‹ Le petit Paris: tableaux et figures de ce tempsChapitre 98 sur 104 · SOUFFLET · texte numérisé non relu

SOUFFLET

Ceux qui sont réellement nés pour Fopulence, ceux-là seuls pensent à tout.

Je demeurai longtemps plongé dans une admiration profonde, devant ce prodigieux soufflet, — le roi des soufflets.

Hélas ! il faut bien le reconnaître, le soufflet a beaucoup perdu de son importance à notre époque. Son rôle a été considérablement diminué, grâce aux chemipées à trappe et aux boules résineuses. Un feu s'allume tout seul aujourd'hui, et dans une seconde. 11 n'en était pas ainsi autrefois; c'était toute une grosse affaire. « Prendrat-il? ne prendra-t-il pas ? » se demandait-on , anxieux. Cela diwrait des quarts d'heure.

Le premier homme qui voulut allumer du feu s'avisa de souffler avec sa bouche ; le second créa le soufflet, — ustensile naïf, Eole emprisonné entre deux morceaux de bois.

Il est à regretter que l'histoire n*ait pas conservé le nom de cet inventeur. Mais l'histoire a tant de choses à faire ! — Il se peut cependant qu'il soit connu de Louis Figuier, qui connaît tout. Je lui demanderai des renseignements à la prochaine occasion.

Les soufflets ont été pendant longtemps d'un usage universel, et, pour ma part, j'en ai vu de toutes les sortes.

D'abord, le vieux soufflet de campagne en bois blanc, devenu noir à force de services, au cuir grossier, au bout calciné par les cendres brû-

lantes, — mais au souffle encore puissant, capable au besoin de renverser l'huissier qui serait venu pour le saisir.

Ensuite, le soufflet des villes, le soufflet bourgeois, un peu plus confortable, quoique prédisposé à l'asthme, comme un ancêtre qu'il était.

Puis le soufflet des salons, petit, mignon, coquet, en acajou ou même en palissandre, avec un jeu en maroquin rouge, brodé de jolis clous en cuivre doré, au bec effilé et pointu.

Ce dernier soufflet, le soufflet élégant, faisait merveille entre les mains d'un de ces brillants causeurs de coin du feu qui tendent à disparaître, eux aussi. Le soufflet aidait considérablement à leur éloquence; il leur était aussi nécessaire que le verre d'eau l'est au tribun. Ils le maniaient de cent façons, comme Célimène manie l'éventail.

Le soufflet était la cadence et la ponctuation de leur débit. Tantôt ils le balançaient comme une guirlande, tantôt ils le brandissaient comme une foudre. D'autres fois, c'était une baguette divinatoire avec laquelle ils semblaient tracer des signes cabalistiques.

— Mon Dieu ! laissez donc mon soufflet tranquille, Diderot! devait dire souvent la bonne madame Geoff'rin.

... Et voilà comment un soufflet m'a induit en rêverie, l'autre soir, pendant une demi-heure.

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