivain, dit la Biographie universelle, Pigault-Lebrun , au point de vue moral, ne saurait esquiver un blâme immense. Il a subi, ohjectera-t-on, l'action d'un siècle perverti; mais d'abord, c'est déjà un acte gravement repréhensible que de servir selon son goût un public corrompu, et, ne fût-ce qu'à ce litre, il mérite à bon droit une censure sévère. Ses tableaux,
ses récits ont certainement popularisé les
mœurs faciles, l'amour effréné du plaisir, les désordres précoces, qui bientôt étiolent, énervent, non-seulement l'individu, mais encore les nations, et qui, par la voix du sensualisme que divinise Pigault, amènent les masses à la bassesse, à l'hypocrisie, à l'esprit d'intrigue, à l'ambition sans frein et à la cupidité.
Nous ne balançons donc pas à mettre ce romancier au nombre des auteurs les plus funestes, qui aient jamais encouragé, secondé et développé par leurs écrits les tendances perverses du public.
Il faut l'avouer, je pardonnais presque à M. Emile Augier son aïeul, parce que le petit-fils me semblait suivre une route diamétralement opposée à celle du grand-
père, dont les romans irréligieux et impudiques ont empoisonné la France.
La Ciguë, pierre fondamentale de la réputation du jeune auteur, est une œuvre délicate et charmante, qui a remis subitement en vogue la comédie de mœurs en vers, exilée du théâtre par l'invasion du romantisme. M. Emile Augier, sous le manteau d'une fable athénienne, y flagelle avec une verve piquante, avec un esprit de bon aloi, la sottise et l'outrecuidance des jeunes vieillards de notre époque. L'Homme de bien et F Ave n turière, qu'il a fait jouer ensuite, sont deux pièces très-morales. Gabrielle lui a valu le prix Monthyon. C'est la fille honnête et sage des sentiments de l'écrivain que j'ai connu à cette époque.
Gomment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé?
Je ne puis croire que le cynisme abject,
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que l'impiété sale, immonde, qui ont dicté V Enfant du carnaval, — la Folie espagnole, — Mon oncle Thomas, — Monsieur Botte et tant d'autres abominables livres, dont j'aurai à parler pius loin, aient pu tenter un seul instant, comme gloire et comme renommée, le petit-fils de Pigault-Lebrun.
M. Emile Augier a le caractère loyal et l'àme honnête.
Il ne sommeillait pas hypocritement sur les fleurs de la morale et de la décence pour se réveiller plus tard dans les broussailles démocratiques et dans le bourbier du sarcasme voltairien.
J'affirme qu'il a reçu de mauvais conseils.
Il a cédé à quelque influence compromettante. La comédie du Fils de Giboijer ne lui ressemble en aucune sorte. Elle n'a ni son esprit ni son style.
Quel est ce mystère?
Je ne cherche pas à deviner le secret de l'auteur. Mais qu'il prenne garde ! On ne doit prêter sa plume à personne par faiblesse, par inconséquence ou par flatterie. Rien n'était plus dangereux sous le premier empire, et cela pourrait bien n'être pas toléré longtemps sous le second.
M. Emile Augier, en lisant quelques détails historiques, dont j'ai fait très à propos la découverte, pourra facilement s'en convaincre.
Quoi qu'il en dise, la biographie est utile. C'est à moi de le lui prouver.
rv
Pigault-Lebrun était en VVestphalie à la cour du roi Jérôme, qui l'avait nommé lecteur et bibliothécaire
Il mena là, jusqu'en 1811, une vie selon ses goûts, vie de causerie, d'orgies et de plaisirs faciles, narguant et aidant le prince à narguer l'étiquette en pleine Allemagne.
Or, il arriva que Jérôme se sentit la velléité de prendre à l'égard de son frère des airs d'indépendance, Pigault - Lebrun s'avisa de tenir la plume pour Sa Majesté westphalienne. Il lui fit la minute d'une épître trèsirrévérencieuse, que Jérôme transcrivit de sa main, en réponse à une verte missive de l'empereur.
Dans cette missive, le maître disait entre autres choses :
a Mon frère Jérôme Napoléon , roi de Westphalie, tout me prouve que mes conseils, mes instructions, mes ordres font à peine de l'impression sur vous. Les affaires vous ennuient^ la représentation vous fati-
gue. Sachez que l'état de roi est un métier qu'il faut apprendre, et qu'il n'y a pas de souverain sans représentation.
