‹ Le petit Jehan de SaintréChapitre 6 sur 135 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

: Comment ladite jeune dame delibera en soy de faire renommer le petit Saintré, et le fist appeller en sa chambre, l'interrogant qui estoit sa dame par amours ; de laquelle chose le petit Saintré fut tout honteuix et ne respondoit parolle du monde, fors qu'en la fin dist qu'il n'en avoit point.

L'acrEuR. — Ceste dame, comme dit est, ayant emprins [décidé] pour quelque occasion que ce feust de jamais plus soy marier ; et nonobstant ce, elle ayant son cueur en diverses pensées, entre lesquelles par maïntes fois se appensa [réfléchit] que vraiement elle vouloït en ce monde faire d'aucun jeune chevalier ou escuyer, ung renommé homme ;

et en celle pensée se arresta totalement. Si resarda par plu-: sieurs jours, ca et là, les bonnes meurs et condicions de tous

les jeunes gentilz hommes et enffans de la court, pour en choisir ung le plus à son gré. Mais à la parfin sur le petit Saintré s'arresta. Si advint que elle, pour veoir son maïntiengs | et son parler, plusieurs fois publicquement de plusieurs

choses l'arraisonna {l’entretint], dont, tant plus à lui elle parloit, et tant plus lui venoit à plaisir. Mais d'aultre chose qui d’amours touchast, ne s’en osoit, ne vouloit descouvrir. Si advint ainsi que, fortune et amours l'eurent permis, ma dame venoit en sa chambre, qui sur ce jour avoit mis la royne à dormir, et en passant sur les galleries avec ses.

escuiers, dames et damoiselles, qui apres elle venoient,

trouva le petit Saintré là, qui regardoit bas en la court les joueurs de paulmes jouer. Et quant il vit les escuiers de ma dame passer, incontinent à genoulx se mist, faisant sa reve-. rence. Mais quant ma dame le vit, elle fut bien aise, et en passant oultre, lui dist: Saintré, que faictes vous cy ? Esse

[Est-ce] la contenance d'un escuyer de bien, que de non pos

convoyer [accompagner] les dames ? Or ca, maïistre, passez'et vous mectez devant, Alors le petit Saintré, tout honteux, le viz

[le visage] de honte tout enflambé, soy inclinant, se met devant

avec les aultres. Et quant ma dame le vit devant, alors s'en alla tout en riant avecques ses femmes et leur dist : Mais

que soyons en la chambre, nous rirons. Lors dist dame

Jehanne : Ma dame, et de quoy? De quoy, dist ma dame, vous verrez tantost la bataille du petit Saintré et de moy. Helas ! ma dame, dist dame Katherine, et que a il:fait?ail est si bon filz. Et entendisque ces parolles estoient, ma dame en sa chambre entra, alors dist à tous ses $ens : Allez deshors entre vous hommes, et nous laissiez icy. À ces paroïles chascun saïillit [sortit] dehors, et le petit Saintréa

genoulx print congié; et quant ma dame le vit à genoulx,

elle lui dist : Vous demourrez, maistre, vous n’estes pas au compte des hommes; je vueil cy parler à vous. Alors la

porte fut close. Ma dame, assise sur les piés du petit lit, le

fist entre elle et ses femmes venir; et lors print sa foy de. lui dire de toutes ses demandes la verité. Mais le povre jouvencel qui ne pensoit pas à ce où ma dame vouloit venir, si lui promist, et ce faisant pensoit : Las! que ay je fait ? mais. que sera cecy ? Et en ces pensemens, ma dame, en soubzriant à ses femmes, lui dist : Or ca, maistre, par la foy que

