LE DIVAN LE PELLETIER
Le divan Lepelletier a été, au xix® siècle, ce que
^ le café Procope a été au xviii®. Je me rappelle
avec plaisir ce petit hôtel, dans le style diminué
du pavillon de Hanovre, avec ce jardin en avant,
bordé d une grille, et à deux pas de TOpéra.
C'est au rez-de-chaussée de cet hôtel que, pendant une vingtaine d'années, la littérature de Paris et de partout s'est assise chaque soir. Voilà plusieurs années que le divan Lepelletier a disparu ; — le moment est peut-être venu d'écrire son histoire.
Le divan Lepelletier avait été fondé en 1837,
par un ex-lancier du nom de Lefèvre. Un autre
Lefèvre ou Lefebvre, depuis procureur impérial
quelque part, le découvrit et y mena le duc
Napoléon d*Abrantès, un expert en matière de
plaisirs, qui y amena à son tour Edmond Texier.
Guichardet vint tout seul, par l'odeur alléché. On
trouva les divans moelleux, les liqueurs hautes
en goût; c'était Tàge heureux des liqueurs;
l'heure de la bière n'avait pas encore sonné. Bref,
le divan Lepelletier fut cjDnsacré sans peine; et
du premier coup, grâce à ses parrains, il se trouva
élevé à la dignité d'un rendez- vous littéraire et artistique. On y vint des quatre coins du romantisme. Pétrus Borel s'y rencontra avec Lassailly ; Eugène Pelletan y fit la connaissance de- Préault; les mélancolies de Chenavard y alter^ nèrent avec les colères de Berlioz; Théodore Toussenel, qui venait de traduire Théodore- Hoffmann, et Roger de Beauvoir, qui venait de rimer la Cave et VEpée^ tinrent à honneur d'augmenter cette clientèle jeune et brillante. — Meissonier passait par là, on le pria d'entrer. — Le lendemain il revint avec Célestin Nanteuil, déjà célèbre par d'admirables eaux-fortes. Le marquis de Belloy et le comte de Gramont y représentèrent l'aristocratie; Auguste Luchet y représenta le tiers état; Henry Monnier y représenta tout ce qu'on voulut et particulièrement la satire écrite, peinte et jouée.
J'y ai vu, dans la même soirée, le tailleur Renard, le comédien Bocage, le publiciste John Lemoinne, Pierre Dupont, Amaury-Duval et Choquart, — le garde du corps Choquart, toujours en quête d'un duel et criant d'une voix de fausset à je ne sais plus qui : « Mon petit monsieur, je vais vous passer mon cure-dent à travers la poitrine ! » — J'y ai vu la belle tête grise de Daumier auprès du front crépu de Privât d'Anglemont. — J'y ai vu le pauvre Alfred de Musset commencer ses mélanges atroces de bière, d'eaude-vie et d'absinthe. — J'y ai entendu M. de