LUI
Agnès, au bout de quelques mois, tomba tout à coup dans une profonde mélancolie. Sa gaieté avait disparu, ses joues pâlirent. Elle se promenait plongée dans des rêveries profondes, et tressaillait d'effroi lorsque Rodolphe venait à l'en tirer. Il la pressait de lui dire la cause de sa tristesse ; mais Agnès gardait le silence, et s'efforçait de le tranquilhser par des caresses con-
traiiîtes. Un soir qu'ils avaient soupe très-tard, lorsque Rodolphe voulut l'emmener dans la chambre à coucher, elle s'effraya, elle frémit et le pria de demeurer encore. Il l'emmena malgré elle, et insista pour savoir le sujet de cette singulière terreur. Elle lui raconta enfin, toute saisie d'épouvante, que depuis quelque temps une ligure blanche s'approchait de son lit, la réveillait et, tantôt avec des menaces, tantôt avec des caresses, lui faisait signe de la suivre.
RODOLPHE. As-tu jamais parlé à cette figure?
AGNÈS. Jamais. L'effroi me coupait la parole. Une fois je voulus t'éveillerj mais elle me menaça d'un air terrible, et bientôt après elle me fit des signes d'amitié.
RODOLPHE. Si elle fapparait encore, éveille-moi. Mais, afin que tu puisses reposer tranquillement cette nuit, je ne dormirai pas.
A peine avail-il achevé ces mots, qu'on frappa un grand coup à la porte. Agnès se précipita dai>s son sein en tremblant. La porte s'ouvrit. La figure blanche,, ornée de crêpes noirs, se glissa devant lui.
— Rodolphe, sauve-toi! dit-elle d'un ton lamentable; sauve-toi, Rodolphe, ou tu es perdu!...
Il demeura froid comme du marbre en reconnaissant dans ce fantôme son Agnès d'autrefois. C'est sous ces mêmes vêtements qu'il l'avait trouvée sur l'échafaud le jour qu'il s'était Vainement pressé pour venir à son secours. Il n'était pas encore revenu à lui-même, lorsque d'autres figures s'avancèrent en se tenant par la main. Il reconnut en elles Clara, Euphroslne et Jeanne.
— L'heure est venue! crièrent-elles d'une même voix
LE PETIT PIERRE 39ë
et en disparaissant; l'heure est venue ! sauve-toi ! sauvetoi!...
— LTieure est venue! répéta lentement Rodolphe.
Aussitôt il jette un coup-d'œil rapide sur sa vie passée, et frissonne en se rappelant que douze ans auparavant, à la mèine heure, il avait signé son premier contrat avec Satan. Agnèb tomba à ses pieds sans connaissance, et lui la repoussa... Il saisit un flambeau. .* il voulut appeler Pierre^ mais le livre lui échappa des mains. Soudain s'éleva do toutes parts une horrible tempête au dedans et au dehors du château. Rodolphe fut environné de la plus profonde, de la plus impénétrable obscurité. C'est en vain qu'il cherchait la fenêtre; elle avait disparu à ses yeux. Tout à coup les ténèbres s'éclairent : on eût dit qu'il tombait une pluie de feu. Portes et fenêtres s'ouvrent avec fracas; le plancher tremble, la flamme se glisse le long des murs, et mille monstres divers mugissent autour du chevalier. Un coup effroyable ébranle le château jusque dans ses fondements^ Belzébuth, accoutré d'un habit couleur de feu, se présente devant lui. Il était suivi d'un grand nombre de valets habillés de même, et Pierre, revêtu de l'armure d'un vieux chevalier, fermait le cortège.
BELZÉBUTH, ù RodolpJie. Es-tu prêt ?
RODOLPHE. Moi? Comment! il n'y a pas encore un an d'écoulé, et tu m'en as accordé trente !
BELZÉBUTH. Jc t'ai trompé comme tu m'as trompé. Tu as renouvelé l'ancien pacte. Lis et tais-toi. L'heure est venue, je viens te chercher*
RODOLPHE. Quelle horreur I quelle horreur! Tu ne
296 LE PETIT PIERKE
peux pas te prévaloir d'une pareille trahison. J'ai fait pénitence pour mes fautes passées.
BELZÉBUTH. Tu uiens ! — Accusateur, quels sont les crimes de Rodolphe? Combien a-t-il séduit de filles innocentes ?
PIERRE, s' avançant et plantant sa lance devant Rodolphe. Il a séduit six jeunes filles, et il vit encore avec une septième dans les nœuds du mariage le plus criminel.
BELZÉBUTH. Xommc celles qu'il a séduites, et dis comment elles sont mortes.
PIERRE. La première se nommait Régine. Il l'a enlevée à son père. Désolée de la perte de son honneur, elle s'est donné la mort. Sous la figure d'un ami, je pris soin moi-même d'augmenter son désespoir, et lui mis un poignard dans les mains.
