‹ Le petit Jehan de SaintréChapitre 14 sur 135 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Comment la dame admonesta le jeune Saintré, touchant les dix commandemens de la Loy, et l'estat des vertus et bonnes meurs.

La DAME. — Tout premier je vueil et commande ni sur

toutes choses vous aymez Dieu de tout vostre cueur, selon les commandemens de saincte Eglise, au mieulx que pourrez ‘| et saurez. Encore vueil et vous commande que apres Dieu vous aimez et servez la benoiste vierge Marie, sur toutes les autres choses, le mieulx que vous pourrez. Encores vueil et. 7 vous commande que vous aymez et vous recommandez à la

tres benoiste vraye croix; sur laquelle, pour nous saulver,

nostre Seigneur fut mort et passionné [torturé], qui est nostre a vray signe et deffence à l'encontre de tous nos ennemys et. |

maulvais esprits. Encores veuil et vous commande que, tous les jours, de quelque Pater noster, ou aultre oraison, vous … servez et vous recommandez à vostre bon ange, auquel

nostre Seigneur a donné le commandement et sarde de l'ame et du corps de vous; qu'il vous conduise, garde et deffende,

se par vous n’est, et qu'il soit à vostre vie et à vostre mort. Encores vueil et vous commande que ayez sainct Michel,

sainct Gabriel, ou aucun aultre ange, sainctz ou sainctes de

paradis en vostre cueur, à tous les jours, affin que ilz soient.

envers nostre Seigneur et nostre Dame voz advocatz, procu-

reurs et ambassadeurs : ainsi que ont communement en la

court des roys et aultres grants seigneurs, ceulx qui ne les

pevent veoir, ne à eux parler, Encores veuil et vous commande que les dix commandemens de la Loy, à vostre povoir, vous accomplissez et sardez. Si vous les declaireray :

Premierement, tu ne adoreras nulles ydoles, ne nulz faux dieux Tu ne jureras point le nom de Dieu en vain.

Tu garderas les dimenches et festes commandées.

Tu honnoreras pere et mere.

Tu ne feras point homicide.

Tu ne feras point adultere.

Tu ne feras point larrecin.

Tu ne feras point faulx tesmoignage.

Tu ne desireras, ou convoiteras la femme de ton prochain ;

Et sy ne convoiteras point l'autruy.

LA Dame. — Encores vueil et vous commande que totallement vous croyez les douze articles de la Foy, qui sont Vertus theologiennes, meres au bon esperit; ainsi que dit Cassiodore, en l’exposicion du Credo, que foy est la lumiere de l'ame, la porte de paradis, la fenestre de vie, et le fondement de salut pardurable ; car sans foy ne peult nul à Dieu plaire. Et à ce propos dit sainct Pol l’Apostre : Sine fide autem impossibile est placere Deo, Ad Hebr. x1. cap. C'est à dire, mon amy, que sans avoir foy, il est impossible que nul fust plaisant à Dieu. Dont les six articles regardent la divinité de Dieu le pere, et les aultres six la humanité de Jesus Christ ; lesquelz six appartenans à la divinité de Dieu le pere sont telz :

Croire en Dieu le pere tout puissant, createur du ciel et de la terre. Croire en son vray filz et homme Jesus Christ, nostre vray saulveur. Croire en Dieu le sainct Esperit, vray zel et amour de Dieu le pere et de Dieu le filz. Croire en la saincte Eglise et à ses commandemens. Croire en la communion des sainctz et remission des pechiez. Croire en la generalle resurrection de la chaïr et de la vie pardurable.

Et les six appartenans à l'humanité de Jesus Christ sont tieulx [tels] :

Croire que la seconde personne de la Trinité, c'est assavoir que Jesus, le fils de Dieu le pere, fut conceu du sainct Esperit et né de la vierse Marie. Croire qu'il fut crucifié, mort et ensepvely dessoubz Ponce Pylate. Croire que incontinent qu'il fut mort, il de.cendit aux enfers pour delivrer les sainctz prophetes et justes personnes qui là estoient. Croire que au tiers jour il ressuscita, par sa propre puissance, de mort à

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vie. Croire que quarante jours apres qu'il fut ressuscité, il monta es cieulx en corps glorifié, et que là sied à la dextre de Dieu le pere. Croire qu'il viendra juger les vifs et les morts au tres espouvantable jour du jusement.

