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LES TEMPS PRIMITIFS

Mon plus ancien souvenir me représente un chapeau iiaut de forme, à longs poils, à larges bords, doublé de soie verte, dont la coiffe de cuir fauve se découpait, à sa partie supérieure, en languettes recourbées comme les fleurons d'une couronne fermée, à cela près qu'elles ne se rejoignaient pas tout à fait et laissaient apercevoir par une ouverture circulaire un foulard rouge introduit entre la coiffe et le fond armorié du chapeau. Un vieux monsieur tout blanc entrait dans le salon, tenant à la main ce chapeau dont il tirait devant moi le foulard

de soie, moucheté de tabac à priser, qui, déployé, laissait voir Napoléon en redingote grise sur la colonne Vendôme. Puis le vieux monsieur faisait sortir du fond du chapeau un petit gâteau sec qu'il élevait lentement audessus de sa tête, un petit gâteau rond et plat, luisant et strié sur une de ses faces. Je levais les bras pour le saisir; mais le vieux monsieur ne me l'abandonnait qu'après avoir joui à loisir de mes inutiles efforts et du gémissement de mes désirs frustrés. Enfin, il se divertissait de moi comme d'un petit chien. Et je crois que, sitôt que je m'en aperçus, je m'en fâchai, me sentant de cette race audacieuse qui domine tous les animaux.

Ces gâteaux, quand on y mordait, mettaient comme du sable dans la bouche; mais ce sable se réduisait bientôt en une pâte sucrée d'un goût assez agréable, malgré Tâcreté du tabac qui s'y faisait fortuitement sentir. Je les aimai ou crus les aimer jusqu'à ce que je découvrisse qu'ils venaient d'une vieille boulangerie de la rue de Seine où ils étaient conservés tristement dans un bocal verdâtre. Le dégoût m'en prit alors; et je ne le cachai pas assez au vieux monsieur qui en fut contristé.

J'ai SU depuis que le vieux monsieur s'appelait Morisson, et avait été médecin-major dans l'armée anglaise en 1815.

Après la bataille de Waterloo, dînant à la table des officiers, comme on déplorait des pertes illustres, M. Morisson dit :

— Messieurs, vous oubliez un mort, le plus regrettable de tous et celui que nous devons pleurer le plus amèrement.

Et chacun de s'enquérir quel était ce mort.

— L'Avancement, messieurs. Notre victoire, en terminant la carrière de Bonaparte, met fin aux guerres où nous gagnions rapidement nos grades. L'iVvancement a été tué à Waterloo, Pleurons-le, messieurs.

M. Morisson donna sa démission et vint habiter Paris, où il se maria et exerça la médecine. Il y mourut du choléra, avec sa femmo, en 4848.

Il me souvient aussi que, vers ce temps-là, cheminant accroché au tablier de madame Mathias, je vis un jour dans le salon un homme brun, à gros favoris (c'était M. Debas, surnommé Simon de Nantua), raccommodant, avec un pinceau trempé de colle, le papier vert à ramages qui, fendu et soulevé sur une

longueur de deux doigts environ, laissait voir un canevas de toile grossière tout crevé, et, derrière le canevas, de sombres profondeurs. Ces choses m'apparurent avec une extrême netteté, et elles demeurent encore étrangement distinctes dans ma mémoire après l'entière disparition de tant d'autres spectacles offerts à mes yeux en ces temps primitifs. Sans doute n'y fis-je pas réflexion sur le moment, n'étant point en âge de penser. Mais quelque temps après, sur mes quatre ans, quand j'eus acquis une force d'esprit suffisante pour me tromper et l'éducation qu'il faut pour interpréter faussement les phénomènes, je conçus l'idée que, derrière ce canevas grossier, recouvert de papier à ramages, des êtres inconnus flottaient dans l'ombre, différents des hommes, des oiseaux, des poissons et des insectes, indistincts, subtils, animés de pensées malveillantes. Et je ne m'approchais point sans curiosité ni terreur de l'endroit du salon où M. Debas avait bouché la fente, qui néanmoins restait visible : les bords du papier vert ne s'étaient pas si bien rejoints que l'on n'aperçût, dans l'intervalle, une partie du morceau de journal dont on les avait doublés, objet déplaisant à

voir, mais précieux, puisqu'il fermait l'accès de la chambre aux esprits des ténèbres, créatures à deux dimensions, obscures et pernicieuses.