BELZÉBUTH. Gontinuc.
PIERRE. La seconde s'appelait Agnès. Il a commis adultère avec elle; il en a eu une fille illégitime, et la mère a péri sur un échafaud. Clara est morte de chagrin; Euphrosine de désespoir. Avec cette dernière est descendu au tombeau un enfant qu'elle portait encore dans son sein^ et dont il a refusé d'être le père. Jeanne a terminé sa vie avant-hier. Les chagrins avaient rongé ses jours, et son père n'a pu survivre à la douleur d'ignorer le destin de sa fille. Marie s'est pendue en apprenant que le ravisseur de son innocence, le meurtrier de son bien-aimé, avait obtenu sa grâce...
Agnès, éveillô'toi ! {Pierre relève Agnès, qui sort de son évanouissement et regarde autour d'elle avec épou-
vante.) Cette femme avec laquelle il s'est enfin marié, c'est sa fille, c'est l'enfant qu'il a eue de la première Agnès! Lorsqu'elle vint au monde, je la remis à une bergère, qui l'éleva jusqu'à l'âge de sept ans; après la mort de cette nourrice, elle trouva une mère dans la bonne vieille chez laquelle il l'a rencontrée. C'est avec cette enfant, conçue dans le péché, enfantée dans le péché, qu'il vit maintenant sous les liens d'un hymen incestueux, et qu'il accumule chaque jour de nouveaux crimes sur sa tête.
BODOLPHE. Des crimes horribles sans doute, mais sans le savoir ! (Agnès retombe sur la terre.)
PIERRE. Voilà que la frayeur vient de la tuer à son tour : le nombre de sept est remph.
BELzÉBUTH. Gontiuue. Combien a-t-il commis de meurtres?
PIERRE. Soixante-dix exactement comptés : une partie par moi, une partie par d'autres, le surplus par luimême.
BELZÉBUTH. De qucl crime s'est-il encore rendu coupable ?
PIERRE. Il a vendu son àme; il s'est parjuré; il a dérobé des sommes énormes, et a toujours vécu de larcins. Il a fait esclaves les hommes libres et persécuté les hommes justes.
BELZÉBUTH. C'cu est assez, c'en est trop I Comment a-t-il essuyé les pleurs de l'innocence ? Comment a-t-il expié les meurtres? Comment a-t-il restitué les biens volés et réhabilité les réputations flétries?
PIERRE. Il a fait l'hypocrite pendant quelques mois; il a jeûné, prié, fait pénitence; il a sacrifié ses biens
298 LK PETlt PIERRE
dérobés, pou^ se réconcilier avec Dieu; et puis il a encore rolé, il a encore assassiné !
BELzÉfiLTH. Aiilsi ddHC il doit subir dans l'autre vie le cbàtiment des crimes qu'il n'a pas expiés dans celle-ci. Vengeurs, commencez votre ofticé!
Les démons s'approchent de Rodolphe... Il ne peut plus parleh Déjà l'effroi de la mort s'empare de lui: déjà les tourments de l'enter entrent dans son àme. Il prend machinalement le liVre, qui se trouvait auprès de lui, et l'ouvre à droite. Soudain une voix perçante se fait entendre :
— Malheureux fils de mes descendants, tu m'appelles trop tard; la sentence s'exécute, je ne puis plus te sauver ! (A Pierre.) Époux à jamais réprouvé, tu triotnphes! Nous ne nous reverrons plus.
Les monstres infernaux firent retentir la salle d'Un joyeux éclat de rire. Rodolphe était sans connaissatice : les esprits vengeurs le saisirent et l'agitèrent violemment pour le rappeler à la vie. Ils le lancèrent contre la muraille avec tant de force, que son sang et sa cervelle rejaillirent alentour. Ils s'envolèrent en l'emportant avec des rugissements effroyables; ils obscurcirent la campagne sous leurs noires ailes, et déchirèrent son corps au miheu des airs.
Ce qui restait encore d'habitants dans le château, entendit ce vacarme épouvantable; ils prirent la fuite, et regardèrent de loin avec effroi cet horrible spectacle. Le château demeura désert; personne n'osait y entrer; les vents hurlaient à travers les portes et les fenêtres, et faisaient un bruit affreux le long des nuits. Personne ne savait ce que la femme de Rodolphe,
LE PETIT PlEHKIi: 499
Agnès, était devenue. L'odeiir infecte de son corps, resté dans la chanibre sans sépulture, attira les oiseaux de proie du canton: ils volaient autour du château et poussaient des cris si effrayants, que la superstition les prit pour des démons.
