COMTE
« Vous dites que la jeune fille est riche?
i1) Mariage de Figaro, acte III, scène xiv
LE MARQUIS
» Elle vous aidera à attendre patiemment mon héritage.
LE COMTE
» Puisse-t-il ne m'arriver jamais! Et elle est belle?
LE MARQUIS
j) C'est tout simplement la plus belle personne que je connaisse, mon cher. (Apart.) Je m'en VANTE. » (*)
Il n'y a rien à dire, le plagiat est manifeste.
Mais quelle différence dans la manière et dans l'effet obtenu! Si Beaumarchais, revenu par curiosité de l'autre monde, plane au-dessus de la scène Française et entend prononcer le mot, il ne reconnaît pas plus
(*) Acte I, page 22.
son esprit, que l'ombre du vainqueur d'Austcrlitz ne reconnaîtrait son petit chapeau sur la tête d'un clown du Cirque.
Dans cette comédie qui obtient tant de succès , les personnages arrivent à la queue l'un de l'autre, comme les marionnettes de Séraphin, sans motif plausible et sans préparation.
Pourquoi celui-ci plutôt que celui-là?
M. Àugier ne s'en préoccupe guère. L'essentiel est de broder la calomnie et l'injure sur un canevas quekonque.
Il introduit un quatrième catholique, une tête bourgeoise tout à fait grotesque, dont Provost a soin de charger encore la grimace.
En vérité, messieurs les sociétaires de la Comédie-Française ont raison de prêter
DE PMAULT-LEBRUN. 5 I
leur talent à M. Emile Augier, car il les déshérite complètement du sien.
Le nouveau venu est M. Maréchal, exmaître de forges, présentement député, le même qui se croit naïvement le père de Fernande, et auquel on va confier le fameux discours destiné à proclamer les doctrines du parti de l'éteignoir.
M. Augier n'a pas à se plaindre, j'adopte son stvle.
« — "Vous êtes bien dégoûtée ! disait , il y a quelques minutes, le marquis à la baronne, qui hésitait à appuyer M. Maréchal de son influence : un ex-abonné du Constitutionnel, un libéral, un voltairien, qui passe à l'ennemi avec armes et bagages... Comment vous les faut-il? M. Maréchal n'est pas un
homme, ma chère, c'est la grosse bourgeoisie qui vient à nous. Je l'aime, moi, cette honnête bourgeoisie, qui a pris la Révolution en horreur depuis qu'elle n'a plus rien à y gagner , qui voudrait figer le flot qui l'apporta et refaire à son profit une petite France féodale. Laissons-lui retirer nos marrons du feu , ventre-saint-gris î Vive donc M. Maréchal , et tous ses compères , les bourgeois du droit divin ! » (l)
La bourgeoisie salue respectueusement M. Emile Augier.
Elle le prie de vouloir bien, sans aller plus loin, faire une profession de foi nette et catégorique.
(') Actel, page 10.
Dès qu'on se décide à frapper, on ne frappe assurément pas en aveugle. Attaquer tout à la fois noblesse et bourgeoisie au bénéfice de la Révolution , c'est au moins bizarre par le temps qui court, et j'avoue que je ne comprends plus cette respectable Censure.
Il est permis d'être démocrate sans doute.
On ne défend même pas de proclamer les doctrines républicaines; mais j'ignorais que cette permission eût été octroyée d'une manière assez complète, pour que M. Augier pût se croire libre d'en user publiquement et doctoralement sur le premier théâtre de l'Europe. (')
En ce cas, cherchez une autre Rachel qui, drapeau en main , revienne chanter la Marseillaise au public.
(*) Nous retrouverons la démocratie plue tard dans une scène entre Giboyer et son fils.
M. Augier, sauf erreur, est démocrate-impérialiste. Sa conviction brode des abeilles sur un drapeau rouge. Étrange fantaisie : On a bien raison de dire qu'en politique il faut s'attendre à tout.
J'accorde à M. Augier le droit de marier ensemble deux choses incompatibles ; mais pendant la lune de miel de ce mariage étrange, et au milieu des satisfactions et des joies qu'elle lui cause, il a tort d'insulter ceux qui pensent autrement que lui.
Lorsqu'il fait une pièce pour démontrer que les cléricaux sont légitimistes, il trompe les spectateurs et donne pleine carrière au mensonge.
Un clérical, , un catholique, un homme voué à la doctrine du Christ , un fidèle observateur des préceptes de L'Évangile rend à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu.
Voilà ce que M. Augier ne comprend pas très-clairement peut-être ; il faut que je le lui explique.
Rendre à César ce qui est à César, c'est accepter le maître légitimement établi , c'est lui obéir, c'est respecter son autorité. Tout individu qui s'écarte de cette loi n'est pas chrétien.
Rendre à Dieu ce qui est à Dieu paraîtra sans doute à M. Augier une règle dont l'observance n'est pas absolument rigoureuse.
Là-dessus il est libre de petiser comme son grand-père; néanmoins je lui conseille de ne pas exprimer trop haut cette opinion, s'il tient à conserver l'estime du présent et à mériter celle de l'avenir.
Voici , pour sa gouverne , quelques exemples de l'application du précepte.
Le catholique rend à Dieu ce qui est à Dieu, lorsqu'il se montre fidèle aux devoirs que la foi lui impose, — lorsqu'il s'agenouille devant la croix, en bravant la risée des impies, — lorsque, de toute la force de ses exemples, de sa parole ou de sa plume , il combat les ignominies voltairiennes, les rêves monstrueux de la démagogie, les prédications du vice et de l'opprobre, — lorsqu'il interdit à ses enfants la lecture des livres de Pigault- Lebrun, comme celle de tous les ouvrages odieusement contempteurs de ce qui est pur, de ce qui est évangélique, de ce qui est divin, — lorsqu'il prpteste, en un mot, contre rimpudicité, contre la raillerie sacrilège, contre le blasphème.