Encores vueil je et vous commande que les sept vertus principalles soient en vous, dont les trois sont divines, les quatre sont moralles. Les trois qui sont divines, sont : foy, esperance et charité ; et les quatre moralles sont : FRoR attrempance, force et justice.

Encores Hueit je et vous commande que les Sp dons da sainct Esperit, vous devez croire et obeyr ; c'est assavoir : le. don de paour [crainte], le don de pitié, le don de science, le don de force, le don de conseil, le don d’entendement, le do de sapience.

Encores vueil et vous commande que les huit beatitudes veuillez ensuivir et croire; et premier : povreté d'esperit, debonnaïireté de cueur, pleurs de voz pechiez et des aultres, desir d'execution de vraye justice, estre en cueur piteux et misericors, avoir purté d'esperit, paix à chascun, et estre pacient. :

Encore vueil et vous commande que es quatre douaires du corps vous delictez [vous vous plaisiez]; c'est assavoir : en clarté, en subtilité, en agilité, en paisibleté.

Encore vueil et vous commande que les sept oeuvres de misericorde espirituelles soient tousjours en vous ; c'est assavoir les ygénorans enseigner, les deffaillans corriger, les errans et desvoyez addresser [redresser], les vices d'aultruy celler, les injures supporter, les desconfortez consoler et pour tous les pecheurs prier.

Encores vueil et vous commande que les aultres sept oeuvres de misericorde corporelles vous accomplissez; et tout premier : repaistre les affamez, abbreuver ceux qui ont | soif, herber£ger les povres, vestir les nudz, visiter les malades, rachepter les prisonniers, ensepvelir les morts. Et sur ce, dit monseisneur sainct Jherosme, en son Epistre à Nepotian : Je | ne suis point souvenant avoir leu ne ouyt parler que nul. soit mort de malle mort, qui ait voulentiers acomplies les

oeuvres de misericorde ; car Monseigneur a tant de interces- |

seurs qu'il est possible que les prieres de plusieurs ne soient exaulcées ; et à ce propos dit nostre Seigneur en l'Evangile : Beati misericordes : quoniam ipsi misericordiam consequenlur. Matthei v. Cap. C'est à dire, mon amy : Bien sont eureux

ceulx qui sont misericors, car ilz ensuyvront misericorde ; à tant de intercesseurs qu'il est possible.

Encores vueil et vous commande que fermement vous croyez les sept sacremens de saincte Eglise ; c'est assavoir : Au sainct batesme, en la saincte confirmation, en la vraye penitence, au sainct sacrement de l'autel, aux sainctes ordres, au sainct ordre de mariage et en la saincte unction.

Encore vueil et vous commande que à tout vostrepovoir vous gardez de cheoir en aulcuns des sept pechiez mortelz. Et premier : d’orgueil, d'envie, d'avarice, de paresse, de gloutonnie, de yre et de luxure.

Encore vueil et vous commande que bien vous gardez d'encheoir, ne tomber pour chose qu'il vous puisse advenir, en nul des sept pechiez contre le sainct Esperit; c'est assavoir : de desesperacion, de presumption, de impugner [combattre] vérité, de endurcir en pechié d’envye fraternelle et de lesion de [offense contre] charité, desesperacion finalle de penitence.

Eñcores vueil et vous commande que les sermons et les services de saincte Eglise, quant vous porrez, les oyez. Et pour abreger, tout ce que saincte Eglise veult et commande quoy que nul dye, vous obeissez,

Encore vueil et vous commande que à l'entrée ou au melleu de Karesme, à Pasques, à la Penthecouste, et aux cinq festes de nostre Dame, à la Toussains, à Noel, vous confessez ; et querez [cherchez] bon medecin de l'ame, ainsi que querriez pour la guarison du corps.

