‹ Le petit pierreChapitre 3 sur 28 · LE GÉNIE EST VOUÉ A L*INJUSTICE · texte numérisé non relu

LE GÉNIE EST VOUÉ A L*INJUSTICE

Le génie est voué à l'injustice et au mépris; j'en fis de bonne heure l'expérience. A l'âge de quatre ans, je dessinais avec ardeur; mais, loin de retracer tous les objets qui s'offraient à mes regards, je représentais uniquement des soldats. A vrai dire, je ne les dessinais pas d'après nature : la nature est complexe et ne se laisse pas imiter facilement. Je ne les dessinais pas non plus d'après les images d'Épinal que j'achetais un sou la pièce. Il y avait encore là trop de lignes dans lesquelles je me serais perdu. Je me proposais pour modèle le sou-

Tenir simplifié de ces images. Mes soldats se composaient d'un rond pour la tête, d'un trait pour le corps, et d'un trait pour chaque bras et pour chaque jambe. Une ligne brisée comme un éclair figurait le fusil avec sa baïonnette et c'était très expressif. Je ne faisais pas entrer le f ^,^ shako sur la tête; je le mettais dessus, pour montrer toute ma science et spécifier à la fois la forme de la tête et celle de la coiffure. J'en dessinais un grand nombre de ce style, commun à tous les dessins d'enfants. C'étaient, si l'on veut, des squelettes et même des squelettes très sommaires. Tels quels, mes soldats me paraissaient assez bien faits. Je les traçais à la mine de plomb, en mouillant excessivement mon crayon pour le faire marquer. J'eusse pré- , féré dessiner à la plume, mais l'encre m'était interdite, de peur des taches. Cependant, j'étais content de mon œuvre et me trouvais du talent. J'allais bientôt m'étonner moi-même. Un soir, soir mémorable, je dessinais sur la table de la salle à manger, que Mélanie venait de desservir. C'était l'hiver; la lampe, coiffée d'un abat-jour vert à Chinois, éclairait mon papier d'une chaude lumière. J'avais déjà tracé cinq ou six soldats, par ma méthode ordinaire

que je pratiquais avec facilité. Tout à coup, dans un éclair de génie, j'eus l'idée de représenter les bras et les jambes, non plus par un seul trait, mais au moyen de deux lignes parallèles. J'obtins ainsi une surface qui donnait l'illusion de la réalité. C'était la vie même. J'en demeurai ravi. Dédale, quand il fit des statues qui marchaient, ne fut pas plus content du travail de ses mains. J'aurais pu me demander si j'avais été le premier à imaginer un si bel artifice et si je n'en avais pas déjà vu des exemples. Mais je ne me le démandai pas. Je ne me demandai rien, et les yeux écarquillés et tirant une langue d'une aune, stupide, je contemplai mon ouvrage. Puis, comme il est dans la nature des artistes de proposer leurs œuvres à l'admiration des hommes, je m'approchai de ma mère qui lisait dans un livre et, lui présentant mon papier barbouillé, je criai ;

— Regarde!

Voyant qu'elle ne faisait aucune attention à ce que je lui montrais, je mis mon soldat sur le livre qu'elle lisait.

Elle était la patience même.

— C'est très bien, me dit-elle avec douceur, mais d'un ton qui montrait qu'elle ne

s'apercevait pas assez de la révolution que jo venais d'opérer dans les arts du dessin. Je répétai plusieurs fois :

— Maman, regarde!

— C'est bien, je vois. Laisse-moi tranquille.

— Non! tu ne vois pas, maman!

Et je voulus lui arracher le livre qui la détournait de mon chef-d'œuvre.

Elle me défendit de toucher à ce livre avec mes mains sales.

Je lui criai désespérément :

— Tu ne vois donc pas !

Elle ne daignait rien voir et m'ordonnait de me taire.

Outré d'un tel aveuglement et d'une telle injustice, je frappai du pied, je fondis en larmes, je déchirai mon chef-d'œuvre.

— Que cet enfant est nerveux! soupira ma mère.

Et elle me mena coucher.

J'étais en proie à un sombre désespoir. Songez donc! Avoir fait faire aux arts un bond immense, avoir créé un moyen prodigieux d'exprimer la vie, et, pour tout salaire et pour toute gloire, être envoyé coucher!

Peu de temps après cette disgrâce, il m'en

arriva une autre qui ne me fut pas moins cruelle. Voici dans quelle circonstance : Ma mère m'avait appris assez vite à former passablement mes lettres. Sachant un peu écrire, je pensai que rien ne m'empêchait de composer un livre. J'entrepris, sous les yeux de ma chère maman, un petit traité théologique et moral. Je le commençai en ces termes : « Qu'est-ce que Dieu... » et aussitôt je le portai à ma mère pour lui demander si cela était bien ainsi. Ma mère me répondit que c'était bien, mais qu'à la fin de cette phrase, il fallait un point d'interrogation. Je demandai ce que c'était qu'un point d'interrogation.

