Attends ici, dit-il; je vais t'annoncer
Le vieillard entra et revint bientôt introduire Rodolphe. Les yeux du chevalier furent d'abord éblouis de la richesse de l'appartement ; mais dès qu'il put jeter ses regards autour de lui, il vit la salle environnée d'une troupe de garde-s richement vêtus, et devant lui une petite femme qui n'avait pas plus de deux pieds de haut. Des cheveux blancs retombaient sur son visage ridé. Gomme le petit Pierre, elle avait dans sa main droite un bâton noueux, et tenait de la gauche les courroies d'un petit havre-sac de cuir qui descendait sur ses épaules.
« Sois le bienvenu , chevalier Rodolphe de Westerbourg, lui dit-elle; je t'attends depuis quatre cents ans. Je ne pensais pas que tu m'honorerais aujourd'hui de ta présence, moins encore que tu viendrais de toi-même. Sois doublement le bienvenu ! tu changes ma douleur en allégresse. J'ai perdu ma fille chérie ; j'espère trouver un fils en toi. Mais tu es fatigué, tu as souffert de l'orage, tu as besoin de repos, et tu n'es pas on état d'entendre ce que j'ai à l'apprendre. Repose-toi; demain, nous en parlerons à notre aise. »
La vieille se remit à pleurer la perte de sa fille, et se retira. Rodolphe fut conduit dans son appartement par plusieurs domestiques. Clarus le suivit, et se coucha par terre auprès du ht de son maitre. Tout ce qui s'était passé semblait si étonnant, si surnaturel au jeune écuyer, qu'il fut toute la nuit dans les transes de la terreur, et qu'il lui semblait inconcevable que Rodolphe pût dormir avec autant de sécurité. Mais le chevalier était accoutumé à des aventures de ce genre; il ne
doutait nullement que la petite femme ne fût ou réponse de petit Pierre, ou du moins une de ses parentes. Habitué depuis son enfance à regarder Pierre comme son protecteur et celui de la maison de Westerbourg, il comptait sur son assistance : il reposait en paix pour reprendre des forces et se mettre en état de résister aux fatigues du voyage.
A l'instant où lécuyer Clarus, un peu rassuré par les lueurs naissantes de l'aube, s'ciïorçait déformer les yeux pour s'assoupir, on vint frapper à la porte de l'appartement de Rodolphe. Rodolphe ordonna d'ouvrir; la petite femme, maîtresse du château, entra habillée en grand deuil.
LA PETITE FEMME. Gonimeut as-tu passé la nuit, Rodolphe?
iioDOLPHE. Très-bien; je me suis persuadé que je reposais sous le toit d'une amie de ma famille. Pardonne si je le reçois au lit.
LA PETITE FEMME. C'cst ma fautc ; mais mon âge te met à l'abri de la tentation et nous garantit de tout soupçon l'un et l'autre. C'est Timpatience de connaître tes sentiments qui m'amène de si bonne heure. Fais sortir ce jeune homme, car j'ai à te parler seul.
Sur l'ordre de Rodolphe, Clarus se retira, et l'entretien se continua en ces mots :
LA PETITE FEMME. Je t'ai déjà dit iiicr que je l'alten-
dais depuis plusieurs siècles. Je ne savais pas fjuand tu viendrais, et j'étais obligée de me tenir toujours prête à te recevoir. A cliaque naissance d'un fils dans ta famille, je croyais toujours que c'était toi, toi que le sort m'avait promis; mais mon espoir fut longtemps trompé. Petit Pierre, que lu connais, est mon mari; depuis quatre siècles nous vivons dans des querelles sans fin. Une fatalité inévitable le force de travailler contre ma délivrance et contre la sienne; en un mot, de défaire toujours mon ouvrage. En ce moment, il est dévoré de dépit et de colère de te savoir chez moi et sous ma protection. Il y a six mois que j'avais réussi ii enchaîner cet opiniâtre dans un désert, au sommet d'un rocher, mais tu es devenu toi-même son libérateur. Que ne m'est-il permis de l'en dire davantage?... Mais il faut que ta résolution soit prise sans contrainte, que tes démarches soient réglées par ton libre arbitre et par la conviction. Il dépend de toi d'être notre ami ou notre ennemi, de nous sauver ou de nous perdre, de te rendre heureux ou malheureux. Mon pouvoir a ses bornes; voilà ce que je suis forcée de t'avouer avant toute chose.
RODOLPHE. Que puis-je faire ?
LA PETITE FEMME. Tu pcux dcvcuir l'autcur de mon repos et de celui de petit Pierre. Par le même moyen, tu peux te rendre possesseur de trésors innombrables, tu peux être initié à une foule de secrets de la nature; tu peux enfin... prends -bien garde à cet unique avis qu'il m'est permis de te donner... tu poux l'assurer, là-haut, le bonheur éternel.
RODOLPHE. Et comment le pourrai-je? que dois-je faire pour l'obtenir?
LA PETITE FEMME. Rien do plus aisé. Tu es encore garçon; demain, tu n'as qu'à prendre de bon gré ma dernière fille pour ta femme, et lout est accompli. J'ai élevé cent filles à cause de toi, car j'étais obligée d'être toujours prête à te recevoir. J'ai cultivé leurs attraits, leur beauté ; je les formais à la vertu et au bonheur. Mais toutes sont mortes successivement; elles ont séché, elles ont péri dans la vaine attente de ton arrivée. Hier, j'en conservais deux encore; l'une d'elles m'a été ravie, sans doute par la ruse du petit Pierre. Une seule, une seule me reste; elle a moins de charmes qu'aucune de celles dont j'ai pleuré le trépas, et pourtant elle surpasse en beauté toutes les jeunes filles que tu as jamais pu voir. Reçois-la de ma main, épouse-la sous mes yeux, et tu foras à la fois son bonheur, le tien et celui de sa mère.
RODOLPHE. Femme vénérable, j'en crois ta parole, et je ferai peut-être un jour ce que tu désires; mais à présent, cela m'est impossible. Un vœu irrévocable m'obhge d'aller en Palestine. A mon retour, je passerai dans ton château.
LA PETITE FEMME. Ne va polut cu Palestine ! Ton malheur et le nôtre seraient alors inévitables. Aujourd'hui même il faut te décider, aujourd'hui même il faut me répondre, ou l'intérêt que tu m'inspires me forcerait à prendre une autre résolution.
RODOLPHE. Prends-la donc hardiment; car ma réponse claire et constante est ; Non. Tu forces ton hôte à te dire des choses quil eût voulu t'épargner. Quel que soit ton dessein, il n'est certainement pas pur. Tu veux jeter des soupçons sur le petit Pierre, sur l'anli-
que protecteur de ma famille. Tu l'appelles ton mari, et tu te conduis à son égard avec la plus insigne perfidie. Tu veux me donner une épouse qui, élevée dans tes principes, me traiterait sans doute de la même manière. Tu prétends m'inspirer de la confiance, et lu m'avoues que c'est toi qui tenais le pauvre Pierre enchaîné au sommet d'un rocher afin qu'il ne pût sauver la malheureuse Agnès ! Femme, cette action te rend pour toujours horrible à mes yeux; jamais je ne souscrirai à ce que tu désires.
LA PETITE FEMME. Avcugle quc tu cs ! tou unlou avec Agnès n'était-elle pas affreuse ? ton union avec Régine l'était-elle moins ? Et ne vois-tu pas que tu t'égares encore en poursuivant un mari outragé, qui n'a fait agir que la justice et les lois, qui ne s'est pas vengé lui-même lorsqu'il était en droit de le faire ?
RODOLPHE. Excuse moHacalc ! Mais tu l'as dit toimême, il faut que ma volonté soit libre. Eh bien, cette volonté décide mon départ.
LA PETITE FEMME. Aiusi tu ne vcux pas même voir ma fille ?
RODOLPHE. Ni la voir, ni lui parler. Ce doit être un prodige de beauté si elle te ressemble !
LA PETITE FEMME. Sougcs-v bien : elle est belle. Elle t'a vu hier, sans se montrer : elle t'aime tendrement. Cher Rodolphe, te voilà prévenu ! ne te plonge pas dans le malheur. Tu peux au moins voir ma fille et lui parler.
RODOLPHE. Je pars.
LA PETITE FEMME. Eh bien î pars si tu le peux. Il faut que je sois ton médecin malgré toi. La nuit, dit-on,
prèle (le sages conseils; peut-être qu'il t'en viendra pour la première fois de ta vie ; en attendant, il faut que tu demeures ici.
La petite femme se retira, et Rodolphe irrité s'élança de son lit. Il appela son fidèle Glarus, et lui commanda de dire aiix écuyers qu'ils eussent à seller les chevaux le plus tôt possible : mais, avant que Glarus sortit de Tappartement, la petite femme rentra avec sa garde.
« Conduisez ce chevalier dans la tour, dit-elle. C'est pour toi seul, Rodolphe, que je l'ai fait bâtir depuis longtemps. Sa porte va se fermer sur toi ; et la main do ma fille peut seule te l'ouvrir; mais j'aurai soin qu'elle ne l'ouvre pas avant que tu aies promis de l'épouser. J'aurai soin aussi que tu ne puisses lui devenir infidèle. Une fois par an, je te ferai demander si tu as changé de résolution. Le boire et le manger ne le manqueront point, non plus que le temps de réfléchir. Va, toute résistance serait inutile. »
Et, en efTet, Rodolphe n'eut pas la force de tirer son épée. Il fut contraint de suivre ses conducteurs, sans pouvoir autre chose que grincer des dents. Clarus, son fidèle Clarus, tout en larmes, s'attache à ses pas, et se glisse avec lui dans la tour sans être vu par les gardes. Au miUeu de la prison était suspendue une lampe qui jetait une lumière sombre ; on ne voyait nulle par aucune ouverture. La porte par laquelle ils étaient entrés se trouvait si artistement cachée, qu'ils n'en apercevaient pas même la plus légère apparence, et qu'il semblait qu'on l'eût maçonnée pour les enterrer vivants.
Rodolphe ne s'était pas plus aperçu que les gardes de l'entrée furtive de Clarus dans la tour. Il admira
rattachement de ce jeune écuyer, qui s'emprisonnait ainsi pour la vie avec son maître.
« J'espérais récompenser un jour ta fidélité, lui dlL-il avec douleur ; mais cela ne m'est plus possible. Si je puis encore parler à la vieille magicienne ou à quoiqu'un de ses domestiques, je la prierai d'épargner l'innocence et de te rendre ta liberté.
— Oh ! non, non ! s'écria le jeune homme les larmes aux yeux; permets-moi de rester, de vivre, de mourir avec toi! Je t'étais déjà dévoué; à présent, ta ferme résolution, ta noble résistance me rendent entièrement ton esclave. Te servir est mon suprême bonheur! Laisse-le-moi goûter sans réserve.
— Eh bien! réphqua Rodolphe, demeure tant que tu trouveras du charme à partager mon infortune. Si je recouvre ma liberté, je t'en donne ma parole de chevalier, tu ne me quitteras jamais.
—Je te la rappellerai un jour, dit Glarusen souriant.
Une table chargée de mets s'éleva du milieu du plancher à l'heure accoutumée des repas; mais Rodolphe ni son écuyer ne s'en approchèrent. Abîmés dans leur rêverie profonde, ils ne s'apercevaient pas même de Todeur appétissante qui s'en exhalait. Au bout d'une heurC;, la table disparut, et une voix cria du plus profond de la tour :
« Si tu crois pouvoir terminer tes jours par la faim,
tu te trompes, Rodolphe; car à l'avenir, l'air te rassasiera; et la vapeur qui monte de la terre te désaltérera malgré toi. »
Rodolphe ne répondit point à la voix. Le soir, il refusa encore le festin qu'on lui présenta. Quelque temps après, il se jeta sur le lit qu'on lui avait préparé, et Clarus se coucha à l'écart sans dire mot. Les larmes continuelles du jeune écuyer, le poids du chagrin qui chargeait ses paupières lui procurèrent un profond sommeil. Rodolphe, au contraire, se roulait sur sa couche en soupirant, et déjà il se reprochait de ne pas avoir vu du moins la fille de la vieille. Rempli de cette idée, il entend frapper de petits coups à la muraille.
« Dors-tu, Rodolphe? ne m'entends-tu pas ? dit une voix.
— J'entends, répondit Rodolphe. Qui m'appelle, et quelle est cette voix? »
PIERRE, en dehors. C'est la voix de ton fidèle ami, du petit Pierre, qui, ne pouvant te secourir, vient au moins te consoler et t'inspirer du courage pour te sauver des pièges que l'on te dresse.
RODOLPHE. Ne peux-tu pas t'approcher? Xe peux-tu pas me dire ce que je dois faire?
PIERRE. Les murailles sont impénétrables pour moi. Je ne saurais même te voir, et je ne puis te parler que par cette seule petite fente à peine visible.
RODOLPHE. 0 Pierre! pourquoi ne m'as-tu pas prévenu plus tôt? Pourquoi ne viens-tu jamais à mon secours que lorsqu'il n'en est plus temps?
PIERRE. Je ne pouvais contrarier le destin; je ne pouvais empêcher la tentation dont tu es menacé. Tout
l'avenir n'est pas dévoilé à mes yeux : s'il l'était, je n'aurais pas pris des mesures aussi fausses lorsque je vis bâtir cette tour. Cependant il eût été possible de te sauver, si tu avais récompensé la fidélité selon ses mérites. Où est le fidèle Clarus ?
Rodolphe; Il est là qui dort; il m'a suivi de luimême, et sans être vu, dans cette affreuse prison.
PIERRE. Clarus est avec toi ?.,. Heureux Rodolphe, te voilà sauvé! Éveille-le et dis-lui d'enlever delà muraille la pierre sur laquelle tu m'entends frapper.
RODOLPHE. Ne puis-je pas le faire mieux que ce pauvre garçon?
PIERRE. Tu prendrais une peine inutile. Sa main seule peut y réussir.
Rodolphe réveilla Clarus, lui ordonna de tirer la pierre; et ce que le chevalier n'aurait pu avec toute sa force, le jeune homme l'exécuta d'une seule main. La pierre était carrée, et l'espace qu'elle laissa vide était juste assez grand pour que le petit Pierre y pût passer.
A l'aspect de ce nain, Clarus recula épouvanté ; mais Rodolphe le rassura en appelant le petit vieillard son père et son sauveur.
PIERRE, dans la tour. Lorsque ma femme bâtissait cette tour, je ne pus pas d'abord pénétrer ses intentions, car nous avons la faculté de nous cacher mutuellement nos projets. Je crus alors qu'elle la construisait pour y garder la petite fille que ta chère Agnès t'a donnée. C'est dans cette idée qu'un jour^ pendant que les ouvriers se reposaient, je jetai cette pierre parmi les autres après lui avoir imprimé la vertu de pouvoir
être enlevée en dedans par toute main de femme, même par la plus faible. Avec cet heureux stratagème, je parvins à me ménager la possibilité d'entrer dans la tour. Lorsqu'on en jeta les premiers fondements, il m'était déjà interdit d'y changer ou d'y déranger la moindre chose; mais heureusement les maçons se servirent de cette pierre, et m'assurèrent ainsi le moyen de pénétrer jusqu'à toi.
RODOLPHE. Je ne comprends rien encore à tes discours. La main d'une femme peut seule enlever cette pierre, dis-tu? et voilà pourtant que cê jeune garçon vient d'y réussir.
PIERRE. Il approche, le temps où la vérité sera dévoilée. Ne tremble pas, Glarus; Rodolphe porte un cœur reconnaissant; il récompensera ta fidélité; il sait que sa déhvrance dépend de toi seul. Tu vas être bien étonné, Rodolphe ! Tu ne soupçonnes pas qui peut être ce jeune homme? C'est Clara, c'est la fille du comte Richard, qui t'a soigné, qui s'est donné tant de peines pour toi dans ta maladie; qui t'a suivi lorsque tu l'as quittée ; qui s'est travestie pour aller t'attendre sur le chemin de Strasbourg; qui t'a servi par amour; qui, par amour, a partagé ta prison ; qui, par amour, a fait vœu de mourir avec toi.
RODOLPHE. Serait-il possible ? Ah ! je l'avoue, cette ressemblance m'a souvent rappelé le souvenir de Clara, m'en a occupé pendant des heures entières, et m'a fait jurer de dem.inder sa main après mon ri^tour de la Palestine. Parlez, noble dame, serait-il vrai ? Parlez; un seul mot de votre bouche va me rendre votre esclave à jamais.
CLARA, en vougissunt. Oui, je suis Clara. Pardonnez à une jeune insensée qui ne pouvait plus vivre sans vous. Pardonnez-lui d'avoir quitté son père par un égarement d'amour, d'avoir ofTcnsé la bienséance en vous suivant. Mais j'étais résolue à ne vous jamais découvrir qui je suis. Je voulais demeurer avec vous jusqu'à ce que votre cœur se fût ressouvenu de la malheureuse Clara, ou qu'une autre en eût fait la conquête.
RODOLPHE. Nulle autre que vous ne doit régner sur lui ; nulle autre que vous ne doit le posséder, si vous daignez agréer un don trop peu digne de vous !
CLARA, tombant dans ses bras. 0 Rodolphe, que tu me rends heureuse !
PIERRE. Sois donc reconnaissante , rends-le donc heureux à son tour, en le tirant de cette prison.
CLARA. Et comment le puis-je? Parle! tout ce qui me sera possible, je le fais à l'instant.
PIERRE. La construction de cette tour achevée, j'assistai à son inauguration sans être vu de ma femme ; alors j'appris quelles étaient ses vues en la bâtissant. « Lorsque Rodolphe habitera cette tour, dit-elle , de même qu'il lui sera impossible d'être infidèle à l'une de mes filles, de même aucun Esprit, aucune main humaine, excepté la main d'une de mes filles, ne sera capable d'en ouvrir la porte. » Depuis longtemps, Rodolphe, je tremblais de voir arriver cette époque fatale dont il ne m'était pas permis de te prévenir et que je n'avais pas le pouvoir de détourner. Je n'imaginais pas que l'issue en serait aussi heureuse. Clara, il ne dépend que de toi de remplir la condition imposée par ma femme. L'heure où tu te seras donnée au chevalier.
où tu lui auras accordé tout ce que peut accorder une femme, sera aussi l'heure de sa délivrance. Agis maintenant comme bon te semblera; il n'est pas en mon pouvoir de te contraindre, et je n'entreprendrai pas de te persuader. Mais, afin que personne ne puisse te découvrir en ce lieu et anéantir les moyens de salut qui sont encore possibles, prends cette ceinture. {Il en tivp une de son havre»sac.) Tant que tu la porteras, tu seras invisible à tous les yeux, et si quelque jour tu remplis la condition prescrite, alors la porte se découvrira à tes regards, alors tu pourras l'ouvrir hardiment.
A ces mots, Pierre se glissa dansTouverture, et Clara la referma en y posant la pierre de ses mains tremblantes.
Qui oserait reprocher à Rodolphe de préparer sa délivrance cette nuit même ? Qui oserait reprocher à Clara, éprise d'une si ardente passion, de céder trop tôt à ses instances, et de ne lui rien refuser, surtout lorsqu'il lui promettait de la conduire chez son père, de l'épouser publiquement, et de la mener ensuite avec lui en Palestine ?
Dès que les deux amants s'éveillèrent, le premier regard de Clara se tourna vers la porte : elle la vit trèsdistinctement; elle vit la serrure et les verrous. Après avoir quitté la ceinture qui la rendait invisible, elle prit Rodolpbe par la main, et se hâta de le délivrer, de se délivrer elle-même. Serrure et verrous cèdent en
effet à sa main, la porte s'ouvre... Rodolphe voit dans la cour ses cavaliers qui montent à cheval et sont sur le point de partir. « Où allez-vous?» s'écria-t-il en s'élançant de l'escalier de la tour pour entendre leur réponse. Soudain la porte se referme , et Clara, qui n'était pas encore sortie, ne peut plus la rouvrir.
Les cavaliers de Rodolphe témoignèrent la joie la plus vive de la présence inespérée de leur maître. Ils l'avaient vu conduire dans la prison sans pouvoir le secourir ; et, sur l'ordre de la maîtresse du château, ils allaient s'en retourner chez eux pour y pleurer sa perte. « Amenez-moi mon cheval, dit Rodolphe, et sellez -en un pour mon fidèle Glarus que je vous... > Il se retourne et ne voit plus Clara; il voit la porte de la tour fermée. Il remonte l'escalier aussi promptement qu'il l'avait descendu; il appelle Clara. Elle lui répond d'une faible voix :
« La serrure et les verrous sont disparus à mes yeux ! Peut-être me faudra-t-il expier ici le crime que je n'ai commis que pour toi. Trop heureuse de te savoir libre et sauvé, les souffrances me seront douces pourvu que tu trouves le bonheur !