» Vous aimez la table, la table vous abrutira. Faites comme moi, restez à table une demi-heure.
» Le prince de Paderborn, que je vous ai donné pour aumônier, écrit à mon ministre des cultes que vous ne vous entretenez jamais avec lui d'affaires ecclésiastiques. C'est mal, il faut vous occuper de religion. Vous avez relégué votre chambellan Merfeldt à Hanovre, parce que, lui avez-vous dit, ses continuelles homélies sur l'étiquette vous fatiguent. Ehî comment saurez-vous votre rôle de roi, si personne ne vous l'apprend? Rappelez Merfeldt comme si cela venait de vous. Je fais communiquer à votre ministre Siméon mes ordres ultérieurs : il vous en instruira. y> Signé : Napoléon. »
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Maintenant laissons parler Pigault- Lebrun, qui rend compte de tous ces faits à son ami Real.
« J'avais aidé le roi Jérôme, qui ne lit pas très-bien l'écriture de son frère, à déchiffrer cette lettre.
» — Pigault, me dit-ii, je te garderai le secret, parole de roi. Voyons, toi qui es un protée littéraire, fais-moi le plaisir de répondre. Je copierai sans examen ce que tu auras écrit.
» Hélas î voici la lettre fatale que je composai sur-le-champ, et qui fut copiée et envoyée par le roi Jérôme, telle qu'elle étaitsortie de ma maudite plume.
» Mon auguste frère Napoléon, empereur des Français, j'ai reçu les conseils de Votre Majesté ; je les resnecte. Quant à vos ordres.
16 LE PETIT-FlLS
je suis roi ; je donne des ordres, je n'en reçois point. Votre Majesté me reproche d'aimer la table. J'avoue que, comme je n'aime pas à me repaître d'une vaine fumée de gloire, je recherche une nourriture plus substantielle. Je suis gourmand sans être glouton, c'est tout ce qu'on peut exiger d'un roi. Vous me reprochez de ne pas aimer la représentation : je ne l'aime pas en effet, elle m'ennuie, et d'ailleurs elle ne va ni à ma taille ni à ma tournure. Au reste, j'ai modelé ma cour sur la vôtre, je m'habille comme vous, que pouvez-vous exiger de plus? Le prince de Paderborn me fait bâiller par ses éternelles homélies et ses longues messes. Je dois le garder, puisque vous me l'avez donné ; mais rien ne m'oblige à m'entretenir avec lui d'affaires ecclésiastiques, auxquelles je ne connais rien, auxquelles je ne veux rien connaître. Je renvoie tout à votre ministre des
DE PIGÀULT-LEBRUN. 17
cuites. Il est vrai que j'ai nommé Merfeldt préfet de Hanovre, parce qu'il est meilleur administrateur que chambellan agréable. Je n'aime pas à employer des étrangers à mon service personnel; j'ai germanisé les noms de ceux qui en sont chargés.
» Signé : Jérôme Napoléon. »
Il est facile de deviner la colère de l'empereur à la réception de cette lettre, dont bientôt l'auteur fut connu; — car, malgré les royales promesses, il n'y avait point de secret possible dans les soupers fins de ce joyeux royaume de Westphalie, et le maître avait partout sa police.
Écoutons encore Pigault.
« Rapp, dit-il, qui allait reprendre le gou-
vernement de Dantzig, fut le ministre de la foudre du Jupiter des Tuileries. Depuis renvoi de la lettre, nous n'étions pas sans inquiétudes; mais nous étions loin de nous attendre à ce qui nous menaçait. Donc, Rapp arrive, nous surprend au milieu d'un petit souper, auquel assistait la favorite du jour, plus Furstenberg et Ventzengerode, deux favoris germanisés par le roi, et enfin moi, le misérable auteur de l'épître. Rapp entre avec cette familiarité que vous lui connaissez. Je crois même qu'il avait pris un air d'importance. Il était accompagné d'un officier des gardes du roi.
» — Sire, dit-il, je suis chargé d'une commission désagréable. Je la tiens de votre frère, que j'ai laissé dans un état d'irritation impossible à décrire.
» Le roi Jérôme pâlit.
» A peine eut-il la force de dire à Rapp
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de s'asseoir, et, au lieu de lui of ir un verre de vin, il en prit un lui-même et but une rasade. J'étais muet et confus comme un coupable. Rapp nous lut le terrible décret, rédigé en ces termes :
Ordre manuel de ïemper
eur
Notre aide-de-camp, le général Rapp, partira sur-le-champ pour Cassel. Il fera venir en sa présence Mliller, commandant des hussards de Westphalie, et se rendra avec lui chez le roi.