Il venge, en accomplissant son devoir, la morale religieuse et la morale publique.
Et si le gouvernement, quel qu'il soit, se trouve en désaccord avec sa croyance, le catholique ne se révolte pas : il se résigne, il prie. Si la Révolution ferme ses temples, si elle tue ses prêtres, il attend que la miséricorde suprême relève les ruines et lui rende ses autels. Si enfin les démagogues dressent pour lui-même l'échafaud, il y monte sans peur.
La hache ne lui fait pas renier son Dieu.
Quand un homme a ce caractère, il m'est parfaitement égal, à moi comme à toutes les âmes saines, de lui trouver la mine d'un sacristain ou la toilette peu recherchée d'un donneur d'eau bénite.
Je ne crois pas que la coupe élégante d'un habit, qu'une raie plus ou moins artistique pratiquée par un peigne dans la chevelure, que la fraîcheur des gants, que le vernis des souliers, que la moustache enduite de cire et relevée en crocs victorieux puissent jamais
rendre à quiconque le sens morai perdu, ou remplacer les vertus absentes.
On peut n'avoir sur la poitrine, ici-bas, ni les hochets d'un prince , ni les palmes d'un académicien, et jouir cependant d'un certain mérite, appréciable aux regards de Dieu, et même à l'œil des hommes.
Quant aux bourgeois, que M. Emile Augier raille d'une si piquante manière, j'avoue qu'il y en a un assez grand nombre qui ont perdu toute espèce de confiance dans les principes de la Révolution.
Mais ce n'est pas l'égoïsme qui règle leur conduite. Que M. Augier se détrompe.
Il n'est déjà pas si facile de rompre en visière à l'impiété. Je crois même qu'il faut pour cela un peu de courage.
On a le désagrément de ne pas être approuvé par les libres - penseurs , phalange honnête et sensée qui, chaque matin, va boire son verre de morale aux sources d'eaux vives du Siècle Les articles de MM. La Bédollière et Taxile Delord excitent contre les croyants toute une meute d'aboyeurs, sans parler des académiciens qui lancent à leurs trousses des Fils de Giboyer.
Ce n'est pas une entrave pour la conscience; mais il y a une lutte pénible à soutenir contre le respect humain. Les bourgeois ne reculent pas : ils savent que le catholicisme les sauve et que la horde ennemie les pousserait au gouffre.
La Révolution est antichrétienne. M. Augier s'applique à nous en donner une dernière preuve.
Et voilà pourquoi les deux camps se dessinent aujourd'hui d'une manière si nette.
Que le petit -fils de Pigault- Lebrun reste dans le sien, nous restons dans le nôtre; qu'il donne sa tendresse à la Révolution, notre cœur à nous reste à l'Évangile, aux croyances de nos pères, et au saint-siége à qui le Christ a confié la garde de la foi.
Nous voici loin de l'analyse.
On y revient toujours assez tôt pour l'édification et le plaisir qu'elle procure.
Par le conseil du marquis, le donneur d'eau bénite se dispose à aller chez un tailleur pour se faire habiller d'une façon moins cléricale. Il laisse d'Auberive avec l'ancien maître de forges, et n'oublie pas de lâcher, en sortant, une balourdise de plus, afin de rester dans sa nature et dans son rôle.
LE MARQUIS à Maréchal
(( Avez-vous complètement renoncé à Voltaire et à ses pompes?
MARÉCHAL
)) Ne me parlez pas de ce monstre ! C'est lui et son ami Rousseau qui ont tout perdu. Tant que les doctrines de ces vauriens-là ne seront pas mortes et enterrées, il n'y aura rien de sacré, il n'y aura pas moyen de jouir tranquillement de sa fortune. Il faut une religion pour le peuple, marquis. J'irai plus loin, il en faut une pour nous autres. »
M. Augier est rempli de malice.
Il n'ignore pas qu'en présentant la vérité sous un masque grotesque, il y a des niais qui sont capables de la prendre pour le mensonge.
Cela se nomme faire la chasse aux imbéciles, qui viennent tous l'un après l'autre
se jeter dans le panneau. MM. La Bédollière et Taxile Delord le savent mieux que personne. Ils usent chaque jour de cette tactique excellente.
De la conscience avec le catholicisme, allons donc! il faudrait en avoir de reste.
Après avoir donné le gage de son retour smeére aux bons principes, Maréchal apprend de la bouche du marquis à quel comble d'honneur va l'élever la confiance du parti légitimiste.
« — Est-il possible? Mais c'est l'immortalité que vous m'offrez! » s'écrie le maître de forges.
Là-dessus l'auteur tire la ficelle pour introduire un cinquième clérical de sa fabrique, et un fameux...
Il s'en vante !
DE PIGAULT-LEBRl'N, G3
Celui qui entre, après le départ du maître de forges, est tout simplement Giboyer, personnage, dont on assure que j'ai eu l'honneur de fournir le type à l'illustre académicien.
On comprend que je ne vais pas embarrasser la critique de ma défense privée, qui est ici trop peu de chose. Plus loin, je me contenterai de présenter là-dessus quelques réflexions calmes et péremptoires.
M. Emile Augier ne se contente pas de piller l'esprit de Beaumarchais.
Pour achever de copier ce grand maître, il transplante tout vifs dans sa nouvelle comédie plusieurs rôles extirpés de l'une de ses anciennes pièces, ainsi qu'a fait l'auteur du
Barbier de Séville, du Mariage de Figaro et de la Mère coupable.
Cela donne à l'œuvre un cachet tout spécial de distinction et de grandeur.
Ainsi d'Auberive et Giboyer sont de vieux types connus, habillés de neuf pour la circonstance.