— Je ne puis être heureux sans toi ! s'écria Rodolphe. Avancez, dit-il à ses cavaliers, et m'aidez à forcer la porte. »
Tous se précipitent et tentent vainement de l'enfoncer. Alors une voix, partie du château, leur crie :
« Vous vous donnez des peines inutiles; aucune puissance humaine ne saurait désormais ouvrir cette ^ porte. Rodolphe, ma maîtresse veut te parler avant ton départ. »
84 LE PETIT l'IERRE
Rodolphe se rappela en ce moment qu'une des filles de la vieille pouvait ouvrir la tour : il accepta l'invitation avec empressement, et monta l'escalier à grands pas pour la prier de délivrer sa chère Clara. La vieille vint à sa rencontre dans l'antichambre.
« Malheureux ! lui dit-elle, je ne peux plus m'opposer à tes désirs; et si tu persistes dans ta résolution, tu te perds sans retour. Ce matin s'est tout à coup dévoilé devant mes yeux le secret terrible dont je ne soupçonnais pas la possibilité, et que l'on m'avait caché avec tant d'artifice. Misérable pécheur! tandis que tu es encore dans ce château, il dépend de toi de te sauver et de réparer tous les crimes dont tu t'es rendu coupable. »
RODOLPHE. Si ton cœur inflexible conserve quelque reste de pitié, accorde-moi ce que je refusai hier, accorde-moi de parler à ta fille.
LA PETITE FEMME. Voloutiers! Eutrc dans cette chambre; tu la verras, et tu jugeras à quel trésor tu veux renoncer.
Rodolphe^ sans répondre, s'élança dans le cabinet et s'arrêta auprès de la porte, immobile comme une statue. Il s'attendait à trouver une naine dilTorme, une espèce de monstre : il voit dans un fauteuil la plus belle, la plus superbe fille qu'on puisse imaginer. Elle était vêtue de noir, et cette couleur rehaussait encore l'éclatante blancheur de son teint; sa chevelure soyeuse descendait négligemment sur ses épaules et flottait jusqu'à ses pieds. En ce moment, elle essuyait une larme échappée de ses grands yeux bleus. A l'aspect du chevalier, elle se leva tout alarmée de son fauteuil ;
» Viens-tu prendre congé de moi? lui dit-elle d'une voix douce ; ou viens-tu insulter à mes pleurs? Insensé, ils coulent moins pour toi que pour la malheureuse Clara ! »
Au nom de Clara, le chevalier sortit del'étonnement qui semblait l'avoir pétrifié.
RODOLPHB. C'est pour te supplier, pour implorer ta pitié au nom de cette infortunée que je me présente ici. Je sais que tu as seule le pouvoir d'ouvrir la porte de la tour. Rends-moi ma libératrice, ma bien-aimée, celle qui abandonna son père pour me suivre, celle qui a consenti à sacrifier son honneur pour me sauver.
EUPHROsiNE. Ah ! si cela m'était possible, penses-tu que je verserais ici des larmes inutiles? La tour ne pouvait s'ouvrir que deux fois : la première^ aux ordres de ma mère pour te recevoir : la seconde, par ma main ou par l'effet de ton infidélité, pour te déUvrer. L"un et l'autre cas est arrivé; et, dès à présent, la porte est fermée pour toujours, à moins que tu ne changes de résolution.
RODOLPHE. Pour toujours ? fermée pour toujours ! et qu'esl-ce que Clara va devenir?
EUPHROSINE. Je ne puis te répondre; je ne lis pas dans le livre du destin. Tout ce que sais, et je le tiens de ma mère, c'est que tu peux la sauver si tu fais pénitence, si tu observes un jeûne rigoureux pendant trois ans. Va en Palestine et mortifie-toi. Durant.ces trois années, ne dérobe pas un baiser à aucune fille, n'en regarde aucune avec désir, n'en prie d'amour aucune, ne réponds à l'amour d'aucune. Reviens ensuite; et alors, si tu t'es conservé pur, Clara sera libre et tu seras le maîire de la rendre complètement heureuse.
RODOLPHE. Sauvons-la donc par ce moyen, puisqu'il n'en est pas d'autres? Mais si tu me trompes...
EUPHR05INE. Si jo te trompe, que mon nom soit couvert de honte aux yeux du monde entier; que la fleur de ma virginité devienne la proie du dernier de tes serviteurs !
RODOLPHE. Eh bien ! je vais commencer mon pèlerinage, jeûner, me mortifier; que la malédiction tombe sur moi si je n'accomplis pas mon vœu!
EUPHROSiNE. Tu as proHoucé un serment terrible, frémis de le violer.
RODOLPHE. Accorde-moi, je t'en supplie, une seconde grâce avant mon départ : c'est de parler encore une fois à Clara, de lui dire un mot de consolation.
EUPHROSINE. Gela n'est plus possible. Songe que dès cet instant même ta pénitence est commencée.
RODOLPHE. Permets-moi du moins une dernière question. Es-tu réellement la fille de la petite vieille?
EUPHROSLNE. Je suis sa fille adoptive. Le destin lui avait permis d'adopter et d'élever cent filles : je suis la centième et la seule qui lui .reste. C'est de ta pénitence que dépend... Mais peut-être en ai-jetrop dit...
LA PETITE FEMME, eu entrant. Oui, ma fille, tu en as trop dit. Rodolphe, ta résolution est noble. Va, que rien ne t'en détourne. Oh ! si je pouvais te guider! si j'osais seulement te prévenir! Cependant prends garde à ces paroles et grave-les profondément dans ta mémoire : « Trois fois le pécheur est tombé, trois fois il a été relevé : six fois le Seigneur a pardonné, et la septième fois il a prononcé un jugement terrible. » Souviens-toi qu'on ne t'a rendu aucun service que tu n'y
aies répondu par un péché! Souviens-t'en sans cesse comme tu t'en souviens à présent, et va en paix.
Rodolphe était dans la plus cruelle anxiété. Les paroles de la vieille lui déchiraient Pâme; celles de sa charmante fille avaient pénétré son cœur, son cœur qui ne battait encore que pour Clara, qui n'était dévoué qu'à cette amante infortunée. Il emportait cependant un secret repentir d'avoir repoussé si rudement l'offre de la vieille, et de n'avoir pas même voulu voir son aimable fille.
« Alors, dit-il tout bas, j'étais encore innocent; alors mon cœur n'était pas engagé, n'était pas enchaîné; alors j'aurais pu me résoudre librement... »
D'après ces pensées, il commença à se méfier du petit Pierre. A force d'y réfléchir, il demeura incertain à qui des deux, du petit Pierre ou de la vieille, il demanderait protection. Déhvrer Clara était néanmoins pour lui un devoir, un devoir si sacré qu'il se promit, sans hésiter, de le remplir par une pénitence de trois années, puisqu'il ne le pouvait autrement. Il renouvela sa promesse à la vieille, et voulut partir. Alors la vieille ouvrit sa petite valise et en tira un chapeau de paille roulé dont elle lui fit présent.
LA PETITE FEMME. Prcuds cc chapoau. Tant qu'il couvrira ta tête, personne ne pourra te donner des conseils pernicieux, ni corrompre ton cœur. Si tu le quittes, la ibule des séductions va t'assiéger de nouveau. Tâche seulement de maîtriser ton âme; et tu pourras encore aspirer au bonheur.
Rodolphe prit le chapeau et la remercia.
LA PETITE FEMME. Uu mot eucorc. Unc âme vraiment
pénitente pardonne à ses ennemis. Ainsi donc, si tu renconlres jamais sur ta route le chevalier Waldemar, tu dois t'éloigner, et laisser la vengeance au souverain Juge. Si les malheurs t'assiègent, souffre patiemment; si les revers t'accablent, fais pénitence; si les dangers te menacent, espère; et quand même le glaive serait suspendu sur ta tète, ne désespère jamais.
EUPHRosiNE. Quand tu reviendras après trois années de pénitence rigoureuse, sois sûr que Clara et moi nous !!0us mettrons au balcon pour t'attendre; et que si nous te voyons arriver avec ce chapeau, nous irons au-devant de toi en faisant éclater des transports d'allégresse.
LA PETITE FEMME. Pars ! J'ai fait tout ce que je puis. Il dépend de toi seul d'accomplir ton serment.
Rodolphe sortit avec précipitation. Descendu dans la cour, il jeta son épée, son bnudrier, son armure, et renvoya ses cavaliers avec ordre d'attendre son retour au bout de trois ans. Il revêtit un habit de bure, ceignit ses reins d'une corde, prit un bâton à la main, mit le chapeau de paille sur sa tète et s'en alla. Au sortir du château, il se tourna encore une fois vers la porte en soupirant , il leva encore une fois les yeux vers la fenêtre d'où Euphrosine le regardait partir. Dès qu'il fut sur le grand chemin, il se mit à entonner des cantiques de pèlerin qu'il avait appris dans son enfance ; son cœur éprouva des mouvements de contrition : il reconnut qu'il avait péché, que le sang de Régine et d'Agnès, que les malheurs de Clara retombaient sur sa tête.
« La vieille ne peut me tromper, dit-il, ce qu'elle
LE PETIT PIERIiE 89
m'ordonne est bon et mi';ritoirc. Petit Pierre ne (it jamais qu^attiser mes passions; elle tâche de les éteindre. Oui, c'est elle, c'est elle seule que je prendrai pour guide. »
Rodolphe poursuivit sa route pendant sept journées, s'affermissant de plus en plus daus ses résolutions. Il voyait déjà les frontières d'Italie, lorsqu'un soir un coup de vent enleva son chapeau et le jeta à quelques pas de lui. A l'instant même il vit à son côté le petit Pierre qui lui faisait signe et voulait lui parler. Mais Rodolphe courut après son chapeau et le remit sur sa tête. Pierre avait disparu.
Le même accident lui arriva plusieurs fois en traversant l'Italie; mais il demeura fidèle à sa résolution, et le petit Pierre ne put parvenir à lui parler. Arrivé au bord de la mer, il s'embarqua sur un vaisseau qui faisait voile pour la terre sainte. Il avait eu la précaution d'attacher son chapeau sur sa tête avec un ruban, et le vent ne pouvait plus l'emporter. Déjà le pénitent découvrait de loin les côtes blanchissantes de TArabie; déjà il se réjouissait de toucher au terme de son voyage; tout à coup parurent deux galères sarrasines. Le vaisseau, mal équipé et n'ayant à bord que des pèlerins, tente vainement de se dérober à leur poursuite. Les infidèles en viennent à l'abordage, massacrent ceux qui résistent, et font les autres prisonniers. Rodolphe
lut du nombre de ceux-ci. Dès le commencement du combat, oubliant son nouvel état, il avait jeté son bourdon, avait saisi un glaive, et s'était défendu en héros. Les Sarrasins lui arrachèrent son épée; mais, touchés de sa jeunesse et de sa beauté, ils lui laissèrent la vie.
On l'enchaîna à fond de cale; il reçut à peine assez de pain pour se nourrir, et fut enfin débarqué avec le reste des captifs. « Souffre sans murmurer, » se dit-il en lui-même lorsqu'on l'eut chargé de chaînes encore plus pesantes pour le conduire à la ville. Là, les prisonniers furent rangés suivant leur âge, et Ton régla le sort de chacun. Les pirates vendirent aux paysans ceux dont la figure semblait promettre le moins; et divers marchands achetèrent successivement les autres. Six des plus beaux et des mieux faits, parmi lesquels était Piodolphe, furent destinés au sultan, car ce prince venait de faire proclamer dans tous les ports qu'il exigeait des corsaires un présent de deux cents esclaves chrétiens de toute beauté.
« Il faut opposer la pénitence au malheur, » se dit encore Rodolphe; et il se laissa tranquillement conduire à Babylone avec ses compagnons. Il avait toujours son habit de pèlerin; il portait encore son chapeau de paille. Les pauvres captifs eurent beaucoup à souffrir durant ce long voyage; cependant on leur donna de meilleurs aliments, dans la crainte que leur beauté ne s'altérât, et que le tribut ne perdit ainsi de sa valeur. Ils arrivèrent à Bnbyione, et peu»do jours après ilsfurent présentés à un officier du sultan.
<c Le nombre des demandes est remph depuis longtemps, dit celui-ci: mais le chef du sérail a besoin de
quelques eunuques intelligents : conduisez chez lui les esclaves, et votre cadeau n'en sera pas moins n^^réable à mon maitre. >
Un des esclaves, qui parlait la langue du pays, annonça à ses compagnons le sort qui les attendait. Les malheureuses victimes frémirent d'épouvante; mais leurs impitoyables conducteurs turent sourds à leurs prières, et on les traîna sans pitié au surintendant des eunuques; il en fut content, et les fit jeter dans la prison.
« Fusses-tu menacé du plus affreux des outrages, espère! » se dit Rodolphe.
Mais le dernier rayon d'espérance s'évanouit lorsque, de grand matin, plusieurs noirs entrèrent dans la prison armés de couteaux tranchants. Ils lièrent ses compagnons l^un après l'autre, les firent sortir, et exécutèrent l'opération sanglante. Rodolphe s'était caché dans un coin; et lorsqu'on emmena le dernier patient, le désespoir s'empara de son cœur.
« Est-ce là le prix de ma pénitence? est-ce là le terme de mes peines? Ne dois-je donc revoir ma patrie que privé de mon sexe? s'écria-t-il en arrachant de sa tête le chapeau de paille. Pourquoi ne l'avoir pas jeté plus tôt? Pourquoi n'avoir pas suivi les conseils de mon am.i? Mais à présent il va m'abandonner... »
PIERRE. Il ne t'abandonne pas. Il a pitié de ton aveuglement, et s'empresse de venir te sauver. Vois- tu maintenant de qui tu dois suivre les conseils? Conçoistu maintenant de qui tu dois attendre ton bonheur ? Mais tu as plus besoin de secours que de reproches... Il ouvre son havre-sac et donne un perroquet rouge à
Rodolphe.) Prends cet oiseau : il s'est envolé depuis trois jours de la chambre de la sultane favorite; elle est inconsolable de cette perte. Le sultan a juré par la barbe de Mahomet et a fait proclamer que celui qui le rapportera peut former une demande, et que si elle ne surpasse pas sa puissance, elle sera exaucée. Prends donc le perroquet, et demande ta liberté : elle le sera accordée. Je ne tarderai pas à te revoir. Dis au premier qui entrera que tu l'as attrapé à ces barreaux, et faistoi conduire devant le sultan.
Pierre disparut.
Rodolphe obéit en tremblant : il avait toujours sous les yeux les couteaux ensanglantés, et frissonnait de tous ses membres. Mais dès qu'il entendit les cris de joie que poussèrent les noirs en jetant leurs barbares instruments, dès qu'il se vit emmener avec respect, l'espoir le ranima; il jura dans le fond de son àme de suivre les avis de son ami Pierre, et de ne jamais se fier désormais à ceux de sa méchante femme.
Aussitôt que le sultan fut prévenu qu'un esclave allait arriver avec le perroquet, il donna l'ordre de l'amener en sa présence; il alla même au-devant de lui, et envoya chercher la sultane avnnt d'entendre la demande du malheureux. Elle vole, elle arrive en relevant son voile pour baiser son clier fugitif. Rodolphe élonné reconnaît dans la sultane la belle Euphrosine,
la fille do la pelilo vieille. Incertain, n'en croyant pas SCS propres yeux, il restait immobile comme un terme, lorsque Euphrosine, se tournant vers lui, lui dit en allemand :
— C'est toi, Rodolphe, qui as retrouvé mon perroquet?
LE SULTAN, à Euphrosuii'. Connaitrais-lu cet esclave?
EUPHROSINE. Ou jo me trompe, ou c'est un chevalier allemand de ma connaissance. Il est si étonné de me trouver ici, qu'il ne peut s'exprimer. A en juger par son accoutrement, il allait en pèlerinage à Jérusalem.
LE SULTAN. Dcmaude-lui ce qu'il désire; je le lui accorderai, je tiendrai mon serment.
RODOLPHE, oubliant tout ce qui l'environne. C'est toi, Euphrosine?... toi, dans ces lieux! toi, la maîtresse du sultan d'Egypte 1
EUPHROSLNE. Seigucur, il demande la vie et la liberté.
LE SULTAN. Jo lui accordc l'une et l'autre; et de plus un firman avec lequel il pourra parcourir toute la Judée sans obstacles.
EUPHROSLNE, à Rodolpke. Va, tu es libre. Où est Ion cha[)eau ?
RODOLPHE. Je voudrais ne l'avoir jamais mis sur ma tète! Pour prix de mon obéissance, je devais donc subir une honteuse mutilation! je devais donc te trouver daiLs les bras du sultan !
EUPHROSLNE. T'ai-jc promis fidélité? As-tu persévéré jusqu'à la fin? As-tu vu lever sur toi le couteau sans désespérer ? Le chapenu sera encore dans la prison pendant trois jours. Après ce terme, reviens avec ou sans chapeau, et lu auras ton firman. Une foi aveugle
et constante est ordinairement récompensée. Méfie-toi de tes yeux, de tes oreilles, et tu seras heureux.
RODOLPHE. Que la foudre m'écrase, si...
EUPHRusixE. Xe jure pas. Tu as trois jours pour réfléchir, et ta pénitence durera trois jours de plus. Tu ne peux retourner en Allemagne qu'après trois ans et trois jours. Dans trois ans et trois jours, si lu as suivi mes conseils, je t'attendrai avec Clara au balcon de notre château.
Euphrosine baisa son perroquet et sortit avec lui de l'appartement du sultan. L'amoureux despote vola sur ses pas, après avoir ordonné de laisser partir Rodolphe librement. Le chevaher s'éloigna sans pouvoir revenir de sa surprise. Tout ce qu'il avait vu et entendu lui paraissait incompréhensible; il ne savait que croire, il ne savait que penser. Il se décida enfin à demander au petit Pierre l'explication de ces étranges événements ; il parcourut toute la ville pour le chercher. La nuit survint; il ne trouva d'autre gîte qu'une mauvaise taverne. Après avoir apaisé sa faim avec un morceau de pain, il se coucha sur la paille, et s'y retourna mille fois sans pouvoir fermer l'œil. Tout à coup il voit à côté de lui... non pas le petit Pierre tant désiré, mais bien sa petite femme.
RODOLPHE, étonné. Eh ! que veux-tu de moi?
LA PETITE FEMME. Jc vicHS tc raffermir dans un projet presque oublié; je veux régénérer tes sentiments, et chasser loin de toi toute tentation d'une nouvelle rechute.
RODOLPHE. Je n'ai pas besoin de précepteurs ! je n'ai pas besoin d'un guide tel que toi, qui se joue de moi^
me conduit aux bords du précipice, et ne me berce de vaines promesses que pour m'y faire tomber en aveugle !... Mais tu as une fille charmante?...
LA PETITE FEMME. Aussi vertucuse qu'elle est belle.
RODOLPHE. Vertueuse? Pauvre vieille! tu n'es pas une sorcière fort habile: autrement, je n'aurais pas besoin de te prouver que tu en as menti. Je l'ai vue ce matin, cette fille si vertueuse I
LA PETITE FEMME. Je le sais.
RODOLPHE. Je l'ai vue dans les bras du sultan.
LA PETITE FEMME. Jb Ib 88 is.
RODOLPHE. Tu sais cela et tu parles de sa vertu ! Otetoi de mes yeux. Je vois bien que tu es trop vieille pour rougir. Si tu avais pu faire de tes quatre-vingt-dix-neuf filles autant de maîtresses d'empereurs et de rois, tu serais sans doute une fort bonne entremetteuse, mais aussi une très-mauvaise moraliste. Quiconque veut prêcher la vertu doit en donner l'exemple, ou la honte est sa digne récompense.
LA PETITE FEMME. Rodolphc ! Rodolphc 1 tu me connais bien peu. Tu t'en repentiras trop tard. Une foi aveugle peut seule te sauver. Tu crois donc que le sentier de la perfection est facile, que dans la route des épreuves on ne rencontre point d'épines? Il m'est permis de t'avertir trois fois. Prends-y garde, Rodolphe, trois fois seulement! Déjà tu as suivi une fois...
RODOLPHE. Et cette seule fois m'a suffi pour connaître à 'fond tes sentiments. Je te prie donc de ne te donner aucune peine pour une seconde ni une troisième fois ; ce serait en vain : tu ne peux pas accroître l'horreur que tu m'inspires; abandonne-moi à ma destinée.
9G LE PliTlT PIERRE
LA PETITE FEMME. Moii fils, poiiit dc précipitatioii : réfléchis, considère, et détermine-loi. Pense à la maiheureuse Clara! Elle a déploré ton aveuglement funeste.
