CHAPITRE XII
Comment la dame menaca faintément [faussement] le petit Saintré, luy disant devant ses dames, qu'il ne vauldroïit jamais riens. Et apres cela s’en alla ledit Saintré faire tailler aultres habillemens de l'argent que la damé luy avoit baïllé ; et puis comment la dame parla à Juy, à laquelle il dist que sa mere luy avoit envoyé l'argent duquel il s'estoit habillé.
ENCORES L’ACTEUR. — Lors ma dame, comme par courroux, luy dist : Allez vous en, garson, allez, car jamais ne vauldrez riens. Helas ! ma dame, dirent elles toutes, que ne soit pas le grant congié! Et pour ce, Saintré, il vous vaulsist nieulx à ma dame dire la verité. Saintré, qui de ma dame avoîit sa lecon, faignant estre couroucé, se agenouilla, et sans dire mot print congié. Alors toutes se prindrent à rire des grans assaulx que ma dame luy faisoit, disans : Or, l'avons nous perdu, et ne aurons de luy plus nostre desduyt [amusement}. Mais elles ne scavent pas les doulces convenances de ma dame et de luy. Taisez vous, dit ma dame, encores n'est il pas quicte, le bon du jeu ne fait que venir. Helasse moy dolente ! dist Ysabel, ce povre enfant est bien devant nous gehenné [tourmenté]. Et à tant me tairay cy à ung peu parler des ris et des jeux que ma dame et ses femmes en faisoient, et véndray à parler comment il employa ses soixante escuz.,
L'ACTEUR, — Quand le petit Saintré fut party de ma dame, il s'en alla tantost compter son tresor. Et quant il vit telle monjoie [monceau] d'escuz en sa main, il fut si tres ravy, qu'il ne savoit que faire, ne que penser, Toute celle journée fut en pensement où il les pourroit musser [cacher] ; car à l'escuyer, ne à aultre ne les oseroit baiïller en garde, pour ce que ma dame luy avoit tres expressement deffendu que nul r'en sceust riens. Si pensa qu'il les musseroit en ses puissettes [poches] jusques au lendemain, pour les employer, et ainsi le fist ; car celle nuyct luy fut si longue, que oncques si longue ne fut, sé lui sembloit. Adonc au plus matin qu'il fut levé, et eust ouy messe, il s’en alla à Perrin de Solle, et lui fit faire les trois robbes que ma dame lui avoit ordonné, qui furent fourrées, desqueiles il en vestit une le dimanche ensuyvant, et le pourpoint de damas bleu; car, pour accomplir tout, trouva argent assez et assez de demourant.
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ANTHOINE DE LA SALE
L'ACTEUR, — Et quant ma dame vit le petit Saintré vestu | de sa robbe noire fourrée de martres, et son pourpoint de damas bleu, plus qu'elle n’avoit dit, fut tres joyeuse ; lors en
éing 0 Île guignant, fist de son espingle le Snal auquel il respondit.