Écrivain casse-cou, tout à fait dépourvu de scrupules, Giboyer vend son style au plus offrant et met son écritoire au service des causes les plus opposées. Il souffle le -chaud, il souffle le froid avec une aisance parfaite et un aplomb de saltimbanque. Véritable condottiere de la plume, il la transforme en escopette et fait le coup de feu, aujourd'hui derrière un drapeau , demain derrière un autre.
Pas l'ombre de conscience; mais, en revanche un cœur d'or.
Ce caméléon de la plume a passé toute sa
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vie à lutter, non contre la misère personnelle, — il l'eût bien vite esquivée en se jetant dans la bohème, avec les Gérard de Nerval, les Murger et les Privât d'Anglemont, — mais contre la misère qui menaçait les siens.
Il s'est vendu pour secourir son père d'abord, vieillard besogneux.
Puis, ayant eu un fils d'une plieuse de journaux, il s'est jeté à corps perdu dans la tendresse paternelle , et , pour suffire aux frais d'éducation du petit, il a couru, bannière déployée, articles au vent, tantôt à droite, tantôt à gauche, portant sa marchandise à tous les étages de la presse, cuisinant la politique au goût de chacun , écrivant bleu, écrivant blanc, écrivant rouge...
Rouge, non, je me trompe.
La république, « cette bégueule », comme dit le marquis, a refusé ses services. Elle ne
veut que des plumes honnêtes et incorruptibles.
Sainte république!
Gib)\er raconte qu'il a obtenu d'abord une situation passable dans le journal de Vernouillet.
g __ J'avais le pied dans l'étrier, dit-il; mais paf ! le cheval crève sous moi, et je retombe sur le pavé, au moment de payer le second trimestre du petit homme au collège. Il fallait trouver une position du jour au lendemain ; on m'offrit la gérance du Radical, j'acceptai. Vous savez ce qu'était alors le gérant d'un journal : son bouc émissaire, son homme de peines... au pluriel. Drôle de profession, hein? Mais c'était bien payé : quatre mille francs, nourri et logé aux frais du gouvernement, huit mois sur douze. Je faisais des économies. Malheureusement 48 arriva... La presse ne donnait plus de l'eau à boire, vu le
DE PIGACLT-LEBRUN. 67
foisonnement des journaux. Alors, j'eus l'idée de faire une série de biographies contemporaines,
» — J'en ai lu quelques-unes, dit le marquis, elles étaient fort épicées.
» — Trop épicées! N'avais-je pas pris au sérieux mon rôle de grand justicier? Imbécile! j'écrivais à l'emporte-pièce ; duels, procès, amendes, tout le tremblement! Mon éditeur effrayé suspendit la publication, el quand je voulus rentrer dans le journalisme, je trouvai toutes les portes barricadées par les puissantes inimitiés que m'avait créées mon petit sacerdoce. Il n'y avait pas à tortiller ni à faire la bouche en cœur, je mis habit bas et je plongeai... Si je vous disais que j'ai tenu un bureau de nourrices! Tout cela n'est pas très-restaurant; mais j'ai un estomac d'autruche, grâce à Dieu! J'ai mangé de la vache enragée dans les bons jours, des
cailloux dans les mauvais, et Maximilien (c'est le nom de son fils) est docteur ès-lettres, docteur ès-sciences et docteur en droit. Il me plaît d'être un fumier et de nourrir un lis. Cette turlutaine vaut bien celle des tabatières.
LE MARQUIS
» Avez-vous enfin une position sérieuse?
GIBOYER
» Très-sérieuse : employé dans les pompes funèbres de Lyon,
LE MARQUIS
» Dans les pompes funèbres?
GIBOYER
)) Pendant le jour; le soir, contrôleur au théâtre des Célestins. Je ne m'étendrai pas sur ce contraste philosophique.
DE PIGÀULT-LEBRUN. 69
LE MARQUIS
i Et quelle est votre dignité dans les pompes ?
G1BOYER
* Ordonnateur. C'est moi qui dis aux invités avec un sourire agréable : — Messieurs, quand il vous fera plaisir, » (*)
Encore un plagiat?
Permettez-moi de vous déclarer, illustre académicien, que ceci passe toutes les bornes. À la garde!
Je somme Alexandre Dumas, que j'ai pris si souvent en flagrant délit d'emprunt forcé, de remplir aujourd'hui le rôle de gendarme,
{*) Acte 1, page 34.
7q le petit-fils
de vous courir sus. de vous empoigner au collet, — lui qui justement ne vous pardonne pas d'être entré à l'Académie, pendant qu'il reste à la porte, — et de vou traîner aux assises des lettres, pour qu'on vous juge séance tenante, et qu'on vous déclare plus coupable que lui.
Beaumarchais, soit, je vous le pardonnais encore.
Il fallait un mot cynique dans la bouche d'un vieux clérical, ami de l'adultère; vous n'en trouviez pas un convenable sous votre plume, Figaro vous le prête, très-bien?
Mais ici, quelle est votre excuse ?
Vous n'en avez aucune, et vous dévalisez, comme au coin d'un bois, un auteur vivant.
Le mot de l'employé aux pompes funèbres v appartient à cet auteur ; c'est sa propriété, c'est sa chose, c'est un des traits les plus heureux et les mieux réussis des Scènes po-
pilaires. Et vous osez vous l'approprier, sans trouble, sans remords, carrément, avec aplomb?
Fi, monsieur! cela n'est point acceptable en loyale et franche littérature.
On rend à César... à Henri Monnier, veuxje dire, ce qui lui appartient ; on donne satisfaction au propriétaire, en insérant une note au bas de la page et en indiquant la source où Ton puise. Il faut un peu de conscience, que diable!
L'auteur des Scènes populaires ne se plaint pas, direz-vous, et d'ailleurs on n'emprunte qu'aux riches.
Aux riches, c'est juste.