Cet événement fut porté au loin par la renommée. Le bruit en parvint jusque dans le monastère où Rodolphe avait habité naguère. L'histoire rapportait qu'un chevalier inconnu était arrivé en Tliuringe avec sa femme; qu'il y avait fait l'acquisition d'un château dans lequel il avait mené pendant quelques mois une vie paisible et retirée; mais que, la nuit de la Saint- ^ Jean, il avait été emporté par le diable, et impitoyablement déchiré dans les airs. Ce récit attira l'attention de tout le couvent. Prêtres et laïques savaient que le terme du contrat de Rodolphe, que l'on avait brûlé dans le monastère, devait expirer cette même nuit. L'abbé fit prendre des informations. Il se présenta des gens qui attestèrent avoir entendu dire que Rodolphe avait été en marché d'un château avec un gentilhomme du pays de Thuringe : il n'en fallait pas davantage pour croire que le chevalier emporté par le diable, dans ce pays-là, n'était autre que Rodolphe lui-même.
Pour plus de certitude, et pour savoir s'il avait réellement épousé une nouvelle femme, et d'où elle était venue, l'abbé permit au prêtre qui avait dirigé la conscience de Rodolphe durant sa retraite, d'aller en Tiiu-
ringe taire des recherches jusque dans le château abandonné. Il arriva par une belle soirée d'été au pied de la colline où le château était situé. Comme il était sur le point d'y monter, des habitants du canton vinrent à lui et le conjurèrent de ne pas suivre cette résolution. Ils le prenaient pour un étranger qui n'était pas instruit des événements, et lui contèrent toute l'histoire. Ils lui dépeignirent le chevalier, de manière à \e confirmer dans ses soupçons et à redoubler son empressement. Il donna bien de la joie à ces bonnes gens lorsqu'il les assura qu'étant un oint du Seigneur, il n'avait rien à redouter de la puissance ni de la malice du démon. Ils le laissèrent donc aller d'autant plus volontiers, qu'il leur protesta qu'il chasserait les malins esprits par ses oxorcismes et qu'il rendrait le repos à toute la contrée.
Il monta jusqu'au château. Ses pas retentissaient dans les appartements déserts qu'il traversa; partout il trouva des indices de la fuite précipitée de ses habitants. Les habillements et divers objets étaient épars çà et là, les uns jetés à l'aventure, les autres préparés pour quelque usage. Il pénétra plus avant, et parvint dans la chambre à coucher de Rodolphe. Il fut frappé d'une exhalaison fétide, d'une odeur de cadavre. Il s'approcha du corps d'Agnès; la putréfaction avait déjà rendu ses traits méconnaissables.
— Qui que tu aies été, dit le prêtre avec un soupir, pauvre créature! je pleure sur ta fin cruelle : sans doute elle fut imprévue. Sans doute tu seras morte de frayeur lorsqu'on arracha ton mari d'auprès de toi. Dieu fasse miséricorde à ton âme ; je veux ensevelir ton corps et
LE PliTiT PIERRE 301
consacrer la terre où tu reposeras jusqu'au jugement dernier.
Il chercha de toutes parts sans rien trouver qui satisfit sa curiosité. Au moment où il passait de cette chambre dans une autre pour employer la nuit à attendre ce qui pourrait arriver, il aperçut un Uvre sur le lit de Rodolphe : il le prit sous son bras et, comme il faisait déjà sombre, il alluma un flambeau dans la chambre voisine pour voir ce qu'il contenait. Il l'ouvrit naturellement à droite, et il en regardait avec étonnement les étranges caractères, lorsqu'il sentit quelque chose qui le frappait doucement sur l'épaule. Il se tourne et voit devant lui une figure de femme dans un accoutrement très-ancien.
l'esprit. Prêtre de l'Éternel, que désires-tu ?
LE PRÊTRE, reculant, mais sans frayeur. Je ne t'ai pas appelé.
l'esprit. Tu m'as appelé sans le savoir, par la vertu de ce livre.
LE PRÊTRE. Es-tu uu bou csprit ?
l'esprit. Oui ; et je soupire après ma délivrance.
LE prêtre. Je te la procurerai de grand cœur, si je le puis.
l'esprit. Tu le peux. Anéantis ce livre, et je suis délivrée, et j'entre alors dans la joie des bienheureux, dont, hélas ! j'ai été privée pendant cinq siècles. Pour prix de ta bonne intention et de ce que tu feras pour ma déUvrance, je satisferai ta louable curiosité, je te raconterai tout ce que tu désires apprendre.
LE prêtre. Parle, si ce que tu as à me dire peut servir un jour à l'édification de la postérité.
