LE PERE-LACHAISE
Après une matinée passée aujourd'hui au ci- '^etière du Père-Lachaise , je n'ai pas voulu le ^^itter sans y relever quelques inscriptions caractéristiques.
Le carnet à la main, je me suis promené au ''^^sard, principalement dans les sentiers les
oins fréquentés de la foule.
« Mes amis, croyez que je dors! »
C'est l'aimable chevalier de Boufflers, l'auteur ijoué à! Aline de Golconde^ qui s'exprime ainsi
^Xa fond de son tombeau.
Pourquoi faut-il que cette inscription d'un
&*^ût si délicat soit gâtée par ces mots ajoutés :
« Uhonneur des chevaliers, la fleur des trou-* '^^^^dours! »
Un panier de pommes de terre figure au pre- ^^^ier rang des attributs agricoles en relief qui ^^orent le monument de Parmentier.
C'était forcé.
Si l'on veut embrasser d'un coup d'œil l'existence d'un homme continuellement en place,
lOî LE PETIT PARIS.
qu'on lise les inscriptions gravées sur la tomb du comte Rœderer :
a Pierre-Louis rœderer, né à Metz ïe 1 5 fé vrier 1764, mort à Paris le i5 décembre i835.
» Parlement de Metz ; Assemblée constituante Administration du département de Paris ; Inst tut; Conseil d'Etat; Direction de l'instructio publique; Missions diplomatiques; Sénat; Mi nistère des finances du royaume de Naples ; Se crétariat d'Etat du grand-duché de Berg ; Pairie Comte; Grand-officier delà Légion d'honneur Grand-croix de l'ordre impérial de la Réunior Grand dignitaire de l'ordre des Deux-Siciles Economie politique, histoire, philosophie, me raie. »
Une vie remplie jusqu'aux bords!
Un quatrain, sur la pierre de Regnault c Saint-Jean-d'Angély, rappelle sa mort subite • étrange :
Français, de son dernier soupir Il a salué la patrie; Un même jour a vu finir Ses maux, son exil et sa vie.
En effet, Regnault avait été exilé par ordoi nancedu 24 juillet i8i5; rappelé en 18 19, il an vait à Paris le 10 mars, à huit heures du soir, et à deux heures du matin, il était mort !
Je laisse de côté les épitaphes qui peuvei prêter au sourire, et elles ne sont que trop non
LE PÈRE-LACHAISE. loB-
i\>i| teuses, malheureusement. Je suis de ceux qui considèrent la mort comme une femme, et qui I exigent d'elle toutes les pudeurs de la femme.
Un fait des plus extraordinaires est constaté te: 1 ^^^^ c^tt^ inscription :
^ Ici repose, près de sa fille, L.-P. Pique, 1845. ^^gré son énergie et son apparente résignation,. ^^ ^'a pu supporter le poids de sa douleur. Une ^xxée après la mort de sa fille adorée, même J^UTy même heure^ il s*est éteint. »
XJne multitude de morceaux de poésie environnant la tombe d'Élisa Mercœur, la jeune Muse nantaise.
-A toutes ces élégies démodées, à tous ces souf^^î^s de romance, je préfère ces quatre vers con- ^^crés à la mémoire de la comtesse A. de Turenne,. *^orte en 182-2, à vingt et un ans :
Objet d'éternelles louanges, Objet d'éternelles douleurs, Elle apparut comme les anges, Elle passa comme les fleurs.
Le distique suivant à un enfant de sept ans V Constant Pourchet) n'est pas moins touchant :
Objet d'amour, de deuil, d'éternel souvenir, Tu devais ne pas naitre ou bien ne pas mourir.