Mais encore faut-il le prévenir ce riche, auquel on emprunte. Il est au moins convenable que le. pauvre lui demande la clé de sa caisse et ne force pas la serrure.
Henri Monnier n'était pas prévenu le moins
du monde ; il n'avait pas même reçu pour la première représentation une modeste stalle. Informé de ce qui avait lieu et prenant l'aventure en garçon d'esprit, il vous envoya ce billet laconique :
» Henri Monmer. »
« Une loge pour le mot?
Vous la lui expédiâtes bien vite. Parbleu 1 C'était vous tirer d'affaire à bon compte. A sa place je ne vous aurais pas demandé une loge, je vous aurais demandé la salle entière, et je l'aurais p euplée de lgitimistes et de cléricaux.
Quel succès !
Revenons à Giboyer. Son entretien avec le marquis arrive à conclusion. Il devine qu'on le choisit pour remplacer Déodat.
Fidèle à son cynisme, il dit à d'Auberive :
ce — Vous avez pensé que la mauvaise honte ne m'arrêterait pas, et vous avez eu raison ; ma conscience n'a pas le droit de faire la prude. Mais si vous avez cru m'avoir pour un morceau de pain, vous vous êtes trompé. Vous avez plus besoin de moi que je n'ai besoin de vous. »
Bref, il déclare qu'il veut le même traitement que son prédécesseur.
g — Peut-être, continue-t-il, trouverezvous un garnement de lettres aussi capable que moi de vider sur quiconque une écritoire empoisonnée ; mais l'inconvénient de ces auxiliaires-là, c'est qu'on n'est jamais sûr de les tenir. Or, moi, vous me tenez. »
Le lecteur se demande comment d'Auberive tient Giboyer? Voici.
Aux yeux de tout ce qui l'entoure, le journaliste arlequin cache soigneusement sa pa-
ternité. Mais la police du parti cléricai es adroite et clairvoyante. On connaît l'origine de l'enfant; on sait que la plieuse de journaux se nommait Adèle Gérard, etc.
D'Auberive n'ignore qu'une chose, Pourquoi Giboyer n'a-t-il pas reconnu Maximilien?
<r — Monsieur le marquis, répond son interlocuteur, j'ai fait un livre qui est le résumé de toute mon expérience et de toutes mes idées. Je le crois beau et vrai, j'en suis fier, il me réconcilie avec moi-même; et pourtant je ne le publierai pas sous mon nom, de peur que mon nom ne lui fasse du tort. Si je ne signe pas mon livre , comment voulezvous que je signe mon fds? »
Or, le secret de cette paternité pudibonde est entre les mains du respectable père de Fernande, voilà pourquoi il tient Giboyer.
Gelui-ci retourne la peau du lièvre par un paradoxe original et dit :
« — Vous me tenez. C'est ce qui me met en posture de faire mes conditions.
LE MARQUIS
» Ce raisonnement biscornu me paraît sans réplique. Déodat avait mille francs par mois. Le comité voulait opérer une réduction sur ce chapitre ; mais je lui ferai valoir vos raisons.
GIBOYER
» Il ne voudra peut-être se décider que sur échantillon. Si je vous brochais d'ici à ce soir une tartine de Déodat ?
LE MARQUIS
» Possédez-vous assez sa manière?
GIBOYER
» Parbleu ! pour m'en servir en la définissant, elle consiste à rouler le libre penseur, à
tomber le philosophe, en un mot à tirer la canne et le bâton devant l'arche. Un mélange de Bourdaloue et de Turlupin; la facétie appliquée à la défense des choses saintes : le Dies irez sur le mirliton!
LE MARQUIS
» Bravo ! tournez ces griffes-là contre nos adversaires, et tout ira bien. » (lV
Arrêtons-nous pour vider une question préalable. Qu'est-ce que Déodat?
M. Emile Augier, dans une préface en tète de sa pièce, préface médiocre comme style, et d'une insignifiance remarquable comme plaidoyer, — car il a voulu olaider sa cause et
iM> Acte I. page 39.
montrer son droit, double tentative qui n'a pas réussi, — M. Augier, dis-je, avoue que le type de Déodat est une personnalité, une attaque violente contre un personnage connu, un journaliste célèbre, contre M. Louis Veuillot enfin.
(( Les représailles, dit-il, sont si légitimes contre cet insulteur, et il est d'ailleurs si bien armé pour se défendre ! »
D'abord, ceci est faux. M. Veuillot n'est plus armé du tout. Son journal est supprimé. L'auteur de la comédie du Théâtre - Français frappe un homme placé dans des conditions de défense, je ne dis pas impossibles, mais peu avantageuses.
Gomment se nomme un procédé de ce genre ?
Prendre pour soi les avantages du terrain, du vent et du soleil, c'est habile, mais ce n'est pas généreux.
La presse entière est de mon avis. Elle a rendu contre l'agresseur une sentence unanime de réprobation.
<( M. Augier, dit Paul ae Saint-Victor, at-il calculé la portée de l'arme qu'il dirige sur son Déodat ? L'allusion est directe, et son premier tort est de frapper un journaliste désarmé. La conscience de l'homme est atteinte par son agression autant que le rôle de l'écrivain. L'emploi que vient de quitter Déodat est représenté comme l'industrie d'un crieur à gages : pour tout dire c'est Giboyer qui va le remplacer. Là est l'excès et l'abus de pouvoir. Que la satire dramatique désigne visiblement du doigt quelqu'un dans la foule, la licence est déjà terrible; mais qu'à travers
le discours de l'orateur ou le journal du publiciste, elle frappe la conviction et le caractère, autant vaudrait relever sur la scène l'ancien pilori. Une comédie si agressive est elle légitime ? L'objection a surgi dès le premier soir; elle n'a fait depuis que grandir. La première loi pour les combats de l'esprit, comme pour ceux du corps, est l'égalité du terrain et des armes. Dès qu'elle est un privilège, la polémique devient un abus. Or, il est certain que les théâtres se fermeraient à deux battants devant une pièce d'opinion contraire qui se présenterait pour relever le cartel de M. Augier. Le Fils de Giboyer provoque de loin, dans l'arène ouverte à lui seul, des adversaires qui regardent par-dessus l'enceinte, sans pouvoir entrer. »
Ces belles et sérieuses paroles, M. Jouvin les reproduit dans le Figaro. Il ajoute :
a Savez- vous la grande nouvelle ? Déodat, qu'on disait mort et que M. Augier pensait avoir enterré, Déodat est ressuscité. L'indiscret ! Il parle, et il a la langue bien pendue ; il écrit, et de sa bonne encre d'autrefois. Ce n'est pas T ombre d'une main qui tient l'ombre iVune plume ! J'en avertis charitablement M. Emile Augier, sur qui je sens planer comme un feuilleton d'outre-tombe.
