‹ Le petit Paris: tableaux et figures de ce tempsChapitre 21 sur 104 · LE DIVAN LEPELLETIER · texte numérisé non relu

LE DIVAN LEPELLETIER

Ruoiz regretter le temps où il faisait des opéras avant de fabriquer des couverts en plaqué.

Courbet y a exposé ses théories, — des théories bien simples, et qui consistent, pour la plupart, à peindre avec le plus de vérité possible ce qu'il voit. On a beaucoup raillé ce procédé, mais les tableaux se sont vendus. Gustave Courbet venait au divan surtout pour serrer la main de ses compatriotes : — Francis Wey, Armand Barthet, Clésinger, — tous Francs-Comtois comme lui. Mais alors il ne fallait pas songer à s'approcher de cette table de famille. Quel bruit, bon Dieu! quels éclats! On y causait en s y prenant au collet; on y discutait comme d'autres s'égorgent; on y riait à faire croire qu on appelait à la garde. Je n'ai rien vu d'entraînant comme le rire de Courbet ; c'était un rire de bonne foi, qui l'enveloppait de la tête aux pieds. A la moindre facétie, Courbet se serrait le ventre, se frappait les cuisses, levait une jambe et puis l'autre, en disant: « Oh! la la! » comme s'il se sentait atteint d'une crampe. Puis il baissait la tète, et Von entendait longtemps un grand bruit de fusée dans sa barbe et dans ses cheveux. C'était Courbet qui continuait de rire.

Je glisserai sur les phases politiques du divan Lepelletier. Il était contigu avec les bureaux du National, et peu à peu l'air du journal finit par devenir l'air du café. Après les événements de février, la littérature dut serrer ses rangs pour

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faire de la place à Bastide, à Charras, à Duclerc, à Marrast, à Durrieu; le feuilleton s'effaça devant les premiers-l*aris. Les uniformes arrivèrent aussi; on vit au divan le général Bougain ville, le général Margadel, le général Daumas, le général Gault; on coudoya M. Lagondie, le plus myope des colonels; on s'embarrassa les jambes dans les sabres de MM. Reibell et Isnard. — Un soir de décembre i85i, soir de givre, M. Boudrot, commissaire de police, y opéra plusieurs arrestations sans signification. Néanmoins, le divan Lepelletier en reçutuncoup, sinon mortel, du moins grave. Les consommateurs prudents s'en éloignèrent, et, une fois de plus, le champ resta aux gens de lettres.

Gustave Planche y revint, vieilli, appuyé péniblement sur une canne. Il m'offrait volontiers un verre de genièvre, qui était sa liqueur favorite. — Nonloin delui,Aussandonme saluait du sourire; et une fois, je m'en souviendrai toujours, je vis entrer brusquement, sans chapeau, Gérard de Nerval, une grande fleur de glaïeul à la main. C'était dans l'année i855.

Je ne voudrais cependant pas vider l'almanach Bottin dans cet article ; d'un autre côté, comment imposer silence à la foule de mes souvenirs?

Comment repousser tous ces noms qui tourbillonnent autour de ma plume? N'allons pas oublier Gustave Mathieu, le chansonnier, — une joie, un bruit, une couleur! eût dit Jules Janin;

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Gustave Mathieu, qui a signé Chante- Clair, le Grand Etang, et les adorables couplets de Cenderinette. Il entrait au divan un bâton de houx à la main, Tœil gai, l'oreille en feu, et sur cette oreille en feu un petit chapeau de ligueur. Il causait d'habitude avec René Lordereau, un camarade de mer, — car Mathieu avait passé seize fois la ligne, et il avait rapporté de ses voyages une éloquence entraînante et des gestes étourdissants. Sa conversation était un dithyrambe perpétuel. Mathieu avait une vigne dans le Nivernais, cette vigne s'appelait le CloS'Pessin, et elle produisait vingt tonneaux au plus par année. Ces vingt tonneaux, j e ne dirai pas que Mathieu les buvait à lui seul, mais il les plaçait habilement dans les maisons où son couvert était mis. Il ne voulait entendre parler que du Clos-Pessin ; son verre rempli, il le regardait au soleil ou à la bougie, et m'apostrophant : « Regarde-moi cela! admire-moi cela! quelle chair ! quelle pourpre ! Cela ne se boit pas, cela se mord, cela se mange ! c'est de la grappe ! — Oui, oui, c'est bon disais-je. — Comment , c'est bon ! répliquait Mathieu en assénant un coup de poing sur la table; comment, c'est bon ! barbare! miséxable! Parisien! C'est bon! voilà tout ce que ce "vin t'inspire ! Tu insultes le Clos-Pessin, sais-tu? Jlends-moi ton verre! Où trouveras-tu quelque chose de semblable à cette purée de rubis? Estce à ton café Anglais? Poùah ! Mais songe donc, continuait-t-il en me serrant le bras, que tu peux

€n boire jusqu'à demain sans te faire du mal! sans te faire du mal, catends-tu? Comme c'est frais à la bouche! comme c'est puissant à l'estomac! Fais-le rouler dans ton gosier. Eh bien! qu'en dis-tu? qu'en penses-tu? Crois-tu à une Providence maintenant? »

Comment arrêter cette esquisse ou plutôt ce chapitre de la vie littéraire ? C'est bien simple, vous allez le voir. Le samedi i4 octobre 1859, le divan Lepelletier ouvrit sa grille pour la dernière fois. Les habitués avaient été conviés à un grand dîner par souscription. On était cinquante ou soixante autour de deux tables dressées ; mais déjà tout sentait le départ ; les glaces avaient été déclouées, les damiers et les boîtes de dominos gisaient mélancoliquement empilés dans un coin. — Ces convives, fidèles à la religion du souvenir, c'étaient Vidal, l'aquarelliste coquet; Gleyre, le peintre des désillusions; Alexandre Weill, une tempête de paradoxes ; André de Goy, mort millionnaire ; la trinité du Charivari : Taxile Delort, Arnould Fremy et Clément Caraguel; PoUet, un -graveur de premier ordre et un miniaturiste excellent ; Sutter, dont on connaît les beaux dessins à la plume; Alfred Busquet, le poète longtemps caché dans la peau du critique; deux journalistes au repos, Joseph Fioupou et Hervé ; Peisse, qui fit plusieurs années le salon au Constitutionnel; Georges Bell, l'ami, le secrétaire et l'éditeur de Méry ; qui encore ? Guichardet, — . surnommé

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