Encore vueil et vous commande, pour quelque compaignie de roy, de royne, de seigneurs et de dames, où que vous soyez, soit par champs, par villes, par maisons, quant vous verrez les ymages de nostre Seigneur, de nostre Dame, en quelque facon qu'ilz soyent, aussi de la croix, des anges, des saincts et sainctes, ausquelz vous ayez vostre devocion, que, pour honte du parler ne du penser des gens, vous ne laissez à oster vostre chaperon, chapel ou barette, dessus vostre chief, se vous luy avez, et sinon que de vostre cueur le saluez. Et le semblable soit il des povres qui vous requerront aulmosne, se vous povez, et sinon que en vostre cueur au moins vous en deuillez [ayez du chagrin] et appelez Dieu à tesmoing. Et de ce faire, pour la honte des gens vous laissez, vous pecheriez mortellement, tout ainsi que feriez par vaine gloire et vanité du monde.

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ANTHOINE DE LA SALE

LA DAME ENCORES. — Encores vueil et vous commande que … quant vous serez grant, et que vous suyvrez les tres nobles . faits d'armes, comme les hommes de biens font, qui sont es batailles, par mer, par terre, corps à corps, ou en compaignies, en rencontres, en mines, en saïllies, en eschielles, en barrieres, en escarmouches, ou aultrement, vous n'oubliez pas

ceste très saincte beneisson que nostre Seigneur dit à Moyse

pour la dire à Aaron son frere, qui estoit prestre de la Loy pour beignir les filz d'Israel, si comme dit la Bible, ou Kvre des Nombres, et au sixiesme chap. : Benedicat tibi Dominus,

et custodiat te, Ostendat tibi faciem suam Dominus, ef mise. :

reatur tui. Convertat Dominus vuléum suumad te, et det tibi pacem. Car ceste beneïsson partant de la bouche vraye de

nostre Seigneur me semble estre plus louable et plus profi- ï

table que nulle que je sache ; et pour ce, la vous recommande

au lever et au coucher de vostre lict. Mais il me semble que

vous, en la disant, benirez les aultres et non pas vous; pour ce me semble que en faisant sur vous le signe de la croix,

devez dire, c’est assavoir : Benedicat michi Dominus, eteus-

todiat me. Ostendat michi faciem suam Dominus, ef misereafur mei. Convertat Dominus vultum suum ad me, et def michi pacem. Et puis faictes ce que devrez faire liement |joyeusement]; car jà mal ne vous en pourra venir, Laquelle beneisson monseigneur sainct François dist à frere Lion son compaignon, tempté d'aucune diabolique temptation, laquelle oncques puis ne hui vint. 4

LA DAME. — Encores vueil et vous commande que quant vous serez et yrez aux faits des armes et aux bataïlles, et quant vous serez seigneur de voz ennemis, ef que serez tempté de vengeance ou de cruelle chaleur, qu'il vous sou-

viengne des parolles que Dieu dist au premier livre de la

Bible de Genesis : Quicumque effuderit humanum sangui-

ner, fundetur sanguis tllius. Encores dit ilen sa Passion Oui Fe £ladio percusserit, gladio peribit. Encores dit il à David : Non edificabis michi domum, quia vir sanguinis es. Encores

dit il par la bouche de David : Vir sanguineus ef dolosus nor videbit dies suos. C'est à dire, mon amy, que l'homme de sang ne vera jà la fin de son age; et dit, mon amy, cy devant, Fe qui de coustel tue, de coustel sera tué; encores dist il: irum sanguinum et dolosum abominabitur Dominus. C'est à dire, mon amy, que l'homme de sang et malicieux est abominable à nostre Seigneur; encores dist il par la bouche de