» Voici un trop court fragment de la lettre que m'adresse Déodat. :
et J'étais avertis qu'il y avait quelque chose pour moi dans Giboyer. Mais il me semble
que je peux me promeaer hardiment dans Athènes, milgré la seringue d'Aristophane. Vous dites que c'est un sifflet, soit. Cependant je crois qu? c'est une seringue, — je sens cela dans votre analyse même, — et une seringue chargée d'eau grasse de basse-cour. Du reste, si ce que vous rapportez est tout, Aristophane ne me reproche que la vérité. Bâinniste devant V arche, c'est mon métier en effet. On m'a accusé de vouloir faire le curé et même l'évêque; il me rend plus de justice. Je ne me suis jamais proposé que le rôle du suisse qui fait taire les mauvais drôles et met les chiens à la porte, afin que le service divin ne soit point troublé. J'ai fait mon métier, Aristophane fait le sien qui est de diffamer les gens à qui on administre la ciguë. y>
M. Jouvin dit vrai, c'est là une maîtresse plume !
Pour la satisfaction du lecteur, je cite une seconde lettre de M. Louis Veuillot, qui a paru dans le Figaro du 1 8 décembre.
A MONSIEUR B. JOUVLN.
Paris. 13 décembre 1862.
Monsieur,
En donnant au public, par bienveillance pour moi, quelques lignes d'une lettre toute privée, vous avez fait penser que j'allais répondre à M. Augier,et l'on me demande quand paraîtra cette réponse. Veuillez m'aider à satisfaire d'un seul coup mes trop nombreux correspondants.
Je ne sens aucune nécessité de me défendre contre M. Augier. Son procédé comme
DE PIGAULT-LPERUN. 83
son œuvre ont été très-bien appréciés; et grâce à vous, sans me l'être proposé, j'ai dit moi-même de Fun et de l'autre tout ce que j'en veux dire. Il me provoque en vain. M'étendre davantage ne serait pas d'ailleurs si facile qu'il le croit dans son ingénuité comique. Pour sortir un peu des inutilités personnelles ou littéraires et aller au fond, il me faudrait un journal ou une brochure. Je n'ai point de journal, et il n'est pas encore question de me replacer à cet égard dans le droit commun. Une brochure exige bien des précautions et laisse bien des risques.
Et puis le sentiment de la proportion ne permet guère de consacrer une brochure à M. Augier. Il n'est encore qu'un satellite; or. ne pourrait le décrire convenablement que dans une étude générale du système.
Certain compère de M. Augier, M. Delord, autre ingénu, qui trempe dans le Siècle et
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qui croit, aussi que rien ne manque à personne, insinue que j'ai le droit de faire a mon tour ma comédie de Giboyer. Ce monsieur Delord est certainement doué d'un joli rire ! Mais si je trouvais séant d'imiter les mauvais exemples, je devrais craindre de perdre au moins mon temps. Faut-il apprendre à M. Delord qu'il y a une censure? Elle pourrait se trouver plus forte contre mon grossier dialogue qu'elle ne l'a été contre celui de M. Augier, académicien rompu au langage des cours.
Et pourquoi prendrais-je tant de soin? Pour accabler l'innocence! Car M. Augier, sauf envers moi, est innocent ou repentant. Je viens de lire sa préface. Il proteste de son respect pour tous ceux qu'on l'accuse d'avoir voulu vilipender, il atteste ses dieux qu'il n'a eu le dessein de vilipender absolument que moi. Un aveu si candide m'imposerait le silence quand même je me sentirais blessé.
M. Augier avouant l'intention d'injures et la diffamation envers moi, s'excusant sur le reste, me laisse uniquement le droit d'appeler le sergent de ville, chargé de protéger les citoyens contre l'injure publique, et qui leur doit cette protection dans les environs du Palais-Royal comme ailleurs. Mais demanderai-je aux tribunaux de faire décrocher de ce carrefour de morale le prétendu portrait audessous duquel mon nom est inscrit ? A Dieu ne plaise ! je ne veux pas priver une partie du peuple français d'une distraction si policée, ni ôter à MM. les comédiens ordinaires de l'empereur un gain où je perds si peu. Quant à prendre la plume dans le seul but de me venger, je ne l'ai jamais fait. J'ai défendu parfois ma situation , jamais ma personne, et ce n'est pas ici l'occasion de commencer. Le dédain est aussi une force. Je Fai expérimenté avec un plein succès contre des adversaires
desquels je n'estime pas que M. Augier se distingue essentiellement.