Un jour d'entre les jours (ainsi que disent les conteurs orientaux, incertains comme moi de la chronologie), un jour d'entre les jours de ma quatrième année, j'observai que, près du piano, le papier vert à ramages, crevé en étoile, laissait paraître quelques fils de serpillière, croisés sur un trou noir plus effrayant encore que la fente bouchée autrefois par M. Debas. Avec une impiété digne de la race audacieuse de lapet, j'approchai l'œil de cette ouverture et vis des ténèbres vivantes qui me firent dresser les cheveux sur la tête; j'y appliquai ensuite l'oreille et entendis une sinistre rumeur, tandis qu'un souffle glacial passait sur ma joue; ce qui me confirma dans la croyance qu'il y avait derrière la tenture un autre monde.

Mon existence, à cette époque, était double. Naturelle et banale, parfois fastidieuse durant le jour, elle devenait surnaturelle et terrible, la nuit. Autour de mon petit lit, que de ses belles mains bordait sur moi ma mère, passaient

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d'une allure grotesque et farouche, mais non sans rythme ni mesure, de petits personnages difformes, bossus, tortus, vêtus à une mode très ancienne, et tels enfin que je les ai retrouvés depuis dans les gravures de Callot. } Certes, je ne les avais point réinventés. Le ; voisinage de madame Letord, marchande d'eslampes, qui étalait ses gravures sur le terrain vague où s'élève aujourd'hui l'école des Beaux- Arts, explique cette rencontre. Cependant, '■ mon imagination y mettait du sien ; elle armait mes persécuteurs nocturnes de broches, de seringues, de petits balais et de divers autres ustensiles domestiques. Ils n'en défilaient pas avec moins de gravité, le nez fleuri de verrues et chaussé de lunettes rondes, au reste, très pressés et n'ayant pas l'air de me voir.

Un soir, quand la lampe brûlait encore, mon père s'approcha de mon petit lit et me regarda avec le sourire exquis des hommes tristes qui sourient rarement. Je sommeillais déjà, il me chatouilla le creux de la main et me fit une petite amusette où je n'entendis rien sinon ces mots : « Je te vends une vache. » Et, ne voyant pas de yache, je demandai raisonnablement :

— Papa, OÙ est donc la vache que tu m'as vendue?

Je m'endormis et revis mon père dans mon sommeil. Cette fois, il tenait dans le creux de sa main une petite vache rousse et blanche, animée et vivante, et si vivante que je sentais la chaleur de son souffle et une odeur d'étable. Durant bien des nuits, j'ai revu la petite vache rousse et blanche.

JII

ALPIIONSINE

Alphonsine Dusuel, de sept ans plus âgée que moi, était maigrichonne et souffreteuse; elle avait des cheveux gras et le visage taché de son. Ou je me trompe bien, ou ce durent être, par la suite, ses torts les plus impardonnables aux yeux du monde. Je lui en connus d'autres moins graves, tels que l'hypocrisie et la méchanceté, si naturels en elle qu'ils y avaient de la grâce.

Un jour que ma chère maman me promenait sur le quai, nous rencontrâmes madame Dusuel et sa fille. On s'arrêta et les deux dames firent un bout de conversation.

' — Ce trésor! Comme il est joli! s'écria la jeune Alphonsine en m'embrassant.

Sans avoir alors autant d'intelligence qu'un chien ou un chat, j'étais comme eux un animal domestique, et comme eux, j'aimais la louange que les bêtes sauvages dédaignent. Dans un transport qui toucha les deux mères, la jeune Alphonsine me souleva de terre, me pressa sur son cœur et me couvrit de baisers en vantant ma gentillesse. Et dans le même moment, elle me piquait les mollets avec une épingle.

Et moi de me débattre, de frapper Alphonsine des poings et des pieds, de hurler, de fondre en larmes.

A cette vue, madame Dusuel laissait paraître dans ses yeux et dans son silence de la surprise et de l'indignation. Ma mère me regardait douloureusement, se demandait comment elle avait pu mettre au jour un enfant si dénaturé, et tantôt accusait le ciel de ce malheur immérité, et tantôt s'accusait de l'avoir mérité par ses fautes. Enfin, elle demeurait interdite et troublée devant le mystère de ma perversité. Je ne pouvais pourtant pas le lui expliquer, si je ne savais pas parler. Le

peu de mots que je parvenais à balbutier ne m'étaient d'aucun secours en cette circonstance. Planté sur mes pieds, je demeurais haletant et plein de larmes; et la jeune Alphonsine, penchée sur moi, m'essuyait les joues, me plaignait, m'excusait :

— Il est si petit! Ne le grondez pas, madame Nozière. J'en aurais du chagrin. Je l'aime tant!