» Le roi gardera les arrêts pendant quarante-huit heures.
» Pigault-Lebrun. auteur de la lettre insolente que nous a écrite notre frère, sera mis an caehot pendant deux mois, et ensuite envoyé en France sous bonne et sûre escorte. Nous donnons nos pleins pouvoirs au
ïû LE PETIT-FILS
général Rapp, pour qu'il requière la force publique, dans le cas où, par un excès d'aveuglement, on s'opposerait à l'exécution de nos ordres.
» Signé : Napoléon. »
C'est toujours la Biographie universelle de Michaud qui donne ces précieux détails. Si M. Emile Augier doute de ma bonne foi et s'imagine que je ne les ai pas reproduits avec fidélité, il peut consulter le supplément, tome LXXVII, page 189 et suivantes (4). 11 y trouvera ce qu'on vient de lire, — et quelque chose de plus.
Je lui conseille de méditer l'anecdote avec toute l'attention dont il est susceptible.
(i) Première édition (1845). Bibliothèque impériale.
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Le roi Jérôme se garda bien de faire la moindre résistance.
Napoléon 1er n'était pas homme à permettre qu'un membre de sa famille, même le plus puissant et le plus voisin du trône impérial, se permît d'exprimer aussi cavalièrement un avis contraire au sien, surtout quand il s'agissait de religion.
Il venait de rendre à la France catholique ses temples et ses autels.
Sa Majesté wèstphalienne trouvant les affaires ecclésiastiques ennuyeuses et les messes trop longues, il jugea convenable de la mettre aux arrêts pour quarante-huit heures, et l'Allemagne émerveillée vit traiter un roi comme un simple sous-lieutenant rebelle à la discipline.
ii LE PETIT-FILS
Quant à Pigault-Lebrun , que Napoléon n'aimait pas, il fit ses deux mois de cachot d'abord.
Puis, comme Jérôme demandait à le conserver, son frère accéda à cette requête, à la condition que le coupable subirait trente jours de plus de carcere duro, ce qui fut exécuté en toute rigueur.
Sa lettre valait bien cela.
Depuis longtemps, du reste, il avait mécontenté la cour des Tuileries par la publication du Citateur, sorte de pamphlet politique, et par son roman de Robervilley dénoncé comme séditieux. J'ajoute que ses livres impies déplaisaient beaucoup au pouvoir.
DR PIGAULT-LEBRUK. 23
Il faut convenir que la cour impériale àvaif du bon.
Je laisse à la sagacité du lecteur le soin d'appliquer au présent cette curieuse étude du passé. Peut-être trouvera- t-il qu'on ferait bien de revenir aux anciennes mœurs et d'appliquer les anciens usages. Du moins il conviendra que le petit-fils de Pigault-Lebrun, mettant sa plume au service d'un parti pour tourner le catholicisme en ridicule, manque de l'autorité voulue pour exciter la confiance en haut, comme pour l'obtenir en bas.
Voici, pour l'édification du lecteur, comment le grand-père de M. Augier traite la religion chrétienne et toutes les croyances
pour lesquelles, — il faut en être bien convaincu, — les catholiques donneraient aujourd'hui leur sang, comme l'ont autrefois donné les martyrs.
On n'ouvre pas un volume de Pigault-Lebrun sans y trouver le blasphème stéréotypé à chaque page.
Exemples :
<( Goucoupêtre alla visiter à Jérusalem le saint tombeau, qui est un peu plus apocryphe que celui de Mahomet ; car le prophète conquérant mourut et fut enseveli en roi. Jésus- Christ, au contraire, vécut obscur, mourut du supplice des misérables et fut très-probablement enterré comme eux. On montre à Jérusalem une pierre qu'on dit être le saint sépulcre. Je veux bien le croire, parce que cela m'est égal. )) (Folie espagnole, tome Ier, page 59.)
de pigàult-lebr;jn. '^
a Rosalie était devenue dévote. C'est la ressource de toutes les femmes qui commencent à vieillir. Le jour de la Fête-Dieu, elle était allée suivre, les mains jointes et les yeux baissés, son Créateur, qui se laissait promener dans une boîte de vermeil. » (Mon oncle Thomas, tome Ier, page 35.Ï
* C'était un bien honnête curé que ce curé-là. Il n'était ni cagot ni exigeant; il savait que les hommes les plus simples n'aiment pas qu'on leur conte des sornettes ni qu'on prétende les mener par le nez. » {Monsieur Botte, tome III, page 188.)
