‹ Le petit Jehan de SaintréChapitre 59 sur 135 · CHAPITRE XLVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVIII

Comment ma dame ordonna à Saintré d'oster l'emprise que le seigneur de Loisselench portoit.

En apres que les armes de Saintré, à l'encontre de messire Enguerrant, furent accomplies, le seigneur de Loisselench, baron de Poullaine, $rant, fort et puissant chevalier, qui, pour acquérir honneur et la tres desirée grace de sa dame, tres bien accompaigné de quatre barons, aussi de Poullaine, c'est. assavoir : le sire d'Andach qui porte de gueullés à ung faulcon persé de sinople [vert], le seigneur de Nulz qui porte d'or à une teste de beuf de sable, le seigneur de Morge qui porte d'argent à trois testes de sable, et le seigneur de Ter£g qui porte d'or à une croix de gueulles vuydée |ajourée], qui tous quatre, faictes ces armes, alloient de compaignie à Saint- Jacques. Lequel seigneur de Loisselench portoit, pour em-. prise d'armes à cheval et à pié, deux cercles d'or : l'ung au dessus du coulde du bras senestre, et l’aultre au dessus du coup du pié, tous deux enchainez d’une assez longue chayne d'or, et ce par l’espace de cinq ans, se, entre deux, il ne trouvoit chevalier ou escuyer de nom et d'armes, sans

reprouche, qui le delivrast des armes qui s'ensuyvent. Et

lesquelles, pour plus tost et plus honnourablement accomplir, s'appansa venir en la tres belle court de France, où tous nobles et chevaleureux hommes estoient tres honnourablement receuz, et aussi pour avoir cognoissance et accointance d'eulx. Lors, par Brunsvich, le herault qui avecques luy estoit, fist lire sa lectre d'armes, et declairer du langaige poullain [polonais] en francoys, qui, pour abregier, disoit ainsi : Que celuy qui le delivrera et luy, seront tenuz de courre à cheval, l’ung contre l'autre, dix courses de lances

d'armes que le prince ordonneroit et de la mesure, et en harnois et selle de guerre, sans aultre avantage nul ; sy vrayement que entre lesdictes courses ne fussent, premier trois lances bien et raisonnablement rompues, au dict du prince. Et se@ à la fin desdictes dix courses, ou trois lances bien rompues, Dieu garde le corps de malle exoine ! le deuxiesme jour apres, ilz combattront à pié dix poulx {passades de lances] de lance sans reprinse ; puis seront reprins pour changer baston, c'est assavoir haches pareilles, desquelles 1ilz combattront d’estoc, de mail [maillet] ou de taille, ainsy que mieulx leur plaira, sans reprinse et aultres coups ; et apres l’'emprinse, recombateront de leurs épées dix aultres coups, ei semblablement feront des dagues d'armes. Desquelles lances, à pié et à cheval, toutes garnies, aussi des aultres bastons dessusdits, il sera tenu, et voult. que en la lice il en donnera le choys. Et s'il advenoit que, en faisant lesdictes armes, l'ung d’eulx fust d'aucune piece de son harnois desarmé, il sera tenu en tel estat les accomplir ou quicter, pour soy acquiter d'iceluy pris. Et celuy à qui, des cinq armes accomplies, Dieu aura donné le meilleur pour les armes à cheval, son compaignon sera tenu luy donner ung dyamant, sur la place, du pris de trois cens escus ou au dessus ; et pour les poulx des lances à pié, ung ruby de mesme pris ; et pour les haches, une fine perle de quatre caras ou au dessus ; et des espées, ung balay dudit pris ; et des dagues, un saphir dudit pris aussy. Et s’il advenoit, dont Dieu les deffende ! que, en faisant lesdictes armes à cheval ou à pié, l’ung d’eulx fust tellement exoiné, que, pour ce jour, parfaire ne les peult, ou qu'il fust hors de ses arsons, ou de ses piés porté a terre, ou fust de teste, de corps ou de bras, tellement desarmé, qu'il refusast en tel estat parfaire lesdictes armes, celles et cestes qui seroient faictes, seroyent tenues pour parfaictes. Et sera tenu celui de payer tous les pris des armes à faire, comme s'il les avoit, l’ung après l'autre, tous perdus. Chascun de nous sera tenu, avant le commencer des armes, les mectre es mains du prince pour les ordonner à son bon plaisir. ; L'ACTEUR, — Lesquelles armes ainsi publiées, ma dame, sans plus y penser, fist à soy venir Saintré, et tout coyement, au plus brief qu’elle peut, luy dist : Mon amy, or est la journée venue que Dieu et fortune vous ont promis pour vous honourer et mectre sus, par la venue de ce chevalier poullain,

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ANTHOINE DE LA SALE

dont ses armes sont publiées ; si vous prie, tant comme je puis, que vous soyez tout le premier devant monseigneur île roy, faisant la requeste de le delivrer ; et de la despense ne vous souciez, car Dieu et nous pourvoirons à tout. Et jacoit ce que vous soyez mon seul ami, trestout mon bien, celui que u au monde plus je ayme et desire, parquoy sur tous aultres