302 LE PKTIT PIERRE
l'esprit. Écoute et juge :
Je naquis au commencement du neuvième siècle, sous le règne de Louis le. Pieux. Le chevalier de Tauenstaf, mon père, m'éleva dans les principes de la vertu. Les religieuses de notre voisinage m'apprirent à connaître Dieu, à l'honùrer, et à observer ses saints commandements. Parvenue à liige de seize ans, je fus fiancée à Pierre de Westerbourg, un des chevaliers les plus distingués de ce temps-ià. Il possédait de ri^ ches troupeaux, il avait une multitude de valets. Toute la contrée le craignait, car il était puissant. Il portait des habits brodés avec des perles fines, et les princes ne régalaient pas en magnificence. On m'appelait l'heureuse Mathilde, et je me félicitais de posséder le coeur du plus noble chevaUer de notre siècle. Je remerciais le ciel de mon bonheur, car je l'aimais avec toute la tendresse qui peut entrer dans le cœur d'une fiancée. Au bout d'un an, je devins sa femme. Il me conduisit dans son manoir et me rendit hommage, avec tous ses vassaux. Durant huit années, je vécus heureuse dans ses bras, et son amour me fut dévoué sans partage. Je lui avais donné quatre fils et trois fiUes. Je fus atteinte d'une maladie qui me retint au Ut pendant deux mois; dès lors, l'amour de mon mari se détourna de moi pour jamais. Pendant quelque temps, il me respecta encore comme sa femme et la mère de ses enfants ; mais ces égards eux-mêmes ne tardèrent pas à s'effacer , et il n'avait point de servante dont il ne fit plus de cas que de son épouse. En vain je pleurais, en vain je soupirais^ Mes parents virent mes souflrances, et no purent m'étre d'aucun secours; ils en moururent de douleur. Souvent,
LK PETIT 1>IIÎHKE 303
en présence des domestiques il m'appelait vieille soN cière, me repîoctiait la pàiiVrelé de ma dot, et me chassait de rappartement avec dédain. Je voulais m'enfuir et chercher un asile auprès des feUgieuses qui m'avaient élevée. La pieuse abbesse ne cessa de m'olft-ir des consolations; mais elle m'engagea à attendre avec patience un temps plus heureux, et elle me renvoya... pour endurer de nouvelles peines. Mort mari ne rougissait pds d'améUer de jeunes pàysaUnes en revenant de la chasse ; il les embrassait sous mes yeux, et les conduisait dans le lit conjugal. L'une d'elles lui ayant donné un enfant, il me força de le bercer et d'en prendre soin. Il me fallait devenir la servante dé l'Usurpatrice de mes droits, il me fallait obéir à ses moindres volontés pour éviter qu'il ne m'accablât d'outrages et d'imprécations. C'est ainsi que pendant dix années de souffrances je versai plus do larmes qu'on n'en pourrait compter avec les nombres. J'étais la seule personne du château qui fit encore ses prières; mon mari ne songeait pas même à Dieu, et tous ses gens Imitèrent bientôt l'affreux exemple de leur maitre. A l'heure de se coucher, il était presque toujours ivre; il se jetait sur son Ut en jurant, en blasphémant, et ne se relevait que pour recommencer. Pendant dix ans, il ne mit pas le pied dans la maison de Dieu ; pendant dix ans. Il ne fut pas dit une messe dans la chapelle du château. Le clergé fuyait notre manoir comme un lieu d'abomination ; et lorsque je voulais adorer le Seigneur, il fallait m'échapper furtivement pour lui ôter l'occasion de se moquer de ma piété. Un jour, que je revenais avec mes enfants de ce doux et saint exercice, je le vis au
304 LE PKTIT PIERRE
haut de l'escalier : il avait les bras croisés^ et regardait en bas d'un œil fixe et rêveur. Je tâchai de passer auprès de lui sans être remarquée; mais il me prit doucement la main et me demanda d'où je venais. Je n'aurais pas osé mentir en présence des enfants, et je lui avouai que je venais de l'église. Il me tourna le dos avec humeur, et dit en s'en allant : « Ni tes prières ni celles de tes enfans ne peuvent me sauver ! »
Depuis ce temps, il fut toujours triste et mécontent. Souvent il soupirait tout haut^ et parfois il arrêtait sur les fruits de notre union des yeux gonflés de larmes. Souvent aussi, il semblait oubher ses chagrins, et passait de nouveau les journées à table avec ses compagnons de plaisir. Il possédait des trésors incroyables, faisait la plus énorme dépense, et néanmoins ses richesses allaient toujours croissant. C'était une énigme pour moi et pour tout le monde. Dès qu'il se trouvait seul, sa tristesse le reprenait : elle redoubla surtout du moment où un chevalier étranger et inconnu, revêtu d'une armure noire, commença de lui rendre des visites. Ils restaient souvent tous les deux enfermés dans une chambre pendant des heures entières, et personne n'osait en approcher. Je fus tentée plusieurs fois d'épier leur conversation; mais la crainte de faire une chose qui n'était pas convenable m'en détourna. Cependant, la tristesse de mon mari ne cessait d'augmenter, à mesure que les visites du chevaher devenaient plus fréquentes ; je surmontai tous mes scrupules, et un jour je me cachai, avant son arrivée, dans une pièce qui n'était séparée de la chambre à coucher de mon époux que par une légère cloison. Je n'attendis pas long-
temps; ils entrèrent bientôt en se donnant la main.
