‹ Le petit Paris: tableaux et figures de ce tempsChapitre 50 sur 104 · BEC DE GAZ A PALAISEAU · texte numérisé non relu

BEC DE GAZ A PALAISEAU

C'est un de mes joyeux souvenirs.

Par ce temps de bruyants centenaires, de

>mpeuses érections de statues, de solennels

mgrès scientifiques, j'aime à me reporter vers

modeste cérémonie dont j'ai été un des témoins

un deè acteurs.

XJn matin, comme je m'habillais avec la len-

ur d'un homme qui va se mettre au travail, je

s entrer dans ma chambre Paul Arène.

Il me dit :

— Tiens-toi prêt dimanche de bonne heure, ^us sommes invités à une inauguration.

— Oh! une inauguration! murmurai-je en chant la tête, je commence à en avoir assez.

^1 inauguré, le mois dernier seulement, un •liçon de chemin de fer, une exposition de ta- ^ux en province et un comice agricole... Tu •emplirais un acte de clémence en me dispen- ^t d'une nouvelle inauguration.

— Celle-ci n'a rien de commun avec celles— i dit Paul Arène d'un ton affîrmatif, ni avec s cune des inaugurations connues ou prévues.

— Bah !

— Il s'agit d'inaugurer...

— Une passerelle? fis-je en l'interrompant.

— Non.

— Un orphéon, alors ?

— Pas davantage.

— Un service d'aérostats, peut-être?

— Tu n'y es pas. Notre ami Fabius ne nous dérangerait pas pour si peu.

— Ah ! il s'agit de notre ami Fabius?

— Oui. Il vient de doter d'un bec de gaz la façade de sa maison de plaisance, à Palaiseau, et son intention est de signaler par des réjouissances publiques cet acte de magnificence dont le pays est appelé à bénéficier en partie.

— Tu paries comme un conseiller municipal

— Je pourrais l'être, répondit Paul Arène ave sa gravité habituelle.

— Alors c'est un bec de gaz que Fabius veut:^ inaugurer?

— Sans doute,

— Rien qu'un?

— Tu es bien exigeant!

— Et qui espère-t-il avoir à son inauguration? demandai-je.

— Tout Paris, parbleu !

Cette noble assurance me décida. Si Tespoir

jas

INAUGURATION d'uN BEC DE GAZ A PALAISEAU. l45

de mon ami Fabius ne fut pas complètement réalisé, c'est-à-dire si tout Paris ne se porta pas à rinauguration de son bec de gaz, du moins il eut une trentaine d'amis qui...

Mais n'anticipons pas sur les événements.

L'avant- veille, j'avais été convoqué chez Fabius à une réunion préparatoire, où se trouvaient Paul Arène et Emile Benassit, et dans laquelle on devait jeter les bases du programme de la fête.

— • D'abord, commença Fabius, dès le point du J^ur, des salves d'artillerie et des détonations d'artifice annonceront aux habitants de Palaiseau les réjouissances publiques.

— Des salves d'artillerie? dit Benassit étonné.

— ■ J'ai un petit canon de jardin. ^- Ensuite, ^^ntinua Fabius , les organisateurs de la fête, c est ^ à- dire nous autres, s'en iront à la voiture attendre et recevoir les invités de Paris, ^s représentants de la presse , les délégués ^^s cafés, les notabilités de l'art et de la littérature.

" — " Je vois cela d'ici, fit le peintre Benassit en ^^diquant un cortège avec deux ou trois coups ^ pouce.

'^-^ Ces invités seront immédiatement conduits

^•^a maison, élégamment pavoisée pour la cir- ^^ïistance. Là, le vin d'honneur leur sera offert P^^ deux gracieuses actrices...

— - Bahl

— Qui m'ont promis de vouloir bien faire 1( honneurs de chez moi.

— Ce Fabius! dit Arène en souriant; toujours"^ galant! toujours tabac d'Espagne, jabot de den-^-^ telles... épée en verrouil...

— Après? demandai-je.