- le vous devroye desconseiller, et qui plus est, deffendre de plus vous mectre en telz perilz ; mais tant est l'honneur bonne que je vous porte, que je vous vouldroye, en tous endroitz, le plus vaillant et le meilleur, esperant en Dieu qu'il vous partira de l'honneur. Et quant Saintré entend ma, dame si haultement parler, jacoit Le que son cueur estoit. conclu, lors à ung genoil se mect, et tres humblement l'en remercia, et dist : Ma tres redoubtée dame, sur l'amour et foy que je tiens à vous, j'estoye ores en ce pensement, et comment j'en poroye parler à vous. Allez tost, dist-elle, affin que nul soit le premier. Lors hastivement s’en va au roy, et incontinent à $enoulx se mist, et luy fist sa priere ainsi qu'il 10 appartenoit. Le roy, qui moult l'aymoit, le regarde en soubz- : on riant, comme esmerveillé, en pensant que ung si jeune pote homme, et de assez menue façon, avoit cueur de si fortes pou armes emprendre à ung si grant et puissant homme, comme

| ce chevalier poullain estoit, et puis luy dist : Et Saintré, y avez vous bien pensé ? Sire, dist il, oyl, des aussi tost que je le vis, je n’eus oncques puis aultre desir, Et endementiers qu'ilz

ia estoient en ces parolles arriva le viconte de Beaumont, qui 1 au roy fist semblable requeste. En la faisant, y vint encores 13 le seigneur de Craon ; et sur ce, le seigneur de Vergy; puis le viconte de Quaisnes, le seigneur de Saucourt, Île seigneur de Hangest, et tant d'aultres faire tous au roy leur requeste. Et quant le roy entend la priere de tant de seigneurs, alors leurs dist : Mes amys, à telz choses les premiers vont devant; vous voyez cy Saintré le premier, qui encores est à fenoulx; certes, combien qu'il soit jeune, nostre Seigneur est le Dieu pi des forts et des foibles, des vieulx et des jeunes ; et comme ; Dieu est pour les foibles autant que pour les fors, et pour les jeunes comme pour les vieulx, et, pource, nous sembleroit luy faire tort, veu le bon vouloir qu'il a. Alors chascun se leva, louant son bon vouloir et plaisir, et plus contens de Saintré. qu'ils n’estoient lung de l’autre ; lors Saintré, tant humblement qu'il peut, remercya le roy. Le roy pour le lendemain fist prier le seigneur de Loysselencb, les aultres quatre barons,

nr... CYRMAN DE SAINTRE

chevaliers et escuyers de leur compaignie, ausquelz furent fais tres grans honneurs. Et apres disner, les danses avecques les dames, la royne présente qui tres amyablement tous recueillit, puis aucunement, par gens de deux langues, leur demanda des dames et estas de leurs pays, disans estre tres desplaisant qu'elle ne les entendoit. Et quant les dances furent cessées, avant les espices venues et le vin du congié, lors fut Montjoye, roy d'armes des Francois, qui de par le roy fist relire la lectre d'armes, present la royne, seigneurs et dames à planté. Et quant la lectre fut leue, Montjoye demanua audit chevalier s'il estoit celuy de ses armes, et s'il advouoit tout ce qui estoit en la lectre. Et quant en fut donné à entendre audit chevalier, il dist que son scel et sa lectre il advouoit. Alors Saintré à genoulx se mist devant le roy, et fist renouveller son congié ; lors se leva, et dist aw chevalier : Monseigneur, vous soyez le tres bien venu ; à l'aide de Dieu, de nostre Dame et de monseigneur saïnct Michel, je vous desprisonneray de vostre veu, et des cercles et chaines dont vous estes emprisonné. Et lors s’advanca pour les cercles oster, Et quant le chevalier vit Saintré si jeune et si menu, Comme de honte se recula, et en son ullain dist à ses gens : Et est celuy qui me doit delivrer ? n’y a il, en ceste court, si hardy que luy ? Lors luy fut dit qui il estoit, et comment le roy le aymoït, et que ja il avoit fait armes en Arragon, à cheval et à pié, et que de tous deux en avoit en l'honneur. Lors le regarda moult fort, puis dist: Je ne le puis doncques refuser, face doncques son bon plaisir ; bien dis que telz gens sont plus à doubter aucunes fois que les plus puissans. Alors fust dist à Saïntré que jà le voult requerir de plus avant : Saintré, faictes ce que avez commencé, car il vous remercie de tres bon cueur. Alors Saintré osta les cercles ; et, ce fait, le roy donna de celuy jour au trentiesme jour enssuivant, pour le jour des armes à cheval, puis en sa chambre se retrahit. Et lors Saintré portant les deux cercles d'or, l’ung devant l’autre derriere, pendant à la chaine environnée entour son col, fut accompaigner, et plusieurs aultres, ledit chevalier en son hostel. Et cy laisseray à parler des

grans honneurs et bonnes chieres que, tant qu'ilz furent

là, leur furent faictes ; et diray des grans douleurs que ma dame eut en son cueur, et des belles parolles qu’elle dist à Saintré.

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