CHAPITRE LVIII
Comment la dame requist à Saintré d'aller en Prusse contre les Sarrazins [les Slaves non chrétiens]; et comment il Iuy promist d'y aller, et le fist le roy chief de cinq cens lances.
L’ACTEUR ENCORES., — Advint que celle mesme année le voyage de Prusse se tint. Alors ma dame luy dist : Mon seul desir et toute ma pensée, tant est l'amour saine et entiere que j'ay en vous, pour vous faire le meilleur et le plus vaillant du monde, que vrayement elle estaint de mon cueur la doubteuse crainte que j'ay et doibz avoir de vous, mais pour ceste fois seullement et non plus, vous y vueil advanturer ; par armes que vous ayez faictes à la requeste de monseisneur le roy et aultres, n'avez volu estre chevalier, vous -xcusant que jamais ne le seriez, se ce n'estoit contre les Sarrazins, et soubz la baniere de mondict seigneur, dont vouldroye bien que luy eussiez faict ce plaisir; dont par ainsi, voz biens en armes vous y seroient comptez. Mais d'une chose me resconforte, que nul bien fait ne fut oncques perdu ; et pour ce, me suis appensée que vrayement il vous fault estre comme voz predecesseurs ont esté; et pour ce faire, il me semble que plus sainctement et honnorablement ne le povez estre que à ce tres puissant voyage de Prusse, a celle tres sainte bataille qui doit estre à l'encontre des Sar-
razins ; nous voulons que vous y aillez, en grant estat, à l'honneur de monseigneur qui vous aydera, et aussi ferons
nous. Quant Saintré entend ce tres noble et hault vouloir de ma dame, incontinent à $senoulx se mist et luy dist: Ha ! ma tres noble et souveraine deesse, celle qui me peut et doit plus commander, et celle à qui je vueil et doy plus obeyr que à tout le demourant du monde, tant et si humblement que je puis, de vostre bon voloir, conseil et commandement, à joinctes mains vous remercye ; auquel vostre voloir, à l'ayde de Dieu, de nostre Dame et de la saincte vraye croix, je obeyray et accompliray de tres bon cueur, esperant, en leur saincte mercy, que vous en aurez nouvelles telles que. vous desirez. Et ces parolles finées, quoyque fust du surplus, il print congié d'elle, Alors s’en va au roy, auquel, jour et nuyct, ne cessa de faire ses prieres, tant qu'il eut congié. Le roy, qui, comme vous ay dict, plus que nul aultre, hormis les
seigneurs de son sang, le aymoit, luy donna de ses finances largement ; et oultre ce, tant le voult honnorer que, pour le service de Dieu et de saincte religion et foy chrestienne, à ce tres sainct passage de Prusse qui hastivement contre les Sarrazins se faisoit, le vault faire chief de cinq cens lances, tous nobles hommes, et trois mille hommes de traict, sans les seigneurs qui alloient à leurs despens, qui furent plus de deux cens lances avecques le traict ; et pour accompaigner sa baniere, ordonna que des douze marches de son royauime en yroient cinquante; dont la nouvelle par tout respandit, tant par son royaulme que dehors, et les seigneurs et les nobles vindrent qui se presenterent ; desquels le roy, contrainct à grans prieres, en accorda tant qu'ilz furent cent et soixante banieres, desquelles il donna, comme dit est, la charge à Saintré. Et quant Saintré, qui excuser ne se peut, en eut tres humblement remercyé le roy, il assembla à part tous les seigneurs, et puis-en riant leur dist : Messeigneurs, vous avez veu comment le roy de sa grace, pour quelconque excusation [excuse] que j'aye faicte, a voulu moy tant honnorer que de moy donner ceste si grant charge, qui souffiroit bien à ung des seigneurs royaulx, et a faict de moy, ainsi que dit ung petit moyne, dont l'histoire dit ainsi : Il fut jadis ung seigneur, qui, tout housé [chaussé] et esperonné, à toute sa gent va en une abbaye pour ouyr messe, qui pres de son logeis estoit, Et quant la messe fut dicte, illec furent cinq ou six des plus petits enfans de celle eglise, moyneaulx [petits
fi ANTHOINE DE LA SALE | moines] qui desboucloient ses esperons. Lors qu'il se vit de 7 Fa telz gens assailly par les deux piés, il demanda que c'estoit ? ii Ses gens, en riant, luy dirent: La coustume de tontes celles eslises est de rachapter des novisses les esperons que l'on porte aux cueurs. Lors leur fist baïller ung escu ; puis appella le plus jeune et innocent de tous, et luy dist : Je vueil scavoir | AAA lequel est le plus saige de vous tous? Adonc l'enfant, sans ë penser, luy dist : Monseigneur, celuy que damp Abbez veult; laquelle responce moult fut notée, Dont par ainsi se peut dire
de moy, car combien que je soye le plus simple de vous, a
toutes fois par celle raison il faut que je soye le plus saige,
| puisque le roy le veult. De laquelle plaisant nouvelle, tousse prindrent à rire, et dirent que le roy scavoit bien qu'il
faisoit, Dont pour obeyr, et pour amour de luy qui le vonloit,
tous furent lyez et contens, Et à tant laysseray ey à parler
de ces choses, et diray des seigneurs, barons et banieres Li Us
\ y furent, dont les blasons s'ensuyvent. Ha ie
2# Ft 4 S'ensuyvent les noms des princes et seigneurs qui furent contre ie : 5) Sarrazins en Prusse. Et premierement ceulx de la marche de l'Isle (2 de France. RAR Et pe
Le seigneur de Montmorency, qui porte d'or à une croïx de gueules, à cinq aygletes d'azur, et crye: Dieu ayde au premier chrestien. Le seigneur de Trie, qui porte d'or à une bande d'azur, et crye : Doulbuuue. Le seigneur de Rosny, | d'or à deux faisses de gueulles, et crye: Rosny. Le seigneur Lt de Forest, de gueulles à six merlectes d'argent, Le seisneur de Viez Pont, qui porte d'argent à dix anneaulx de gueulles. Le vidame de Chartres, d'or à trois faisses de sable, à uns | orle [bordure étroite] de six merlectes de mesmes, et crye: Merlo. Le seigneur de Beaumont, seronné [semé de triangles] de douze pieces d'argent et de sueulles. Le seigneur de Sainct Brison, d'azur à fleurs de lis d'argent. Le Boutellier, escartellé d'or et de gueulles, et crye: Les Granges. Le seigneur de Marolles, bandé [orné de pièces transversales) de sept pieces LA d'argent et de gueulles. k