Il me traite à'ûisulteur, Je l'ai peu lu; mais je le soupçonne de n'être pas très fixé sur la valeur des mots (il dit des vocables! (*) J'ai attaqué des adversaires que j'appelais par leur nom, quittaient armés comme moi, plus armés que moi. J'ai voulu être et je crois avoir été un combattant. Je ne me souviens pas de m'être embusqué dans une coulisse pour diffamer des pseudonymes, et d'avoir ensuite retiré ou confirmé, suivant ma commodité personnelle, les véritables noms soufflés au public. Cela, c'est le métier de l'insulteur, et le pire du métier. Et quand l'opération s'exerce en sécurité parfaite contre des gens tenus au secret, elle est de telle nature qu'au-
(l) Voici la phrase de M. Augier : « Le vrai titre de ma pièce serait les Cléricaux, si ce vocable était de mise au théâtre.
cun vocable français ne la caractérise parfaitement.
M. Augier me semble avoir fait une mauvaise campagne. Il a reçu des avertissements pénibles. Suivant la belle métaphore qu'il a créée pour peindre les magnificences de l'amour paternel, le voilà rédiftt à lécher le chemin devant les pas de son Fils Giboijer. Cependant ce fils de sa tendresse n'ira pas loin et arrivera crotté. M. Augier est un imprudent. Il a blessé la conscience publique. Les justifications ne seront pas agréées; comme le pauvre M. About, il s'est chargé d'un poids sous lequel il geindra longtemps.
Je me sens moins à plaindre. J'ai plus d'amis que je n'eu vois paraître autour du père de Giboyer, et des amis d'un autre ordre, que les grimaces des comédiens ordinaires n'écartent pas et ne refroidissent pas. Et enfin, pour tout dire,, quand mes amis me
restent, il ne m'est pas désagréable de voir un homme de quelque mérite, un petit immortel, prendre à ses frais le soin de m'entretenir encore d'ennemis, dans l'impuissance où je suis de me pourvoir moi-même.
Agréez, etc.,
Louis Veuillot.
XXXIÏ
C'est écrasant.
Néanmoins, je trouve que Pancien rédacteur en chef de Y Univers a tort de se contenter de cette courte réponse, livrée à une publicité fugitive.
Tout ce qui lui plaira comme dédain pour son antagoniste, je le lui accorde.
Bien évidemment M. Augier, pris à part est loin de mériter les honneurs d'une bro-
chnre. Mais ici M. Augier n'est qu un échc. Les ennemis les plus acharnés de l'Église parlent derrière lui, et parlent chaque soir, sur un théâtre, devant une foule de mécréants, heureux du scandale, et enchantés de voir tourner en ridicule ce qui les blesse et ce qui les gêne.
En pareil cas, M. Louis Veuillot, défenseur attitré de la bonne cause, ne doit pas, ce me semble, garder le silence.
On a raison de lui écrire ; on a raison de lui demander qu'il réponde à l'attaque indécente du Théâtre-Français, et que dans cette réponse, abstraction faite de ce qui lui est personnel, il venge les catholiques outragés, bafoués et calomniés.
Des voix plus persuasives que la mienne le feront revenir, je l'espère, sur une détermination regrettable.
S'il n'a plus le journal, il lui reste le livre.
XXXIh
Nous sommes à la fin du premier acte. Il suffit de le résumer pour en faire voir la nullité scandaleuse, la pauvreté d'agencement.
Supprimez l'injure, biffez les plates railleries à l'adresse des cléricaux, il reste peu de chose.
Un noble aux mœurs débraillées et cyniques, une baronne hypocrite et coquette font une espèce de pacte au sujet d'un discours légitimiste, que maître Giboyer doit écrire et qu'un voltairien converti débitera. Joignez à ces éléments vulgaires celui plus vulgaire encore d'un cagot de province, arrivant par le coche pour épouser la fille adultérine de monsieur le marquis, — et c'est tout.
Nos Beaumarchais modernes n'ont pas le fonds riche.
Au commencement du second acte, nous sommes chez le bourgeois député, où nous trouvons le jeune Maximilien, ce lis éclatant nourri sur le fumier de monsieur son père.
Les antithèses triomphales que le vent de nord-ouest apporte de Guernesey empêchent M. Emile Augier de dormir. Il a voulu du premier coup monter sur les épaules de Victor Hugo.
C'est d'un habile sauteur et d'un bon courtisan.
Le fils de Giboyer a obtenu chez M.
Maréchal une place de secrétaire, véritable sinécure s'il en fût. Ce jeune homme, de l'aurore au coucher du soleil, n'a rien à faire, absolument rien. La femme du maître de forges, cléricale sensible, ferrée comme légitimiste sur le droit divin, mais traitant le
droit conjugal très à la légère, occupe à son profit le jeune désœuvré. Elle l'emploie à lire des chants entiers de Jocelyn, qu'elle entrecoupe d'interruptions continuelles, d'œillades significatives et de soupirs dont elle est toute prête à donner l'explication.
(c — Aimez-moi un peu , monsieur Maximilien ! » dit- elle au lis immaculé, de sa voix la plus câline.
Et le secrétaire de répondre avec une humeur mal déguisée :
« — Madame, certainement !... »
Il n'est pas dupe des manœuvres de cette colombe sur le retour, que l'espoir de captiver un pigeon de vingt ans affriande.
Ce digne M. Augier excelle dans l'idylle grotesque. Mademoiselle Nathalie lui vient en aide avec beaucoup de conscience pour faire de madame Maréchal un vrai type à la Pigault-Lebrun. S'il reste une nuance de pu-
deur dans le dialogue, elle disparaît très-habilement sous le jeu de l'actrice.
Pour un homme qui a répudié Voltaire, il faut convenir que le député Maréchal n'a pas de chance.
Deux fois de suite il procède au conjungo.
Sa première femme navigue sur le fleuve de Tendre avec un marquis, et la seconde veut s'y embarquer avec un lis.
Tous les goûts sont dans la nature.
Mais la Comédie-Française n'est pas instituée, que je sache, pour apprendre le roucoulement aux tourterelles déplumées et pour calomnier le ménage de messieurs de la Chambre.
