‹ Le petit Jehan de SaintréChapitre 25 sur 135 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Comment Saintré fut au preau prendre congié de la dame, qui l’advertit de réchief de tous ses affaires ; et comment en Ja fin prindrent congié, non pas sans gecter grosses larmes d’une part et d'autre.

L’ACTEUR ENCORES, — Et quant les dix, les douze et les quatorze jours du moys furent venus, ma dame, pour les tres grans et angoisseux regretz que elle avoit en luy, tous les jours faisoit son signal de l’espingle, auquel il respondoit. Et quant ilz estoient au preau assemblés, dont pour le tres brief partement estoient maints durs soupirs et maintes larmes gectées, lors ma dame luy dist : Mon seul bien, et tout tant que je puis dire, monseigneur le roy vous a donné trois mille escuz, ma dame mille, messeigneurs mes beaulx oncles chascun mille, qui sont sept mille, sans le surplus des autres seigneurs. Et pour ce qu'on ne scet des avantures, je vous en donray trois mille, qui seront dix mille ; desquelz, sans trop £grans exces, ne prodigues despenses, en pourrez longuement bonne despence maintenir, D'une chose vous prie, que à la fin de vostre messe, chascun jour, vous estant à g$enoulx, vostre prebstre, apres ce que il aura donné la generalle beneysson que nostre Seigneur dist à Moyse de sa propre bouche, si comme est contenu en la Bible, ainsi que devant vous ay dit, que pour la vous ramentevoire [rappeler] encores die : Benedicat tibi Dominus, et custodiat te. Osfendpt faciem suam tibi, et misereatur turi. Convertat Domi nus suum ad te, et det

vga dns A tibi pacem. Laquelle beneyssoñ encores vous prie que, sur le.

point de desmarcher pour faire voz armes, soit à pié, soit à cheval, vous mêèsme de bon cueur, en faisant le signe de la croix, faictes en disant : Benedicat michi Dominus, et custodiat me. Ostendat michi faciem suam Dominus et misereatur mei. Convertat Dominus vullum suum ad me, et det michi

pacem. Et lors partez seurement, et faictes vertueusement ce que devez faire, car par ainsi ne pourrez faire chose, gaigne ou perte, que tout ne vous soit à honneur ; et en adviengne ce. qu'il pourra, car jamais ne vous fauldray. Et à ces parolles, la source des larmes de son cueur saillirent de ses yeulx tellement que sa langue cessa pour leur donner paix.

L’ACTEUR. — Et quant Saintré, qui jà, par les grans biens et honneurs que ma dame luy avoit tant fais, à laquelle il se tenoit sur tous les aultres amans du monde le plus eureux, et tant plus, quant tous les jours de bien en mieulx renouvelloient les biens, les honneurs et les tres nobles et chevaleureux records qu'elle luy faisoit, à tres grant destresse de son cueur lui dist: Ha! maistresse haulte et souveraine deesse sans per {égale}, vous qui me deveriez reconforter du tres desplaisant dueil que mon cueur a, à cause du departir de vous qui estes mon seul desir, mon seul plaisir et mon bien souverain, et je voy ores que vostre dueil, allié du mien, ont tant assailly et combatu mon cueur, qu'ilz l’ont vaincu et navré à mort ; et par ainsi je m'en vois ailleurs mourir, et ma dame à Dieu soyez ! Et à ces paroles il tourna ses espaulles pour soy partir.

L’ACTEUR. — Ma dame, à qui le ruyssel de ses larmes estoit presque vuidé, oyant les paroles de Saïntré, par un£g tres merveilleux souspir meslé de sa parolle, luy dist : Hé ! mon amy, revenez se vous voulez, vous savez que nous femmes avons les cueurs tendres et piteux aux choses qui sont par nous aymées, si ne vous soit en desplaisir, car je suis toute recon-

fortée, esperant que Dieu vous ramenera à tres grant joye. Or,

mon tres loyal amy, or, mon bien, or, ma pensée, or, le tresor de ma vie et de ma mort, faictes bonne chiere, allez joyeusement ; car, sur ma foy, pour l'amour de vous, je me tiendray joyeuse et lie ; et de voz nouvelles gardez bien que vous ne

m'escripvez sur tant que avez ma vie chiere, mais bien à.

plain à ma dame en escripvez, et de la sans nul danger je scauray tout à plain ; et sur ce, mon amy, nous fault baïsier. Et là furent donnez baïisiers, et baisiers rendus sans compte et sans mesure, tousacompaignez de piteux souspirs. Et tant furent en ce doloreux plaisir et en celle desconfortée joye, que la minuyt sonna, dont furent tout esbahys. Et alors convint que le tres doloreux departir se fit. Et au prendre congié, ma dame, le baisant, en l’ung de ses doigtz un tres bel et riche dyamant luy mist ; et à Dieu soyez! >

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