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David : St occideris, Deus, peccatores : viri sanguinum, declinate a me. C'est à dire, mon amy : Se tu tues les pecheurs, o Dieu, que les hommes de sang s’esloingnent de moy. Et tant d'aultres petites misericordes nous a il recommandées et monstrées en sa propre personne ; dont toutes les escriptures en sont plaines, que trop seroïit longue chose, à plus grant clerc, les vouloir toutes exposer ; et pour ce, mon amy, de ce tres inhumain pechié, comme de tous les autres vueil et vous commande que vous gardez à tout povoir de offendre Dieu, nostre Dame et toute la court de paradis, et prendre exemple aux tres belles parolles de Senecque qui estoit payen, qui dit : Si scirem Deos ignoscituros, et homines iÿnoraturos, non tamen disnarer peccare propter vilitatem ipsius peccati. C'est à dire, mon amy : Se je scavoye les dieux n'avoir point de congnoissance et que tous hommes fussent ignorants, si ne daigneroie je pecher pour la grande vileté qui est de pecher. Or advise [remarque] doncques, mon amy, de cestuy Senecque qui estoit payen et tant abhominoit les vices et pechiés : dont les devons bien abhominer, nous qui sommes, par vray baptesme, en la saincte foy de Jesus Christ; lesquelles choses je vueil et vous prie que faictes vostre povoir de les accomplir.

LA DAME ENCORES. — Et quant au surplus qui touche vostre personne, je vueil et commande que tous les matins quant vous leverez, et tous les soirs quant vous coucherez, vous vous seisgnez, en faisant le signe de la croix bien parfaictement, et qu'il ne soit ne par ais ne pas biaiz, ainsi que vous ay dit, et que ces dyabolicques caracteres font ; et à Dieu, et à nostre Dame et à la vray croix, et à vostre bon Ange, et à tous sainctz et sainctes voz advocatz, vous recommandez ; et assez matin vous levez, et habillez le plus joyeusement et honnestement que vous pourrez, et sans grant bruyt. Et quant serez en vostre porpoint laccé, et voz chausses bien nectes et bien tendues, et voz soulliers bien nectz, lors vous peignez, et voz mains et vostre face lavez, puis nectoiez voz ongles, et s’il est besoïin£g les roingnez ; alors vous saignez [mettez votre ceinture] et vostre robbe bien cueilliez [disposez]. Et quant serez tout habillé, à l’yssir [sortir] de vostre chambre, faictes le signe de la croix ; à nostre Seigneur, et à nostre Dame, et à vostre bon Ange, et à tous sainctz et sainctes vous recommandez, et faites ce que dit est. Sainct Augustin dit : Primo querite resnum Dei. C'est que, avant nulle euvre, quelle

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ANTHOINE DE LA SALE

qu'elle soit, à l’eglise vous en allez, et prenez de l'eaue benoiïste ; puis oyez messe se la trouvez. Et sinon, devant la figure et remembrance [souvenir] de nostre Seigneur Jesus Christ à senoulx vous mectez, et aussi devant nostre Dame; et à joinctes mains, sans regarder ca ne la, faictes voz prieres et oraisons de tout vostre cueur ; non pas à eulx, mais pour

l'amour de celluy qui est es cieulx. Et puis en la chambre de |

parement [de parade] vous en allez; et la, avec les aultres chevaliers et escuyers, actendez tant que mon seigneur le roy et ma dame la royne, ou l'ung d'’eulx, voise [aille] la messe ouyr, et aussi les convoyez; et se vous n'avez ouy messe, lors

à genoulx vous mectez, sans regarder nulle part ; lors advisez.

que ne soyez devant quelque seigneur ou dame, qui par honneur voise devant [ait le pas sur] vous. Et aussi ne vous mectez pas ou nombre des varletz ; car de tous estas le moyen est le meilleur, ainsi que dit le philosophe en Ethiques où il dit : Virtus consistit in medio. C'est à dire, mon amy, que la vertu consiste es choses moyennes. Et le vercifieur sur ce dit: Medium tenuere beati. C'est à dire, mon amy, que les gens qui ne cherchent monter trop hault, et sont contens de raison, ilz sont benoistz. Et la honnestement et de bon cueur oyant messe, dictes voz heures, et aultre service que avez accoustumé de dire quant vous l'oyez, et puis mon seigneur et ma dame honnestement reconvoiez; et se vous avez fain ou soif, allez seurement desjeuner, et lesierement, actendant le disner : mais que ce ne soit pas gloutonnie de boire ou de mangier, fors ainsi que le philosophe dit que l'en doit seullement mengier et boire pour vivre, et non pas vivre pour boire et pour mangier. Et est bien vray le commun dict des maistres, que la goulle tue plus de gens que les cousteaulx ne font. Et encores vous deffens que ne soyez noyseux, ne menteux, ne rapporteur de choses mal dictes, dont nul mal s'en peust ensievir. Cassiodore dict au livre des louanges sainct Pol, que la condicion de maulvaistié est telle, que d'elle mesme, où elle n’a nulz contredisans, si deschiet elle et se publie à l'apparant de tous ; mais au contraire est la condicion de verité,