— Apportes-tu la somme? dit mon mari au chevalier.
LE CHEVALIER. Je l'apporte; mais je ne vois pas à quoi tu pourras l'employer, car le terme expire ce soir, et demain tu ne seras plus.
PIERRE, soupirant. J'amasse pour mes enfants, et j'espère toujours une prolongation.
LE CHEVALIER. Tu l'cspères vainement. C'est aujourd'hui même, à minuit, que nous venons te chercher.
PIERRE. Mais si je te promets de te servir encore longtemps, de te procurer encore nombre de créatures innocentes et bien des âmes qui ne sont pas sur leurs gardes?
LE CHEVALIER. Nous nous cn tenons au plus solide, et nous avons peu de confiance dans les promesses de ce genre. As-tu quelque chose à m'ordonner?
PIERRE. Rien.
LE CHEVALIER, lul jetant un grand sac rempli cVor, Tu peux toujours compter la somme, en attendant que je revienne te voir pour la dernière fois sans que tu m'appelles.
Le chevalier sortit, et mon époux le suivit de près. Ce fut un grand bonheur pour moi qu'il se retirât si promptement, car les forces commençaient à m'abandonner et mes genoux à trembler sous moi; j'étais sur le point de m'évanouir. Je vk clairement que ce chevalier était Satan lui-même, et que mon époux avait fait avec lui un traité qui devait expirer à la fin de la journée. Je tremblai pour son salut; ma douleur était au comble. Je courus dans mon appartement, et je priai
306 Lli PETIT PIERRE
Dieu avec ferveur, en lui demandant conseil et assistance. Tout d'un coup je me rappelai que dans le voisinage, à quelques lieues de nous, vivait un saint homme qui avait beaucoup de pouvoir contre les forces de Satan : ses prières avaient délivré des possédés et chassé les malins esprits de plusieurs maisons. C'était l'unique espoir qui me restait; je mettais en lui toute ma confiance. Je sortis pour le prier de venir au secours de mon mari. Ne connaissant pas bien le chemin, j'errai dansune forêt une grande partie de la nuit. Je trouvai enfin sa cabane; il se rendit à mes instances et vint avec moi : « Console-toi, mon enfant, me dit-il en chemin; si je trouve ton époux encore en vie, Satan ne pourra pas lui courber un cheveu. > Comme nous approchions du château, Ù s'éleva une grande tempête et le solitaire précipita ses pas. Nous entendîmes d'horribles mugissements, et mon œil étonné vit sortir des combles du château une troupe de monstres infernaux emportant au milieu d'elle mon malheureux époux^ et déchirant son corps dans les airs. Je tombai aux pieds de l'ermite: il commença aussitôt ses conjurations, et les démons s'abaissèrent vers nous. Quel affreux spectacle, de voir ces monstres dégouttants du sang de mon mari, de voir chacun d'eux tenir dans ses griffes une partie de son corps et s'efforcer de le mettre en pièces I Je perdis connaissance, et ne revins à moi que longtemps après. Quand j'ouvris les yeux, j'aperçus à côté de moi le saint homme gui continuait de me donner des secours. C'est de sa bouche que j'appris les circon* stances suivantes :
Contraints par le pouvoir de Texorciste, les diables
LE PETIT PIEKRK 307
cessèrent leur opération, et obéirent au commandoment qu'il leur fit de recomposer le corps. Ils rassemblèrent à la hâte les lambeaux qu'ils trouvèrent, mais ne purent en former que la figure d'un nain. L'àme de mon épojjx, qui ne s'était pas encore enfuie, en prit possession. Mais il y avait une si grande quantité de sangrépandu, que le nain restait presque sans vie. En vain l'ermite tùcha de le réconforter, en vain il l'exhorta à se repentir de ses péchés^ à mettre son espoir dans la miséricorde du Très-Haut : il ne l'entendit pas; il était en proie aux plus cruelles angoisses • il me maudit; il maudit toute sa poslérité, lui jura une haine éternelle, et expira sans donner le moindre signe de contrition. Je le fis enterrer secrètement, et peu de personnes fu^ rent informées de sa fin terrible; Au bout de trois jours, mon époux, sous sa figure de nain, se présenta au mi^ lieu de la nuit devant mon lit. « Je suis damné, me dit-il; Satan m'ordonne d'errer sous cette forme hoi> teuse, jusqu'à ce que j'aie rempli le serment que j'ai fait à ma mort, jusqu'à ce que mes séductions aient entraîné dans le crime un de mes descendants, et l'aient rendu malheureux pour l'éternité, Toi, mets tous tes efforts à l'empêcher, car les tourments de l'enfer sont terribles! Aujourd'hui je peux t'en prévenir encore, mais demain je serai forcé de faire aveuglément les volontés de Belzébuth. Mon pouvoir ne s'étend que sur mes descendants maies; je ne pourrai l'exercer^ ce pouvoir, que lorsqu'ils auront vingt-quatre ans accomplis et qu'autant qu'ils ne seront pas encore mariés. Jl faut alors que je les induise six fois au concubinage, 6t que la septième fois ils contractent un mariage criminel.