XXXIY
On s'attend à voir entrer la jeune fille, dont ce lovelace de marquis ne craint pas de signer devant le public l'extrait de naissance. Pour mettre au bas de l'acte ce paraphe impudent, M. Emile Augier lui a tendu la plume.
En bonne morale on se rend de ces petits services.
Fernande arrive à propos et empêche madame Maréchal de s'engager plus loin dans son périlleux dialogue. On l'invite à écouter la lecture. Elle s'assied devant un métier à tapisserie.
La jeune fille a pour Maximilien une sorte d'antipathie dédaigneuse qu'elle lui témoigne sans gêne lorsque l'occasion s'en présente. C'est malheureux ; car autant le secrétaire
se montre rétif aux agaceries de la vieille colombe, autant il lui serait agréable de s'envoler avec la jeune au sommet le plus élevé de la poésie sentimentale.
Mais pour ce doux voyage mademoiselle d'Auberive ne semble pas disposée le moins du monde à déployer ses ailes. Jugez plutôt.
MADAME MARÉCHAL à Fernande.
<( Que cherchez-vous donc? Je ne sais pas écouter quand on remue autour du moi.
FERNANDE
y> Je ne trouve pas mon peloton bleu.
MADAME MARÉCHAL
» Vous perdez tout.
MAXIMILIEN se levant.
» Voulez- vous me permettre, Mademoiselle ?
FERNANDE sèchement.
y> Ne vous dérangez pas, Monsieur, je Tai.
MAXIMILIEX, ramassant le peloton, à part. )) Tiens, moi aUSSi. (Ole met gorla cheminée.) Pilïl-
bêche ! » (*)
Il est très-humilié , ce jeune homme. Faire la conquête d'une belle-mère qui n'est plus de la première fraîcheur et n'obtenir de Fernande que des rebuffades , c'est intolérable.
Vous voyez que la pièce prend du corps au moyen d'un peloton de laine.
Les grands auteurs dramatiques savent tirer parti de tout. Il faudra bien que cette jeune fille au bout du compte explique son étrange façon d'être. Un secrétaire n'est pas le premier venu. Il a le droit d'exiger une
(*) Acte II, page 48.
certaine attention et quelques égards pour sa personne.
Pimbêche, oui certes !
M, Emile Augier n'a pas tort, et il va mettre bon ordre à tout cela.
Je suis émerveillé du tact prodigieux, de la délicatesse exquise et du sentiment parfait des convenances qui règlent les actions de ses personnages.
On voit que l'auteur a vécu dans la meilleure société.
En attendant, maître Giboyer, fidèle à sa parole, rédige un admirable factum clérical, dans le style de Déodat.
Le maître de forges accourt, l'œil étincelant d'orgueil et d'allégresse, et dit à Maximilien :
c ~- Dorénavant, vous ne chômerez plus, rassurez-vous. Je viens d'écrire un discours qui sera un coup de canon ! »
Vous comprenez que les députés cléricaux ne prennent pas la peine de faire fabriquer leurs homélies parlementaires et de payer des rédacteurs à raison de mille francs par mois, pour laisser à ces plumes vénales la gloire de leurs périodes et le triomphe du succès. Ils ont soin de recopier le discours, en lâchant un peu l'écriture, comme un orateur qui compose de verve, et ils le font remettre au net par un Maximilien quelconque.
C'est du moins l'auteur de la pièce qui l'affirme.
Aussi j'adresse mes compliments les plus vifs à MM. Berryer, Montalembert, Falloux^ Keller et autres, sur la source de leur talent oratoire.
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Il fallait bien que tel ou tard justice fût faite, et que la Comédie-Française dévoilât à l'Europe ces jolis secrets du monde clérical.
Et si vous croyez que la ruse de ces adroits catholiques se borne à confier à des plumes étrangères la fabrication de leurs discours, détrompez-vuis.
Pendant que les hommes achètent leur éloquence chrétienne toute confectionnée, les femmes adoptent pour leurs bonnes œuvres un procédé entièrement analogue. Soyez tranquille, vous allez en apprendre de belles ! Si Pigault-Lebrun se moque avec tant de goût et de décence des consœurs du Saint-Sacrement, le petit-fils va tourner en ridicule à son tour celles de ses imprudentes contemporaines qui font partie de la Société des tabernacles.
Mais afin de vous prouver combien ces
railleries sont légitimes, afin de pouvoir bien établir le droit de la Comédie-Française et de M. Augier, solidaires l'un de l'autre dans le sarcasme, voici quelques détails sur la société pieuse qu'ils vilipendent.
L'Œuvre des tabernacles et des pauvres églises, tel est son titre reconnu, consiste dans une association de dames chrétiennes qui, sachant que beaucoup de temples catholiques sont dénués de ressources, prennent soin de leur en fournir, et assurent ainsi la dignité du service divin.
Quelques âmes candides et sincèrement religieuses, qui n'ont pas l'énergie philosophique de Pigault-Lebrun et de ses successeurs, croient que le Dieu de l'Evangile daigne habiter non-seulement dans les basiliques
étincelantes de nos capitales, mais encore dans les églises nues et désolées de nos hameaux.
Or, ces églises n'ont souvent ni linge, ni ornements, ni vases sacrés.
L'association fait des quêtes. Chaque dame associée s'engage à donner à l'œuvre son superflu. Tous ses objets de toilette passés de mode, soie ou velours, plumes ou bijoux, se transforment et viennent parer les autels pauvres.
II y a plus, par sentiment chrétien toujours et dans la persuasion qu'elle double son mérite, la dame sociétaire se fait un devoir de consacrer à l'œuvre son temps et son travail. Elle confectionne elle-même le linge et les ornements de la maison de son Créateur, pour me servir, dans un autre sens, de l'expression ironiquement impie employée par le grand-père de M. Augier.
