‹ Le petit Jehan de SaintréChapitre 47 sur 135 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

Comment Saintré fist le signe de la croix par trois fois devant que esbranler sa lance, puis coururent les deux champions vaillantement. Et comment à la premiere journée le roy fist saillir Enguerrant le premier des lices, disant que Saintré avoit gagné pour ce jour la victoire.

L’ACTEUR SUR LA PREMIERE JOURNÉE. — Alors Saintré, qui sa banerolle tenoit, recommenca à faire le signe de la croix et par trois fois sa beneïisson dire. Et puis sur la cuisse prist sa

. lance; puis, en brochant {piquant} son destrier des esperons,

la coucha; et le semblable messire Enguerrant fist : en laquelle premiere course fut comme faulte. Et à la deuxiesme course, messire Enguerrant, sa poincte clinssa [glissa] soubz la venue de Saintré, et Saintré atoucha au bas du grant gardebras [pièce de l’armure], et en brisant sa lance ung peu ploya. Et, à ce rompre de lance, trompettes à desroy [en :

désordre] commencerent à sonner.

La troiziesme cource, messire Enguerrant baissa trop sa lance qu'il rompy à l’arçon, et Saintré le cerf sur son demy heaulme emporta. Lors trompettes commencerent à sonner ; mais pour cause que la lance n'estoit pas bien rompue, le roy commanda cesser.

A la quatriesme course, ledit messire Enguerrant print au milieu de la piece et rompit tres bien sa lance : et Saintré le fiert [frappe] au bas du demy heaulme, et sa lance clinssa entre

.1a piece de la rondelle et 1a lance, si entra le fer entre la main

et le gantelet, lequel luy emporta sans prendre à la chair,

dont la main fut endormie tellement que, jusques au quatriesme jour apres, ne peurent leurs armes parfaire. Et au trespasser qu'il fit, sa lance rompit aupres de la douelle [douille], qui ne fust point comptée.

Alors le roy fist lire les lectres qui portoient lung actendre l’autre jusques à l'espace de huyt jours ; et, par ce, ordonna que chascun s’en voulsist par sa porte descendre en son hostel ; et ainsi chascun s'en retourna tout armé, fors que de leurs chiefs., Mais, tant voulut le roy honnourer Saintré, qu'il feist messire Enguerrant yssir [sortir] le premier, disant que la place estoit demourée à Saintré.

CHAPITRE XXXVII Comment le roy envoya querir les deux champions pour soupper avecques luy. Et puis comment le lendemain retournerent aux lices, faisant merveilles lung à l’autre.

L’ACTEUR. — Et quand i1z furent tous desarmés et aucune-

ment reposés, et messire Enguerrant appareïllé [{pansé] de sa main, le roy les manda querir pour soupper avecques luy; et tit Saintré seoir à sa dextre, comme estranger, et messire Enguerrant à senestre, comme subgect de l’hostel, lequel portoit sa main lyée et en escharpe. Et quant les tables furent ostées, le roy fit venir la royne et les dames ; lors commencerent les dances, et la royne print Saintré, et les aultres dames et damoyselles prindrent aussi chevaliers et escuyers qui estoient venus avecques luy. Là fut Saintré de tous et de toutes moult loué. Messire Enguerrant, de l’aultre lez, de tout

son povoir, honnoroit et festoyoit Saintré, qui fut ainsi festoyé

jusques à ce que messire Enguerrant fust bien guary.

Et au quatriesme jour, pour parfaire leurs armes, le roy ordonna qu'ilz fussent sur les rencz totis armez; et tout ainsi que l’autre fois venuz estoient, i1z y vindrent, fors que du chief n'estoient point armez, eulx et leurs destriers de nouveaulx paremens tous houssez, Et quand 1ilz furent tous en point es lices, le roy commanda qu'ilz feissent leurs devoirs, Alors l’ung contre l'autre, leurs lances arrestées, brocherent leurs destriers.

Page 1