308 LE PETIT PIERRIi
Ils doivent cortimettre soixante-dix meurtres avant de m'appartenir entièrement. J'ai été forcé de te découvrir tous ces secrets; retiens- les bien, et prends tes mesures, car, à partir de cet instant, je vais commencer. »
Si je fus désolée pour moi-même d'une pareille annonce, je le fus bien davantage pour ma race infortunée. Je cherchai les moyens de prévenir tant de maux, et je n'en trouvai que d'insuffisants. L'ermite m'avait prescrit, en partant, de donner aux pauvres ou de consacrer à Dieu tout l'or que je trouverais dans l'appartement de mon mari. « C'est un bien acquis injustement, me dit-il, et qui ne peut profiter à tes descendants. »
Je trouvai des sommes immenses; mais, au lieu de me conformer aux ordres du saint homme, je les gardai soigneusement, et me figurai qu'en laissant de grands trésors à mes enfants, je les mettrais en état de résister aux plus puissantes tentations. Avec l'agrément de l'empereur, j'échangeai tout mon bien et beaucoup d'or contre un domaine inaliénable, pour l'aîné de mes hoirs, sous la condition expresse que celui qui en prendrait possession devait être marié avant sa vingtquatrième année. Je fus souvent tentée d'apprendre à ma famille la déplorable histoire de mon époux, pour qu'elle évitât les pièges où il était tombé et qu'on mît les enfants en garde contre les mêmes séductions; mais mon cœur triompha toujours de ma raison, et je crus qu'il y aurait delà barbarie à rendre odieuse à mes enfants la mémoire de l'auteur de leurs jours. Je priai Dieu de me laisser vivre assez longtemps pour pouvoir marier
mes fils. Il exauça mes vœux, et ils prirent tous, avant leur vingt-quatrième année, des femmes élevées dans la crainte de Dieu. Je mourus à soixante-dix ans, et je n'éprouvaî que trop, à la fin de mes jours, combien étaient frivoles toutes mes précautions. Lorsque je fus près de mon agonie, l'avenir se découvrit à mes faibles yeux; je voulais parler pour exhorter mes enfants rassemblés autour de moi, mais la force m'abandonna, et je me séparai d'eux la conscience chargée de remords.
L'Éternel pesa mes actions, mes erreurs et mes péchés. Je fus trouvée trop peu innocente pour entrer d'abord dans les joies du salut. Je n'avais pas restitué le bien acquis injustement; je n'avais pas courageusement prévenu mes descendants contre les dangers qui les menaçaient, contre les séductions toujours actives qui leur étaient préparées; j'avais mis plus de confiance dans for et dans les biens temporels que dans les secours du Très-Haut. Je fus condamnée pour ces fautes à errer aussi sous la figure d'une naine, jusqu'à ce que tout mon héritage fût restitué, ou appliqué aux besoins de l'Église, jusqu'à ce que la mort eût enlevé le dernier rejeton de ma race.
« Tu étais dans le péché et tu n'as pas parlé I me dit le Seigneur d'une voix tonnante; tu ne pourras plus raconter à présent ce que tu as tenu secret. Tu prendras le deuil, toutes les fois qu'il sera né un fils à tes descendants, car sa vie prolongera la durée de tes épreuves, et tu trembleras pour sa destinée future. Tune pourras t'approcher de leur demeure, parce que ton cœur né s'approchait pas de tes enfants. Voilà ton châtiment et ta pénitence; mais voici ton espoir : c'est
310 LE PETIT PIERRR
que la vie de l'homme ne dure pas éternellement, que l'arbre le plus fertile se dessèche à la fin ; c'est que la volonté de l'homme est libre, et qu'il peut choisir le bien comme le mal, éviter la tentation ou la suivre. Tu auras le pouvoir de protéger tes descendants, lorsque d'eux-mêmes ils auront recours à toi. Là où tu opéreras, le séducteur ne pourra pas opérer; là où tu seras, il ne pourra pas être. Trois fois il te sera permis d'apparaître à chacun de tes fils, lorsqu'il aura commencé ses épreuves, et de le prévenir, mais avec mystère, comme tu as fait pendant ta vie. Durant le cours des épreuves, tu pourras enchaîner une fois le séducteur lorsqu'il approchera du cercle de ton influence, et un seul de tes descendants aura le pouvoir de détacher ses fers. Enfin, s'ils mettent leur confiance en lui, s'ils demandent hbrement à le voir, ils pourront l'appeler, comme ils pourront l'appeler toi-même. Va donc ; souffre, et espère. Reviens quand tout sera consommé, quand rien ne t'arrêtera plus sur la terre, quand tu auras subi la dernière de tes pénitences, et raconté à un étranger ce que tu as criminellement caché à tes enfants. Alors ta récompense est assurée : elle sera immense si tu fais en sorte qu'il n'y ait qu'un très-petit nombre ou même aucun de tes descendants qui suive jusqu'au bout le chemin de la perdition. »