RODOLPHE. Moins funeste qu'une captivité qu'elle n'a point méritée. Que t'a fait cette fille innocente, pour être enfermée dans une prison? Que t'ai-je fait moimême, pour devenir ainsi ta risée, pour que tu m'offres ta fille en mariage et pour que je la retrouve dans les bras du sultan?
LA PETITE FEMME. Tout crimc cxigc sa punition, tout péché sa pénitence. Fais ton examen; tu verras qu'il est utile pour toi, qu'il est indispensable de t'imposer un châtiment volontaire. Le sang, le sang de l'innocence crie vengeance sur toi, il demande expiation! Le crime souille ta conscience, il faut qu'elle soit purifiée.
RODOLPHE. Mais que dois-je donc faire?
LA PETITE FEMME. Dcmeuror ferme dans les épreuves, supporter les revers avec la conviction de les avoir mérités; ne pas désespérer quand même tu serais menacé du plus grand des malheurs, quand même tu te croirais perdu sans ressource... Où est ton chapeau?
RODOLPHE. Dans la prison où tu voulais me dévouer au traitement le plus cruel et le plus infâme.
LA PETITE FEMME. Si tu counais cncoro le prix d'un bon conseil, va le chercher. Recommence ton pèlerinage; ne perds point patience, et tu seras heureux.
RODOLPHE. Je ne veux pas plus de ton bonheur que de tes conseils! Je...
LA PETITE FEMME. Inscnsé! Trois jours de réflexion
LE PETIT PILRRE 97
le restent. Pendant ce temps, le chapeau demeurera a la même place, comme te l'a dit ma fille.
RODOLPHE. Eh bien! je consens à suivre encore une fois ton avis; mais avant tout, explique-moi une chose.
LA PETITE FEMxME. J'oxigc uuo obéissancc aveugle.
RODOLPHE. Je la promets, si lu m'apprends sans détour comment il se fait que je trouve ici au rang de sultane cette Euphrosine que j'ai laissée au milieu des montagnes sauvages de la Suisse; si tu me jures par ce que lu as de plus sacré qu'elle...
LA PETITE FEMME. Arrête! La curiosité ne doit pas être un des motifs de ta pénitence. Il faut obéir aveuglément. Et pourquoi l'inquiéter de ma fille, lorsque Clara, cette Clara que tu as séduite, que tu as sacrifiée, n'attend de satisfaction que de toi seul? L'unique but de tes épreuTes doit être ta propre délivrance et la sienne. Ma fille suit maintenant une autre destinée. Cependant il me faut crier à loi, à elle, à moi-même : Méfie-toi de tes yeux et de tes oreilles !
RODOLPHE. Tu ne me persuaderas pourtant point qu'une fille soit vertueuse entre les bras d'un sultan...
LA PETITE FEMME. Méfic-toi de tcs voux ct dc tes oreilles!
RODOLPHE. Que jamais elle...
LA PETITE FEMME. Méfie-toi dc tcs orcilles et de les yeux ! et ne laisse pas échapper le temps de la réflexion sans en profiter.
RODOLPHE. Une seule question encore. Pourrai-je voir la fille? pourrai-je lui parler durant mon pèlerinage ?
LA PETITE FEMME, Oui; ct elle pourra le répondre
quand tu lui demanderas des nouvelles de Clara. Mais prends bien garde, Rodolphe, que des vues impures n'entrent jamais pour rien dans ta pénitence; autrement, tu es perdu sans retour.
Elle s'éclipsa^ laissant Rodolphe dans la plus grande irrésolution. Tantôt, écoutant sa conscience, il était déterminé à exécuter la volonté de la vieille et à persister dans ses épreuves jusqu'à la fin; tantôt il réfléchissait aux dangers affreux dont il était menacé, et, renonçant à l'entreprise, découragé par la difficulté :
« Petit Pierre, se dit-il enfin, -m'expliquera la chose, il me dira comment la belle Euphrosine est venue dans ces lieux, et si je puis prétendre au même bonheur que le sultan... »
Déjà son cœur, facile à s'enflammer, brûlait pour Euphrosine de ce même amour qu'il avait éprouvé avant de partir du château où il l'avait trouvée en Suisse, de cet amour qu'il s'était avoué bien souvent pendant son pèlerinage, et qui, à la vue de l'objet qui l'inspirait, s'était renouvelé dans toute sa force. Clara n'avait fait que peu d'impression sur son cœur volage. Il avait été touché de son extrême attachement lorsqu'il était dans la tour; mais la facilité de la jouissance l'avait tellement refroidi, qu'il ne tarda pas à l'oublier. Ce n'était point pour Clara qu'il faisait pénitence, c'était dans l'espoir intéressé de retrouver un jour Euphrosine avec elle. Ce n'est point par amour delà vertu qu'il avait accablé la vieille de reproches sur l'union de sa fille avec le sultan; mais la jalousie dévorait son sein : et voilà l'unique raison pour laquelle il n'avait pas rejeté son conseil avec dédain, pourquoi il
feignait de le suivre : il voulait se ménager l'occasion de voir souvent cette jeune beauté, et de lui découvrir une passion qui faisait sans cesse de nouveaux progrès dans son âme.
Rodolphe quitta enfin sa triste couche, après avoir veillé la nuit entière à attendre le petit Pierre. Il sortit sans dessein. Plusieurs fois il s'approcha des murs du sérail, mais son avide curiosité ne trouva nulle part à se satisfaire. La deuxième nuit s'écoula, et le petit Pierre ne parut pas : le deuxième jour s'écoula, et son amour avait redoublé sans s'être frappé du moindre rayon d'espérance. Il passa la troisième nuit dans l'insomnie et dans l'attente de son ami tant désiré; mais le petit Pierre n'arriva point ; Rodolphe s'imagina que sa méchante petite femme le retenait encore enchaîné quelque part. Au troisième jour de réflexion, il résolut de s'approcher du trône du sultan, de demander son firman, de chercher le chapeau dans la prison, et d'attendre avec résignation les décrets de sa destinée.
Rodolphe se présenta aux portes du palais. On le conduisit à un interprète^ et de là au principal concierge. L'aga lui donna le firman, accompagné de quatre bourses d'or, lui souhaita un bon voyage, et l'invita à prier pour la santé d'Euphrosinc.
— Est-elle malade? demanda Rodolphe à l'interprète.
— La îullane favorite est très-mal, répond celui-ci;
enchanteurs et médecins en désespèrent; tout le palais est plongé dans la douleur. Des courriers sans nombre traversent l'empire pour chercher des secours, et le sultan a promis aux chrétiens de leur rendre le territoire de Ptolémaïs s'ils veulent lui envoyer le plus expert de leurs médecins.
A cette nouvelle, Rodolphe frissonna. Il aurait donné tous ses châteaux d'Allemagne pour procurer quelque assistance à Euphrosine, pour sauver celle qu'il adorait d'un amour que chaque instant de sa vie accroissait, pour pouvoir au moins lui parler. L'interprète s'éloigna, et Rodolphe, en traversant la dernière cour, vit que la porte de la prison était ouverte.
— Je vais chercher le chapeau, se dit-il; je me conformerai au vœu de Tnga; je continuerai mon pèlerinage et prierai pour la santé d'Euphrosine. La mère et la fille m'ont promis que je les reverrais: me l'auraientelles promis si elles ne connaissaient les voies ténébreuses de la destinée?
Il entra dans la prison, chercha le chapeau, le trouva dans un coin obscur, le mit sur sa tête et l'attacha avec le ruban. Comme il allait sortir, un bruit de chaînes l'épouvante; il recule, il s'éloigne de la porte. Le bruit approche : une très-forte garde conduisait plusieurs chrétiens dans la prison. On poussa les esclaves en dedans, et avant qu'il put se reconnoitie, la porte était déjà fermée.
Dans ce lieu terrible régnaient de profondes ténèbres et un silence affreux interrompu sciilement par les sanglots des malheureux captifs et par le bruit de leurs fers. Rodolphe, n'en connaissant aucun, se retira
à l'écart. Cet événement le livra aux plus profondes reflexions. Dans sa nouvelle détresse, il crut ne pas devoir attendre le comble du malheur : il ôta vite son chapeau. Mais, malgré son espoir et ses vœux ardents, le petit Pierre ne parut point. Rodolphe trembla qu'on ne l'eût emprisonné avec les esclaves. Au bout d'une heure, ses craintes se changèrent en certitude. Pendant ce temps, ses tourments avaient redoublé, car il se voyait pris dans un piège dont il ne pouvait pas sortir aisément sans le secours de Pierre, et la possession du chapeau lui annonçait bien d'autres malheurs. Mais comme ce même chapeau pouvait seul le tirer de cette situation et lui apprendre le sort d'Euphrosine, il le reprit avec confiance et le mit de nouveau sur sa tête. Il ignorait encore quels étaient les prisonniers enfermés avec lui; il l'apprit bientôt : ses compagnons d'infortune commencèrent enfin à parler.
UNE VOIX. Plût à Dieu que celte nuit fût éternelle !
UNE AUTRE. Plùt à Diou qu'elle s'écoulât avec plus de rapidité que toutes les autres, et qu'elle mît un terme à cette insupportable vie ! Une plus longue existence ne serait pour moi qu'un afl'reux supplice.
UNE AUTRE. Aiusi, tu fais des vœux pour voir la fin de tes tourments! Mais n'en auras-tu pas encore pour des journées entières, si demain, d'après la sentence du cruel aga, nous sommes jetés sur les crochets?
LA PRÉCÉDENTE. Quclquc affrcuscs que soient ces tortures, elles auront pourtant une fin, une fin à laquelle j'ai vainement aspiré jusqu'à cette heure !
Le silence régna de nouveau dans la prison, et Rodolphe frémit en songeant à la fin misérable de ces
pauvres chrétiens. Il veut s'informer plus particulièrement de ce qui les a fait condamner à ce supplice horrible, il veut leur parler et tâcher de répandre quelque consolation dans leur âme : tout à coup, il entend pousser auprès de lui un profond gémissement.
UNE VOIX lugubre. 0 Agnès, je l'ai bien mérité 1
RODOLPHE, étonné. Une Agnès pèse donc aussi sur la conscience?
LA MÊME VOIX. Qui viont de parler? Si les terreurs de la mort ne trompaient pas mon oreille, et si j'étais en Allemagne, je croirais connaître cette voix.
RODOLPHE. Je connais sûrement la tienne. X'es-tu pas le chevalier Waldemar ?
WALDEMAR. Je le suis. Et toi, n'es-tu pas?... Je n'ose prononcer le nom de son suborneur... de celui dont j'aimais à voir, dans mes songes, la tête exposée sur la place des exécutions'. N'as- tu pas fui devant tes juges? La justice te retrou ve-t-elle dans cette prison où, excepté toi, ne gémissent que des innocents ?
RODOLPHE. Oui, je suis Rodolphe de Westerbourg; je n'ai fui devant aucun juge, mais j"ai entrepris un long voyage pour venger sur toi le meurtre de l'innocente Agnès.
WALDEMAR. Veuge-le donc demain pendant notre supplice. Je ne sais pas encore pour quel crime on te retient ici, mais si la même peine nous attend l'un et l'autre, je goûterai encore du plaisir en cette vie. Quel délice de te voir suspendu à côté de moi ! Tu me reprocheras la mort d'Agnès, et moi je te reprocherai sa séduction. Cette idée me soulage! Rodolphe, Rodolphe, je rejette sa mort sur ton âme! Tu l'as séduite, et tu
m'as l'orcé à l'excès de barbarie qu'elle vient me reprocher toutes les nuits dans mes rêves. Je renvoie à ta conscience toutes ces terreurs qui, depuis mon départ d'Allemagne, ne cessent de me tourmenter. Ce sang répandu brûlera sur ton cœur. Tu mourras comme moi dans le désespoir, et le Juge suprême prononcera aussi sur toi une sentence terrible!
RODOLPHE, Je tâcherai de mériter sa miséricorde en te pardonnant. Je ne vengerai pas la mort de cette innocente; je ne te demanderai pas raison des peines, des tourments innombrables que tu m'as causés. Écoute : je ne suis pas si malheureux que tu le penses ; ce n'est point un crime qui m'a conduit dans cette prison. Le hasard a voulu que les geôliers fermassent trop promptement la porte; sans ce hasard je serais sorti avec eux. Mais il est peut-être en mon pouvoir de te procurer, par mon intercession, sinon la liberté, du moins quelque soulagement dans tes souffrances.
WALDEMAR. Je uc veux te devoir ni secours ni grâce; et s'il dépendait de toi de me donner la liberté ou la mort, je choisirais la mort. Ce nouveau trépas retomberait aussi sur toi, et je serais sûr de ta damnation. Cesse de me fatiguer de tes paroles inutiles; je neveux plus, je ne peux plus t'entendre !
A ces mots il se leva et se jeta à l'autre bout de la prison; mais les compagnons de Waldemar, qui tous étaient des cavaliers de sa suite, se rassemblèrent aussitôt autour de Rodolphe. Ils venaient d'entendre parler de la possibilité d'obtenir la délivrance de leur maître; et, plus effrayés de la mort que Waldemar, ils conjurèrent Rodolphe de faire pour eux tout ce qui dé-
104 LE PETIT PIETxRE
pendrait de lui. Alors il leur raconta comment lui-même avait été fait esclave; combien il avait souffert dans cette môme prison ; par quelle aventure il en était sorti et avait obtenu un firman du sultan; conmient enfin, lorsqu'il cherchait son chapeau, il s'était trouvé enfermé avec eux.
« Demain matin, ajouta-t-il, sitôt que les portes de la prison vont s'ouvrir, je vole chez l'aga qui m'a donné le firman, et j'intercède en votre faveur. »
Les cavaliers se fièrent à ses promesses, et lui contèrent qu'étant embarqués avec leur maitre, et découvrant déjà les rivages de l'Asie, une tempête les avait rejetés au large. L'orage dura trois jours et trois nuits, et le pilote ne savait plus par où diriger le navire, ouvert de toutes parts. Lorsque le ciel vint à s'éclaircir, ils aperçurent la terre ; mais avant de l'atteindre, ils furent faits prisonniers par une galère turque. Ils subirent le plus dur esclavage, et furent enfm placés, avejc Waldemar^ comme ouvriers, dans les jardins du sultan de Babylone. Là^ ils profitèrent du peu de liberté qu'on leur laissait pour tramer une conjuration à l'aide de laquelle ils espéraient recouvrer leur liberté. Waldemar était à la tête du complot. Un renégat à qui il s'était confié les avait trahis. La veille, au soir, ils avaient été saisis et menés devant l'aga. Celui-ci avait ordonné que le lendemain ils seraient tous jetés sur les crochets, et qu'en attendant on les garderait dans une prison.
LE PETIT Pii-URE 105
La nuit s'écoula presque pendant ces récits mutuels. Rodolphe avait souvent essayé, mais toujours vainement, de s'entretenir avec Waldemar. Il s'obstinait à ne pas lui répondre, et couvait dans son cœur le plus noir des projets.
A la pointe du jour, les prisonniers entendirent un bruit de clefs : bientôt la porte s'ouvrit, et les gardes entrèrent pour emmener les chrétiens. Les pauvres victimes frissonnaient, mais Waldemar s'élança audevant des soldats avec intrépidité. Rodolphe se relira vers l'angle le plus éloigné, dans le dessein de sortir après tout le monde et d'implorer la grâce de ces infortunés.
Déjà les Turcs avaient entouré tous les autres captifs et les conduisaient vers la porte, lorsque Waldemar s'arréle et adresse la parole au chef des gardes en langue arabe ; il avait appris à la parler parfaitement pendant son séjour en Palestine.
i Tu ne fais pas exactement ton devoir, lui dit-il. Un de nos complices est resté caché. Hier on oublia de lui mettre des chaînes, et aujourd'hui il espérait s'échapper impunément. Coupable du même crime que nous, il doit subir la même peine. »
Aussitôt l'officier se tourne, il cherche de tous côtés et découvre entin Rodolphe. Il ordonne qu'on le garrotte. En vain le chevalier tenta de s'y opposer, en vain il voulut protester de son innocence et s'appuyer
du témoignage des autres prisonniers : les gardes n'y firent nulle attention, puisqu'ils n'entendaient pas même leur langage; et comme ils avaient ordre de jeter sur les crochets tous ceux qui se trouvaient dans la prison, ils se félicitaient de ce qu'aucun n'avait échappé à leurs regards.
On se mit en marche. Waldemar s'applaudit du succès de sa vengeance; ses compagnons déplorèrent leur espoir évanoui, et Rodolphe maudit le funeste chapeau que ses mains liées n^a pouvaient arracher de sa tête. Le plus profond silence régnait encore dans les rues qu'ils traversèrent. Rodolphe ne rencontra personne dont il pût réclamer l'assistance. Les conducteurs se hâtèrent : car, suivant la coutume d'alors, il fallait que les criminels fussent exécutés avant le lever du soleil.
Ils arrivèrent à l'endroit où ils doivent être précipités sur les crochets. Déjà les bourreaux impitoyables les y jettent l'un après l'autre. Déjà les cris des malheureux patients retentissent aux oreilles de ceux qui attendent le môme sort. Waldemar, saisi par l'exécuteur, jette sur Rodolplie un regard d'insulte et de triomphe.
« Je ne te dis pas adieu, s'écria-t-il, j'espère encore te parler là-basl »
A peine a-t-il achevé ces mots, qu'il est précipité, et le tour de Rodolphe est arrivé. En ce moment terrible, Rodolphe fit tous ses efforts pour engager le merveilleux chapeau dans la pique d'un garde, afin de l'enlever de sa tête et d'éprouver pour la dernière fois si le petit Pierre l'avait totalement oublié. Il réussit: le ruban se détacha, le chapeau tomba par terre, et petit
Pierre se trouva à côté de lui. Il délia en un clin dœil les cordes qui attachaient les mains de Rodolphe.
« Montre ton firman, lui dit-il avec la même précipitation, et tu es sauvé. Tu me retrouveras à l'auberge.
— Il s'éclipsa.
Rodolphe, entre la vie et la mort, saisit cet instant favorable pour remettre son firman au chef des gardes. Chacun d'eux s'étonne; ils baisent respectueusement le sceau du sultan, détachent tout à fait les hens de Rodolphe et le conduisent devant leur aga.
Avant de les suivre, il jeta avec fureur son maudit chapeau sur les crochets.
— Reste suspendu à ce fer, dit-il; et si tu es doué de quelque sentiment, expie les tortures que tu m'as fait souffrir deux fois; mais tu ne tromperas plus ni moi ni aucun autre mortel !
Le hasard (s'il est vrai qu'il y ait un hasard dans lo monde), le hasard voulut qu'il sélcvàt alors un veut léger qui soutint d'abord le chapeau en l'air, et le laissa tomber ensuite lentement sur la tête de Waldemar. Un seul crochet avait atteint le chevalier à la hanche droite, et il semblait devoir souffrir plus longtemps et plus cruellement que les autres. Rodolphe ne songeait à rien moins qu'à regarder dans le précipice; mais en s'éloignant, il entendit encore les imprécations de Waldemar et les derniers gémissements de ses compagnons.
L'aga respecta comme les gardes le firman de son maitre, et laissa partir Rodolphe. Celui-ci courut à son auberge, et attendit le petit Pierre avec impatience. Il n'arriva que vers minuit.
RODOLPHE. Tu te fais bien attendre !
103 LE PETIT riEUJlE
PIERRE. X'j le mériles-lu pns ? ^"aiirais-je pas dû, en bonne juslice, l'abandonner à ton sort? Ingrat, tu réponds bien mal à mon amitié !
RODOLPHE. Ah! pardonne, mon cher et unique ami, pardonne à ma légèreté. Ta longue absence et ma i)assion toujours croissante m'ont fait obéir à la méchante vieille. Me croyant tout à faiù délaissé par toi, je m'étais flatté qu'elle me conduirait au but de mes désirs.
PIERRE. Si leur but était la mort, tu y courais à grands pas.
RODOLPHE. Mais pourquoi as-tu tardé si longtemps ? Pourquoi n'as-tu pas écouté mes cris? Pourquoi m'astu laissé croire que la méchante vieille t'avait encore enchaîné ?
PIERRE. J'ai voulu te convaincre avec évidence que ma femme ne cherche que ta ruine, qu'elle ne veut (jue ta mort. Si tu n'es pas devenu plus sage, ne t'en prends dorénavant qu'à toi seul ; car alors je t'oublierai, même dans les plus grands dangers.