Et quant ma dame en sa chambre retourna, le trouva es galleries, et de si loin qu'elle le vit, dist à ses femmes : Veez là notre esbatement, il nous fault conter à luy. Et quant d l'apperceut, fit semblant de soy desvoyer [détourner], et prendre aultre chemin. Lors ma dame le fist appeller, puis luy dit : Ha ! maistre, maistre, esse la facon de fuyr les dames? Vous n’y faictes riens, or, marchez devant. Et quant ma dame | fut en sa chambre, donna congié à tous ses $ens, fors à Jehan de Soussy escuyer de la royne, et à Thibault de Roussy son escuyer ; les deux qui meilleurs bouches avoient pour franchement parler tout ce que ne pourroient celler, et leur dist : Je vous ay cy retenuz pour rire avecques nous. Alors ma dame au petit Saintré commenca à dire : Or, çà, maistre, çà, par tant de fois que nous toutes vous avons prié de nous dire qui vostre dame par amours est, et oncques pour prieres, pour requestes, pour menaces, ne pour injures ne l'avons pu scavoir ; et puis que ainsi est que de nulle de nous ne vous estes tant voulu fier, au moins dictes le à Jehan de Soussy et à Thibault de Roussy, ou à l’ung d'eulx qui sont bien vos amys. Et, ma dame. dist Jehan de Soussy, pourquoy le diroïit il plus tost à nous qu'il ne la voulu dire à vous? Le petit Saintré. qui ja estoit tout asseuré, et congnoissoit bien les parolles de ma dame, feisnant d’estre esbahy, ne disoit mot; et quant ma dame vit qu'il se taisoit, dist à Jehan et à Thibault : Ce
- maistre cy, que vous veez porter robe de martre fourrée,
pourpoint de soye et chausses brodées et si jolyes, nous veult faire entendre qu’il n’a point de dame, et, qui pis est, qu'il n'est point amoureux ; par ma foy, quant j'ay bien regardé,
srtivhe delle seroit en vous bien assenée d'avoir ung tel amoureux. Et
a ces parolles se montra tres rigoureuse contre luy, et puis lui dit : Or, sire, vous qui estes encores ung paige, combien que soyez de bon hostel jde bonne maison], dont vous sont venuz ceste robe et cest pourpoint ? Ma dame, dit-il, puis qu'il plaist à ma dame ma mere, qui veult que je soye ainsi etme l'a mandé, 1l fault que je luy obeysse à sa voulenté. Et combien vous a elle envoyé ? Soixante escuz, ma dame. Soixante escuz, dist elle, vous en avez la moytié cabassé. Non ay, par ma foy, ma dame. Et ceste robbe, ce chapperon, ce pourpoint
Pit, Un
et ces chausses, que vous ont elles cousté ? soixante escuz ? je le vueil scavoir. Nennil, ma dame ; j'en ay avec tout ce que vous veez une aultre robbe de fin bleu fourrée de fins aigneaulx de Romenie [Roumélie}, et une aultre robe de fin gris de Montevillier, doublée de fin blanchet, deux chaperons, deux paires de fines chausses, dont les unes sont de graigne écarlate], et quatre escuz de demourant. Et qui a esté vostre conducteur à faire tant de choses ? Ma dame, nul, n ors Perrin de Solle, Bist ma dame, je say bien qu'il est preudhomme, et à voz affaires l’a bien monstré ; car vostre argent est à mon advis bien employé. Et ne me dictes vous pas dernierement qu'elle vous avoit envoyé douze escuz, dont estiez si joly ? Ma dâme, ouy. Et Dieu vous gard telle mere et vueil que vous luy soyez bon filz. Or ca, allez vous en tous, car il nous fault
dormir. À ces parolles tous partirent, et s'en allerent. En
allant, Jehan de Soussy et Thibault de Roussy louerent ve le petit Saintré, et luy dirent que les rigoreuses parolles ma dame, ne print” pas à desplaisir ; ; et d'autre part se plaignoient de ma dame qui parloit ainsi rigoreusement, sans ce que la chose luy touchast, vouloit tant savoir son faict. Voyre, dist 11, et qui prendroit plaisir à tant de malgracieuses parolles qu'elle me dist, 120 ur ce que ne luy dis qui est ma dame, eta ces femmes aussi, Ët ne me veult point croire que je n’en aye, ne vueille avoir nulle ; et par ma foy, se j'en avoye, jamais je ne leur diroie, tant m'ont ennuyé. Et lors 11z commencerent à rire; et sur ce fut leur departir, que puis à ma dame et à toutes les auiltres ils/dirent, dont entre elles en fut grant ris. Si ne tarda gueres que les paroles de ma dame et d'elles toutes avec le petit Saintré, par eulx, en plusieurs lieux furent semées, tout ainsi que ma dame pensoit, et des aultres choses s’ilz l’eussent sceu, dont en fut bien ris. Et par ainsi demoura ceste loyalle et bonne amour secrette jusques à ce que fortune par sa variableté leur voulut le dos donner ainsi que apres s ensuyt,
L’ACTEUR. — Ceste amour ainsi loyalle et secrette dura xvi ans ; entre lesquels, quant ma dame vouloit parler au petit Saintré, pour le faire plus secrettement elle luy dist : Mon amy, il n'y a que faire d'entrer à la dance, mais d'en