PHYSIQUE BLANCHE
Impr. S. Raçon, r. d'Erfurth, i.
Cette affiche ne peut être apposée qu'à l'intérieur.
J'ai gardé un souvenir très-vivant de cette amusante soirée.
Des lampions avaient été allumés le long du superbe escalier de bois qui conduisait à l'atelier de Gustave Courbet.
Les invités étaient nombreux, tous recrutés dans la littérature et dans les arts, tous se connaissant; — aucune dissonance.
Beaucoup sont disparus, Baudelaire, Théo — dore Pelloquet, Charles Bataille, Guichardet, Asselineau, Théophile Silvestre, Alfred Delvau, Charles Barbara, Armand Barthet, Gustave Mathieu et tant d'autres!
Les survivants sont : Voillemot, Duranty, Thulié, Castagnary, Auguste de Chatillon, L'Herminier, Emile de la Bédollière, Henri de la Madelène, etc., etc.
Au milieu de son atelier, en manches de chemise et fumant sa bonne pipe de Tolède, le maître peintre d'Omans, la figure épanouie, son [
gros rire de paysan sur les lèvres, faisait les [
honneurs de chez lui, distribuant force poignées de main.
C'était la période la plus heureuse de sa vie ; il était jeune, laborieux, discuté à outi^nce; ses tableaux se vendaient. Il n'avait qu'à se laisser aller au courant des choses.
Le programme de la Grande Fête du Réalisme — cette kermesse en chambre — fut suivi et exécuté plus ou moins fidèlement. C'est ainsi
UNE SOIREE CHEZ COURBET. ail
<i\XQ la Symphonie de Haydn annoncée fut rem- ^
placée par un quatuor de Mozart joué excellem-
'^ent par Champfleury, Schann, Barbara et le
^Omédien Frédéric Febvre, VAmi Fritz d'au-
Jourd'hui, — qui se révéla ce soir-là comme un
^^ioloniste remarquable.
Quant au morceau de résistance, la pièce en nq actes et en vers de Fernand Desnoyers, lonsieur et Madame Durand, ce fut précisé- -*^^ent la seule chose qui ne put être entendue, -t^lus de vingt fois le poëte déroula son manuscrit et, d'une voix solennelle, préluda par ces ^^ots :
— Monsieur et Madame Durand... Personnages : M. Durand, Madame Durand... la Voisine...
11 ne put jamais aller plus loin. Les exclama- "tions, les apostrophes, les éclats de rire, les imi- 'tations de cris d'animaux lui coupaient immé- <3iatement la parole.
Fernand Desnoyers se désespérait, jurait que depuis Shakspeare on n'avait rien fait de tel, -et menaçait de s'arracher les cheveux qu'il n'avait pas.
En deijiier lieu, ses amis le bûchèrent sur un bahut d'où il dominait l'assemblée. Il reprit alors €spérance et, son manuscrit à la main, la voix de plus en plus emphatique :
— Monsieur et Madame Durand,..
— Bravo !
aiOt LE PETIT PARIS.
— Personnages...
— Très-bien!
— Personnages : M. Durand...
— Mais c'est toujours la même chose !
— Taisez-vous donc... Continue, Desnoye=rsi c'est superbe ! c'est splendide !
— Un ban pour Desnoyers I
— Messieurs, je vous en supplie, un peu d""'^^ tention! disait le poëte éperdu.
Et il reprenait, à travers les conversations p srticulières :
— M. Durand... Madame Durand...
— Tu Tas déjà dit.
— La Voisine...
— Ah! ah! il y a une voisine?
— Libertin! une jeune voisine, sans doute.
— L'âge de la voisine?
— Ecoutez donc!
— Je déclare que l'œuvre de Fernand est une œuvre immorale! criait Tony Révillon;
— Un monument d'impudicité ! ajoutait Du Boys.
— A bas Desnoyers I
— A la lanterne, Desnoyers!
— Nous ne sommes pas venus ici pour écouter des ouvrages dramatiques, grommelait Pelloquet.
— Assez I assez !
Pendant quelque temps encore on vit l'infortuné Desnoyers se débattre au milieu de la tem-