RODOLPHE. Je bannis à jamais toute défiance; je m'appuierai sur toi comme sur mon unique soutien; je ne prendrai que toi pour guide. Mais, mon ami, je dois compter de ta part sur la même fidélité. Il ne faut pas me refuser tes conseils, tes secours, au moment surtout qu'ils me sont indispensables.
PIERRE. Et pourquoi ?
RODOLPHE. 0 Pierre! j'aime.
PIERRE. Serait-il possible?
RODOLPHE. J'aime... à peine osé- je te l'avouer... j'aime la fille adoptive de ta méchante femme I
PIERRE. Je l'ai soupçonné.
RODOLPHE. Seulement soupçonné ?
PIERRE. Deviné, si tu veux ; sans cela, tu ne te serais plus fié à ses conseils, tu n'aurais plus remis le fatal chapeau.
RODOLPHE. Puisque tu connais ma passion, ne t'irrite point; dis-moi plutôt comment je pourrai la satisfaire.
PIERRE. Difficilement. Je n'ai aucune puissance sur Euphrosine. Je n'ose, je ne puis même l'approcher.
RODOLPHE. Mais ne le puis-je, moi?
PIERRE. Assurément, tu le peux ; mais l'amour le plus ardent serait ici sans pouvoir : la seule ruse est capable d'achever ce que la passion commence.
RODOLPHE. D'après ce que j"ai appris hier, Euphrosine est très-malade.
PIERRE. Cette maladie te procurera du moins la facilité de la voir sans que le sultan s'y oppose.
RODOLPHE. Quel bonheur ! Oh ! que je puisse seulement la voir et lui parler, j'espère triompher de tout autre obstacle. Mais, mon ami, dis-moi d'abord comment Euphrosine est venue en ce lieu, comment elle a passé dans les bras du sultan; dis-moi, sans détour, s'il jouit de ce qu'il possède.
PIERRE. Tu es devenu jaloux, Rodolphe ; je ne te connaissais pas encore cette faiblesse. Je vais d'abord satisfaire ta curiosité; ensuite je ne laisserai plus à ta jalousie de quoi serepaitre, afin quetu puisses réfléchir et agir librement. Je te conterai ce qu'il m'est permis de te révéler. Euphrosine t'a aimé du premier moment qu'elle fa vu.
RODOLPHE. Que je suis heureux !... elle m'nimc?
PIERRE. Oui, et peut-otre d'un amour plus ardent que le tien ; c'est la première fois qu'elle aime. Sa mère elle-même a nourri, dans le principe, cette inclination qu'elle s'efforce en vain d'étouffer aujourd'hui. Elle devait se servir d'Euphrosine pour te cr.ptiver, et t'entrainer dans l'abime; mais, voyant que lu as échappé à ses ruses, elle te prépare mille pièges nouveaux. Suivant l'arrêt du destin, la mort seule peut opérer sa délivrance. Mais ce sont là des choses incompréhensibles pour toi, et qu"ainsi il l'est inutile de savoir. Je reviens à Eupheosine. En apprenant l'infidéhté que tu lui as faite avec Clara, elle s'est évanouie, et ton départ lui a coûté des torrents de larmes. Elle voulait quitter sa mère, et suivre en Palestine le bieiiaimé de son cœur. Gomme la vieille le retenait dans sa dépendance par la vertu du chapeau, et brûlait de jouir de tes misères futures, elle a cédé sans peine aux instances de sa fille; et quelques jours après, elles t'ont suivi toutes les deux. Ma femme savait bien qu'Euphrosine ne t'était pas indifférente; elle se flattait^ par son moyen, de l'empêcher de recourir à moi. Tu étais déjà en pleine mer lorsqu'elle s'embarqua. Ses cnchantcmenls avaient prémuni chaque fente de son vaisseau contre les orages ; elle avait surtout fortilié les voiles contre ma puissance ; mais elle négligea de conjurer le vent, et ne songea pas qu'il pourrait les enfler au point de les faire éclater. Une tempête jeta le navire, sans l'endommager, sur les côtes d'Egypte. Malgré le pouvoir de la vieille, Euphrosine fut faite esclave, et conduite au sultan comme un présent digne de lui.
RODOLPHE. Et oe sultan?...
LE PETIT PIERRE m
piERPE. S'enflamma des plus ardents désirs pour cell!! beauté nouvelle.
RODOLPHE. Ah ! malheureux! Je tremble...
PIERRE. Il épiait, il prévenait ses désirs, et ne songeait qu'aux moyens de se faire aimer, ou du moins de se rendre agréable.
RODOLPHE. Je frémis...
PIERRE. A ces preuves évidentes de la plus vive passion, Euphrosine n'a répondu que par des mépris. Elle ne rêve qu'à son bien-aimé, et se promet chaque jour de lui être fidèle jusqu'au dernier soupir. De plus, une ceinture que la vieille elle-même a tissue la met à l'abri de toutes les violences qu'oserait méditer le sultan. Arrêté par ce talisman, il ne sait que languir et prier; il ne peut pas exiger, il ne peut pas se faire obéir.
RODOLPHE. Je me sens renaître !
PIERRE. Trop tôt, mon pauvre garçon, trop tôt. Cette ceinture n'est pas moins à l'épreuve de tes efforts qu'à ceux de tous les autres hommes. Nulle puissance n'est assez forte pour la lui ravir. Tant qu'elle la portera, la protection de ma femme lui est assurée. 11 faut qu'elle la jette librement, et elle a juré à la vieille, elle a juré sur l'autel de ne la quitter jamais.
RODOLPHE. Oh ! conseille-moi, viens à mon secours ! Gomment dois-je faire pour surmonter cet obstacle ?
PIERRE. Ici se borne mon pouvoir, et tu dois agir seul. Si la toute-puissance de l'amour est elle-même inutile, tu partiras de ces lieux sans satisfaire tes désirs. La prudence et la ruse peuvent seuls te procurer la victoire.
112 LE pl:tit pierre
RODOLPHE. Tu me fourniras pourtant les moyens de la voir et de lui parler ?
PIERRE. Je m'y emploierai de bon cœur autant qu'il dépendra de moi. J'ai déjà pris des mesures : tu es le maître de la voir demain matin pendant des heures entières, et de l'entretenir de tout ce que t'inspirera ton amour. Elle est malade, très-malade : c'est moi qui suis la cause de sa maladie. J"ai jeté dans un de ses mets favoris une poudre qui consume incessamment ses entrailles, et qui, si on laisse passer deux jours sans y apporter remède, lui donnera une mort infaillible.
RODOLPHE. 0 monstre! ô tigre impitoyable!
PIERRE. Écoute-moi jusqu'au bout et tu me jugeras après. Ma femme, qui approche Euphrosine comme je m'approche de toi, n'a pas lardé à reconnaître la cause de son dépérissement. En cherchant un contre-poison, elle a reconnu qu'on ne pouvait la guérir qu'avec une seule plante : et cette plante,. qui se trouve sur les plus hautes montagnes de la Suisse, doit être cueillie à minuit^ pendant la pleine lune. Elle y a volé, en se fiant à la vertu de la ceinture pendant son absence. Hier a commencé le décours de la lune, et par conséquent la voilà forcée d'attendre quatre semaines. Pendant ce long intervalle, tu pourras, sans qu'elle te contrarie, essayer tout ce que ton amour te prêtera d'éloquence.
RODOLPHE. Si la maladie ravage son corps, si le poison dévore ses entrailles...
PIERRE. Et si ton impatience m'empêche d'achever, tes perplexités vont se multipUer, et nous perdrons un temps précieux. Qui prépare des poisons doit être pourvu d'antidotes. Tiens! (// ouvre son havrr-sac rt eu
[.E PETIT PIKUllE U3
tue troh poudres.) Prends ces poudres; fais-loi annoncer demain au sultan comme médecin; jure-lui, sur la Icte, que la malade guérira si elle prend tes remèdes, et si on te permet de l'approcher librement. Donne-lui tous les matins une de ces poudres, et le troisième jour elle sera parfaitement rétablie.
RODOLPHE. Oh ! mille et mille grâces, mon digne ami ! Mais si la vieille s'ennuie d'attendredans les montagnes, si elle revient et me trouve auprès de sa fille?
PIERRE. Toujours défiant! Sache donc que, pour protéger nos amis, nous avons tous les deux le pouvoir de traverser en un instant les terres et les mers, mais que nous ne pouvons pas nous en retourner sans avoir fini ce que nous nous étions proposé, sans avoir trouvé ce que nous étions venus chercher. Empressée de se procurer sa plante, la vieille n'a pas songé au décours do la lune. Elle a beau gémir et soupirer, il faut qu'elle attende en Suisse la pleine lune. Pendant ce long intei'valle, tu n'auras d'obstacle que dans là ceinture : parviens à l'écarter, et tu seras heureux.
RODOLPHE. Encore un mot.
PIERRE. Encore de la défiance?
RODOLPHE. Non, mais seulement une question. Tu as été si longtemps sans t'approcher de moi, que j'ai besoin de beaucoup d'éclaircissements. Lorsque récemment j'ai rapporté le perroquet au sultan, j'ai vu Euphrosine, je lui ai parlé. Eh bien ! pas une seule parole, pas un regard ne m'a exprimé cette passion que tu me dépeins si vive.
PIERRE. Parce qu'elle suit scrupuleusement le conseil de sa mère, parce que son rôle était préparé avant
114 LE PETIT PIERKE
qu'elle entrât chez le sultan; parce que, dupe de la vieille, elle imagine qu'une austère pénitence de trois ans peut seule te rendre digne de devenir son époux. Elle pense que Clara doit alors se déterminer à prendre le voile, et à lui céder son amant.
RODOLPHE. Tu viens dénommer Clara : qu'est devenue cette malheureuse fille ?
PIERRE. Elle est encore dans la tour; elle te croit mort, et te pleure.
RODOLPHE. Elle me croit mort?
PIERRE. Oui : hier, en la visitant, je lui ai donné cette fausse nouvelle.
RODOLPHE. Barbare! et pourquoi?
PIERRE. Parce qu'en effet tu es mort pour elle, parce q:ie, d'après cette persuasion, elle se résoudra à prendre le voile, seul parti qui puisse la tirer de sa prison.
RODOLPHE. Et comment?
PIERRE. Si elle le veut ardemment, si elle le désire au fond du cœur, la porte de la tour s'ouvre à l'instant, et il lui est permis d'entrer dans un monastère. Aucun sortilège ne saurait s'opposer à l'effet d'un pareil serment.
RODOLPHE. C'était une bien bonne, une bien aimable lille!
PIERRE. Mais trop douce, trop langoureuse pour l'ardent Rodolphe. La charmante, la vive Euphrosine te plaira davantage, te retiendra plus longtemps dans ses chaînes.
RODOLPHE. Railleur ! Comme si je la possédais déjà, comme si je pouvais déjà l'appeler mon Euphrosine I
Pierre raffermit encore sa faible espérance par quoi-
LE PETIT PIIifRRE li5
ques oiicoiiragements, et disparut enfin pour s'inlbrinei% disait-il, de l'état d'Euphrosine.
Rodolphe parut dès le lendemain aux portes du palais, à la pointe du jour; il se fit annoncer comme médecin, et fut introduit sans retard devant le désolé sultan.
— Invincible souverain de l'Asie et de l'Afrique, lui dit-il, c'est moi qui eus dernièrement le bonheur de retrouver le perroquet de la sultane favorite. Je viens d'apprendre qu'elle est malade. Doué de quelques connaissances en médecine, et possesseur de plusieurs secrets d'une grande vertu, je me flatte de pouvoir, au bout de trois jours, la remettre en tes bras parfaitement guérie, pourvu qu'il me soit permis de la voir et de m'approcher de son lit sans obstacle.
— Si c&tte cure était en sa puissance, dit le sultan au renégat qui lui servait d'interprète, je ne le croirais pas trop récompensé par la moitié de mes trésors. Mais plusieurs l'ont déjà tentée vainement et n'ont fait que tourmenter la pauvre malade! Hier au soir encore, elle me pria de ne plus lui envoyer de médecins et de laisser plutôt agir sa jeunesse et la nature; je le lui ai promis, et je tiendrai ma parole.
— li garantit sur sa tête l'efficacité de son traitement, reprit le renégat.
Le sultan, avide de toutes les espérances qui pouvaient s'offrir, courut en prévenir Euphroslne.
BieHlôt un eunuque vint chercher Rodolphe, et le conduisit aux appartements secrets du sérail.
— Que m'apportez-vous, brave chevalier? dit Euphrosinc d'une voix faible. On vient de me dire que vous exposez vos jours pour me voir. Je suis trèstouchée de cette preuve de votre estime; la mourante Euphrosine vous en remercie, mais la guérir, mais In sauver n'est pas en votre pouvoir !
RODOLPHE. Si je ne te sauve pas, je m'estimerai trop heureux de mourir avec toi. J'ai appris tes souffrances, j'ai suspendu mon pèlerinage; j'ai imploré les secours du ciel, et les voici. Prends d'abord une de ces poudres, et tu te trouveras soulagée.
EUPiwosiNE. De ta main j'accepte tout, fût-ce la mort !
RODOLPHE. Ah ! Dieu me préserve de te la donner !
Euphrosine prit la poudre avec le jus d'un cédrat; bientôt elle sentit moins de douleur, et sembla disposée a s'assoupir. Rodolphe désirait que le sultan s'éloignât; mais n'ayant point d'interprète, il ne pouvait lui parler. Il eut enfin recours aux signes pour lui faire entendre qu'Euphrosine avait besoin de sommeil, et que tout ce qui pouvait troubler son repos lui serait nuisible. Le sultan le comprit et s'en alla, après avoir aussi prié Rodolphe, par signes, de rester et de veiller sur la malade.
EUPHROSLXE^ apri's la sortie du sultan. Je ne dors pas, je repose seulement : ta poudre bienfaisante a calmé toutes mes douleurs.
RODOLPHE. Oh! que je suis satisfait, et quel bonheur si je pouvais te sauver!
EUPHROsiNE, regardant à travers les rideaux de son lit. Malheureux ! où est ton chapeau ?
RODOLPHE. Je le porte caché sur moi, ne pouvant pas paraître la tête couverte devant le sultan.
EUPHROSiNE. Ne le perds pas. Ce chapeau est l'unique moyen, comme te l'a dit ma mère, de te préserver à l'avenir de toute séduction ; lui seul, je n'aurais pas dû te le dire, mais la maladie rend encore plus faibles les pauvres créatures humaines! lui seul peut te ramener à moi lorsque, sous son abri tutélaire, tu auras fait pénitence pendant trois années.
RODOLPHE. Eh quoi! pourrais-jedoncen effet espérer, pourrais-je croire que je ne te suis pas indifférent ?
EUPHROSLXE. Rodolphc, oui, tu le peux ! La chaleur de tes questions me ravit, elle me prouve qu'une égale passion t'enflamme. Oui, Rodolphe, je t'aime. Sois fort dans le combat : ferme ton cœur à toute séduction nouvelle, afin qu'un jour je te retrouve digne d'Euphrosine. Lorsque je suis tombée malade, ma mère était auprès de moi ; elle m'a dit que tu avais recommencé ton pèlerinage, et qu'elle espérait que tu supporterais les épreuves. Le soin de ma guérison l'a forcée de s'éloigner subitement; et depuis cet instant, en vain je l'ai attendue, en vain j'ai soupiré après son retour... Peut-être que c'est elle qui t'envoie pour me guérir, et pour te rendre encore plus cher à mon cœur !
Euphrosine raconta ensuite à Rodolphe tout ce qu'il avait appris déjà par le petit Pierre, et finit par lui dire qu'à l'aide de sa mère, elle espérait s'échapper des mains du sultan.
— Je le hais, ajouta-t-elle , s'il m'est possible de
lis m PETIT PIERRE
haïr; et je me croirai au comble du bonheur lors'iuo, délivrée de ses importunités, je pourrai t'accompagaer dans ton pèlerinage, ainsi que me l'a promis ma mère.
Déjà Rodolphe avait déclaré son ardent amour à Euphrosine, déjà il avait baisé sa main, et son amante serrait la sienne autant que le lui permettait son extrême faiblesse, lorsque l'impatient despote entra doucement dans la chambre avec un interprète. Soudain Euphrosine ferma ses beaux yeux.
— Elle dort, dit Rodolphe tout bas.
— Elle dort, répéta tout bas l'interprète.
Le sultan, frappé d'un changement aussi rapide, conçut une grande estime pour Rodolphe, le fit nourrir des mets de sa table, et le logea dans un appartement voisin du sérail pour qu'il fût plus à portée de donner ses soins à la malade. Ce même jour, Rodolphe parla encore plusieurs fois à Euphrosine, et sa santé se rétablissait visiblement. L'unique sujet de leur entretien fut leur amour, cet amour qu'ils s'avouèrent sans réserve et qu'ils se jurèrent mutuellement pour le reste de leur vie.
XXÎII
Petit Pierre se présenta le soir devant le lit do Rodolphe :
— (voniment dort-on sur des tapis do Perse? lui demanda-t-il. Tu fais à merveille le médecin auprès du
LE PETIT PIERRE Ho
sultan, et l'hypocrite auprès d'Euphrosine. Poursuis et tu iras plus loin que je ne l'aurais cru d'abord. Demain, en lui donnant la poudre, sois plus hardi. Un baiser ne te sera pas refusé, mais un baiser est tout ce que tu peux obtenir si elle ne quitte pas la ceinture.
Pierre disparut, et Rodolphe s'endormit bercé par les doux rêves de son nouvel amour. Le lendemain, avant que le sultan eût quitté sa couche d'édredon, Rodolphe était déjà auprès d'Euphrosine. Elle le remercia du repos que sa poudre lui avait procuré pendant la nuit.
— Je rêvais à toi, Rodolphe, lui dit-elle ; tu me ravissais un baiser.
— Il faut que je réalise ce songe! s'écria Rodolphe avec transport; et il embrassa son Euphrosino.
Une pauvre malade ne peut pas résister aux bras nerveux d'un amant enflammé ; elle souffrit donc, et lui donna sans contrainte le dernier baiser pour le faire cesser, et ne pas s'exposer tous deux à être surpris dans cette attitude, soit par quelque esclave, soit par le sultan lui-même. Adam^ avant sa chute, ne reçut jamais de son Eve des baisers plus chastes et plus innocents.
Rodolphe lui donna la troisième poudre,
— Lorsque je t'embrassais tout à l'heure, lui dit-il, ma main a senti une large ceinture qui doit te fatiguer dans ta maladie; il faut la quitter pour que rien ne trouble ton repos.
— Je ne l'ose pas, je ne le peux pas ! Cette ceinture est un don de ma mère, et je ne dois point la détacher que tu ne m'aies juré au pied de l'autel une éternelle
lidélité; d'ailleurs elle ne me fait pas de mal; elle est si mince, que tous les mouvements de mon corps n'en ('"prouveHt aucune gêne.
Ils allaient continuer, lorsque le sultan entra et les interrompit. Il fut ravi de voir Euphrosine aussi bien remise : dans l'excès de sa joie, il tendit sa main à baiser au médecin Rodolphe, et promit de tout accorder, s'il la lui rendait parfaitement guérie.
Le sultan ne quitta pas de toute la journée le lit de la favorite. Il était permis à Rodolphe d'être présent, mais il y trouvait peu d'avantage : que dis-je? il était fordé de voir, sans oser dire une parole, le sultan caresser la main et le menton d'Euphrosine; il était forcé de l'entendre parler sans cesse de son amour et de sa félicité prochaine. L'amant qui s'est trouvé dans la même situation peut seul se faire une image des tourments de Rodolphe : les tourments de l'enfer sont des plaisirs en comparaison ; et si Mahomet est damné pour les maux que sa fausse doctrine a répandus sur la terre , son plus grand supplice est sans doute de voir les démons embrasser ses belles houris et les posséder en sa présence... Maris, prenez-y garde ! ne faites pas de ce monde un enfer pour vos sensibles épouses, en vous permettant à leurs yeux de trop grandes familiarités avec une jeune servante. Femmes, prenez-y garde ! et ne devenez pas les démons de vos époux, en vous éloignant du compagnon qui vous a consacré son âme, et en accordant à un autre le baiser que vous refusez quelquefois à ses chastes instances.
Afin do pouvoir dire de temps en lemjis un petil mut
d'amour à son Euphrosine, Rodolphe avoua au sultan qu'il entendait parfaitement l'italien, et qu'il pouvait même le parler au besoin. L'interprète fut renvoyé. Rodolphe était au comble de ses vœux. Euphrosine ne tarda pas à profiter de l'occasion.
— Oh! que ne puis-je être enfm délivrée de cette cruelle gêne ! Ma mère me l'avait solennellement promis, et voilà qu'elle m'abandonne !
— Je le souhaiterais aussi de toute mon âme ! Ne désespère pas !