car elle est très estable [stable], et si ferme que tant plus a

elle de contredisans, s’eslieve elle plus et croist. Et à ce propos dit la saincte Escripture : Super omnia veritas. Secund. Esdre. iij. cap. C'est à dire, que vérité est sur toutes choses. Et pour ce, mon amy, soyez tousjours ferme et veritable, et fuyez la compaignie des bourdeurs [menteurs] et des rumo-

reux [médisants], où trop perilleuses gens sont. Aussi que soyez loyal de bouche, de mains, et servez chascun à vostre povoir, sans desservir et sans nul service reproucher. Suivez la compaignie des bons, oyez et retenez leurs parlers; soyez humble et courtoys, où que vous soyez, sans vous vanter ne trop parler, ne aussi estre muet ; car le proverbe dit que pour trop parler et estre muet, peut on estre pour fol tenu. Gardez vous bien que dame ou damoiselle ne soit blasmée pour vous, ne pour autre femme, quelle qu'elle soit. Et se vous trouvez en compaignie que l'on en parle deshonnestement, monstrez par vostre gracieux parler, qu'il vous en desplaist et vous en departez.

LA DAME ENCORES. — Encores vueil et vous ide que des povres soyez piteux [pitoyable pour], et ne diffamez [reprochez] povreté à autruy, et selon vostre puissance de voz biens leur departez. Et vous souviengne du dict Albertus :

. Non tua claudatur ad vocem pauperis auris.

C'est à dire, mon amy : Que tes oreilles ne soient pas closes à la voix des povres gens.

Encores vueil et vous commande que se Dieu vous avoit, par les dons de fortune, en aucun hault estat monté, que bien gardez de non oublier les tres glorieuses et pardurables richesses des cieux, pour celles de ceste tenebreuse et transitoire vie, Sur ce vous avons jà dit le dit du versifieur, qu* dit ainsi :

Quando dives moritur, In tres partes dividitur :

Caro datur vermibus, Pecunia parentibus, Anima demonibus,

Nisi Deus miseretur.

C’est à dire, mon amy, que quant le riche sera mort, lui et ses biens seront partis [séparés]; et premier la chair sera donnée aux vers, son or, son argent et ses bagues et tout ce qu'il a, à ses parens, et son ame aux dyables, se Dieu de sa grace n’en a mercy. Et à ce propos, mon amy, souviengne vous de ce tres beau dit de Aristote, qui dict ainsi :

Vir bone, quam curas res villes et perituras. Nil profituras, damno quandoque futuras.

Nemo diu mansit in crimine : sed cito transit. Et brevis, atque levis in mundo gloria queris.

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ANTHOINE DE LA SALE -

C'est à dire, mon amy, que Aristote en sa generalle doc- … ne trine dit : O tu, homme qui, par advantureuse force, t'efforce de monter es haulx estats de gloire et de richesses, prens :

garde que par ces mesmes forces tu ne soyes tresbuché en bas ; car orcques nulle efforceuse haultesse ne fut sans grant peril, et quant tout est faict, et qui plus est, il fault mourir. LA DAME. — Encores vueil et vous commande, pour vous recorder, que en vostre grant prosperité il vous souviengne du dit Senecque en son sixiesme livre des Benefices, ou. xxx chapitre, où il dit, que ceulx qui sont levez aux haulx estatz, qu'ilz n'ont de riens plus grand besoing, fors que on leur die verité. Et sur ce ensuit sa sentence sur les envies et | grants debatz qui sont es cours des grans seigneurs, à qui

