‹ Le petit Jehan de SaintréChapitre 5 sur 135 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Comment en la court de la royne de France estoit une jeune dame qui point ne se vouloit remarier, nonobstant qu'elle en fut fort sollicitée. Et des responces qu'elle faisoit touchant les dames anciennes.

L’ACTEUR. — En celui temps, en la court de la royne Bonne de Bouesme [Bohême] (1), femme dudict roy Jehan, avoit une assez jeune dame vefve, qui des Belles Cousines de France estoit : mais de son nom et seisgnourie l'istoire s’en taist, à cause de ce que cy apres pourrez veoir et oyr. Laquelle dame, oncques [jamais] puis le trespas de feu monseisneur son mary, ne se voult remarier pour quelque occasion que ce feust, ou pour ressembler aux autres vrayes veufves de jadis, dont les histoires romaines, qui sont les suppellatives [superlatives] de toutes, font tant de £lorieuses mencions ; desquelles pour lors je me passe pour abregier ma matiere et venir à mon propos de ceste dame, qui oncques puys qu'elle fut vefve, à nul mary ne se voult accompaignier. Si me semble, de prime face, que elle vouloit ensieuvir [Suivre] les anciennes vefves de jadis, si comme les histoires dient que les Romains avoient une tres loable coustume de tres grandement exaulcier, loer et honnourer les bonnes femmes vefves, celles qui, apres le trespas de leurs premiers maris, jamais plus ne se vouloient remarier ; ains [mais] pour la tres grande et loyalle amour qu’elles leurs portoient, vouloient garder honnesteté et entiere chasteté. Et de ce dit l'Apostre en sa premiere Epistre ad Tymotheum, ou Ve chapitre: Honnoure les vefves. Celles ne sont droictes vefves, qui ne se remaryent, pour ce qu'elles ne treuvent à qui; c'est assavoir à l'empire de leur delict ou aussi à leur prouffit, ou pour aucune autre cause ; et ne le font mie pour l'amour de Dieu, ne pour l'amour qu'elles avoient à leurs premiers

(x) Bonne, fille de Jean de Luxembourg, roi de Bohême, épousa le duc de

Normandie (depuis le roi Jean) en 1332; elle mourut à l’abbaye de Maubuisson le 11 septembre 1349.

ANTHOINE DE LA SALE ee | maris ; comme les aultres qui ne se veullent accompagner à pires ne à meilleurs. Si comme dit Virgille au quart. livre de Eneas, lequel Eneas tant ama Dydo que il en mouroit ; mais Dydo de son amour ne tenoit compte, car tant avoit amé et encore amoit son mary tout mort, qu'elle ne le pouvoit. oublier ; et à Anne sa sœur, quant elle lui parloit de marier, disoit Fa paroles qui s'ensuivent : D APR EN

Ille meos primus qui me sibi junxit amores Abstulit, ille habeat secum, servetque sepulchro.

Duquel vers la sentence est telle : Celui qui premier me joignist à lui, lasse moi ! il emporta mes vraies amours, leque je vueil qu'il les ait tousjours, et qu'il les garde en son sepulcre avecques lui. Les Romains, ainsi qu'ilz honnoroient de couronnes ceulx qui faisoient les srans vaillances d'armes, s comme celui qui premier passoit le fossé ou le palis [la palis sade] de, lost [l armée] aux ennemis, estoit couronné de la ‘couronne Valere, et celui qui premier montoit sur l'eschielle et sur les murs, à l'assault d’une cité ou chastel ou ville, estoit couronné de la couronne Muralle, et ainsi des aultres vail lances pareillement avoient ilz acoustumé ; et semblablement couronnoient ilz tres solemnellement les femmes vefves, qui pour l'amour et honneur de leurs marys premiers ne se vouloient plus marier et vouloient honnestement garder leur chasteté, de la couronne de Chasteté, qui estoient trop plus honnourées que les aultres vefves n'estoient, Et sur ce dist sainct Jerosme au second livre, parlant contre Jovinian, de celles vefves, et met exemple de plusieurs qui ne vouldrent nulz secons maris; si comme de Marcia qui estoit fille de. Cathon, qui sans cesser estoit en deuil de son mary. Ses amis en la reconfortant lui demandoient et disoient : Las ! et quant cessera vostre deuil ? Et elle leur respondit qu'il cesseroït le: tres benoist [bénit] et dernier jour qu elle mourroit. Encore recite d’une aultre nommée Lucia, qui jour et nuyt ne cessoit de piourer et ramentevoir [se rappeler de] son bon mary mort; et pour la jecter hors de son deuil, son pere luy parla d'un Ailee nouvel mary. Helas ! dist elle, sire, pour Dieu, : ne m'en parlez plus. Et quant son pere la blasmoiït de ainsi jeune vefve demourer, elle, pour conclusion, luy respondoit : Sire, j'amoye tant cestuy, que je ne pourroye jamais nul aultre tant soit peu amer ; etse, par ma desordonnée simplesse,

je en prenoye ung qui me feust bon, jamais mon cueur, pour

doubte de le perdre, joie ne pourroit avoir ; et s'il m'estoit fier ou risoreux, ma doloureuse vie finiroit briefment. Dont par ainsi voult en cest estat toute sa vie demourer, Et maïint biaulx autres exemples met ledit benoit saint Jherosme, desquelz je me delaisse, car là les pourra veoir qui veult. Entre lesquelz exemples de mariage, il en met ung aultre qui est riable | risible| aw iii xx xvj de son Epistre. C’est d'une femme à Rome, qui ne fut point de ces tres parfaictes vefves ; car elle espousa xxij maris, dont il advint que par aventure se trouva ung$ homme de la ville qui avoit eu xx femmes espousées : desquels à grant riz et à grant feste le mariage se fist, dont le peuple de Rome en eut grant soulas | plaisir] et joye, desirans veoir lequel d’'eulx l'autre surmonteroit [survivrait]. Si advint que la femme morut premier. Alors vindrent tous les sallans de Rome qui lui baillerent|donnèrent] en sa main une branche de lorier, en signe de sa victoire sur celle qui avoit desconfit [vaincu | xxij maris, et sur son chief, en signe de grant joie, luy misrent ung chappel de rame [rameau] vert ; et ainsi le menerent par la ville à tambours et busines [trompettes] en le acompaignant, cryant par tout : Vive, vive Palmo, qui a desconfit la femme aux xxij maris. Et cy donrray fin à ces exemples pour revenir à l'istoire de ma dame et du petit Saintré. |

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