— Elle t'a envoyé à mon secours ; peut-être veutelle aussi que tu sois l'auteur de ma délivrance?
— Oh! si ce bonheur m'était réservé !
— Si tu la revois plus tôt que moi, je te conjure de lui en parler.
— Je te le promets.
Tels furent à peu près les seuls propos que les amants risquèrent de s'adresser, et que le sultan prit pour des exclamations isolées, ou pour des questions relatives à d'anciennes connaissances dans leur patrie.
Petit Pierre visita de nouveau son protégé la nuit suivante.
PIERRE. Tu dors, Rodolphe ? Il faut que je t'éveille. La nouvelle lune montrera bientôt son croissant, et tu n'as encore volé à Euphrosine que quelques baisers I
De cette manière, nous «e serons guère plus avancés au bout d'une année, et pourtant nous n'avons devant nous qu'une quinzaine de jours.
RODOLPHE. Aujourd'liui j"ai hasardé de parler de la ceinture, mais...
PIERRE. Crois-tu donc Euphrosine capable de trahir avec tant de facilité le serment le plus saint et d'abandonner un trésor qu'elle chérit depuis si longtemps? Ce doit être l'ouvrage du tout-puissant amour; ce n'est que dans le plus grand délire de la passion que tu peux exiger un pareil sacrifice; mais ce délire, c'est à loi de le préparer, de l'exciter avec adresse. Agis; et cependant je ne négUgerai rien pour assurer votre fuite. Songe bien surtout que nous ne pouvons pas nous éloigner d'ici que la ceinture ne soit détachée, car elle soumet absolument Euphrosine au pouvoir de ma femme. Si ce talisman se trouvait sur le vaisseau, elle pourrait le diriger à son gré, même sans être présente, et tu conçois qu'il ne pourrait jamais arriver à bon port.
RODOLPHE. Ne doute ni de mon activité ni de mon zèle. N'y suis-je pas le plus intéressé? Cependant, avec le plus vif désir de réussir, je n'entrevois pas de possibiUté. Le sultan ne quitte jamais Euphrosine; au point du jour, il vient auprès de sa couche, et il est plus de minuit quand il se retire.
PIERRE. C'est à toi de l'écarter : tu es médecin, tu n'as qu'à ordonner. Je vois bien qu'il faut le faife ta leçon, car le temps s'envole et l'occasion avec lui. Demain, de très-benne heure, approche-toi du lit d'Euphrosine, dis-lui que sa mère, qui est aussi la tienne à
LE Pi.TiT PlhRRE 123
présent, est nppnruo à tes yeux, tiu'eile a cédé ii tes instances et t"a clioisi pour être rinstrument de sa fuite; dis-lui qu'elle t'a indiqué tous les moyens d'assurer l'entreprise. La simple et amoureuse Euphrosine te croira sans peine. Exige ensuite du sultan, pour prix de sa guérison, un vaisseau complètement équipé; demande en outre cent esclaves chrétiens que tu diras vouloir conduire dans ta patrie, où tu te flattes d'aborder bientôt sous l'auspice des prières qu'ils adresseront au ciel pour leur libérateur. Il t'accordera tout, trop content d'acquitter ainsi sa promesse. Enfin, rends Euphrosine, fraîche et guérie, au despote enchanté.
RODOLPHE. Comment ! je la lui rendrais? je la verrais emmener?...
PIERRE. Ne m'interromps pas. Rends-la au sultan, et dis-lui qu'à la vérité tu lui remets Euphrosine dans toute la fleur de la santé, mais que tu ne la garantis point à l'abri de toute rechute, que tu en prévois même une prochaine si elle n'observe pas encore un régime propre à lui rendre les forces, et qui consiste à prendre le grand air et des bains d'herbes. En te chargeant d'achever la cure, tu auras l'air de céder aux jirières du sultan, et tu difi'éreras encore ton départ d'une semaine. Choisis les jardins de Damiette pour les promenades de la convalescente; ils sont près de la mer et peuvent favoriser ta fuite. Pour être toujours à sa portée, tu te logeras dans une des maisons voisines. Demain je t'apporterai les herbes dont Euphrosine doit faire usage; elles ont une vertu secrète qui stimule au dernier point la passion des femmes et qui agit sur chaque fibre. Avant de se mettre au bain, la chaste
124 LE PETIT PIEUUE
Euphrosine n'osera qu'à peine dévoiler ses charmes à ses propres regards; elle éloignera les esclaves et fermera les portes; mais voici une clef qui ouvre et ferme toutes les serrures. {Il tire une clef de son petit havre-sac et la donne à Rodolphe.) Sitôt que tu jugeras Euphrosine dans le bain et la vertu des herbes en action, ouvre l'appartement avec assurance. Elle voudra fuir: vole sur ses pas. Si, dans sa sécurité, elle a défait la cemture, ta victoire est certaine. L'a-t-elle gardée même dans le bain? alors supplie, conjure, et si tu ne réussis pas, tu peux chercher fortune ailleurs et continuer à ton aise ton pèlerinage; je ne te serai plus bon à rien. A tout événement, que ton vaisseau soit prêt, que les esclaves se rassemblent. Fais-leur jurer que, jusqu'à leur retour dans leur patrie, ils te serviront avec fidélité, et répandront, s'il le faut, pour toi jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Si tu triomphes d'Euphrosine, hàte-toi de fuir avec elle.
RODOLPHE. Mais comment? mais par quels moyens?
PIERRE. Avec la clef que je t'ai donnée, tu ouvriras aussi les portes du jardin; vous vous trouverez au bord de la mer; là, une barque vous attendra et vous conduira au vaisseau prêt à faire voile.
RODOLPHE. Mais les gardes qui veillent [.leiUour et qui observent chaque flot?
PIERRE. Je saurai les occuper d'autre chose.
RODOLPHE. Et le sultan?
PIERRE. Aura pris à temps une potion somnifère qui doit le retenir au lit une bonne partie du jour; à son réveil, il pourra ciiercher à loisir ce qu'il ne trouvera jamais.
LE PF/riT PIERRE 12o
RODOLPHE. 0 Pierre! tu me rends le plus heureux des mortels.
PIERRE. Tune l'es pas encore ! La ceinture est encore bien nouée... tout dépend de la détacher. Demain je reviendrai te voir.
Fidèle aux conseils de son ami, Rodolphe se présenta de très-grand matin dans l'appartement d'Euphrosine.Il la surprit à la fenêtre, dans un léger déshabillé. Elle l'accueillit avec les transports de la reconnaissance et de l'amour. Il prend, il reçoit des baisers sans nombre; mais en vain le négligé transparent lui laisse entrevoir mille appas, en vain l'albâtre de la plus belle gorge séduit ses regards, la cruelle ceinture lui interdit toute entreprise téméraire; il ne peut que redoubler ses baisers sur les lèvres d'Euphrosine.
Pour ne pas perdre un temps précieux, il lui tint le discours que Pierre avait dicté. Euphrosine ne se défiait de rien, elle consentit à tout. Elle fut charmée d'apprendre que Rodolphe était à ce point dans les bonnes grâces de sa mère; seulement elle s'étonna de ce qu'elle n'avait point reparu devant sa fille.
— Une étoile ennemie te prive de ce bonheur, dit Rodolphe; d'ailleurs, elle veut t'accoutumer à l'oublier peu à peu, car elle voit approcher le jour de sa délivrance et de notre union ; elle m'a solennellement protesté que ce jour n'était pas loin.
— Je n'oublierai jamais ma mère! dit la pauvre Euphrosine en soupirant.
— Pas même dans mes bras? reprit Rodolphe. Et Euphrosine s'y jeta avec transport.
Un bruit léger de pas annonça l'approche du sultan.
Avant qu'il parût, Rodolphe était redevenu médecin, Euphrosine une faible convalescente... Tout ce que Pierre avait prédit arriva : le vaisseau, les esclaves furent accordés, le nouveau traitement adopté avec transport. Avant la chute du jour, la flotte du sultan fendait déjà les flots du Nil et voguait vers Damiette. Pendant tout le voyage, l'amoureux musulman se tint assis à côté d'Euphrosine. Le médecin Rodolphe était bien admis auprès d'elle, mais à peine pouvait-il trouver quelques minutes pour lui parler seul. En arrivant à Damiette, Rodolphe vit avec joie le sultan s'établir dans son palais, mettre Euphrosine dans un petit pavillon écarté, et loger le médecin non loin de là, dans une maison de jardinier fort isolée.
Le premier soir, Pierre visita son pupille, et excita dans son cœur tous les désirs d'un prochain bonheur. 11 lui donna les herbes; il l'encouragea à brusquer Tattaque et à l'achever hardiment.
Par une des plus belles et des plus riantes matinées de l'été, Rodolphe se réveille, va dans le jardin et s'assied sous des orangers. Les zéphyrs^ en voltigeant voluptueusement sous leurs rameaux, le couvrirent do fleurs et rafraîchirent son visage brûlant. Près de ce bocage était le pavillon d'Euphrosine. Une avenue formée par la nature laissait voir au chevalier la fenêtre de sa chambre à coucher. Il n'attendit pas
longtemps ; une main blanche et ravissante ouvrit la jalousie; Euphrosine, avide de respirer l'air d'un beau jour, se mit à la fenêtre. Bien éloignée de penser que quelqu'un pût l'observer, elle ne prit pas garde au vent qui se jouait du voile transparent qui couvrait son sein, et qui insensiblement le détacha tout à fait. Les regards de Rodolphe s'y fixent : ses autres sens restent dans l'inaction, son âme a passé tout entière dans ses yeux. ^
— Il faut que j'embrasse cet ange encore aujourd'hui, dit-il, il faut que j'imprime encore mes baisers sur sa bouche de rose ! sinon, j'irai me présenter de moi-même au kislar-aga pour me faire enlever le plus précieux trésor de la vie...
Plein de ces pensées, il sortit du bosquet. Eupiirosine se retira en rougissant, remit promptement son voile, et lui ouvrit la porte. Elle le reçut comme l'amour innocent reçoit son séducteur. Le sultan ne tarda pas à paraître. Il fut convenu en sa présence qu'au coucher du soleil Euphrosine se mettrait au bain. Le plus long jour de la vie de Rodolphe touchait enfin à son terme : les herbes étaient préparées, les esclaves apprêtaient le bain, le sultan s'était retiré, et le chevalier, occupé de toutes les dispositions nécessaires, s'occupait surtout de l'approche de son bonheur.
Ce que Pierre avait prévu ne manqua point d'arriver. La chaste Juphrosine éloigna soigneusement tous les eunuques et tous les esclaves.
— Vous reviendrez dans deux heures, leur dit-elle en fermant sa porte.
Il était naturel que le médecin restât à proximité pour
appeler les esclaves, et pour donner du secours, eu cas d'accident. Assis dans l'antichambre, les minutes lui paraissaient des années. Cent fois son ardent amour l'excite à se servir de la clef, cent fois la froide réflexion lui conseille d'attendre encore pour ne pas tout perdre par trop de précipitation. Au bout de quelques minutes, il ferme l'antichambre au verrou, ouvre subitement la porte d'Euphrosine et s'avance. La belle était déjà dans le bîiin; l'épouvante la saisit; vainement elle voudrait se cacher. Ses habits étaient dispersés tout alentour; en vain elle tâcha de saisir le plus proche: tous ses efforts ne servirent qu'à dévoiler de nouveaux charmes à l'amoureux chevalier. La belle s'était élevée à micorps au-dessus de la cuve de marbre qui la recelait : Rodolphe s'élance et la presse étroitement dans ses bras.
RODOLPHE. J'ai cru t'entendre appeler! Pardonne à mes tendres inquiétudes; pardonne maintenant à l'invincible empire de l'amour, si je m'égare à l'aspect de tes charmes infinis, si j'oublie... si je ne peux quesentir.
Ivre de volupté, il baisa le plus beau sein qui orna jamais le corps d'une jeune fille : car, dans sa sécurité, la belle avait déposé sa ceinture.
EUPHROsiNE. Noble et généreux Rodolphe ! si tu as de purs sentiments, je te conjure de ne point attaquer mon honneur ! Cède à mes prières, éloigne-toi.
RODOLPHE. Fille céleste, quel cœur de glace pourrait y consentir, en te voyant comme je te vois ? Qui pourrait...
Euphrosine s'arrache des bras de Rodolphe, s'élance sur son lit et tâche de ^'envelopper dans sa couverture,
qu'elle avait laissée dans le plus grand désordre; cl pour cacher un de ses appas, elle en découvre mille. Rodolphe la suit: il implore, il soupire; il devient plus entreprenant; il allait même triompher, si la pudique Euphrosine, en voulant se couvrir, n'eût aperçu la ceinture auprès de son lit. A cette vue, le souvenir des ordres et des recommandations de sa mère se réveille dans son âme égarée ; elle redouble de résistance et tâche de saisir la ceinture. Rodolphe suivait de l'œil tous ses efforts : il voit le talisman, s'en empare et le cache dans son sein. L'instant d'auparavant, il était décidé à poursuivre une victoire à deuii remportée ; l'instant d'après, le vœu de son cœur fut de ne pas abuser de son triomphe, d'écouter les prières de l'innocence éplorée, d'épargner la pudeur sans voile... L'ivresse de la volupté se dissipa soudain; un amour pur, vertueux, lui succéda. Rodolphe rougit de sa témérité, il tomba à genoux devant le lit d'Euphrosine, lui demanda pardon, et l'aida lui-même à recouvrir ses charmes. Il lui jura de ne jamais se porter à de pareils excès; il versa des pleurs de repentir, et le cœur de la sensible Euphrosine lui pardonna sans peine les transports d'un amour effréné. Elle était encore vivement émue ; le feu des désirs brillait dans ses regards. Elle entoura le chevalier de ses bras amoureux et couvrit de baisers sa bouche suppliante. Elle ne résistait plus, hélas ! effe allait succomber si Rodolphe eût repris quelque audace ; mais dès que les baisers d'Euphrosine cessèrent d'occuper ses lèvres, l'amant, calme et rendu à la raison, ne parla plus (jue de vertu, de mariage et de félicité domestique.
— Je saurai me punir moi-même, dit-il, je veux me priver durant trois jours de tes divins regards; je ne veux pas te demander un seul baiser avant que le prêtre nous ait unis à jamais. Te voilà parfaitement guérie ; ne te baigne plus.
A ces mots, il s'échappa des bras delà plus belle des femmes, sans avoir dérobé d'autres faveurs.
Il ne songea pas à se coucher avant minuit ; il n'avait cessé jusqu'à ce moment de se promener dans le jardin, sans remarquer que sa belle était à la fenêtre, et lui faisait des signes amoureux. D'autres pensées occupaient son ànie. Il eut honte de sa vie passée, prit la ferme résolution de retourner dans sa patrie et d'y vivre heureux. Plus mécontent que le voyageur qui,,égaréde sa route pendant tout le jour, revoit tout à coup l'hôtellerie qu'il a quittée le matin, il se jeta sur sa couche et attendit le petit Pierr.^ avec la plus grande impatience, afin de lui faire part de son projet et lui demander conseil. Pierre n'arrivait pas : Rodolphe se sentait gêné par ses habits : il les quitta et, en les ôtant, il laissa tomber à terre, sans y faire attention, la ceinture qu'il avait mise dans son sein.
— Que je suis sot, s'écria-t-il soudain, de n'avoir pas joui de ce qu'on me refusait si faiblement
A l'instant, Pierre parut de l'autre côté et lui répondit:
— Oui certes, un grand sot !
RODOLPHE. Ah! te voilà, mon unique ami! pourquoi n'être pas venu plus tôt ?
PIERRE. Imprudent 1 peu s'en est fallu que tu ne me revisses jamais. Avant tout, ramasse cette ceinture et jette-la dans le feu : mais garde- toi bien de la toucher
avec la main nue ! sa verlu est funeste; elle énerve toute vigueur, et fait un enfant d'un héros.
Rodolphe exécuta l'ordre du petit Pierre, et la (lamme consuma le tissu merveilleux. %
RODOLPHE. Tu as Faisou ; depuis que je n'ai plus cette ceinture sur moi, je me sens plus de feu, d'activité et d'audace.
PIERRE. Que tu es heureux de t'étre sitôt délivré de ce funeste poison ! Tant que tu avais la ceinture, tu étais au pouvoir de ma femme. Déjà, elle méditait de nouveaux projets pour t'éloigner et te perdre.
RODOLPHE. Aveugle que j'étais I Maintenant je vois tout : c'est la ceinture qui m'aura empêché de jouir du plus heureux de tous les moments...
PIERRE. Oui, sans doute. Sa vertu agissait sur toi et contenait tes désirs dans les bornes de la froide bienséance; elle empêchait aussi la langoureuse Euphrosine, malgré l'ardeur de ses désirs, de solliciter rien de plus que des baisers.
RODOLPHE. De quel nom dois-je m'appeler? quelle punition n'ai-je pas méritée ? Jamais je ne retrouverai une occasion semblable, et pourtant je sens que c'est fait de moi, si je ne possède Euphrosine.
PIERRE. Rappelle-toi comme elle est restée à sa fenêtre pour l'attendre, durant des heures entières ; comme elle te cherchait vainement des yeux; combien elle te faisait des signes inutiles, pouvant à peine supporter le feu que lu as allumé dans ses veines! Rappelle-toi tout cela vivement, et souviens-toi aussi que, privée de sa ceinture, elle demeure exposée à toutes les séductions! Souviens-toi que l'amoureux et hardi sultan ne man-
132 LE l>b;TlT PIERRE
quera pas do profiter de ces moments favorables, et qu'il va peut-être t'arracher un bonheur que tu as si sottement négligé.
RODOLPHE. Malheureux! malheureux ! Je suis perdu! Serait-il possible....
PIERRE. Ne t'effraye pas. Jusqu'à présent ton ami t'a sauvé des dangers, et il se flatte même de te voir bientôt au comble de la félicité. J'ai mêlé le suc des pavots à la boisson du sultan ; il est plongé dans le plus profond sommeil. Les esclaves, fatigués, donnent aussi; le repos ne fuit que la seule Euphrosine; sa couche voluptueuse accroît l'ardeur qui l'embjase. Voici qu'elle se promène dans le bosquet d'orangers et cherche la fraîcheur sous leurs rameaux. Je n'ai pas besoin de t'en dire davantage.
Rodolphe sortit de sa chambre en même temps que le petit Pierre. Au bout d'une heure, il rentra comblé de faveurs et transporté de joie; maisEuphrosine regagna sa couche la tristesse dans l'àme.
Nous le disons ici pour consoler toute femme chaste et prévenir toute femme légère : die sentit profondément la perte de son innocence; elle aurait voulu racheter de la moitié de sa vie, de sa vie tout entière l'heure unique qui, dans l'ivresse du plaisir, lui avait paru si délicieuse; mais l'heure avait fui sans retour. Les conseils, les leçons de sa mère retombèrent sur son cœur de tout leur poids; elle redouta le moment de la revoir, tandis que, dans ses jours d'innocence, elle l'attendait avec l'impatience la plus vive. Le châtiment suit le vice pas à pas ; c'est ce qu'éprouvent l'assassin de la vie et celui de la vertu, le voleur dos richesses et celui de l'hon-
LE PETIT PIERllE 133
ncur, le prodigue et l'avare. Une conscience pure est le plus grand trésor de la terre; mais la conscience du coupfiblo est un supplice plus long, plus terrible que la mort sous la main des bourreaux.
Euphrosine ne trouvait de consolation que dans l'excès de son amour pour Rodolphe. — Je lui ai donné ce que je possédais de plus cher, dil-elle en soupirant; il m'en récompensera par un attachement sans bornes. L'espoir de fuir dans ses bras loin des persécutions du sultan, de devenir bientôt la moitié de lui-même, grâce à la bénédiction du prêtre, était pour elle l'unique motif de se rassurer. C'est ainsi qu'elle étourdissait une conscience qu'elle ne pouvait tranquilliser.
En se couchant, elle s'aperçut de la perte de sa ceinture^ et la chercha vainement de tous les côtés.
— Elle a disparu avec mon innocence, se dit-elle. Oh! — si elle pouvait revenir avec mon innocence, je ne la quitterais jamais !
La perte d'un trésor en double la valeur. Le sentiment de cette vérité éloigna longtemps le sommeil des yeux d'Euphrosine. Triste elle s'endormit, et triste elle se réveilla le lendemain. Elle reçut son bicn-aimc la honte dans les yeux, et ne le regarda avec tendresse (jue lorsqu'il renouvela le serment de lui être fidèle, et de se priver de sa présence jusqu'à la prochaine célébration de leur mariage.