Ce ne fut pas une fois, mais vingt fois qu'Alphonsine m'embrassa avec transports en m'enfonçant une épingle dans les mollets.

Plus tard, quand je pus parler, je dénonçai cette perfidie à ma mère, et à madame Mathias qui prenait soin de moi. Mais on ne me crut pas; on me reprocha de calomnier l'innocence pour pallier mes torts.

Il y a longtemps que j'ai pardonné à la jeune Alphonsine sa perfide cruauté et même ses cheveux gras. Bien plus, je lui sais gré de m'avoir beaucoup avancé, quand j'avais deux ans, dans la connaissance de la nature humaine.

Tant que je n'ai pas su lire, le journal a exercé sur moi un mystérieux attrait. Quand je voyais mon père déployer ces grandes feuilles couvertes de petits signes noirs, et lorsqu'on en lisait des parties à haute voix, et que de ces signes sortaient des idées, je croyais assister à une opération magique. De cette feuille si mince, couverte de lignes si fines, sans aucune signification à mes yeux, s'échappaient des crimes, des désastres, des aventures, des fêtes, Napoléon Bonaparte s'évadant du fort deHam, Tom-Pouce habillé en général, le Bœuf Gras

Dagobert promené dans Paris, la duchesse do Praslin assassinée! Tout cela dans une feuille de papier et mille choses encore, moins solennelles, plus familières, et qui piquaient ma curiosité, tous ces sieurs qui donnaient ou recevaient des coups, qui se faisaient écraser par des voitures, qui tombaient des toits ou portaient chez le commissaire de police le porte-monnaie qu'ils avaient trouvé. Gomment tant de sieiu^s, quand je n'en voyais aucun? Et je m'efforçais vainement de me représenter un sieur. Je demandais ce que c'était, mais on ne me répondait rien de satisfaisant.

En ces temps reculés, madame Mathias venait à la maison aider Mélanie, avec qui elle s'accordait d'ailleurs fort mal. Madame Mathias, d'un caractère difficile, violente et sensible, me montrait beaucoup d'intérêt. Elle avait imaginé diverses supercheries édifiantes et morales pour me rendre meilleur. Elle feignait, par exemple, de trouver rapporté dans le journal, parmi les faits divers, entre un incendie « attribué à la malveillance » et un accident arrivé « au sieur Duchesne, journalier », le récit de ma conduite de la veille. Elle lisait : (i Le jeune Pierre Nozière s'est montré hier.

aux Tuileries, désobéissant et colère, mais il a promis de se corriger de ces vilains défauts. » Ma raison était assez ferme, à deux ans, pour que je ne crusse pas facilement être dans les feuilles, comme M. Guizot et le sieur Duchesne, , journalier. Je remarquais que madame Mathias, qui déchiffrait, en ânonnant un peu mais sans trop se reprendre, les nouvelles diverses, était prise subitement d'hésitations singulières quand elle en arrivait à celles qui me concernaient, et j'en concluais que ces dernières, elle ne les trouvait point imprimées dans le journal, mais les improvisait avec une insuffisante habileté. Enfin, je n'étais point dupe, mais il m'en coûtait de renoncer à la gloire d'être imprimé dans le journal, et j'aimais mieux tenir la chose pour incertaine qjie (Je la savoir fausse.

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LES EFFETS d'uN FAUX JUGEMENT

Voici ce que je retrouve encore dans la nuit des temps primitifs. C'est peu de chose, mais toutes les origines ont pour nous l'intérêt du mystère et, ne pouvant connaître les commencements de la pensée humaine, on se plaît à suivre du moins l'éveil de l'intelligence chez un enfant. Et si l'enfant ne présente rien de singulier nj d'extraordinaire, il , en offre un sujet plus précieux d'observation, puisqu'il représente à lui seul une multitude d'enfants. C'est pour cette raison que je vais conter mon anecdote, et aussi parce que j'y prendrai un vif plaisir.

Un jour... je ne puis m'exprimer plus précisément, car la place de ce jour dans l'ordre des temps est perdue et ne se retrouvera jamais... un jour, dis-je, revenant de la promenade avec Mélanie, ma vieille bonne, j'entrai, comme de coutume, dans la chambre de ma mère et j'y sentis une odeur que je ne sus point reconnaître et qui venait, comme je l'ai appris depuis, de la fumée de charbon, une odeur non point acre et suffocante, mais ténue, sournoise, écœurante, et qui toutefois ne m'importunait guère, car, pour l'odorat, j'étais alors plus semblable au petit chien Caire qu'à M. Robert de Montesquiou, le poète des parfums. Or, en mêms temps que cette odeur inconnue ou plutôt méconnue de moi chatouillait mes narines inhabiles, ma chère maman, après m'avoir demandé si j'avais été bien sage à la promenade, me mit dans la main une sorte de tige d'un vert émeraude, de la longueur d'une lame de couteau à dessert, mais beaucoup plus épaisse, toute étincelante de sucre, et qui m'apparut comme une merveilleuse friandise, empreinte des charmes de l'inconnu : je n'avais encore rien vu d'approchant.