— Après, il sera procédé aux apprêts du dé — jeûner.

•— Naturellement.

— Mais le bec de gaz? dis-je.

— Ah ! oui ! le bec de gaz? répéta Arène ; tiens ! nous n'y pensions plus!

— Mais si! répondit Fabius; le bec de gaz restera voilé jusqu'à Tinstant de la cérémonie. Des cordes maintenues par des poteaux en interdiront rapproche aux curieux. A deux heures précises, après un roulement de tambour, le bec de gaz sera découvert et livré à l'admiration de la ville de Palaiseau.

— Alors, une immense clameur remplira les airs, dit Benassit en s'exaltant ; les applaudissements de la foule retentiront; les chapeaux s'agiteront... Je vois cela d'ici.

— C'est à ce moment, reprit Fabius, que je ^^ m'avancerai au pied du bec de gaz et que je prononcerai mon discours.

— Ah ! vous ferez un discours? dit Arène.

— Oui.

— Un long discours?

— Je ne sais pas au juste le nombre de cent

i:nauguration d'un bec de gaz a palaiseau. i47

rri êtres, répondit Fabius d*un air vexé; mais je sais qu'un discours est nécessaire... quelques mots sur les progrès de la civilisation et de l'in- <iu.strie... Au reste, j'ai mon discours sur moi et je vais, si vous le voulez, vous en donner comïTiunication.

Les fronts se rembrunirent.

- — C'est inutile, dit Arène; nous préférons le pla.isir de la surprise.

— ^ A votre aise, répondit Fabius.

— Je demande à poser une question, dit Beïieissit.

— Posez,

*^- Lorsqu'on découvrira le bec de gaz, sera-t-il ■allumé ou éteint?

— Allumé! allumé! criâmes-nous.

-Fabius se grattait le front et paraissait hésiter. Tout à coup, d'une voix doucereuse :

— Si nous faisions bénir le bec de gaz par le clergé?

— C'est une idée, dis-je naïvement.

-A.rène avait bondi.

^— Vous appelez cela une idée, vous autres?

^*écria-t-il.

— Eh! eh! murmura Benassit; une bannière *^le\ie s'enlevant en vigueur sur le ciel blanc... ^^e haie de jeunes filles jetant des fleurs... des ^^deaux le long des rues... je vois cela d'ici.

— Puis, ce serait un moyen d'obtenir une son- ^^x-ie de cloches, objecta Fabius.

l48 LE PETIT PARIS.

— Les cloches sont indispensables dans toizle cérémonie qui se respecte.

— Du moment que votre fête tourne à la ra^' nifestation religieuse, je n*en suis plus, prononi ^ brusquement Paul Arène; il fallait dire tout ^^^ suite que vous étiez de l'école des pèlerinag^^ ' Pourquoi ne pas me proposer de chanter cantique en l'honneur de Marie Alacoque ?

— Je croyais... balbutiai-je.

— La poésie de l'autel... dit Fabius.

— Mon cierge!!! hurla Paul Arène.

— N'en parlons plus, dis-je en soupirant; ma nous nous privons d*un prestige.

J'avais une revanche à prendre, je la pris.

— Au moins, dis-je, nous ne pouvons pas no dispenser d'organiser une cavalcade histor que.

On se regarda.

— Je n'y vois pas d'inconvénient, grommeC^^ Arène.

— Ni moi, ajouta Benassit.

— Une cavalcade? répéta Fabius, évidemme"Of dépassé.

— C'est le complément obligé de toute inauguration, continuai-] e.

— Une cavalcade avec des chars allégoriques, dit Benassit.

— Le char du Commerce.

— Le char de l'Agriculture.

— Le char du vaisseau de l'Etat... Des petits

C^AUGURATION d'uN BEC DE GAZ A PALAISEAU. 1^9

ousses aux cordages... Je vent de la prospérité itlique enflant les voiles... Je vais cela d'ici.

— Le tout traîné par des bœufs...

— - Dont on ferait dorer les cornes.