« Fanchon, en l'absence du curé, recevait les ouailles, conseillait aux femmes de ne ja-
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mars céder à leurs maris, faisait dire le catéchisme aux petits enfants et leur expliquait le mystère de la Sainte-Trinité. Elle blanchissait les chiffons de sainte Anne et balayait les araignées qui s'attachaient scandaleusement aux visages sacrés de la bonne Vierge et de son divin poupon. » {Monsieur- Botte, tome IV, page 222.)
c II baisa, en se recommandant au ciel, un morceau de la culotte de saint Pancrace, qu'il portait dévotement sur lui. » (Folie espagnole, tome Ier, page 473.)
Songez que la religion a dévasté tour à tour les quatre parties du monde. Partout les catholiques romains sont esclaves. Tels sont les abominables effets du catholicisme. » (Enfant du carnaval, tome Ier, page 425.)
DE PIGAULT-LEBRUX. 27
€ Pourquoi nous occupons-nous de disputes théologiques? pourquoi mon gazetier, que je paye pour m' apprendre des nouvelles, farcit-il tous les jours sa gazette de plats sermons? pourquoi insulte-t-il les déistes et les athées, qui vivent tranquilles et le méprisent ? pourquoi les feuilles de ces imbéciles périodistes sont-elles dévorées par des béats qui prétendent à l'esprit? pourquoi, enfin, puisque nous redevenons pieux, avons-nous l'irrévérence de tourner en ridicule le calembour, qui a une origine si respectable? Jésus n'a-t-il pas dit : « Vous êtes Pierre, )> et sur cette pierre je bâtirai mon église? î (Monsieur Botte, tome Ier, page 138.Ï * *
« M. Bridault escortait, un cierge à la main, les très-dignes prêtres de sa paroisse,
qui portaient aux malades le Créateur empaqueté dans une sacoche de soie. Il avait une dévotion particulière à saint François, qui ne lui avait jamais fait ni bien ni mal. Le saint homme se mettait tous les jours dars la vigne du Seigneur, mais il se fût éternellement reproché de procréer son semblable. Aussi vécut-il vierge, à ce que disent les hommes de Calais qui n'en savent rien; mais quelques douairières , consœurs du Saint-Sacrement, baissent les yeux quand on leur parle de la virginité de M. Bidault, ce qui rend la leur fort équivoque. » (Enfant du carnaval , tome Ier, page 5).
c Si la loi nouvelle proscrit le péché, on ne peut se dissimuler qu'il n'ait été toléré et même permis par la loi ancienne. Si notre mère la sainte Église a jugé à propos
DE PÎGAULT-LEBRUN. 29
de l'interdire aux fidèles, elle a eu sans doute des raisons que nous ne connaissons pas et qu'il ne nous convient point de vouloir pénétrer. Péchons le moins possible, et soumettons-nous aux lois de cette bonne mère, qui nous pardonne tout, moyennant des pénitences mentales ou pécuniaires, selon l'exigence du cas. » (Enfant du carnaval, tomeIcr, page 22).
Obligé de respecter ma plume et le lecteur, je m'abstiens de citer les passages les plus monstrueux; je supprime les blasphèmes orduriers, les railleries sacrilèges, les ignobles mensonges sur l'histoire de l'Église, sur les Croisades; les calomnies impudiques sur les moines, sur les couvents de femmes, sur les prêtres, sur les évêques, sur les papes.
C'est un amas de fange irréligieuse à faire reculer Voltaire et Satan.
Pigault-Lebrun se raille de l'immortalité de l'àme, qui n'entre pas, à ce qu'il parait, dans son bagage philosophique.
« Trois années s'écoulèrent, dit-il, je ne me rappelle pas comment, parce que mon àme immortelle, émanée directement de la divinité, se trouva tellement obstruée par mes organes terrestres et informes, qu'elle ne pouvait concevoir aucune des idées nettes et lumineuses, qui l'ont depuis si magnifiquement distinguée. » (d)
Il ne croit pas en Dieu, car il s'écrie :
« Oh ! tu n'existes pas, ou tu n'es que le Dieu du crime ! » (-)
Ainsi Proudhon, qui avait cru s'ériger en
(l) Enfant du carnaval, tome I, page 4*. i-> Folie espagnole, tome II, page 184,
colosse de blasphème par son épouvantable aphorisme : Dieu, c'est le mal, est bien audessous de Pigault -Lebrun, comme on peut le voir.
