LE BOURGEOIS DE PARIS
Cette diminution du bourgeois de Paris ne fut que passagère.
Il était appelé à se retremper dans la révolution de 1848.
Le bourgeois de Paris a eu tout le temps de se i*ecueillir, de méditer et d'achever son éducation piolitique pendant le cours du second empire. Je ii.e nie pas qu'il n'ait fait ses affaires; je ne suis pas aussi candide que cela. Il s'est comporté sous l*empire comme il s'était comporté sous la Restauration. Il a été calme, prudent, mais rien de I>lus. Enthousiaste? allons donc! Rallié? pas xxiême. Il est retourné à l'individualisme, cette doctrine des temps de transition. Il a sauvegardé les intérêts du pays et maintenu la France à son premier rang commercial. C'était son devoir; il l'a accompli, sans s'engager avec personne.
Ce qu'on n'enlèvera pas au bourgeois de Paris, et ce que quelques-uns voudraient bien lui enlever pourtant, c'est son entrain à défendre sa capitale menacée par les Prussiens. On est bien près aujourd'hui de regarder de travers ceux qui ont fait partie de la garde nationale pendant le siège. Nous en sommes arrivés là.
La douleur a diverses façons de s'exprimer.
Il y a même la façon comique.
Les sentiments les plus respectables ont des échappées sur le ridicule. J'en veux prendre pour exemple aujourd'hui une scène dont j'ai été le témoin.
J'avais accepté d'accompagner une dame, une jeune veuve, chez un artiste en cheveux. La curiosité, autant que l'amitié, m'avait décidé à cette démarche.
Le magasin de cet artiste était orné à l'extérieur de plusieurs vitrines remplies de tableaux exécutés tout en cheveux, représentant pour la plupart des sujets funèbres : — mausolées ombragés de saules pleureurs, tertres plantés de croix, tombes surmontées de couronnes, urnes à demi voilées, chapelles entourées de grilles, clairs de lune, etc., etc.
C'était à donner envie de pleurer.
— Monsieur, dit la veuve à l'artiste capillaire
^n ouvrant un petit sac qu elle portait à la cein- "ture, voici des cheveux de Jules.
— Un de vos parents, madame ?
— Mon mari, monsieur... mon pauvre mari!
L'artiste s'inclina et prit en main les cheveux.
— Jules n'en avait pas beaucoup, comme vous voyez, monsieur... la. nature avait été avare 3)our lui sous ce rapport... Il était forcé de ra- -tnener un peu.
— Oh! il y en a en quantité suffisante, madame... excellente qualité de cheveux, d'ailleurs... souples, moelleux...
Il avait saisi une loupe pour les examiner.
— Qu'est-ce que vous avez l'intention d'en faire faire? demanda-t-il à la veuve.
— Eh ! mais, un petit cadre dans le genre de ceux que je vois ici.
— Très-bien. Voulez-vous un paysage ou un intérieur ?
— Je ne suis pas encore bien fixée.
— L'intérieur a son agrément : il permet de reproduire quelques-un€ des objets mobiliers chers au défunt... mais le paysage est plus avantageux.
— Ah!... vous croyez? dit-elle.
— Oui. Le paysage offre plus de marge à notre imagination... On peut utiliser les poils de la barbe du mort dans la composition du ciel et les caprices des nuages... On fait aussi de très-jolis terrains avec de la poudre de cheveux... Le che-
veu en longueur produit des peupliers d'un charmant effet.
— Vraiment? dit la veuve, qui parut enchantée; mais alors, vous pourriez représenter notre maison de campagne, que Jules aimait tant?
— Parfaitement, madame ; il vous suffira de me remettre une photographie.
— J'en ai précisément une sur moi. Vous voyez, c'est très-coquet...
— Très-coquet; je me flatte de ne pas rester trop au-dessous de l'original.... il y a des ressources infinies dans le cheveu.
— C'est un petit chalet, à Nogent, au bord de la rivière.
— La rivière.... justement, j'y excelle! s'écria l'artiste; permettez-moi encore une question^ madame ?
— Volontiers.
— Monsieur votre époux avait-il quelques cheveux blancs?
— Hélas! oui, répondit la veuve; mais j'ai eu le soin de les distraire de ce paquet.
— C'est un tort ; faites en sorte de m'en apporter quelques-uns.... et des plus blancs.
— Pourquoi ? demanda-t-elle avec curiosité.
— Pour représenter la rivière.
— Délicieux ! dit la veuve.
— Fiez-vous à moi pour avoir quelque chose de tout à fait gentil... un objet décoratif...
— Que Jules serait content s'il pouvait se voir ainsi !
Tel est, mot à mot, le dialogue caractéristique • — comme dirait Mlle Marie Dumas — auquel j'ai assisté il y a quelques jours.
La scène est dans le jardin du Palais-Royal.
Il est cinq heures. La musique du 86* de ligne -est rangée devant le bassin. Le chef, M. Bornibus (ne pas confondre avec le fabricant de moutarde), se dispose à attaquer l'ouverture des Diamants de la couronne.
Public nombreux et très- varié. Spécialité de bonnes et d'enfants. Sur plusieurs rangs de chaises, des toilettes printanières, des chapeaux fleuris. Les véritables et sincères amateurs de musique sont pressés tout contre les exécutants, l'oreille de côté, l'œil extatique. Dans les allées, les indifférents se promènent, fumant et lorgnant.
ADALBERT
Enfin, vous voilà, Clémentine !
CLÉMENTINE
Plus bas, donc ! Vous criez mon nom par dessus les arbres. Vous avez fait peur à un moineau.
ADALBERT
Il y a une demi-heure que je vous cherche.
CONCERTS MIIÎITAIRES. 249
CLEMENTINE.
y a une demi-heure que je suis ici.
AD ALBERT
i fait plus de dix fois le tour du bassin.
CLÉMENTINE
moi de même.
ADALBERT
st bien singulier!
CLÉMENTINE
n. Vous aurez fait sans doute le tour du n dans le même sens que moi.
ADALBERT
I oui, c'est cela... Je marchais cependant vite*
CLÉMENTINE
Lllez-vous pas me faire subir un interrogaen plein air?... Vous êtes insupportable, cher.
ADALBERT
us croyez, Clémentine ?
CLÉMENTINE
! encore!
ADALBERT
irquoi ne vous appellerais-je pas Clémence nom n'a rien qui éveille l'attention, iporte que les passants l'entendent? Est-ce lit sur votre front que vous êtes ma tante?
aSo LE PETIT PARIS.
GAVROCHE, passant.
Ça, de la musique? Jamais de la vie! De la musique qu'on ne peut pas suivre en marchant au pas... Une grosse caisse qui reste en place comme une faignante... Malheur!... La musique, c'est comme le bon fromage, il faut que ça marche.
UN CRÉANCIER, à SOU débiteur.
Bonjour, monsieur Ernest.
LE DÉBITEUR
Bonjour, monsieur Corbillon et Cie.
LE CRÉANCIER, aVCC UU SOUpiv.
Vous ne pensez pas à nous, monsieur Ernest?
LE DÉBITEUR
Si fait, si fait... Je passerai chez vous.