- — Diable! dit Fabius; encore faudrait-il un a jet à cette cavalcade.

— Les annales de Palaiseau nous le fourniraient aisément, répliquai-je.

' — Mais c'est que les annales de Palaiseau me ^nt absolument inconnues.

— Et à nous aussi... Cependant, Palaiseau oit avoir fourni son contingent d'hommes *armes à la croisade, dit Benassit.

— Evidemment, appuyai-je. • Fabius parut ébranlé.

— Au fait, j'ai plusieurs panoplies dans mon -abinet dont on pourrait tirer parti. Au besoin, ^hinchoUe figurerait le sire de Join ville.

— Moi, le vidame de Conflans, dit Benassit.

— Voilà un noyau de cavalcade.

— Deux noyaux !

— On aurait la fanfare de Limours, dit Fabius songeant.

— Parfait !

— Quelle cavalcade, mes enfants!... Je vois :ela d'ici.

Fabius reprit la parole en ces termes :

— Il est inutile de vous dire que nous aurons le jeu de ciseaux pour les demoiselles, et le classique mât de cocagne...

l5o LE PETIT PARIS.

— Pour les garçons.

— Le soir, les habitants seront engagés à il miner leurs maisons; et un feu d'artifice, plaC^^ sous la surveillance directe d'Etienne Carjai^^"^ * sera tiré devant la mairie.

— Bravo !

— Mon programme est-il adopté? dit Fabius ^^^

— A l'unanimité! répondîmes-nous.

Ajoutons qu'il fut suivi et exécuté de point ei ^^^ '^

point. La fête fut charmante et pleine d*entrain.-i- Je n'ai pas présents à la mémoire tous les épi-^ — - -^ *^"

sodés qui la signalèrent. Je me rappelle seule ^^"

ment qu'au moment où Fabius, plein de foi etf'^^^^t l'œil inspiré, prononçait son discours — ce dis^ — -^scours où il pronostiquait les bienfaits que devait"^ Ai répandre son bec de gaz — une voix goguenarde ^e s'éleva du milieu de la foule et lui dit :

— Tais ton bec !

C'était un vieux dictionnaire français qui se lamentait dans le cabinet d'un homme de lettres parisien.

^ perturbation! ô décadence! ô vertige!

^6criait-il; n*ai-je donc vécu tant d'éditions que pour mieux assister à rabaissement du niveau ^Intellectuel !

Hélas ! voilà six ans que mon maître m'a acheté

^Occasion. J'avais précédemment eu l'honneur

^e servir chez M. Théophile Gautier (de Tarbes),

^^i m'avait revendu après m'avoir tari jusqu'au

^^iTiier adjectif.

■Mais je puis dire que je suis tombé de Cha-

^bde en Scylla, non pas seulement parce que

^^n nouveau maître fait, lui aussi, profession

^rivain^ mais parce que tout le monde, dans

^ Maison, s'arroge le droit d'interrogation et de

, ^iliarité avec moi. — Malgré ma sombre re-

^^e et mon imposante épaisseur, j'ai pei\iu Je

^^^stige qui s'attachait aux dictionnaires de

l52 LE PETIT PAUT3.

jadis, ces solennels descendants de M. de Va

gelas!

Je suis devenu un dictionnaire pour tout f ai Je partage avec la pendule le vulgaire ho

neur d'être l'objet le plus utile de céans. Il ne

passe point d'heure que je ne sois consulté p

celui-ci, par celle-là, par le premier venu, et so

le plus insignifiant prétexte.

Attende/ seulement un peu, — et vous ail

voir.

— Monsieur n'est pas encore levé ; entrez dant la bibliothèque. .

Et la porte a livré passage à un individu in quiet et humble, qui n'ose ni s'asseoir ni reste debout, qui tient son chapeau le plus bas pos sible, et qui inspecte du regard le mobilier. - Ouais I comme on dit dans les comédies a ciennes.