Il résulte de ce qui précède que M. Emile Augier, décidé à obéir à des suggestions hostiles au catholicisme, n'a eu qu'à puiser à pleines mains dans ses souvenirs de famille.
Pour nous calomnier et nous tourner en ridicule, il était à bonne école et à bonne source.
J'arrive au Fils de Giboyer, et je vais examiner avec le lecteur si la pièce est bonne, — si elle est spirituelle, — si l'auteur n'a pas commis une action en dehors de toute
conscience et de toute générosité littéraire, — et enfin si, à l'exemple d'Aristophane, il ne s'est pas permis de vilipender devant le public de la nouvelle Athènes plusieurs de ses contemporains, qu'il n'égalera jamais ni en talent, ni en vertu.
La pièce est-elle bonne?
Il suffît de l'analyser pour avoir la preuve du contraire.
J'annonce au lecteur que cette analyse ne manquera pas d'intérêt, bien qu'elle doive être un peu longue. Il faudra que j'arrête le petit-fils de Pigault-Lebrun, toutes les fois que nous ne serons pas du même avis. Les interruptions seront fréquentes.
On est prévenu, commençons.
Un vieux marquis, très légitimiste, mais plus lovelace encore, M. d'Auberive, déjeune, au lever du rideau, et sable ses meilleurs vins, en oubliant la goutte qu'il avait encore la veille.
Il rudoie son domestique , bonhomme entêté, qui veut à toute force que son maître se remarie, à l'âge de soixante-dix ans, pour ne pas laisser éteindre sa race.
Le marquis déclare qu'il ne veut pas être père in partibus infidelium, délicieuse plaisanterie pleine de sel, de tact, de convenance et d'à-propos.
M. d'Auberive lesté d'un excellent repas, et légèrement en pointe de bourgogne, se propose de monter à cheval, quand arrive une de ses amies, la baronne Pfeffers, qui le croyait à l'article de la mort. Elle s'est fait à tout hasard accompagner d'un prêtre, resté en bas dans son carrosse.
Aux premiers mots du dialogue, le vieux marquis devine cette pieuse et touchante prévoyance.
Il dit à Dubois, — c'est le nom du valet :
« — Descends, tu trouveras -un ecclésiastique dans la voiture de madame la baronne ; tu lui diras que je le remercie beaucoup de son aimable empressement, mais que je ne suis pas disposé à mourir ce matin. »
Tout cela, vous le comprenez, avec l'allure cavalière et le ton du sarcasme.
Ce catholique est un libre penseur.
On voudra bien prendre en note que les deux personnages, éclairés par la rampe au début du premier acte, sont à la tête du parti légitimiste ou de la secte cléricale.
D'après M. Augier c'est tout un.
Il est définitivement arrêté dans l'esprit de l'auteur qu'il n'y a pas une conscience hon-
nête, pas un noble caractère sous les tentes royalistes et chrétiennes.
Le petit -fils de Pigault commence par enlever du camp de l'ennemi toutes les armes, afin que personne ne puisse s'y défendre.
C'est commode, et il va remporter là une magnifique victoire.
Donc, notre marquis clérical est un vieux libertin, qui a mené une vie complète de désordre. Il traîne après lui toute une chaîne impure de séductions et d'adultères. Quant à la baronne catholique, c'est une veuve, belle encore, qui se le laisse dire, entend la gravelure à merveille, et se remarierait volontiers avec le premier imbécile venu qu'elle pourrait mener à sa guise.
Elle est la nymphe Egérie des légitimistes qui se réunissent dans le salon de la dame pour y ourdir leurs trames ténébreuses.
Marquis et baronne font leur petite cuisine ignoble devant le public.
Il s'agit de remplacer Béodat, le pamphlétaire en titre du parti, et M. d'Auberive a dans sa main l'homme qu'il faut : « Une plume endiablée , cynique , virulente , qui crache et éclabousse, un gas qui larderait son propre père d'épigrammes, moyennant une modique rétribution, et le mangerait à la croque au sel pour cinq francs déplus. » (L)
Voilà une précieuse découverte.
Avec un gaillard de cette force et une plume de ce calibre, le parti catholique est sauvé.
— Voyons, baronne, entendons-nous. Il vous faut un mari d'une certaine espèce,
(*) Le Fils de Giboyer, acte I, page 7.