Tous les ans on expose les ouvrages de ces dames afin d'entretenir parmi elles une sainte émulation; et, quand un pauvre prêtre de village, dont la chapelle est privée de tout, s'adresse à la Société des tabernacles et la conjure de lui venir en aide, on lui envoie les objets qui lui sont nécessaires.
Le naïf curé, dans sa reconnaissance, remercie les nobles mains qui ont travaillé pour son autel
Pauvre homme !
Il ne sait pas que ces dames sont d'aimables pharisiennes , qui s'enrôlent dans la Société des tabernacles pour se donner un genre ; qu'elles ne font pas le moins du monde acte de piété, mais qu'elles font tout simplement acte de révolte. Au milieu de tout ce manège, il ne s'agit pas de religion, il s'agit d'intrigue légitimiste.
On a, certes, à s'occuper de bien autre
chose que du travail réclamé pour les chapelles indigentes : on fait travailler les autres, on se procure une foule de petits ouvrages fabriqués au dehors, absolument comme ces messieurs se procurent leurs discours, et on les donne pour son propre travail.
Ah ! cléricales hypocrites !
XXXVÏ1
Et comme c'est amené! Quel talent l'auteur déploie pour rendre cette révélation piquante?
« — Il est très-bien ce carreau, dit madame Maréchal en examinant la tapisserie de la jeune filie. Tachez de ne pas le perdre comme vous avez perdu le dernier.
FERNANDE travaillant.
» Je le retrouverai sans doute.
MADAME MARÉCHAL
)) Un jour que personne n'en aura besoin, n'est-ce pas?
FERNANDE
j> Probablement.
MADAME MARÉCHAL
j> Vous ne m'oterez pas de la tête que vous l'avez dit perdu pour ne pas le montrer à madame Mathéus.
FERNANDE
)> Pourquoi ne l'aurais-je pas montré
MADAME MARÉCHAL
» Parce qu'il y avait trois fautes. » (*) Vous entendez, trois fautes? Ceci bien établi, vous allez voir comment les ruses clé-
[*) Acte II, page 47.
DE PIGAULT-LEERUN. 105
ricales se découvrent, surtout quand M. Augier s'en mêle.
Deux ou trois minutes après, entre la nymphe Egérie du premier acte ; elle jette un coup d'œil sur l'ouvrage de Fernande et dit :
» — Ah ! vous êtes aussi de la Société des tabernacles, Mademoiselle?
» — Non, Madame, répond la jeune fille.
» — Gomment? ce que vous faites-là n'est pas un carreau pour le tapis des fidèles? C'est pourtant l'encadrement réglementaire ; voyez plutôt. D
Elle déroule une charmante tapisserie qu'elle a dans son manchon, et déclare que ce chef-d'œuvre est dû à l'habileté de son aiguille.
Là-dessus, coup de théâtre.
« — Tiens, s'écrie madame Maréchal, c'est le carreau que Fernande croyait perdu. Il est bien reconnaissable. Voici les trois fautes. »
Il n'y a rien à dire, la baronne est prise.
xxxvin
Mais on ne se déconcerte pas pour si peu de chose, quand on est, comme madame Pfeffers (joli nom, dont j'ai oublié jusqu'ici de complimenter l'auteur ), une cléricale émérite.
« — Quelle est s'écrie-t-elle, la femme du monde qui fait sa tapisserie elle-même et ne se coiffe qu'avec ses cheveux? Ce sont des supercheries si générales et si bien admises, que quand notre fausse natte se détache devant nos amis, nous la rattachons en riant, — et c'est ce que je fais ! » ajoute la spirituelle personne en roulant son carreau.
Puis elle dit à Fernande :
« — Ce qui m'étonne dans cette aventure, ce n'est pas que ma tapisserie ne soit pas mon
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ouvrage, puisque je l'achète ; c'est qu'elle soit le vôtre, Mademoiselle. »
En effet, voilà ce qui est étrange, et tout le monde est confondu. On se récrie. Nécessairement il y a dans la maison des domestiques infidèles.
« — J'ai toujours soupçonné votre femme de chambre, dit madame Maréchal à Fernande. Ce n'est pas la première fois que vos petits ouvrages se perdent, il est probable qu'elle en fait commerce.
ce — Et que la vieille femme à qui nous les achetons est une receleuse, ajoute madame Pfeffers (ce nom est décidément plein d'euphonie). Encore une déception de charité ! »
Bref, poussée à bout, et ne voulant pas que le soupçon plane sur des innocents, Fernande déclare ce qu'il en est.
Depuis longtemps elle donne ses tapisseries à la vieille Hardouin.
« — Tous les pauvres, dit-elle, n'acceptent pas l'aumône. Cette vieille femme est fière, elle est habituée à vivre de son aiguille, sa vue baisse, et je viens en aide à ses yeux, voilà tout. Je ne comprends pas qu'on me tourmente pour si peu de chose. »
Sentez-vous la rouerie de cette petite scène?
M. Augier fait d'une pierre deux coups. D'abord il prouve que les personnes charitables sont celles qui sont en dehors de la société des tabernacles ; puis il réhabilite aux yeux deMaximilien, présent aux explications, la pimbêche de tout à l'heure. Voilà d'habiles ficelles, ou je ne m'y connais pas.
Qnibre de Scribe, tu dois être contente î
Quand on est en train de se moquer de la société des tabernacles avec autant de finesse et de grâce, il n'en coûte pas plus de donner, en passant, le coup de fouet de la satire à une autre association chrétienne, que M. Augier intitule Y Œuvre des petits Chinois.
N'est-il pas incompréhensible que des personnes d'esprit, des françaises, et des françaises de haut rang, s'occupent de ce qui se passe chez des barbares à l'autre bout du monde?
Elles s'assemblent, elles recueillent des souscriptions, pourquoi? pour empêcher les sujets du Céleste-Empire de noyer ceux de leurs enfants qui leur semblent un embarras ou une surcharge. Des femmes admirables,