— C'est, dit ma mère, un signe qui marque qu'on interroge, qu'on demande quelque chose. Il se met après toute phrase interrogative. Tu dois mettre un point d'interrogation puisque tu demandes : c< Qu'est-ce que Dieu? »

Ma réponse fut superbe :

— Je ne le demande pas. Je le sais.

— Mais si! tu le demandes, mon enfant.

Je répétai vingt fois que je ne le demandais pas, puisque je le savais, et je me refusai absolument à mettre ce point d'interrogation qui m'apparaissait comme un signe d'ignorance.

Ma mère me reprocha vivement inuu obstination et me dit que je n'étais qu'un sot.

Mon amour-propre d'auteur en souffrit et je répliquai par je ne sais quelle impertinence pour laquelle je fus mis en pénitence.

J'ai bien changé depuis lors; je ne me refuse plus à placer des points d'interrogation à tous les endroits où c'est l'usage d'en mettre. Je serais même tenté d'en tracer de très grands au bout de tout ce que j'écris, de tout ce que je dis et de tout ce que je pense. Ma pauvre mère, si elle vivait, me dirait peut-être que maintenant j'en mets trop

NAVARtivr

J'avais connu de tout temps madame Laroque qui, dans notre maison, habitait avec sa fille un petit appartement au fond de la cour. C'était une vieille dame normande, veuve d'un capitaine de la garde impériale. Elle n'avait plus de dents et ses lèvres molles rentraient sous ses \ gencives; mais ses joues étaient rondes et empourprées comme les pommes de son pays. N'ayant aucune idée de l'instabilité de la nature et de l'écoulement des choses, je la croyais contemporaine des premiers âges du monde et en possession d'une impérissable vieillesse. Oa

voyait de la chambre de ma mère la fenêtre encadrée de capucines, au bord de laquelle le perroquet de madame Laroque se dandinait sur son perchoir en chantant des couplets grivois et patriotiques. Apporté des Grandes Indes en 1827, il avait reçu le nom de Navarin, en mémoire de la victoire navale remportée sur les Turcs par les flottes de la France et de l'Angleterre, et dont on apporta la nouvelle à Paris le jour même de son arrivée. On supposait que Navarin n'était déjà plus jeune lors de sa venue en Europe. Aux petits soins pour lui, madame Laroque le mettait tous les matins à la fenêtre, afin que le vieillard pût jouir du spectacle animé de la cour. Je ne sais en vérité quel plaisir cet Américain goûtait à voir Auguste laver la voiture de M. Bellaguet et le père Alexandre arracher l'herbe qui croissait entre les pavés. Dans le fait, il ne semblait guère attristé de son long exil. Sans prétendre deviner | sa pensée, on eût dit qu'il se réjouissait de sa \ force ; et c'était assurément un animal étrange- ^ ment robuste. Quand de ses petites mains grises il empoignait un morceau de bois, il avait bientôt fait de le briser avec son bec. J'ai toujours aimé les bêtes; mais alors

elles m'inspiraient de la vénération et une sorte de terreur religieuse. Je leur devinais une intelligence plus sûre que la mienne et un sentiment plus profond de la nature. Le caniche Zerbin me paraissait comprendre bien des choses qui m'échappaient et je prêtais à notre bel angora, Sultan Mahmoud, qui connaissait le langage des oiseaux, un génie mystérieux et le don de pénétrer l'avenir. M'ayant une fois mené au musée du Louvre, ma mère me montra dans les salles Égyptiennes des animaux domestiques enveloppés de bandelettes et enduits d'aromates :

— Les Égyptiens, me dit-elle, les adoraient comme des divinités, et, quand ils mouraient, les embaumaient soigneusement.

Je ne sais ce que les anciens Égyptiens pensaient des ibis et des chats; je ne sais si, comme on le veut aujourd'hui, les animaux furent les premiers dieux des hommes, mais j'étais bien près d'attribuer à Sultan Mahmoud et au caniche Zerbin une puissance surnaturelle. Ce qui surtout me les rendait merveilleux, c'est qu'ils m'apparaissaient dans mon sommeil et conversaient avec moi. Une nuit, je vis en rêve Zerbin gratter la terre de ses

pattes et déterrer un oignon de jacinthe : — C'est ainsi, me dit-il, que sont les petits enfants dans la terre avant leur naissance, et ils éclosent comme des fleurs.

On le voit : j'aimais les animaux, j'admirais leur sagesse et les interrogeais assez anxieusement durant le jour pour qu'ils vinssent, dans la nuit, m'enseigner la philosophie naturelle. Les oiseaux n'étaient point exceptés de mon amitié ni de ma vénération : j'aurais chéri Navarin comme un père, j'aurais comblé ce vieux Cacique de respects et d'égards, je me serais fait son disciple docile, s'il l'eût permis. Mais il ne me permettait pas même de le contempler. A mon approche, il se balançait impatiemment sur son perchoir, hérissait les plumes de son cou, me dévisageait avec des yeux de feu, ouvrait un bec menaçant et montrait une langue noire, grosse comme un haricot. J'aurais voulu connaître la cause de cette inimitié. Madame Laroque en attribuait l'origine à ce que jadis, enfant sans connaissance et ne pouvant encore marcher, je me faisais porter près de lui, approchais mes petits doigts de sa tête pour toucher ses yeux, qui brillaient comme des rubis, et poussais des cris déchirants du