j'ay de vous, dictes moy tout premier combien il y a que vous ne veistes vostre dame par amours? Et quant il oy [entendit] parler de dame par amours, comme celui qui oncques ne l'avoit empensé, les yeulx lui lermoyent, le cueur lui fremist, et le viz lui palist, si qu'il ne sceut ung seul mot sonner [dire]. Alors ma dame lui dist : Et qu'esse cy? maïstre, et que veult dire ceste chiere [attitude]? Les autres dames, qui entour rioyent, lui dirent : Et, Saintré, mon amy, pourquoy ne dictes vous à ma dame, puis quant vostre dame ne veistes? ce n'est pas grant demande ; et tant le presserent, qu'il dist : Ma dame, je n'en ay point. N’en avez vous point ? dist ma dame, et qui seroit la bien heureuse qui un£ tel ami aroïit ? peult bien estre que n'en avez point, bien le croy ; mais de celle que plus vous aimez, et vouldriez que feust vostre dame, puis quant ne la veistes vous ? Le petit Saintré, qui, comme dit est, n’avoit senty ne gousté des amoureux desirs nullement, dont par ce avoit perdu toute contenance, fors de entortiller le pendant de sa sainture entour ses dois, sans mot parler fust longuement ; et quant ma dame veit qu'il ne respondoit riens, si lui dist : Et, beau sire, quelle contenance est la vostre ? Ne dictes vous mot? Si je vous demande puis quant ne veistes celle que plus desirez à estre sien, je ne vous fais nul tort. Alors dame Jehanne, dame Katherine, Ysabel et les autres, qui de ce toutes rioyent, en heurent pitié. Lors dirent à ma dame : il n'est pas ores pourveu [en état] de vous faire telle responce, mais se 1l vous plaît ceste fois lui pardonner, il la vous fera demain. Demain, dist ma dame, ains qu'il [avant qu'il] parte d'icy, je le vueil scavoir. Alors toutes lui dirent, l’une mon filz, l’autre mon amy, et l’autre petit Saintré, dictes sceurement à ma dame puis quant ne veistes vostre dame, ou aultrement vous estes son prisonnier. Et quant il fut bien d'elles tout assaiïlly, alors il dist : Que voulez vous que je vous dye? quant je n'en ay point, et se j'en eusse, je le diroye voulentiers. Dictes sans plus, dirent elles, de celle que plus vous amez. De celle que plus j'ayme, dist il, c'est ma dame ma mere, et apres Jacqueline ma soeur. Alors ma dame lui dist : Sire, je n'entens point de vostre mere, ne de vostre soeur ; car l'amour de mere, de soeur et de parens est toute differente à celle de dame par amours ; mais je demande de celles qui riens ne vous sont. De celles qui rien ne me sont, dist il, sur ma foy, ma dame, je n’en ayme nulle. Alors ma dame lui

ANTHOINE DE LA SALE

dist: Vous n'en amez nulle? Ha! Sailly del gentil homme? Et dictes vous que vous n'en amez nue? A ce cop congncis je bien que jamais ne vaudrez riens; et failly Cueur que vous estes, d'où sont venues les grans vaillance . les grans emprises [entreprises] et les chevalereux fais de | Lancelot, de Gauvain, de Tristan, de Giron le Courtois etdes | autres preux de la Table Ronde ; aussi de Ponthus et de tant d’aultres sitres vaillans chevaliers et escuyers de ce royaume, et autres sans nombre, que je bien nommeroye se j'avoye temps, sinon par le service d'amours acquerir, et eulx entretenir en la grace de leur tres desirée dame ; dont j'en congnoys aucuns qui pour estre vrais amoureux et bien servir. loyaulment leurs dames, sont venus eu si hault honneur, que à tousjours en sera nouvelle ; et s’ilz ne l’eussent esté, d'eux. ne seroit plus de conte ne que d'un simple compaignon. Et vous, sire, dictes doncques que vous n'avez dame, ne des rastes oncques de l'avoir ; et puisque ainsi est, comme. Le”: plus failly des aultres, vous en allez, Lesquelles parolles par ma dame dictes en soubzriant, les dames congneurent

que combien que feussent vrayes, que n'estoient. que : farcer. Mais de ce si tres crueux confié le povre Saintré qui ne pensoit pas moins que estre deshonnouré se print mer- Veilleusement à plourer. Alors ma dame Jéhanne, dame. therine, Ysabel, et les aultres damoiselles en eurent grant. pitié. Lors en riant, toutes à genoulx devant ma dame se misrent, priant que pour celle fois lui voulsist [voulàt} ee donner, en promettant pour lui que, devant deux. jours, ü. auroit choisi et fait dame pour servir. Nenmil, dist ma dame, vous vous abusez que ung cueur failli feist jamais tänt de bien. Et si fera ma dame, disrent elles. Qu'en dictes vous? sire, dist ma dame, vous dormez, seroit en vous jamais tant de bien comme elles dient? Alors le povre desconfit print cueur : Oil, ma dame, puisqu'il vous plaist. Et ainsi me le promettez ? Oy, ma dame, sur ma foy. Or doncques, dis 1 dame, vous en allez, et faictes, comment qu il soit, que main vous soyez es galleries à l'heure que je vous ay trouvé, ou aultrement tenez vous pour salué. Alors le povre. desprisonné print à genoulx de ma dame confié et puis des : aultres, lors s’en va; et au congié d'elles lui dirent : Sou-. | viengne vous de la Prbies se car nous sommes pleiges [ga- | rantes] pour vous. Et quant il fut hors de la chambre, lors | commenca tant qu'il peult à fuyr, comme s'il feust de < cine |

AMOR ANRT AU LE EAN ge. nl HYANT LATE DUR LOIRE

Page 1