Le sultan, qui s'était réveillé fort tard, parut à son tour, et s'informa avec sollicitude des effets du bain. Euphrosine assura qu'elle se trouvait singulièrement fortifiée, et l'amoureux despote en devint d'autant plus entreprenant. L'absence de la ceinture avait fait évanouir la retenue respectueuse qu'Euphrosine lui avait inspirée jusqu'alors. Rodolphe était forcé de voir les baisers qu'il lui donnait en dépit de sa résistance, de le voir couler dans son sein une main voluptueuse. Mais Tamour et ses ruses triomphèrent à leur tour.
— Subhme monarque, dit Rodolphe, comme ton esclave je te te suppUe, et comme médecin d'Euphrosine je te conseille de ménager encore sa convalescence pendant douze jours. Si tu ne te rends pas à cet avis, à cette prière, tu n'arriveras jamais au comble de la félicité, la maladie reviendra avec des forces redoublées, et alors, ni moi, ni aucun autre médecin ne pourra la guérir. Accorde-lui ce délai pour ton bonheur et pour le sien. Évite ses regards, afin que l'irrésistible pouvoir de l'amour ne détruise point ta résolution; et je te réponds sur ma tête que tu triompheras ensuite sans danger et sans obstacle.
Le sultan ajouta foi au discours de Rodolphe, et promit une abstinence rigoureuse pendant les douze jours, si de son côté Euphrosine promettait que, ce temps expiré, elle consentirait à lui tout accorder. Rodolphe fit un signe d'approbation à Euphrosine : elle accepta les conditions; et le sultan, plein d^espérance, se retira sur-le-champ.
Le lendemain, Rodolphe se présenta devant son trône :
LE PETIT PIERRE i3o
— Le désir inexprimable de revoir ma patrie, dit-il, m'amène à tes pieds. L'usage des bains aura rétabli la santé d'Euphrosine dans le temps fixé. Acquitte maintenant la promesse généreuse : fais-moi donner le vaisseau, ordonne qu'on ôte les chaînes aux esclaves, et accorde-moi autant de vivres qu'il m'en faut pour arriver dans mon pays. Tu en seras récompensé par les voluptueuses caresses d'Euphrosine; la jouissance du suprême bonheur te rappellera le médecin à qui tu le devras, et qui, même dans les régions les plus lointaines, ne cessera de prier le ciel d'en éterniser la durée.
Le sultan remplit fidèlement sa promesse. Le vaisseau, qui était déjà tout équipé, fut remis à Rodolphe le jour même; ei le lendemain on le chargea de vivres et de présents superbes. D'après la teneur de son firman, Rodolphe pouvait mettre à la voile à toute heure, tant de jour que de nuit, pour profiter du vent favorable; et d'après le même firman, chaque vaisseau qu'il rencontrerait était obligé non-seulement de le laisser hbrement passer, mais encore de lui prêter au besoin toute sorte de secours. Rodolphe eut aussi la permission de détacher lui-même les fers des cent esclaves chrétiens. Scène touchante pour son co3ur, de voir à ses pieds ces captifs délivrés, parmi lesquels se trouvaient plusieurs chevaliers allemands, de les entendre prononcer leurs actions de grâces et le serment volontaire de vivre et de mourir pour lui!
Ainsi s'écoulèrent plusieurs jours. Rodolphe, au mépris de ses serments, passait les soirées et peut-être même les nuits dans les bras d'Euphrosine. Il causait
130 m PETIT l'IKKRC
aussi Ibrl souvent avec sou auii Pierre, qui npprouvnil ses desseins, l'encourageait à une prompte fuite, et lui promettais assistance.
Déjà la nuit de la pleine lune approchait; déjà onze jours avaient été employés à faire les préparatifs du voyage. Vers minuit, Rodolphe se glissa doucement dans le bosquet d'orangers pour y prendre sa bien- ;iimée et la conduire au vaisseau, sous la puissante protection du petit Pierre.
— Tout est prêt, lui dit-il; le sultan dort profondément, le breuvage somnifère que ta main lui a présenté ne lui permettra pas de s'éveiller de longtemps. Les gardes mettent à profit mes générosités, et boivent largement dans la cour intérieure. Déjà un vent favorable enfle les voiles du navire, déjà il est sorti du port. Les esclaves que j'ai délivrés attendent avec empressement leur nouvelle maîtresse : viens recevoir comme moi, leur honniiage et leur serment de fidélité.
Elle le suivit en tremblant, sans prononcer une parole. Rodolphe ouvrit les grilles du jardin au moyen de la clef du petit Pierre; il entra dans la barque avec sa proie, et trois de ses chrétiens les conduisirent sans bruit jusqu'au vaisseau. On leva l'ancre; et au moment où le soleil allait sortir du sein de la mer, les fugitifs n'apercevaient plus que dans le lointain les rives de l'Egypte; vers le milieu du jour elles avaient disparu tout à fait à leurs res'ards.
LE PETIT PlEIlKIi 137
Les amants rendirent grâces au ciel du bonheur do leur délivrance, et déjà les esclaves faisaient éclater leur joie en songeant qu'ils allaient bientôt revoir et embrasser leurs femmes et leurs enfants. Plusieurs d'entre eux avaient des connaissances en navigation : ta tremblante Euphrosine ne cessait de les interroger; ils l'assurèrent que, même avec le vent le plus favorable, le plus habile pilote ne pourrait plus les atteindre. Le soir, le couple amoureux prit plaisir à considérer le mouvement des vagues et les poissons qui se jouaient sur les flots; le pilote, tranquille, s'endormit sur son gouvernail, et le reste de l'équipage but à lu santé de son libérateur.
— Qui est-ce qui nage là tout près du vaisseau ? s'écrie Euphrosine épouvantée en s'adressant à son amant, dont les yeux étaient alors tournés vers le ciel.
— Est-ce toi, mon tidèle ami Pierre? dit le chevalier en regardant au-dessous de lui. Que m'apportes-tu, et pourquoi ne t'approches-tu pas?
PIERRE, nageant près du vaisseau. Malheureux ! tu te crois en sûreté et lu es dans le plus grand péril... Sauve-toi, sauve ta bien-aimée, pendant que tu le peux encore.
RODOLPHE. Qu'est-il donc arrivé? que se passe-t-il?
PIERRE. Ton vaisseau est au pouvoir de ma méchante femme. La lune est dans son plein; la vieHle est de retour; et, malgré tout mon art et ma prévoyance, elle
i38 LE PETIT PIERRE
a fait décrii^e un cercle au vaisseau. Demain, vos yeux étonnés raverront les bords de TÉgypte; et le soir, les vents impétueux vous pousseront dans la rade. Alors, malheur à Rodolphe ! malheur à Euphrosine! malheur à tous ceux qui t'accompagnent ! Le sultan va exercer sur vous une vengeance terrible; et quand même je te sauverais, qui pourrait sauver Euphrosine?
EUPHROSINE. Grand Dieu! quelle voix! quelles menaces! Qu'est-ce que cela veut dire?
RODOLPHE. Approche, ô mon unique ami !
PIERRE. Gomment le pourrais-je ? ma femme a le secret de me retenir, RODOLPHE. Aide-moi, conseille-moi du moins. PIERRE. N'attends de conseil et de secours que de toimême. Tout ce que je puis, c'est de t'a venir. Vn des esclaves qui t'accompagnent, porte sur lui le chapeau que tu as jeté, et qui par deux fois a failli te conduire à la mort. Son influence, que ma femme augmente au dernier point, agit sur le vaisseau et sur tout l'équipage. Vous êles en son pouvoir. Hàte-toi donc! rassemble tes esclaves: persuade au possesseur du chapeau de le quitter et de le jeter dans la mer. Mais, prends-y bien garde, aucune puissance humaine ne peut le lui ravir de force; il faut qu'il le quitte hbrement, qu'il le jette librement, ou vous êtes tous perdus sans ressource. Si tu réussis, tu me verras bien lot sur le navire; si tu ne réussis pas, je ferai mes efforts pour te sauver, mais je crains bien qu'ils ne soient inutiles. Pierre disparut. Euphrosine demanda à Rodolphe des éclaircissements ; il était trop pressé, il promit de les lui donner dans un autre temps, et rassembla sur-
le-champ ses cent esclaves. Aucun d'eux n'avait sur lui le chapeau que Rodolphe connaissait si bien, aucun ne convint de l'avoir vu, ni de l'avoir conservé parmi ses bardes.
— Je chercherai dans tous les coins du vaisseau, dit-il avec colère; et si je le trouve, si je découvre le perfide receleur qui manque à son serment pour un misérable chapeau, sa punition sera terrible 1
Un gentilhomme allemand s'avança du milieu des esclaves :
— Libérateur généreux, lui dit-il humblement, ne l'irrite point contre nous. Je puis peut-être satisfaire à ta demande. Écoute, et ne me juge pas avec trop de sévérité. Tu as bien voulu me confier le commandement du navire lorsqu'il était encore dans le port. La veille de notre départ, comme je sortais de Damietle pour la dernière fois et que je regagnais notre vaisseau, je rencontrai deux templiers déguisés; ces moines, pendant que nous languissions dans les fers, nous avaient souvent visités en secret pour nous distribuer des aumônes et pour relever notre courage par leurs pieuses exhortations. « Tu peux, me dirent-ils, nous récompenser au centuple de ce que nous avons fait pour toi, en recevant sur ton vaisseau et en conduisant dans sa patrie un brave et vieux chevalier allemand qui s'est sauvé de la mort d'une manière miraculeuse, et qui a vécu caché parmi nous jusqu'à ce jour. Dieu te bénira et la félicité t'accompagnera si tu fais cette bonne action. » Je n'avais pas oublié ta défense rigoureuse de recevoir qui que ce fût dans le vaisseau; mais la charité, mais la reconnaissance envers d'anciens
140 LE PETIT PIERUE
bienfaiteurs l'ont emporte sur mon devoir; je me suis laissé gagner; je pensais même que lu me remercierais un jour de cet acte d'humanité. On alla chercher le chevalier et je le reçus dans le bâtiment. Jusqu'ici, je l'ai caché parmi les tonneaux qui sont à fond de cale. Je n'ai pas encore eu le temps de lui parler, à peine ai-je trouvé le moment de lui porter quelque nourriture; mais je me rappelle parfaitement que ce pèlerin avait un chapeau semblable en tout à celui que tu cherches et que tu viens de nous décrire.
RODOLPHE. Où est ce vieillard? où est-il?
LE GENTILHOMME. Je vais Ic chcrcher; mais écoute la clémence plutôt que la justice. Pardonne à mon cœur compatissant, épargne ce vieillard.
RODOLPHE. Ingrat, tu ne sais pas ce que me préparait ton imprudence ! Conduis l'inconnu dans ma chambre, je veux lui parler sans témoins.
Ils se séparèrent et, bientôt après, le gentilhomme entra dans la chambre avec le vieillard.
RODOLPHE, frémissant à son aspect. Ciel ! ce que je n'aurais jamais pu imaginer, je le vois. Waldemar ici?
WALDEMAR, vêtu CH peler ui et coiffé dit, chapeau de paille. Oui, c'est moi... et tu es mon libérateur, mon sauveur! J'aimerais mieux périr dans la plus noire prison, j'aimerais mieux être suspendu aux crochets que de devoir ma liberté au destructeur de mon repos et de mon bonheur, à l'auteur de mon ignominie !
RODOLPHE, reconnaissant le chapeau. Gesse tes injures, vieillard, mets des bornes à ton ressentiment; oublie comme j'ai oublié. Tu es maintenant en mon pouvoir. Si je pensais comme toi, je te rendrais les maux que
tu m'as causés, je tirerais vengeance de l'atroce conduite par laquelle tu as essayé de me taire aussi jeter sur les crochets. Mais, je te le répète, que tout soit pardouné,que tout soit oublié. Raconte-moi plutôt comment il est possible que tu aies conservé la vie, lorsque mes yeux t'ont vu précipiter, lorsque mes oreilles ont entendu les cris de ta douleur; raconte-moi cette merveilleuse aventure, et m'accorde ensuite une demande.
WALDEMAR. Je uo racouto rien! étouffe ta curiosité... Des hommes tels que moi n'entretiendront jamais de leurs aventures un misérable tel que toi ; mais si tu as une demande à me faire, fais-la vite : je me réjouirai du moins encore une fois en ma vie, je goûterai encore un plaisir... le plaisir de te refuser.
RODOLPHE. Homme inflexible! ai-je mérité ce traitement? Tu ne vois donc pas que cent bras attendent mes ordres pour t'immoler ?
WALDEMAR. Tuo-moi, si tu le peux.
RODOLPHE. Ne veux-tu pas céder?
WALDEMAR. Jamais ! jamais!
RODOLPHE. Tu veux être irréconciliable?
WALDEMAR. Jusqu'à la mort î
RODOLPHE, au gentilhomme présent. Tu as traijsgressé mes ordres, tu as caché ce vieillard dans mon vaisseau; tu dois expier ton crime. Si, dans un quart d'heure, tu ne m'apportes son chapeau, la minute d'après, je te fais jeter avec lui dans la mer. Répare maintenant le mal dont tu es la cause. Je t'attends sur le pont; rapporte-moi une réponse décisive.
Rodolphe s'éloigna, et Waldemarle poursuivit en lui criant avec dérision ;
— Voilà donc ce que tu avais à me demander? Tu connais donc aussi les vertus du chapeau? tu voudrais donc l'avoir ?
Et, se tournant vers le gentilhomme :
— Ne crains rien, dit-il, le chapeau est assez large pour nous garantir tous les deux. Je brave quiconque voudrait me le ravir. Voyons qui sera assez hardi pour mettre la main sur moi! Sois tranquille, te dis-je; tu es sous ma protection et lemalheurne saurait l'atteindre.
Le pauvre gentilhomme, épouvanté, implora la pitié du vieillard.
— J'ai été ingrat envers mon libérateur, dit-il; sa colère est juste, aussi bien que sa demande. Sois reconnaissant du service que je t'ai rendu de si bon cœur : accorde-lui ce chapeau, qui ne te sert à rien et qui peut lui être nuisible.
WALDEMAR. Qui uc me sert à rien? Pour prix de ton bienfait, écoute mon histoire, que je n'ai encore racontée à au«un mortel, et juge ensuite s'il me serait possible de donner à mon meilleur ami ce chapeau que tu me proposes de livrer à mon ennemi le plus cruel :
Je portais, comme toi, les chaînes de l'esclavage et travaillais dans les jardins du sultan. Je tâchai de recouvrer ma liberté; mais je fus trahi et condamné, avec tous mes conjurés, à être jeté sur les crochets. Le lendemain, cette cruelle sentence fut exécutée : on me précipita, et je restai suspendu à une pointe de fer qui m'avait percé la hanche. Imagine mon horrible situation; j'éprouvais les douleurs les plus affreuses, et, comme le crochet ne m'avait pas blessé mortellement, je prévoyais que j'aurnis lonj^tomps à souffrir. Je m'ai-
dai de mes mains pour me soulever, et je vis autour de moi une partie de mes frères en proie aux mêmes tortures; les autres étaient déjà dans les convulsions de l'agonie. J'implorais la miséricorde divine, lorsque tout à coup ce chapeau tomba légèrement sur ma tête. A l'instant mes douleurs cessèrent, le crochet auquel j'étais suspendu se plia comme de la cire, et je glissai doucement jusqu'à terre. Des chiens qui léchaient notre sang m'indi({uèrent un sentier qui menait dans les champs; je me trouvai bientôt sur le grand chemin; je me cachai jusqu'à la nuit, et j'arrivai, sans être aperçu, chez quelques prêtres de notre culte, dont je connaissais la demeure secrète. Ils me soignèrent, me guérirent de ma blessure et me conduisirent enfin auprès de toi. »
LE GENTILHOMME. Et tu atîTibucs cclte délivrance miraculeuse à la vertu du chapeau?
WALDEMAR. SaUS doUtC.
LE GENTILHOMME. Et par qucllc raisou ?
WALDEMAR. Tu pcusos bien que dès lors le chapeau m'était devenu précieux, mais il m'est bien plus cher encore depuis quelques moments. Bercé par le chagriii et le malheur, je m'étais assoupi sur ma couche au fond du vaisseau; un bruit me réveille, je regarde autour de moi, et une petite femme, qui avait à peine deux pieds de haut, se présente à ma vue :
« Réjouis-toi, me dit-elle, le ciel est apaisé; tu as remporté la palme de la résignation et des souffrances. Dieu et ta femme sont réconciliés. Tu ne sais pas encore quel trésor tu possèdes dans ce chapeau; apprends à connaître sa valeur. J'avoue qu'il conduit le pénitent
dans une inUnité de tribulations; mais si celui qui le porte souffre avec patience, sa puissante vertu ne l'abandonne jamais : il garantit des craintes de la mort, il soutient le nageur sur les eaux et détache le patient des crochets. Un ingrat, un jeune insensé qui s'est perda le possédait autrefois... il Ta imprudemment jeté, et le voilà devenu ton partage. Sache apprécier ce trésor, porte-le toujours et le transmets à tes héritiers. Surtout, jure-moi de remplir une condition que je vais t'imposer, et de t'y soumettre comme aux articles de ta croyance ! »
Je lui en fis le serment.
ff Bientôt, continua-t-elle, on te demandera le chapeau, on te menacera de la mort si tu refuses de le hvrer. Que rien ne t'épouvante ; ton chapeau te met à l'abri de tout danger, te protège contre toute puissance. Ne dénoue pas le ruban qui le retient sur ta tète; qu'aucune menace, qu'aucune prière ne t'engage à quitter ce navire : il est en mon pouvoir au moyen du chapeau, je le conduis où bon me semble. Sur ce vaisseau sont deux âmes pécheresses dont ma pitié ne cesse de s'occuper. Si l'une est perdue sans ressource, je tâcherai du moins de sauver l'autre. Le bâtiment appartient à Rodolphe de Westerbourg. Partage mes regrets, mes souffrances; il a séduit, il a enlevé ma fille unique, ma vertueuse fille... Sois persévérant, crois fermement que le téméraire ne pourra nuire dans le vaisseau ni à loi ni à aucun de tes frères. >
A ces mots, la petite femme s'est éclipsée; et je n'étais pas encore sorti de mon étonnement, lorsque tu es
LE PETIT PIERRE ui
venu me chercher et vérifier sa prédiction. Ce que je hii ai promis, je le tiendrai.
LE GENTILHOMME. Pauvrc viciUard, les malheurs ont dérangé ton cerveau : un rêve a tout à fait égaré ton esprit. Mais je me résigne. Nul coupable n'échappe à la punition, et le sang versé ne saurait s'expier par la pénitence. Je suis un meurtrier que sa conscience bourrelée avait conduit au tombeau du Sauveur du monde; j'ai soulïert pendant dix ans les rigueurs de l'esclavage, j'ai jeûné, prié, tâché de faire toutes les bonnes œuvres possibles, et je croyais être assez puni. Loin de moi cette espérance trompeuse ! Un malheureux chapeau renouvelle mes misères. Je vais me présenter devant mon juge : il tiendra son serment et me fera jeter dans les flots. Mais je l'ai mérité; à sa place, je ferais moi-même périr celui qui aurait transgressé les ordres de son libérateur comme j'ai transgressé les siens.
WALDEMAR. Je tc suis... uous vcrrous si quelqu'un osera te toucher. Apprends de moi qu'une austère pénitence réconcihe avec le ciel.
LE GENTILHOMME. Faire ce qu'on exige est le seul moyen de me sauver. Agis comme il te plaira; je suis résigné. Notre chef, dit-il en s' éloignant, semble t être
connu
WALDEMAR. Jc uc Ic counais que trop bien! Il est... il a... Non, je ne veux pas rouvrir mon ancienne blessure : elle est plus douloureuse que les supphces que j'ai déjà subis.
Le gentilhomme se présenta sans espoir devant Rodolphe, accompagné de Waldemar : il le trouva auprès d'Euphrosine. Elle avait interrogé son amant en tremblant, et il venait de tout révéler; il venait de lui apprendre comment il l'avait trompée en lui donnant de fausses nouvelles de sa mère; comment son ami Pierre avait eu l'adresse d'éloigner la vieille, et comment celle-ci était revenue pour se venger au moyen du chapeau merveilleux. Euphrosine, foudroyée par ces aveux imprévus, vit alors toute l'étendue de son malheur, sentit toute l'horreur de son crime. Elle tremblait que son bien-aimé fût encore en liaison avec petit Pierre... Sa mère n'avait pas laissé passer un jour de son enfance sans lui parler de la ruse et de la malice de cet esprit pervers, sans la mettre continuellement en garde contre ses pièges, et voilà qu'elle s'y trouvait enveloppée à l'improviste! Rodolphe cherchait à la rassurer, et il commençait à peine à calmer ses inquiétudes, lorsque Waldemar entra avec le gentilhomme.