regret de ne pouvoir les prendre. Elle Taimait et lui cherchait des excuses. Mais pouvait-on croire à une rancune si profonde et si tenace? Enfin, quelle qu'en fût la cause, l'inimitié de Navarin me semblait injuste et cruelle. Désireux de rentrer en grâce auprès de cette puissance terrible, je pensai que des présents pourraient l'apaiser et que du sucre lui serait une offrande agréable. Malgré la défense de ma mère, j'ouvris le buffet de la salle à manger et choisis le plus gros et le plus beau morceau de sucre qui se trouvât dans le sucrier. Car il faut dire qu'en ce temps-là, on ne cassait pas le sucre à la mécanique; les ménagères l'achetaient en pain et, chez nous, la vieille Mélanie, armée d'un marteau et d'un vieux couteau ébréché et sans manche, brisait le pain en fragments inégaux, non sans faire jaillir d'innombrables éclats, comme les géologues détachent de la roche des échantillons minéralogiques. Il convient d'ajouter que le sucre coûtait alors très cher. D'une âme bienveillante et tenant mon présent caché dans la poche de mon tablier, je me rendis chez madame Laroque et trouvai Navarin à sa fenêtre. Il écossait nonchalamment de son bec des grains de chènevis.

Jugeant l'occasion favorable, je présentai le sucre au vieux Cacique, mais il ne reçut pas mon offrande. Il me regarda longtemps de profil dans le silence et l'immobilité, puis soudain fondit sur mon doigt et le mordit. Le sang coula.

Madame Laroque m'a dit plusieurs fois qu'en voyant mon sang, je poussai des cris affreux, versai des larmes abondantes et demandai si j'en monrrais. Je n'ai jamais voulu l'en croire; il se peut pourtant qu'il y ait quelque chose de vrai dans ses paroles. Elle me rassura et me mit une poupée au doigt.

Je sortis indigné, le cœur gros de colère et de haine. A compter de ce jour, ce fut entre Navarin et moi la guerre sans merci. A chaque rencontre, je l'insultais et le provoquais, et il se mettait en fureur : c'est une satisfaction qu'il ne me refusait jamais. Tantôt je lui chatouillais le cou avec une paille, tantôt je lui jetais des boulettes de pain et il ouvrait un large bec et proférait d'une voix rauque des menaces inintelligibles. Madame Laroque, tricotant, à sa coutume, un lé de jupon de laine, m'observait par-dessus ses besicles et me disait, en me menaçant de son aiguille de bois ;

— Pierre, laisse cet animal tranquille. Tu sais ce qu'il t'est déjà arrivé avec lui. Croism'en : il t' arrivera pis, si tu continues. i Je négligeais ces sages avertissements, et j'eus lieu de m'en repentir. Un jour que je ravageais sa mangeoire et en dissipais indignement les grains de maïs, le vieux Cacique sauta sur moi, embarrassa ses mains dans ma chevelure et de ses ongles aigus me laboura la tête. Si l'aigle ravissant effraya l'enfant Ganymède en le prenant amoureusement dans ses serres de velours, qu'on juge de l'effroi que je ressentis, quand Navarin me tenailla de ses doigts de fer. Je poussai des cris qui retentirent jusque sur les berges de la Seine. Madame Laroque, quittant son éternel tricot, détacha l'Américain de sa proie et le ramena sur son épaule au perchoir. Là, le cou gonflé d'orgueil et les dépouilles de ma chevelure attachées à ses griffes, il me jeta, de son œil flamboyant, un regard de triomphe. Ma défaite était complète, mon humiliation profonde.

A peu de temps de là, m'étant introduit dans notre cuisine où sans cesse mille charmes m'attiraient, j'y trouvai la vieille Mélanie qui hachait avec un couteau du persil sur une

planche. Je fis diverses questions touchant cette herbe dont l'acre parfum me chatouillait les narines. Mélanie me répondait abondamment: elle m'apprit que le persil était employé dans les ragoûts et servait d'assaisonnement aux viandes grillées, et m'enseigna enfin qu'il était pour les perroquets un poison mortel. A cette nouvelle, je saisis de cette herbe odorante un brin que le couteau avait épargné et l'emportai dans le cabinet des roses où je méditai seul et en silence. Je tenais dans mes mains la mort de Navarin. Après une longue délibération avec moi-même, je sortis de l'appartement et me rendis chez madame Laroque. Là, montrant à Navarin l'herbe vénéneuse :

— Regarde : c'est du persil, lui dis-je. Si je mêlais ces petites feuilles vertes et frisées à ton chènevis, tu mourrais et je serais vengé. Mais je veux me venger autrement. Je me vengerai en te laissant la vie.

Je dis et jetai par la fenêtre l'herbe funeste.

Depuis lors je cessai de tourmenter Navarin. Je ne voulais pas gâter ma clémence. Nous devînmes amis.

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