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je vous trouverai cela. Mais service pour service. On doit bientôt, sous vos auspices, faire choix de l'orateur qui aura la gloire de nous représenter à la Chambre. Je demande que vous réunissiez les votes sur la tête de M. Maréchal, un député de mes amis...
Chut!... je sais ce que vous allez me répondre : que c'est un imbécile, que je suis soupçonné d'avoir été l'amant de sa première femme. Bagatelle ! On dit tant et de si méchantes choses, — sur vous-même, baronne, hélas! oui, sur vous-même. — Bah! laissons dire. Voilà qui est convenu, je vous marie, et Maréchal monte au rang d'orateur. Au fait, puisque le remplaçant de Déodat doit lui fabriaue" son discours, que risquonsnous?
Au moment où ces respectables catholiques signent d'aussi édifiantes conventions, Dubois annonce le comte Hugues d'Outre-
ville, troisième clérical plus pudique, je dois l'avouer, que les deux qui se trouvent en scène; mais, en revanche, beaucoup plus bête.
Comme je l'ai annoncé précédemment, il n'y a, — je ne dirai pas sous le fouet, ce serait un éloge, — mais sous la massue du petit-fils de Pigault-Lebrun que des hypocrites, des sots ou des coquins.
Pour étudier le catholicisme et pour peindre les gens pieux, son grand-père lui a prêté sa conscience et ses lunettes.
M. d'Auberive annonce à la baronne que le comte d'Outreville est son plus proche parent, un parejit pauvre. Il l'a mandé à Paris, voulant faire sa connaissance, avant de lui laisser sa fortune.
LA BARONNE
(( Curiosité légitime. Comment se fait-il que vous ne le connaissiez pas?
LE MARQUIS
)) 11 habite le Gomtat, en vrai gentilhomme féodal; et la dernière fois que j'y suis allé, du vivant de son père, il y a vingt ans, Hugues en avait sept ou huit.
LA BARONNE
» Il a un beau nom.
LE MARQUIS
» Et il porte d'azur à trois besants d'or. » (l)
A ces derniers mots, la belle catholique devient rêveuse. On introduit le gentilhomme,
(J) Acte 1, paye 15.
espèce de grand dadais, qui débute par faire 4les citations latines et par annoncer qu'il a dans son pays un précieux directeur de conscience intitulé M. de Sainte-Agathe.
Sur quoi, le marquis scandalisé murmure entre ses dents :
« — Ce n'est pas un gentilhomme, c'est un sacristain. » (l)
Et le public d'éclater de rire, en prodiguant les bravos à Samson chargé du rôle de M. d'Auberive.
Bon public ! Pauvre Samson !
Du reste, la nymphe Egérie trouve ce jeune comte sacristain fort à son goût.
Le spectateur devine qu'elle est toute prête à clôturer son veuvage et à franchir avec le pénitent de M. de Sainte-Agath? le s uil du temple de l'hyménée, Elle adresse au dadais
(*) Acte I, page 18.
pe pigât;lt-lebrun\ 41
ses plus agaçantes œillades, l'invite à accompagner le marquis à son cercle, et s'éloigne en répétant avec une satisfaction marquée : ( — D'azur à trois besants d'or! »
Mais ce n'est pas la baronne que M. d'Àuberive destine au comte.
Ici la situation se nuance d'une teinte immorale que Pigault-Lebrun ne désavouerait pas. !
Notre septuagénaire grivois a trouvé un moyen tout simple d'avoir des héritiers de son nom, sans s'exposer au désagrément d'être père in partibus infidelmm.
Mademoiselle Fernande Maréchal, aimable personne que le lecteur aura bientôt l'avantage de connaître, est la fille du vieux scélérat. Il a conçu le projet de la marier au
noble sacristain, qui, chauffé par les œillades de la belle veuve, aimerait autant conserver le droit de choisir.
Placé entre l'alternative de prendre Fernande pour épouse ou de renoncer à l'héritage du marquis, il en passe par les conditions voulues, prend l'engagement de greffer d'Auberive sur d'Outreville, — et le tour est joué!
LE MARQUIS
ce Vous la rendrez heureuse, n'est-ce
pas?
LE COMTE
» J'ose m'y engager, Monsieur. Je comprends tous les devoirs qu'impose le mariage ; nia jeunesse a été une longue prépa-
ration à ce nœud sacré, et je puis dire que je m'y présenterai sans tache.
LE MARQUIS