Lorsque je revins sur la terre, mon mari avait déjà pris possession du château de Westerbourg, déjà il en accompagnait les maîtres sous sa nouvelle forme, et s'était rendu nécessaire par des actions d'éclat contre les gens de guerre et contre les brigands. Il recueillait soigneusement tout ce qui pouvait servir à la tentation,
LE PETIT PIERRI^ 311
cl moi tout ce qui pouvait la dctourner. J'établis ma demeure dans les montagnes , bien loin de mes héritiers, et j'observai ses manœuvres en me rendant invisible. D'abord, ils n'eurent pas besoin de mon assistance; ils suivaient religieusement m.es dernières volontés et ne tombaient pas dans ses pièges; mais la famille se multiplia dans la suite à tel point, que le temps de mes épreuves en fut prolongé, et que ma surveillance devint beaucoup plus pénible. La guerre et la peste firent à celte époque de cruels ravages en Allemagne; grand nombre de mes descendants périrent. Mon testament ne put échapper aux destructions de ce siècle barbare : il fut la proie des flammes dans un incendie qui consuma le château. Le peu qui restait de mes héritiers ne garda qu'un souvenir confus de mes dernières volontés, et bientôt elles s'effacèrent entièrement de leur mémoire. C'est alors que les séductions du petit Pierre commencèrent à opérer avec plus de force; mais ma vigilance les déjouait toujours. J'élevai dans ma solitude de pieuses orphelines, je les conduisis dans le pays qu'habitaient mes descendants mâles. Plusieurs d'entre eux en choisirent pour leurs femmes et furent heureux avec elles. De toutes les branches de ma postérité, il ne restait plus que Jean de Westerbourg; il mourut enfin, et laissa un fils unique nommé Rodolphe. Ce dernier rejeton de ma race ne montra aucun penchant pour les femmes pendant sa jeunesse, et, malgré tous mes efforts, il atteignit sa vingt-quatrième année sans se marier.
Ici la petite femme raconta ce que savent déjà nos lecteurs, et elle se consola enfin par l'espérance que
parmi tant de centaines de ses descendants, il n'y en aurait (ju'un seul de privé du bonheur éternel.
Le saint prêtre ensevelit le corps d'Agnès, brûla le livre, revint chez lui et publia ce miracle. Il écrivit toute l'histoire et la transmit à l'édification de la postérité. Plus de cent ans après, il y avait à la tête du monastère un abbé fort savant, qui tira les manuscrits de la poussière et les fit examiner ; dans le nombre se trouva cette histoire. Il la lut, et, comme il doutait de sa vérité, qu'il n'en saisissait pas bien le sens, il la communiqua aux hommes les plus doctes de son temps. Plusieurs la jugèrent authentique et incontestable, et louèrent Dieu d'avoir anciennement donné des preuves certaines de l'existence et des tentations de l'esprit de ténèbres. D'autres y trouvèrent une allégorie morale. L'un d'entre eux la lui renvoya accompagnée de notes dans lesquelles il tâchait d'étabhr que cette narration, prise dans un sens figuré, pouvait être d'une grande utilité aux fidèles, en ce que sa lecture contribuerait beaucoup à les édifier. Nous allons transcrire quelquesunes de ses notes et de ses exphcations sans y rien changer.
Sous la personne de Pierre, disait le commentateur, sont représentées les passions humaines, principalement la volupté. Elle est l'esprit qui porte l'homme à tous les vices, qui le conduit aux bords de l'abime et l'y précipite.
MatliiMe est le symbole de la religion, qui prévient les hommes des pièges de l'erreur, qui leur montre le véritable chemin du ciel. Mais comme ce chemin est épineux, étroit, escarpé, et que le voyageur y rencontre des souffrances sans nombre, plusieurs s'en détournent et prennent un large sentier semé de fleurs qui les mène à l'enfer.
Le chapeau que l'on donne à Rodolphe figure la foi inébranlable. Les séductions de la volupté, les pièges du démon ne peuvent approcher celui qui la possède.
Comme Euphrosine, toute jeune fille porte une ceinture : c'est la ceinture de la modestie. Tant que la modestie n'éprouve aucune atteinte, tant qu'elle n'est pas même entièrement perdue, l'innocence surmonte ses dangers; c'est pour elle un rempart impénétrable. Jeunes filles, soyez modestes, vous serez loujours innocentes.