Au bout de quinze minutes, après avoir tous c é dans son mouchoir et s'être décidé à mettre vl- ^^ pied devant l'autre, cet individu m'aperçoit... ^^^ me regarde longtemps d'un air hébété; enfia -*' ose porter sur moi une n\ain incertaine; il s'e^^*-' hardit, il me feuillette; et son doigt (spatule aV^^ des nœuds philosophiques) va se poser de li^^' même sur le mot DETTES.

Un créancier... l'horreur!

La jeune fille s'esb avancée sur la pointe du ied, la joue rosée, retenant son haleine, comme syché.

Il faut toujours comparer à Psyché les jeunes filles qui retiennent leur haleine.

Elle m'a entr'ouvert aux premières pages... Il n'est pas besoin de demander le mot que tu cherches, jolie enfant : AMOUR.

Amour! jQéau du monde, exécrable folie!

Toi qu'un lien si frêle à la volupté lie,

Quand par tant d'autres liens tu tiens à la douleur!

De ce mot-là, par malheur, je ne puis te donner qu'une explication bien insuffisante. Hélas! je ne suis qu'un vieux dictionnaire sec et froid, et ce n'est pas à moi qu'il faut t'adresser, ma petite; c'est aux poètes émus, aux romanciers délicats, — si la race en existe encore.

Adresse-toi aussi... Mais non, je ne veux pas te donner de mauvais conseils.

Tu rencontreras trop tôt assez de gens qui en sauront plus long sur l'amour que tous les dictionnaires.

Et tiens! que disais-je?

Voici précisément ton cousin qui s'avance pour me consulter, lui aussi.

l56 LE PETIT PARIS.

Pendant ce temps, je l'entends qui murmure :

CIVET, et elle cherche avec impatience à la lettre S, puis à la lettre Z.

Elle m'a pris pour la Cuisinière bourgeoise.

Pécore, va !

Passe encore pour madame; je comprends j usqu'à un certain point que je lui sois utile pour sa correspondance intime. On n'aime pas à laisser voir son orthographe en déshabillé, si ce n'est à sa blanchisseuse. Or madame écrit beaucoup, et comme elle écrit surtout avec son cœur, il va sans dire que je ne suis pas de trop.

Elle tient à la main un brouillon de lettre; elle vient vérifier certains mots dont elle n'est pas sûre.

D abord, le substantif PUDEUR.

Ensuite l'adjectif PLATONIQUE.

Et puis ladverbe ÉTERNELLEMENT.

Quelle imprudence elle a commise l'autre jour en me laissant tout grand ouvert, avec une larme sur le mot FAUTE !

Voici enfin monsieur! Il a Tair bon enfant, trop bon enfant même; — la majesté se perd chez les hommes de lettres.

Il s'assied en fredonnant, et prend dans un ti-

îr un manuscrit commencé. Puis il me sourit et e flatte de l'œil. Mais je sais à quoi m'en tenir r ces agaceries. Tout à l'heure il me repous- ?ra avec dépit.

Quel drôle de littérateur !

31 fait des vaudevilles pour des théâtres de xième ordre, des vaudevilles où Ton boit du ampagne et où Ton chante des rondeaux, a.Arec accompagnement de couteaux et de fourclaettes.

11 n'est occupé qu'à me demander des mots impossibles, — non pas des mots savants, — mais des substantifs de bal public, des verbes de caféconcert, des épithètes de cabinet particulier; et comme, naturellement, il ne les trouve pas chez '^oi, — dictionnaire qui se respecte! — il prend ^^^otîf de cela pour m'injurier dans les termes les f^l^s monstrueux elles plus étranges :

Ganache! crétin! gâteux! espèce de vanné!

I^-^opre à rien ! muselé !

près quoi il ajoute, mécontent de lui-même:

Si j'en grillais une ?

^J^ne quoi?

•^t je suis aussitôt balayé d'un coup de poing.

ï^ix minutes après, mon maître et moi nous

^^^paraissons complètement dans un nuage de

O perturbation ! ô décadence ! ô vertige !

Je suis un dictionnaire bien malheureux !

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