Dans un autre ordre d'idées, j'aime l'hommage ^€ ces braves gens et de ces humbles de cœur :
« A madame Louis, née Duc, les doreurs sur ^air bois et ses amis. Son bonheur était de travailler^ ^^r et de faire travailler son prochain. »
Quoique je me sois engagé à ne pas reproduii r*e
d'inscriptions ridicules ou plaisantes, je ne puL^Ss
m'empécher de citer celle-ci, qui d'ailleurs n'et it
qu'originale :
« Joseph Fleury, premier tambour de basq de France et artiste d'agilité, décédé le 1 1 se tembre 1847, ^ l*âge de cinquante-trois ans. »
Premier tambour de basque de France / O li l'orgueil va-t-il se nicher, — et jusqu'où s'aviset-il de résonner?...
Je ne veux pas finir sans mentionner les quelques mots incrustés sur la pierre de granit qui recouvre les cendres d'un de nos confrères, d'un écrivain, Théophile Thoré, critique d'art, honnête et grave esprit.
Voici ces mots renouvelés de Shakspeare :
a Ici est un homme. »
Pas galant le conseil municipal de Paris. Oh! mais pas galant du toutl II a repoussé impitoyablement la demande d'un crédit pour la restauration du tombeau d'Héloïse et d'Abélard. Il prétend que ce tombeau peut encore très-bien aller com,me cela pendant longtemps.
LE PERE-LACHAISE. Io5
Tous les cœurs sensibles sont dans la désola- p
Hier, me faisant annoncer chez une vieille dame
- la rue de Varennes, je la trouvai en proie à la
^us violente douleur ; ses yeux étaient rouges ► .
e larmes; les sanglots soulevaient sa poitrine.
- Auprès d'elle était ouvert un volume de Cole^r-
eau, de l'Académie française, à cet endroit pa- ^i
létique de la Lettre d'Héloîse à Abailard :
' O jour, jour exécrable!
Ur affreux où l*acier, dans une main coupable, 'a... Quoi! je n'ai point repoussé leurs efforts? ^Iheureuse Héloïse! Ah! que faisais-je alors? -s bras, mon désespoir, les larmes d'une amante Iraient... Rien ne fléchit leur rage frémissante... rbares, arrêtez! le sang coule... Ah! cruels! ^oi! mes cris, quoi, mes pleurs paraissent criminels! toi! je ne puis me plaindre en mon malheur funeste! s plaisirs sont détruits... Ma rougeur dit le reste.
J'essayai vainement de consoler cette brave
tne.
— Les monstres! s'écnait-elle à chaque in-
int.
^e croyais qu'elle parlait des bourreaux d'Abé-
d : c'étaient les membres du conseil municipal
'elle apostrophait.
^près m*étre convaincu de l'inutilité de mes
us, je la quittai pour me rendre chez mon noble
i le chevalier de Seignelay-sous-les-Châtai-
ers, rue Gozlin.
^ui aussi était atteint d'un sombre désespoir.
Lui aussi avait les yeux fixés sur le volume d racadéroicien Colardeau, mais c'était sur la Ri
ponse d^Abailard à Héloïse. 11 déclamait les vei — ^rs suivants d'un accent à fendre Tâme :
Trop déplorable amaDte, ô ma chère Héloîse!
Hélas! tu le sais trop : le ciel dans sa vengeance, Le ciel ne m'a laissé qu'un reste d'existence. Ménagements cruels autant que superflus!
J'existe, pour sentir que je n'existe plus!
O Mort ! tu m'as frappé sans pouvoir me détruire ; L'homme est anéanti dans l'homme qui respire; Et de l'humanité ce qui survit en moi Fait rougir la nature et la glace d'efifroi !
— Allons, mon noble ami, cessez de vous ^ffliger, dis-je au chevalier de Seignelay-sous-l^s- Châtaigniers. '
— Non! non ! fit-il en se tordant les bras.
— Cependant il est un peu tard... historique — ment parlant... et puisque le mal est irrémé-^ diable...
— Les impies!
— Nous y voilà, pensai-je.
— Avoir refusé quelques pelletées de plâtre au tombeau de ces deux martyrs !
— Mais! objectai-je timidement, il paraît que ce tombeau n'est pas précisément le tombeau des deux martyrs.
• — Qu'est-ce qui a dit cela?
— Un homme qui passe généralement pour s*y connaître... M. VioUet-Leduc.