Dans l'origine, les passions de l'homme sont des nains; mais entretenues, mais nourries, elles devieïinent des géants, et rien alors ne peut plus leur résister.
Pierre fut enchaîné par Mathilde à un rocher. Ainsi la rehgion a des chaînes pour les passions de l'homme; mais malheureusement il y a trop de Rodolphes qui liment ces chaînes eux-mêmes !
La tour, dont la porte ne se rouvre plus, signifie un monastère; et la pierre que le nain fait poser dans le mur démontre que le vice peut s'introduire jusque dans le cloître et y porter la désolation.
Le sage abbé n'était pas encore complètement satisfait de toutes ces explications ; il eut recours aux archives, et bientôt sa curiosité n'eut plus rien à désirer.
is
3i4 LE PETIT PIERRE
Il vit, par les chroniques du monastère, qu'au treizième siècle, existait effectivement danô le pays un Rodolphe de Westerbourg, et que les religieux avaient soutîert de sa part de grandes vexations. Quelques siècles auparavant, ses ancêtres avaient engagé au couvent des fonds de terre considérables ; Rodolphe les réclama, et, les moines ayant refusé de les rendre si l'on ne remplissait lés conditions de l'engagement, il s'en empara dé vive force. Rodolphe avait pour confident et pour conseiller, ainsi le disaient expressément les chroniques, un vieux nain que son père avait amené de Palestine, et qui sans doute n'était pas chrétien. l\ conduisait dans son château de belles filles, et opprimait les moines de toutes les manières possibles. Souvent, avec les serviteurs de Rodolphe, il les épiait dans la campagne, les arrêtait, leur liait les mains derrière le dos et les renvoyait au couvent après les avoir bigarrés de figures effrayantes.
Du temps que l'abbé Paul gouvernait le monastère, Rodolphe fut condamné d'abord par jugement de la Chambre souveraine^ et enfin par sentence de l'empereur, à rendre les fonds de terre au couvent : on l'obligea, en outre, à faire recouvrir à neuf la tour principale de l'édifice, et à congédier son nain. Mortifié de cette condamnation, il passa en pays étranger, et mit dans son Château un régisseur qui menait une vie exemplaire et faisait beaucoup de bien aux rehgieux. Quelques années après, le chevalier amena avec lui un homme d'une taille gigantesque; tout le canton le prit pour un magicien, mais c'était vraisemblablement le chef d'une bande de voleurs avec laquelle il s'était lié.
LE PETIT PIERRE âiS
Cet homme lui apportait do grandes richesses. Au inoyen de ces trésors, et en tenant table ouverte, Rodolphe se coriciha l'attachement des chevaUers des environs, çt ils firent cause commune avec lui. Cette association déclara surtout la guerre aux couvents : ils pillaient leur bétail, leur vin, leurs trésors. Ils démohrent un couvent de femmes dans le voisinage, et enlevèrent un grand nombre de religieuses. Le géant était toujours à leur tête dans ces affreuses expéditions. Les bons chrétiens ne. l'appelaient que le diable des moines. Rodolphe et ses complices furent souvent cités à la Chambre souveraine, mais ils ne comparurent jamais et bravèrent toutes les sommations.
Enfin, il n'y avait plus aucune sûreté sur les routes; tout le pays implorait la puissance de l'empereur. Ce prince envoya contre Rodolphe le drapeau de l'empire. Plusieurs villes commerçantes et tous les vassaux des couvents se réunirent sous cette bannière. On Uvra plusieurs combats sanglants; Rodolphe fut vaincu, non sans peine, et se réfugia au pays de Thuringe avec quelques-uns de ses partisans. Tous ses biens furent confisqués et donnés à l'Église. Les chroniques ajoutent (ju'il acheta en Thuringe un château, qu'il continua d'y vivre dans le crime, et qu'il épousa sa propre fille sans le savoir. Convaincu de cet inceste, dans un accès de rage, il se précipita du haut de son château et termina ainsi son exécrable vie.
La curiosité de l'abbé fut alors entièrement satisfaite. Il reconnut ce qui avait donné matière à cette narration, et put distinguer ce qu'elle contenait de faux et de véritable. Il vit clairement qu'un pieux contemporain
avnit fait un diable du nain et du géant ; qu'il avait transformé les liaisons de Rodolphe avec les voleurs en un contrat avec le démon: et qu'enfin il n'avait mêlé tant de merveilleux à cette histoire que pour épouvanter d'une manière terrible tout ennemi des retraites religieuses.
IMPr,. Dt A. TARIGACLT.
mi
Hftl^BIS'^
kPSH^SSh
^HW »s.'.
fj^^m
l^^/'^^l^^r^Bl^jlPiai wB
Ry ji
W^Wm
T^mft^K ^
WWi-^^m^^P^
SI