‹ Le petit Jehan de SaintréChapitre 23 sur 135 · TIR · texte numérisé non relu

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Tone)

ANTHOINE DE LA SALE

Saintré, j'ay grant regret que nous laissiez ; mais je suis tres | joyeulx de vostre bien. Et puis dist aux aultres paises du :

roy, qui entour luy estoient : Or advisez, mes enfans, n'est ce pas belle chose que de bien faire et d'estre doulx, humble et paisible et à chascun gracieulx? veez cy vostre compaignon

qui, pour estre tel, a acquis la grace du roy et de la royne,

et de tous. Et vous, qui estes noyseux, joueurs de cartes et

de dez, et suivez deshonnestes sens, tavernes et cabareïz, |

ne pour batre qu'on vous face, ne vous en puis chastier :

dont par ainsi combien que de bon lieu vous estes, tant plus.

croissez, se ne vous amandez, et plus chetifz et meschans

vont couchier.

L'acteur. — Le petit Saintré, qui n'osoit descouvrir Von busche |la cachette] de ces cent soixante escus, en ses puissettes celle nuyct les fist dormir, de paour qu'ilz ne luy.

fussent robez [volés], Dieu scet se celle nuyct luy fut longue, pour les chevaux achapter ; maïs quant le jour fut venu, et

il fut prest et habillé, après qu'il eut ouy messe, incontinent

s'en va à celle bourgeoise Marie de Lisle, et luy dist : Marie, ma bonne mere, nouvelles vous dy. Quoy, mon filz? Ee roy de sa grace m'a osté de paige, et me fit hyer trancher devant luy, et m'a mis en l'ordonnance de trois chevaulx et deux varletz, et puis tout secretement par uns de sa chambre m’a fait donner cent 1x escus, pour moy monter et habillier, moy et mes varletz, et que je me trouve bien en point ; moy

deffendant que nul ne le saiche, pour l'envie qu'on en pour-

+roit avoir; si vous prie, ma tres bonne mere, que nulle

personne du monde n’en puist riens savoir. Ha! mon beau fiz, dist Marie, que loué en soit Dieu. Or ne le dictes à

personne, car jamais, par ma foy, n'en sera parlé. Et comment.

le ferez vous ? il faut que ayez homme qui se congnoisse bien en chevaulx, et qui vous adresse à avoir bons serviteurs M'amye et ma mere, je me suis appensé de l'escripre à | monseigneur qu'il m'en envoye un ou deux ; et au regard des chevaulx, notre maistre l’escuyer m'y aydera tres vou-

lentiers, et des aultres assez, quant je les vouldray prier:

mais je ne m'en vueil pas trop haster pour la suspeccion des.

gens, L’ACTEUR. — Que vous dirois-je ? ains qu'il fut uns mois

“+ serez. Et en disant ces paroles, tous furent despouillez et s'en va

acompli, il eut varletz et fut bien monté, et luy et ses varlets À

bien xhabillez : que encores l'ayma plus le roy et le tint €2 —

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chier, si fist la royne, tant qu'il leva bruit. Et quant ma dame aperceut la bonne chiere que le roy luy faisoit, print l'espingle et en fist le signal par tant de fois que Saintré l'aperceut, et lors luy respondit. Et quant ilz furent au preau le soir ensemble luy dist : Mon amy et mon cueur, j'appercois bien que monseigneur et ma dame, la mercy Dieu, vous ont bien en grace; il nous fault penser que vous,y puissiez bien

entretenir, laquelle chose est en court tres forte, par le faulx 4,548

parler des envieulx : sy n'est pour acquerir amys les plus

prochains deientour eulx, les ungs par dons, les autres par promesses, qu'on ne peult fournir à tous, lésquelles en témps et en lieu se doibvent accomplir ; à l’ung le cheval, à l'aultre la hacquenée {cheval de dame] ou robbe: car les dons et promesses, quant on les peult accomplir, les honneurs, les bonnes cheres, selon les gens, esjouissent, lient et emprisonnent leurs cueurs, tellement que tous sont siens. Et aux officiers les robbes de livrée, affin que pour vous tous soient ; à ma dame la royne aucunes fois la belle hacquenée, aucunes fois le beau cheval pour sa littiere ou pour son chariot. Aux aultres dames, selon ce qu'elles sont ; aux unes les haulx atours, aux aultres les seintures d'argent bien dorées ; aux unes fins tissus seulement, et aux aultres les belles ferrures [buyoux}; aux unes les gracieulx dyamans, et aux aultres les verges [bagues] d'or gentement esmaillées ; et les basses damoyselles, gans, bourses, lacetz et espingles, selon ce qu'elles sont ; et par ainsi au regard de vostre largesse, honneur, grace et amour de chascun seront avecques vous; et se vous me demandez dont vous doibvent venir tant de choses, je vous repons: tant que vous me servirez loyaulment, je vous fourniray du tout. Et quant vous serez aulcunement du corps plus puissant, alors vueil que vous entrepreniez aulcunes gracieuses armes, dont porterez l'emprise que je vous donray ; et si parviendrez encores plus hault en l'amour et grace de monseigneur et de ma dame, aussi de tous. Et pour commencer à ces choses, veez cy en ceste bourse trois centz escuz, dont les cent seront pour une bonne haquenée ou pour ung bon cheval, que premier donrez à ma dame, et la remercirez de l'honneur que monseigneur vous a fait à sa requeste. Et les aultres cent escuz pour faire livrées de robbes à leurs varletz de chambre, toutes

d'ung drap et d'une couleur et à voz devises, et pour plus de.

familiarité, vous en porterez une à ceste feste de Toussains. : 63

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ANTHOINE DE LA SALE

Et quant serez à la feste de Noel, vous aurez fait pour tés les aultres officiers à chascun sa robbe de vostre mesme devise, et d'aultre couleur de drap. Et les aultres cent escuz seront pour achepter aux aultres dames, damoyselles et autres, tout ce que vous ay dit, pour les estrener à ce pre-

(A mier jour de l'an. Aussi des robbes que donrez aux rois ” | d'armes et heraulx, trompettes et menestriers. Et sur ce cas

plus ne povons estre ensemble, mon cueur, mon bien, et mon tres loyal servant, baisez moy, et à Dieu soyez.

L’ACTEUR. — Jehan de Saiïintré, qui voit et congnoist les grans biens et honneurs que ma dame luy fait et pourchasse, ainsi jeune qu'il est, à $enoulx tres humblement la remercia, disant : Ah ! ma tres redoubtée dame, la plus parfaicte en tous biens et en tous honneurs qui au monde soit, las! comment vous poray je jamais servir à la millesiesme partie de ce que à vous servir suis tenu; mais, ma tres vraye dame, j'en feray ce que je poray, et Dieu, qui scet mon vray penser et mon desir, me acquittera du surplus. Alors ma dame le fist lever, puis le baïsa, en luy disant : A Dieu soyez.

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