RODOLPHE, à Waldemar. Eh bien! es-tu décidé? veuxtu sauver ton libérateur? veux-tu le voir précipiter dans la mer?
WALDEMAR. Je suis décidé à ne pas te donner le chapeau et â défendre un ami par son pouvoir.
RODOLPHE. Pèse bien ce que tu dis. Xe me mets pas dans la nécessité de manquer au respect que je dois à la vieillesse; n'étouiïe pas la pitié qui parle si haute-
ment pour toi dans mon cœur; quand je veux te sauver, ne me force pas à te perdre.
wALDEMAR. Écoutc-moi, Rodolphe : lorsque je retrouvai dans tes bras mon infidèle épouse, lorsque je fus le témoin forcé des baisers qu'elle donnait au fruit de son adultère, je lui jurai, je te jurai une vengeance implacable. Dans ces affreux instants, j'aurais demandé la damnation éternelle comme l'accomplissement de mes vœux les plus ardents. Je fus vengé de ma femme d'une manière terrible. Sa mort me chassa de mon pays, me conduisit en Palestine, et des remords déchirants m'y suivirent. Alors mon cœ-ur se remplit du désir d'une double vengeance. Je vis en toi la cause de son infidélité et de sa mort. J'aurais goûté du plaisir sur les crochets si je t'avais vu à côté de moi; j'aurais été au comble de la joie si, du moins, je t'avais vu au comble du malheur dans la suite. Un hasard (non, ce n'est point un hasard), la Providence te livre aujourd'hui en mon pouvoir; et cependant, regarde, tout désir de vengeance s'évanouit dans mon cœur : j'éprouve de la pitié, je...
RODOLPHE, transporté de joie. Est-il bien possible? tu pourrais... tu voudrais...
WALDEMAR. Laisso-moi achever. Je ne suis plus ton ennemi; je ne suis que l'instrument d'une puissance supérieure. Une austère pénitence m'a réconcilié avec le ciel ; il m'a pnrdonné, pourquoi ne te pardonnerais-je pas?
RODOLPHE. Tu me rends donc le chapeau?...
WALDEMAR. Je ne te rends point le chapeau : je l'ai juré et je tiendrai mon serment. C'est par moi que ce
lis LE PETIT PIERRE
chapeau doit le remettre dans le chemin de la vertu; il me rend maitre de toi, mais je ne veux pas abuser de mon pouvoir; je ne ferai qu'obéir à la Providence, qui daigne encore l'offrir les moyens d'échapper à la damnation par la pénitence et par les épreuves.
RODOLPHE. Mais, vieillard, si enfin...
WALDEMAR. Trévc de prières et de menaces, elles seraient vaines. Je suis inébranlable comme un rocher. Sois sûr que je connais et que j'apprécie le pouvoir que me donne le chapeau : je m'en servirai pour te détourner du crime, et jamais pour te nuire. Si j'en donnais l'ordre, tes esclaves seraient obHgés malgré eux de te lier, de te frapper de verges, de te torturer. Loin de moi une telle vengeance ! j'abandonne le soin de punir à celui qui scrute les cœurs et juge les mortels selon leurs mérites. Mais je tiens mon serment, je ne donne le chapeau pour rien au monde, et je laisse aller le bâtiment où les vents conjurés voudront le conduire.
RODOLPHE, tirant son épée. Ils ne pourront empêcher que je perce le cœur d'un misérable.
WALDEMAR. Achèvc, si tu pcux; tue-moi... Eh bien, Rodolphe 1 eh bien ?
RODOLPHE, laissant tomber son épée. Malheureux que je suis! mes forces m'abandonnent! un frisson me saisit! Je suis perdu!
EUPHROSLNE, tremblante et pleurant aux pieds de V/aldemar. Si ton cceur peut encore s'ouvrir à la pitié, si tu n'es pas étranger à la compassion que doit inspirer le repentir d'une infortunée, sauve-moi, sauve mon amant. Il m'a trompée, il m"a séduite, il a excité le terrible courroux de ma mère; mais si, à l'aide de sa
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puissance, tu nous ramènes à Damiette, un châtiment bien plus terrible encore nous est réservé. Dès qu'on m'aura livrée au sultan, il lui fera peut-être souffrir sous mes yeux les plus affreux supplices. 0 Waldemar! si tu as jamais aimé, si tu as jamais senti tout ce que peut l'amour, tu dois savoir combien le malheur... même le mieux mérité,... embellit à nos yeux l'objet de notre tendresse; tu dois savoir qu'en de pareils moments, pitié, pardon, miséricorde, angoisse, crainte, espérance, se confondent dans cette unique parole AMOUR, dans cette parole toute-puissante dont la magie nous enchaîne inséparablement, même à un meurtrier. Il fut hypocrite, il a perfidement juré pour me séduire; je devrais le haïr, l'abhorrer : mais je le vois malheureux, sans secours, et mon ressen'iment s'évanouit. Je vois le glaive de la vengeance tiré sur lui, et je me jette dans ses bras, je tends mes mains suppliantes pour recevoir le coup mortel qui le menace. Toute ma haine se tourne sur l'auteur de mes maux, sur ma mère, qui m'abandonna sans prévoyance à ses séductions, me fit boire à longs traits le poison de l'amour, et qui maintenant exige que je n'en manifeste plus les effets, que je renferme mes souffrances au fond de mon âme!
WALDEMAR. Fais co quo tu voudras, pauvre insensée ! Je remplis mon devoir. Si tu te crois intéressée à protéger un suborneur, à ne pas corriger un méchant par des épreuves, à ne pas le garantir de sa perte par les châtiments, suis ton inchnation; tu le peux sans obstacle. Mais si tu veux écouter le conseil de la vieillesse et de l'expérience, fuis le monstre qui se fai{
un jeu des lois les plus sacrées. Sa conscience est chargée de l'opprobre de toutes les femmes qu'il a déshonorées, son àme est souillée de sang.
EUPHROSLNE. Oh! je laverai ce sang par mes prières! Je iérai retomber sur moi le crime qui pèse sur sa conscience! 11 a péché par amour, l'amour expiera sa faute. Je te le jure, je le jure à mon implacable mère, je ne le quitterai jamais; je serai un rempart qu'il faudra renverser pour arriver jusqu'à lui.
WALDEMAR. Je te le répète, insensée! je te le répète, fais ce que tu voudras.
Le gentilhomme qui accompagnait Waldemar joignit ses propres instances à celles d'Euphrosine; mais le chevalier demeura inflexible. Il assura plusieurs fois qu'il n'était plus l'ennemi de Rodolphe, qu'il ne voulait plus se venger, mais qu'il devait remphr son serment.
— Je me conduis, ajouta-t-il, comme un médecin qui parait impitoyable lorsqu'il force les malades à prendre le remède qui doit les sauver.
A ces mots, il quitte Rodolphe et le laisse au désespoir. En vain Euphrosine s'efforçait de le consoler par des marques du plus tendre amour, il ne l'écoutait pas, et sa conscience était en proie aux remords. Waldemar ordonna de virer de bord, et le pilote obéit. A ce commandement les esclaves frémirent, mais n'en purent empêcher l'exécution. Le vent gonfla les voiles; et au lever du soleil on aperçut dans le lointain les rivages d'Egypte. Le vaisseau retentit de cris douloureux; chacun gémissait, priait, tremblait pour sa vie. Mais Waldemar fut sourd à leurs supplications et continua de diriger le bâtiment vers la côte.
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L'inconsolable Euphrosine se tenaft sur le tillac, et ses yeux s'étaient fatigués à force de pleurer et de regarder la mer. Elle qui frissonnait autrefois au seul nom de Pierre, qui croyait ne voir en lui que le plus cruel de tous les démons, elle l'attendait avec le plus vif empressement. Elle espérait obtenir de lui des moyens de salut, ou du moins un bon conseil; mais son impatience extrême fut déçue; le pressentiment qui plongeait Rodolphe dans un sombre désespoir se vérifia : Pierre ne se montra plus, et Euphrosine se persuada que sa barbare mère l'avait enchainé pour pouvoir exercer sur Rodolphe une vengeance plus certaine. — Je resterai auprès de toi, lui dit-elle, j'intercepterai les coups dont tu seras menacé. Rien, non rien que la mort ne peut me séparer de toi.
Tous les yeux étaient fixés sur l'Egypte : on voyait de proche en proche les masses confuses de la côte se former en plages distinctes ; là s'élevaient des tours, ici des dômes et des maisons. Un des esclaves se tourne encore une fois avec attendrissement du côté de sa patrie pour lui dire un dernier adieu. Comme il lui adressait ce pieux hommage, il vit un vaisseau qui n'était pas fort éloigné et qui suivait le leur à pleines voiles. A cette nouvelle, tous les regards se tournèrent avec espoir du côté de ce navire; mais cette unique espérance fut bientôt évanouie. Le vaisseau s'approcha en effet, mais ses flammes montrèrent clairement les couleurs des Sarrasins, et annoncèrent aux malheureux un esclavage plus prompt encore que celui qu'ils attendaient. Waldemar ordonna d'amener les voiles; on obéit les larmes aux yeux. Quelle scène déchirante de
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voir l'équipage se prosterner, de les entendre tous recommander leur àme au ciel d'une voix plaintive et entrecoupée.
Le navire les atteignit bientôt. Sur le tillac étaient plusieurs mahométans en armes, et au milieu d'eux le sultan lui-même. On lui avait annoncé la fuite d'Euphrosine, et c'est en vain qu'il se serait mis à la poursuite de Rodolphe, si Waldemar n'eût fait retourner le vaisseau : aussi fut-il très-étonné de voir derrière lui ce même bâtiment par lequel il se croyait encore devancé de bien loin.
— Rendez-vous! cria l'interprète; livrez-nous vivants le ravisseur et sa proie : le généreux souverain du monde aura pitié des autres, et vous laissera partir tranquillement pour votre patrie.
Waldemar répondit :
— Nous avions déjà pris hier la ferme résolution do les remettre entre les mains de notre bienfaiteur, et de ne pas payer sa générosité par une noire ingratitude. Prince, tu en vois la preuve, puisque nous retournions vers la côte. Recois ceux que tu demandes, et ne dédaigne pas d'exaucer nos prières. Grâce et miséricorde à ceux qui ont péché!
l'interprète. Liez-les, et amenez-les aux pieds du sultan.
EUPHROsiNE, s'avançant précipitamment. Tous n'avez pas besoin d'user de violence. Nous nous soumettons nous-mêmes à l'arrêt du destin, et nous vous épargnons Ihorrible perfidie de traîner votre hbérateur dans les chaînes dont il vous a dégagés. Viens, mon
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bien-aimé, viens! Nous allons à la moi't, mais en la recevant ensemble, elle nous paraîtra douce.
Rodolphe, qui était resté muet jusqu'à ce moment, qui avait repoussé les consolations d'Euphrosine et s'était abandonné au désespoir, Rodolphe s'avance à son tour.
RODOLPHE. Me voici! Liez-moi, si vous le pouvez. Ses malheureux compagnons ne le pouvaient pas. Ils fondaient tous en larmes, et plusieurs s'offraient d'aller à la mort pour leur Ubérateur. Si nos bras n'étaient pas réduits à la dernière faiblesse, disaient-ils, nous te défendrions; pour parvenir jusqu'à toi, il faudrait marcher sur nos cadavres.
l'interprète. Liez-les vite, si vous voulez éviter le coup terrible qui vous menace.
RODOLPHE, saisissant les mains d'Euphrosine. Adieu! Je ne vous accuse pas de parjure, je vous relève de votre serment, et vous souhaite un heureux retour dans votre patrie. Et toi, Waldemar, je te pardonne ma mort. Mais si l'Éternel écoute les prières d'un pécheur, puisse le sang de la malheureuse Euphrosine brûler sur ta conscience et te tourmenter au delà du trépas !
Alors il s'avança avec elle au bord du navire. Le sultan prenait toutes les mesures pour les avoir bientôt en sa puissance. Il menaçait Rodolphe avec son épée nue; il parlait des tortures qu'il avait déjà préparées.
EUPHROSINE, à Rodolphe. Brave ses menaces; saisis cet instant propice et suis-moi!
A ces mots, elle se jette dans la mer ; Rodolphe lui obéit fidèlement et se précipite après elle. Soudain, les
deux navires détachent leurs canots pour tâcher de les ressaisir. Tantôt les vagues les élèvent dans les airs, tantôt elles les entraînent au fond du gouffre; enfin elles engloutissent Euphrosine. On ne la revit plus; toutes les recherches devinrent inutiles. La mâle vigueur de Rodolphe avait résisté à la fureur des flots ; il fut saisi par les musulmans qui le poursuivaient. Ils le placèrent dans le canot, le garrottèrent avec des cordes, le transportèrent dans leur vaisseau et le jetèrent à fond de cale. Le sultan, furieux de la perte d'Euphrosine, ne se le fit point amener, parce qu'il ne voulait pas en tirer une trop prompte vengeance. L'àme de Rodolphe était en proie à la douleur la plus profonde, au plus cruel désespoir. L'eau de la mer qu'il avait bue en abondance le rendit bientôt incapable de sentir le malheur qui l'accablait : il perdit connaissance^ et personne n'eut assez de pitié pour lui procurer quelque secours.
Quand Rodolphe eut recouvré ses sens, il se trouva dans les plus noires ténèbres et le plus affreux silence. En étendant la main, il sentit de la paille au-dessous de lui et à son côté une muraille froide. Cette dernière circonstance lui fit présumer qu'il n'était plus dans le vaisseau, mais dans une prison. Il n'éprouvait d'autre mal qu'une faim et une soif dévorantes. En cherchant s'il ne trouverait rien pour les satisfaire, il saisit une main.
PIERRE. Ne t'effraye pas, c'est la maia de ton ami.
RODOLPHE. Pierre! Pierre! toi, dans ces lieux! Je ne suis donc pas encore perdu sans ressource. Euplirosine est-elle sauvée ?
PIERRE. Oui.
RODOLPHE. OÙ est-elle? où est-elle?... Serait-ce ta femme qui l'aurait retirée des flots? Est-elle retombée au pouvoir de cette àme impitoyable?
PIERRE. Non, c'est moi qui l'ai engloutie promptement dans la mer afin de la dérober aux yeux du sultan. Je l'ai entraînée sous les eaux, hors de la portée de ses regards, et l'ai déposée sur le rivage de l'ile des pêcheurs, pour revenir à ton secours; mais malheureusement je suis arrivé trop tard; les barbares t'avaient déjà retiré de la mer et lié avec une corde que ma femme venait d'enchanter. Je ne pouvais donc plus l'assister, car tu étais rentré sous sa puissance. Je suis retourné tristement près d'Euphrosine. Un vieux pêcheur l'avait déjà secourue, et transportée dans sa cabane. Je viens d'assurer cette cabane contre toute surprise; j'ai été longtemps sans pouvoir te rejoindre.
RODOLPHE. Viens, ami fidèle, conduis-moi vers ma bien-aimée; que je puisse répondre à sa vive tendresse, à son amour éprouvé; que je puisse lui jurer une constance éternelle...
PIERRE. Arrête, Rodolphe; tu perds l'esprit ! Sais-tu bien où tu te trouves ?
RODOLPHE. Apparemment dans une prison.
PIERRE. Dans la plus profonde et la plus sûre de Damiette.
RODOLPHE. De laquelle ton pouvoir m'arrachera sans doute ?
PIERRE. Tu te trompes, si tu le crois assez grand pour triompher de tant d'obstacles. Je ne peux briser des portes de fer, je ne peux te rendre invisible ni changer ton corps en substance aérienne, et c'est pourtant ce qu'il faudrait pour te tirer de ces cachots. RODOLPHE. Que vais-je donc devenir ?
PIERRE. D'horribles tourments te sont destinés. Le sultan, toujours irrité, toujours amoureux, a fixé ce jour pour ton supplice. C'est en sa présence que tu dois être non mis à mort sur-le-champ, mais torturé lentement jusqu'à ton dernier soupir. Il veut qu'on te plonge dans l'huile bouillante, qu'après t'en avoir retiré vivant, on te guérisse avec du baume de la Mecque, et qu'ensuite on moule ton corps dans du plomb fondu.
RODOLPHE. Grand Dieu! grand Dieu!... et tu ne pourrais me sauver ?
PIERRE. Toute ma prévoyance est en défaut, et jusqu'à présent je n'aperçois nul moyen d'y réussir. Je serai probablement obligé de voir détruire le dernier rejeton de cette race de héros sur qui j'ai veillé durant tant de siècles!
RODOLPHE. 0 Pierre ! tu n'as pas pour moi cette amitié dont tu te vantais toi-même. Pourquoi ne m'astu pas laissé mourir sur les crochets ? Pourquoi n'as-tu sauvé qu'Euphrosine ?
PIERRE. Parce que je la croyais ton plus cher trésor, parce cfue je croyais me rendre par là digne de ton affection. La mort la plus cruelle, avais-je pensé, lui sera plus supportable que de voir son Euphrosine entre les
mains du sultan. Il se dira : « Le barbare n'a pas joui de ce qu'il a recherché avec tant d'ardeur! » et celte idée lui sera douce même à son dernier soupir.
RODOLPHE. Triste et frivole consolation ! Ses yeux d'aigle ne parviendront-ils pas un jour à découvrir Euphrosine ? Peux-tu me jurer sur ton honneur, sur ton salut, qu'il ne la trouvera jamais, que sa passion ne sera jamais satisfaite ?
PIERRE. Je ne le peux pas ; et plût au ciel que tu fusses toi-même convaincu de mon impuissance I Cette certitude te rendrait capable de prendre le seul parti qui puisse te sauver, et de sacrifier prudemment un trésor que tu ne perdrais pas moins en te dévouant au plus affreux trépas.
RODOLPHE. Je m'y perds.., je ne te comprends point.
PIERRE. Tu me comprendras bientôt, si tu veux m'écouter. Le sultan aime encore Euphrosine avec passion. L'idée de sa perte est pour son amour comme l'huile tombée sur un brasier, et l'espoir de la vengeance ne suffit pas pour modérer ses regrets. Il t'accordera la vie et la liberté si tu lui découvres la retraite d'Euphrosine, et si tu lui rends ce que tu ne peux plus posséder.
RODOLPHE. Qui ? moi 1... impossible ! Ah ! cela serait trop honteux!...
PIERRE. Cela serait barbare, si tu t'y résolvais librement ; mais deux maux te menacent à la fois : si l'on découvre Euphrosine, tu ne peux échapper au supplice ; si tu meurs auparavant, je ne saurais cacher longtemps celle qui sera devenue la cause de ta mort. Entre ces deux maux, ce serait de ta part une sottise
impardonnable que de ne pas choisir le moindre, que de ne pas éviter une mort cruelle en sacrifiant un bien que tu pourras remplacer par un autre plus précieux peut-être encore.
RODOLPHE. Je trahirais ainsi celle qui affronta la mort pour moi I je payerais ses bienfaits de tant d'ingratitude! je la livrerais aux mains du voluptueux qui lui fait horreur !.., Jamais.
PIERRE. Laisse cette morale à ceux qui habitent des palais dorés; elle n'est point faite pour les hôtes des prisons ténébreuses. Certes, il n'est pas louable de trahir sa bien-aimée, sa bienfaitrice; rien de plus lâche, de plus barbare que la remettre aux mains d'un maître qu'elle déteste ; mais si tu veux prolonger tes jours, il n'en est pas d'autre moyen. Si tu veux être un martyr de grandeur d'àme et de constance, je n'ai plus rien à dire : car, pour t'assurer une plus longue existence, il faut renoncer à toutes ces vertus sonores. Fais ce qui te plaira. Mais voici toujours ce que je te conseille : lorsque la garde viendra te chercher, demande à être conduit devant le sultan ; repens-toi de ton crime, et promets de lui rendre Euphrosine, pourvu qu'il te laisse la vie et la hberté. Il y consentira sur-lechamp, trop heureux de retrouver celle dont il pleurait la perte. Dis à Tescorte qui s'embarquera avec toi de naviguer vers l'ile la plus prochaine. Quand tu auras abordé, tu trouveras sur le rivage un grand nombre de cabanes de pécheurs : tu verras suspendu à l'une d'elles le voile de ton amante; mènes-y les gardes et livreleur Euphrosine.
RODOLPHE. Jamais ! jamais !
PIERRE. Tu aiuies mieux èlre plongé dans l'huile brûlante et te rafraîchir dans le plomb fondu? Je me tais : ce seraient paroles perdues.
En vain Rodolphe voulut ajouter d'autres raisonnements le petit Pierre avait déjà disparu.