— Goûte, me dit ma mère, c'est très bon, C'était très bon, en effet. Cette tige, quand on y mordait, se rompait en fibres sucrées d'un goût vraiment agréable et plus fin que tout ce que j'avais goûté alors de confiseries et de sucreries.

Et cette plante d'une telle douceur me fît songer aux fruits de la contrée où coulent des ruisseaux de sirop de groseilles, à travers des rochers de caramel, bien qu'à vrai dire, je crusse aussi peu au pays de Cocagne que Virgile aux Champs Elyséens, admirés des Grecs,

Quamvis elysios miretur Grœcia campos;

mais je me plaisais, comme Virgile, à des fictions enchanteresses, et mon esprit s'émerveillait, ignorant le traitement que les confiseurs font subir à un pied d'angélique pour le rendre plaisant au palais. Car ce bâton d'émeraude tant délectable n'était autre chose qu'un morceau d'angélique offert à ma chère maman par madame Caumont qui en avait reçu de Niort toute une caisse.

A quelques jours de là, revenant pareillement de la promenade avec ma bonne Mélanie, je sentis dans la chambre de ma mère cette

particulière odeur de fumée douceâtre et sournoise, que j'avais sentie en voyant de Tangélique pour la première fois, et que je crus être l'odeur de l'angélique.

J'embrassai ma chère maman avec une exactitude rituelle. Elle me demanda si je m'étais bien amusé à la promenade, et je répondis qu'oui; si je n'avais pas trop tourmenté Mélanie, et je répondis que non. Et, ayant rempli mes devoirs filiaux, j'attendis que maman me donnât un morceau d'angélique.

Comme elle avait repris sa broderie et ne paraissait pas disposée à faire le joli geste que j'attendais, je me décidai à réclamer mon angélique, ce que je ne fis pas sans déplaisir, tant était grande la délicatesse de mes sentiments. Maman leva les yeux de dessus son ouvrage, me regarda un peu surprise et me dit qu'elle n'en avait pas.

Plutôt que de la soupçonner d'un mensonge, même léger, je pensai qu'elle plaisantait et différait le contentement de mon désir soit pour le rendre plus grand, soit en cédant à cette mauvaise habitude qu'ont les personnes sérieuses de jouir de l'impatience des chiens et des enfants.

.le la pressai de me donner mon angélique. Elle me répéta qu'elle n'avait point d'angélique et visiblement elle parlait pour tout de , bon. Sûr, hélas! du témoignage de mes sens et des lumières de ma raison, je répliquai avec assurance qu'il y avait de l'angélique dans la chambre puisque je la sentais.

L'histoire des sciences abonde en exemples d'une semblable aberration ; et les plus grands génies de l'humanité se sont souvent trompés de la même manière que le petit Pierre Nozière. Le petit Pierre attribuait à un corps certaine propriété qui appartient à un autre corps. Il y a en physique et en chimie des lois aussi mal fondées et qui sont respectées et le seront encore jusqu'à leur tardive abrogation.

Ces considérations n'entrèrent pas dans l'esprit de ma chère maman qui haussa les épaules et me traita de petit imbécile. Je fus outré et déclarai que je n'étais pas un petit imbécile et qu'il y avait de l'angélique puisque je la sentais, et que ce n'était pas bien à une maman de mentir à son petit garçon. En entendant ce reproche, ma mère me regarda avec une surprise et une tristesse profondes. Je fu8 soudain convaincu par ce regard que ma chère

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maman ne m'avait pas trompé et qu'en dépit des apparences il n'y avait pas d'angélique dans la maison.

Ainsi, pour cette fois, mon cœur éclaira ma raison. Je voudrais en conclure que toujours on doit se gouverner sur les lumières du cœur. Ce serait la morale de cette histoire; les âmes tendres s'en délecteraient. Mais il faut dire la vérité au risque de déplaire. Le cœur se trompe comme l'esprit; ses erreurs ne sont pas moins funestes et l'on a plus de mal à s'en défaire à cause de la douceur qui s'y mêle.

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