leur pourra mieulx complaire et plus subtilement flater ; et …

de ce est escrit en Polithique, au huitiesme livre et au neuf-

viesme chapitre, que le flateur est ennemy de toute verité, | et qu'il fiche, ainsi que un clou, en l'euil droit de son sei- | gneur quant il l’escoute ; adonc les seigneurs sont aveuglez: |

par quoi ilz en perdent l'amour de Dieu, honneur et cognoissance d’eulx mesmes, dont ne sceivent les plusieurs quelle chose ilz doivent prendre, ne quelle chose doivent laisser ; et cuident estre tres bien louez, de ce dont ilz sont tres fors blasmez, et blasmés de ce dont ilz seroïent fort loés ; et tout ce n'est que par faulte que l’on ne dit pas la verité, Et pour ce, mon amy, entre toutes les aultres choses que je vous ay devant dictes et diray, vous gardez, eschevez et fuyez la tres perilleuse compaignie de telz flateurs, dont, se vous avez estat et dequoy, en trouverez assez. Lesquelles choses je vous ay dictes pour estre vray amy de Dieu, et ung des hommes renommez de ce royaulme, voire du monde de ceulx du jourd’huy ; et par ainsi ne pourrez faillir que, en les suivant, au service de vostre dame et d'amours ne soyez vrayement sauvez, non seulement en corps, mais en l'ame et en corps. | Sy vous doit suffire pour ceste fois, Et quant je verray que ainsi vous gouvernerez, ou au moins de toutes ces choses …

ferez le mieulx que vous pourrez, alors je vous ameray, et

feray des biens, et serez mon amy vrayement. Et qu'en dites vous de cecy ? avez vous cueur de moy obeir ? Fu SAINTRÉ. — Lors le petit Saintré à genoulx se mist, puis dit : Ma dame, de tout ce je vous remercie, et le féeray bien, se à Dieu plaist.

La DAME, — Ferez, dit ma dame, et je verray que vous

en | JEHAN DE SANNTRE

ferez. Or faictes doncques bonne chere, comment qu'il soit, et de chose que je vous die à present ne vous souciez : ne aussi vueil je que point vous en riez, affin que mes femmes ne s'appercoyvent de noz voulentez ; mais devant elles faictes ainsi l’esbahi, comme faisiez par avant, et actendez moy cy, car je revendray tantost.

L'acreur. — Lors ma dame, qui estoit assise, se lieve, et tout hault à ses femmes dit : Et que cuydez vous de ce faulx garson, l'ay je bien longuement confessé ? il n'est en ma puissance que j'aye peu savoir qui sa dame est. Lors, comme par courroux, luy dist: Allez vous en, garson, car jamais ne vauldrez riens. Et à l'entrer de sa garde robe, elle se tourna, comme par courroux, et puis dit: Actendez moy, maistre, actendez, car je vueil encores compter à vous. Lors tout asseuré, comme elle Iuy avoit dit, faisant un peu l’esbahy, il se arresta. Si ne tarda guieres que ma dame revint, puis l'appela, et dit hault, si que toutes la povoient bien ouyr : Or ca, maistre, ca, pourray je savoir qui vostre dame est ? et se je la devinois, par vostre foy, le me diriez vous ? Est ce point

- telle, telle, ne telle ? Ma dame, nenny, telle, telle, ne telle. Or sommes nous desobligées, dit ma dame Ysabelle, car nous vous estions tenues pour luy que à ceste fois il auroit dame choysie, et vous veez que ce n'est de celles aucunes ; et doncques fault il qu'il en ait une. Et puisque ainsi est, tirez le à part, et s'il est-tel qu'il doit estre, il la vous dira, et sera quicte de sa foy. Et lors ma dame, tout en riant et par maniere de farce, tout à part le tira, et puis coiement [sans bruit] luy dit :

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