Le prisonnier sentit bientôt redoubler sa soit et sa faim dévorantes. Ces besoins refroidissaient son amour pour Euphrosine. Son imagination lui exagéra les horreurs de sa mort prochaine ; et avant que la garde parût, il était déjà décidé à livrer son amante pour avoir la vie et la liberté.
C'est dans cette résolution que le trouvèrent les gardes en venant le chercher pour le conduire au suppHce. Sans avoir vu les terribles apprêts, sans attendre le moment fatal, il demanda qu'on le conduisit devant le sultan. Après avoir offert de lui rendre Euphrosine, il implora sa grâce et sa liberté. Le sultan enchanté lui promit l'une et l'autre dès qu'il l'aurait remise entre les mains de l'escorte qu'on allait lui donner. Une barque conduisit dans l'ilele parjure Rodolphe; il arriva bientôt à la cabane où se cachait la tendre Euphrosine. Il la trouva prenant un frugal repas qu'elle assaisonnait de larmes en l'absence de son bien-aimé. A l'aspect des gardes, elle se leva saisie d'étonnement ; mais quand Rodolphe s'avança du milieu de leur troupe, elle tomba dans ses bras en pleurant de joie.
EUPHROSiNE. 0 Rodolphe ! toutes mes peines, toutes mes souffrances se sont évanouies. Quand tu viendrais me chercher pour aller à la mort, je la subirais avec plaisir, pourvu qu'il me fût seulement accordé de mourir dans tes bras. [Rodolphe se détourne d'elle.) Tu évites mon regard! Les nouvelles que tu m'apportes sontelles donc encore plus terribles que la mort?
RODOLPHE. Elles le sont ! — Saisissez-la, délivrez-moi de mes tourments!
Les gardes l'environnent; en vain elle questionne, prie, gémit; elle ne peut apprendre la véritable cause de ce barbare traitement ; on l'entraine. Qui pourrait peindre son état lorsqu'elle vit Rodolphe rester en arrière? lorsqu'elle commença de soupçonner qu'il avait peut-être révélé lui-même le lieu de sa retraite?
Rodolphe était libre, car l'ordre du suUan portait de le laisser aller à son gré du moment qu'il aurait livré Euphrosine aux gardes. Son œil se refusa à la voir traîner dans la barque; ses cris lamentables, ses cris de détresse étaient pour lui un surcroît de tourment. Il rentre dans la cabane et profite du repas préparé pour Euphrosine, de ce repas assaisonné de ses pleurs! Il n'eut pas plus tôt apaisé sa faim et sa soif, que son cœur lut saisi de nouveaux regrets; mais la réflexion, la froide raison lui dirent que ce qui est fait est fait, et triomphèrent bientôt de ses derniers scrupules, des derniers mouvements d'une conscience prête à s'assoupir. Il demeura tranquillement dans la cabane jusqu'au soir, espérant toujours la visite et les conseils de son ami Pierre. Il dormait déjà d"un profond sommeil sur couche de paille qu'Euphrosine avait trempée de
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larmes en pensant à lui; tout à coup Pierre le réveille et lui ordonne de le suivre.
RODOLPHE. Où veux-tu mo conduire?
PIERRE. Il faut quitter ces lieux. Demain, une caravane part de Damiette pour l'Arabie, et un vaisseau doit mettre à la voile pour la Franconie. Tu peux te rendre à Jérusalem ou dans ta patrie : choisis.
RODOLPHE. Que me conseilles-tu?
PIERRE. Rien. Jusqu'ici je t'ai mené à la lisière comme un enfant, et je t'ai toujours aidé de mes avis. L'heure est venue où je dois te livrer à toi-même. Présentement tu connais tes ennemis, tu sais distinguer le bien et le mal, tu sais ce qui cause le plaisir ou la douleur. Va où tu voudras; je n'ai plus de conseil à te donner.
RODOLPHE. Je désire revoir ma patrie.
PIERRE. A la bonne heure. Il m'est encore permis, et pour cette fois seulement, de te voir et de t'enlretenir sans être appelé.
RODOLPHE. Quoi! tu pourrais, tu voudrais m'abandonner?
PIERRE. Ne dispute pas avec le destin; il a ses caprices. La chose est ainsi, et ne peut pas être autrement. Mais, pour nous séparer en bons et anciens amis, tiens, prends mon unique trésor, prends tout ce que je possède, mon havre-sac; je t'en fais présent. Tu y trouveras assez d'argent pour ton voyage, un couteau, une échelle de corde, un livre et un anneau. Ne regarde pas ces derniers objets comme des bagatelles : autant ils te semblent de peu de valeur à présent, autant ils te deviendront précieux un jour. Quand tu ouvriras ce livre du côté gauche, je paraîtrai devant toi: quand
tu l'ouvriras du côté droit, ma femme viendra à ton secours.
RODOLPHE. Je ne veux plus la revoir.
PIERRE. Sois inébranlable dans cette résolution: elle l'ait la joie de mon cœur. Adieu, Rodolphe. Songe que la vie est courte, que la jeunesse s'envole avec rapidité , que la vieillesse marche avec des béquilles et qu'elle traine à sa suite des misères sans nombre. Jouis de la première, ne pense que tard à la seconde. Évite les soucis et les déplaisirs; entre dans la maison de Hesse, et fuis la maison de deuil. Il ne dépend plus que de toi de vivre dans le bonheur ou dans l'infortune, dans la tristesse ou la joie. Tu pars donc pour la Franconie? tu vas revoir ton pays?
RODOLPHE. Serait-ce ton avis, ta volonté?
PIERRE. Je n'ai plus rien à dire. Tu ne dois prendre conseil que de ton cœur et de ton libre arbitre. Tu dois agir seul, mais aussi tu dois répondre de toutes tes actions. Tu es le maître d'appeler ou ma femme ou moi. Si tu ouvres le livre à gauche, je paraîtrai, non plus comme ton ami, comme ton conseil, mais comme ton serviteur, comme un esclave toujours prêt à obéir à tes moindres volontés.
RODOLPHE. Oh! sois plutôt, sois toujours ce que tu étais ! Tu m'as sauvé de tant de périls et de tant de souffrances ! Si tu ne me diriges plus, si tu me livres à moi-même, je ne tarderai pas à succomber.
PIERRE. îse sois pas insatiable. Parmi ces millions d'hommes qui habitent la terre, il en est peu qui trouvent, comme toi, un appui dans les heures du danger et de l'infortune. Cependant ils vivent et ne succombent
pas. Adieu... Vas-tu eri' Palestine ou en Franconie?
RODOLPHE. En Franconie; je veux revoir mon pays. Je ne fus nulle part aussi paisible que dans mon château, que dans mes bois.
PIERRE. Si tu prends à droite en sortant de cette cabane, tu trouveras au port une barque chargée des marchandises que porte une grande caravane à Jérusalem; si tu prends à gauche, tu trouveras dans la baie un vaisseau qui doit partir demain de très-bonne heure pour l'Occident, et sur lequel tu seras reçu avec plaisir.
RODOLPHE. Sois encorc, pour cette unique fois, ce que tu m'as été si longtemps, un conseil, un ami. Quel chemin dois-je prendre? lequel est le meilleur pour me conduire à la félicité dans ce monde et dans l'autre?
PIERRE. Il y a trente ans aujourd'hui que ta mère t'a mis au monde; l'heure de ta naissance est même déjà passée. Je ne peux plus te conseiller. Pendant six ans j'ai été ton ami; pendant douze années je serai ton esclave. Adieu.
RODOLPHE. Arrête! un mot encore. Que fait Euphrosine? qu'est-elle devenue?
PIERRE. Tant que tu m'interrogeras ainsi, je n'ai rien à répondre. Je viens, je parle et j'obéis, uniquement lorsque le livre m'appelle. Adieu... Prends à droite, prends à gauche, comme il te plaira.
Et le petit Pierre disparut.
Rodolphe était resté immobile sur son lit de paille. Tout ce que venait de lui dire le petit Pierre l'avait frappé d'étonnement. Il avait résolu de partir dès que le jour reparaîtrait, mais il n'était pas décidé encore sur le chemin qu'il devait prendre.
— A droite, à gauche^ se disait-il en lui-même : le choix ne peut pas être indifférent. Qu'irai-je faire en Palestine? je n'y trouverai point le bonheur. Là régnent la guerre, la famine et la peste. C'est le chemin à droite qui y conduit; c'est à droite que je dois ouvrir le livre quand je voudrai voir la femme du petit Pierre; il n'y a donc que misère et souffrance en prenant à droite : je vais à gauche, et je jouirai de la vie; c'est le dernier conseil que m'a donné mon fidèle Pierre.
Cette résolution fut alors aussi ferme que celle de s'en aller. Une pensée se glissa malgré lui dans son àme :
— Que fait Euphrosine en ce moment? Qu'est-elle devenue ?
Il ouvre le havre-sac, il y prend le livre.
— A droite ou à gauche? dit-il.
Et il ouvrit le livre à gauche. Aussitôt il entend craquer au-dessus de sa tête le toit de la cabane. Il s'étonne, il lève les yeux et voit devant lui une figure énorme, terrible, dont la tête courbée menaçait de rompre le toit. Cette figure semblait un géant; Rodolphe n'en avait jamais vu de si grande et de si épou-
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vantable. Elle avait huit pieds de haut; elle était habillée, comme le petit Pierre, d'une toile brune. Sa barbe, comme la barbe du petit Pierre, descendait jusqu'à ses genoux; mais au lieu d'un bâton noueux, elle tenait à la main une massue énorme.
RODOLPHE, en frissonnant. Que me veux-tu? Ce n'est pas toi que j'ai appelé.
LE GÉANT. Non? Tu 38 pourtant ouvert le livre à gauche.
RODOLPHE. Ce n'est pas pour te parler, c'est pour parler à mon petit Pierre.
LE GÉANT. D'autres services exigent d'autres forces, et par conséquent une forme différente. Tu vois en moi le petit Pierre, qui continuera de te servir d'aussi bon cœur sous la figure du grand Pierre. Que m'ordonnes-tu ?
RODOLPHE. Toi, le petit Pierre?
PIERRE. Oui. Que t'importe ma forme, pourvu que ta volonté se lasse? Parle, et vois si je n'obéis pas aveuglément.
RODOLPHE. J'ai de la peine à t'en croire; j'en aurais plus à m'accoutumer à ta figure effroyable. Sois plutôt ce que tu étais.
PIERRE. Cela ne se peut pas. Tu m'as appelé : qu'ordonnes-tu?
RODOLPHE. Je voudrais savoir ce qu'est devenue la pauvre Euphrosine.
PIERRE. Je vole à Damiette, et je t'en rapporte des nouvelles,
Pierre disparut, et Rodolphe se frotta les yeux pour s'assurer si ce qu'il venait d'entendre était un songe
ou une réalité. Il ne savait encore ce qu'il devait pen ser, lorsque le géant reparut devant lui.
PIERRE. Euphrosine est malade; une fièvre ardente dé vore sesappas, etl'amoureuxsultantrembledelaperdre.
RODOLPHE. Pauvre Euphrosine!
PIERRE. Il vient do donner l'ordre le plus précis de te chercher, de te saisir partout où l'on pourrait te rencontrer et de te traîner au pied de son trône.
RODOLPHE. Et pourquoi ?
PIERRE. Il imagine que tu l'as empoisonnée, que tu as voulu te jouer de lui en la lui rendant avec la mort dans le sein.
RODOLPHE. Que faire? où me cacher?
PIERRE. Ordonne, j'obéis.
RODOLPHE. Dois-je fuir? dois-je me cacher ici?
PIERRE. Ordonne, j'obéis.
RODOLPHE. Insupportable entêtement! Je veux savoir ton avis, ton sentiment.
PIERRE. Je suis l'esclave, tu es le maitre : c'est à moi d'obéir, à toi de commander.
RODOLPHE. Pauvre Euphrosine! je ne puis donc te sauver? Ta mort est à présent l'objet de mes vœux; elle sera la fin de tes souffrances et des miennes. (Il sort de la cabane; Pierre le suit.) Déjà l'aube parait. Quel parti dois-je prendre? 0 Pierre! Pierre! il n'est pas généreux de m'abandonner ainsi, lorsque tes conseils me sont^plus nécessaires que jamais!
PIERRE. Maitre, tu as de l'esprit et de la raison; tu as une tête et un cœur comme tous les hommes; tu sais penser, vouloir, agir. De quoi peux-tu te plaindre avec justice?
LE PETIT PIERRE i67
RODOLPHE. D'èlrc privé de tes conseils.
PIERRE. Ordonne, et j'obéis.
RODOLPHE. Me répéteras-tu sans cesse les mêmes paroles ?
PIERRE. Toujours, jusqu'à ce que tu les comprennes bien.
RODOLPHE. Tu dis que le sultan me fait chercher?
PIERRE. Il te fait chercher.
RODOLPHE. Ses gens me trouveront-ils, si je prends à droite?
PIERRE. Je no le sais pas.
RODOLPHE. Et si je vais à gauche?
PIERRE. Je ne le sais pas. Je ne regarde ni dans l'avenir ni dans le passé: je ne puis qu'obéir et exécuter ce que tu ordonneras.
RODOLPHE. Je suis horriblement trompé! Je suis comme l'enfant exposé par une mère impitoyable et qui n'csl pas en état de pourvoir à son existence...
PIERRE. Heureux l'enfant que sa mère expose pour de bonnes raisons, lorsqu'elle lui donne en même temps un serviteur fidèle, qui cherche sa nourriture quand il a faim et lui apporte à boire quand il a soif!
RODOLPHE. Oui, mais qui ne l'avertit point à l'approche du danger, qui ne lui montre pas l'abime où son imprudence va le précipiter!
PIERRE. Mais qui l'en relire lorsqu'il entend ses cris, mais qui vient à son secours lorsqu'il lui tait un signe. L'homme doit agir librement, doit choisir sans contrainte; mais aussi il est responsable de son choix et de ses actions.
RODOLPHE. Eh bien! je prends le chemin de ma pa-
trie. Ces efforts éternels pour atteindre au bonheur me fatiguent; je veux jouir en paix; je ne veux plus me voir tantôt dans l'abondance, tantôt dans le dénùment. Si les soldats du sultan me rencontrent, puis-je du moins compter sur ton secours?
PIERRE. Ordonne, et j'obéis.
RODOLPHE. Où trouverais-je ce vaisseau qui doit partir pour la Franconie?
PIERRE. Le sentier qui descend à gauche sur le rivage conduit à la baie, où les vents contraires l'ont forcé hier de mettre à l'ancre. Déjà les voiles se déploient : hàte-toi, si tu veux le trouver encore.
RODOLPHE. J'y cours. {Il prend le petit havre-sac et suit le sentier.)
PIERRE. Faut-il te suivre ?
RODOLPHE. Je t'appellerai quand j'aurai besoin de loi.
Rodolphe arriva bientôt à la baie, vit le vaisseau prêt à partir, s'adressa au capitaine qu'il trouva sur le rivage, et le pria de le recevoir.
— Je suis, lui dit-il, un chevaUer allemand qui, après avoir souffert l'esclavage et des malheurs sans nombre, s'est enfin réfugié dans cette lie, et qui désire ardemment revoir sa patrie. Reçois-moi sur Ion bord; tu seras généreusement récompensé de tes soins et de tes avances.
— Sois le bienvenu, répondit le capitaine. Tu trouveras en moi un frère. Nous aussi, nous avons porté les chaînes de l'esclavage : rachetés par notre souverain, nous partons pour notre patrie. Monte sur ce navire; le vent est favorable, et je ne suis pas moins empressé que toi d'arriver dans mon pays.
La traversée fut heureuse. Au bout d'un mois, les passagers virent la terre des chrétiens; ils reconnurent bientôt les tours de la fameuse Marseille, et jetèrent l'ancre dans son port. Pendant tout le voyage, Rodolphe n'avait pas eu besoin de l'assistance de son nouveau serviteur, il ne l'avait point appelé; mais il regrettait toujours de ne l'avoir plus pour ami et pour conseil, de^ne plus voir en lui qu'un simple serviteur. Il paya son passage, remercia lo capitaine, prit congé de lui, et se logea dans une des auberges les plus renommées.
Marseille alors était fort peuplée et son commerce florissait. Grand nombre de gentilshommes français habitaient dans ses murs. Rodolphe rencontra souvent leurs cortèges, et aperçut avec eux de fort belles dames. Son cœur, qui jusqu'alors était demeuré insensible, s'épanouit à leur aspect. Il résolut de regarder de plus près les femmes de ce pays, pour remplir le vide de son àme.
Il restait une assez forte somme en or dans le havresac que Pierre lui avait laissé. Rodolphe en acheta des habits, des armes, des chevaux : et tout n'était pas encore payé que le havre-sac était déjà vide.
Le gouverneur de Marseille venait de faire proclamer l'annonce d'un tournoi dans la ville de Sens, où devaient se célébrer les noces de la riche héritière du comté de Provence, la princesse Béatrix. Le jour de
i70 LE PETIT PIERRE
son mariage avec Charles, prince de France, devait être aussi celui de cette joute superbe. Rodolphe voyait avec un œil d'envie les chevaliers qui arrivaient de bien loin et faisaient les plus superbes préparatifs pour donner devant la famille royale des preuves de leur vaillance.
Le point d'honneur s'éveilla dans son âme. Il brûlait de faire connaître aux chevaliers français la force et le courage de la noblesse allemande; mais chaque fois qu'il mettait la main dans la petite vahse, il l'en retirait vide, et n'y trouvait que le couteau, l'échelle de corde, la bague et le livre.
— De quoi me sert tout cela ? se dit-il un soir^ après avoir encore fouillé dans le havre-sac. Si mon ami Pierre était toujours le même, je pourrais au moins le consulter en cette occasion. Mais Pierre, devenu mon simple serviteur, ne sera guère en état de seconder mes vues. Je ne risque rien d'essayer, ajouta-t-il en ouvrant le livre à gauche.
Tout à coup le géant parut.
RODOLPHE. Je voudrais prendre part au tournoi qu'on va célébrer en l'honneur de Béatrix; mais il me faudrait de l'or pour y paraître splendidement équipé. Peux-tu m'en procurer?
PIERRE. Ordonne, et j'obéis.
RODOLPHE. Apporte-moi trois mille pièces d'or.
PIERRE. Dois-je les emprunter? dois-je les voler? dois-je...
RODOLPHE. Fi donc ! tu dois les emprunter, et je les rendrai au bout de deux ans.
PIERRE. Quelle garantie donneras-tu?
LE PETIT PIERRE n\
RODOLPHE. Ma parole de chevalier,
PIERRE. Quand laut-il les apporter?
RODOLPHE. Le plus tôt posslblo.
Pierre s'éclipsa et revint l'instant d'après avec trois mille pièces d'or.
PIERRE. Voici la somme. J'ai donné pour caution ta parole de chevalier; c'est à toi de n'y pas manquer.
RODOLPHE. J'acquitterai cette dette à mon retour dans ma patrie. Pierre, je suis charmé de ton zèle.
PIERRE. Trop heureux d'être agréable à mon maitre.
Rodolphe ne songea plus qu'à s'équiper le plus magnifiquement qu'il lui fut possible. Il arrêta un grand nombre d'écuyers et de valets, et partit pour Sens. Tous les chevaliers, en arrivant, allaient d'abord faire leurs preuves devant le juge du tournoi : Rodolphe s'y présenta aussi, justifia de son antique noblesse, et plaça son écu et ses armoiries à côté des leurs; mais il étai; triste en se retirant, car si aucun d'eux ne l'effaçait en magnificence extérieure, plusieurs cependant le surpassaient par la force du corps et par leur contenance héroïque. Là se trouvait rassemblée la fleur des chevaliers français : on y distinguait le fameux Guillaume de Dampierre, le valeureux comte de Saint-Paul, et Raoul de Couci, vainqueur dans tous les tournois. Ils parlaient déjà tous les trois avec orgueil du prix qu'ils se flattaient de remporter. Le reste des concurrents gardait le silence, car ils connaissaient leurs prouesses, et plus d'une fois ils avaient éprouvé la vigueur de leur bras.
Rodolphe fut témoin de ces superbes prétentions; la colère s'alluma dans son sein.
— Je ne peux donc pas aspirer à la victoire! se dit-
il. Je puis me distinguer, attirer sur moi les regards des femmes par l'éclat et la magnificence de mon armure; mais je ne saurais empêcher qu'elles ne les détournent honteusement lorsque le redoutable Dampierre ou le fier Gouci me renverseront de mon pale^ froi comme un léger oiseau. N'aurais-je pas mieux fait de regagner mon château, et de ne point me présenter au tournoi?
Plongé dans ces réflexions, il se coucha fort mécontent, et ne l'était pas moins lorsqu'il se leva.
Il fit seller son cheval, et de bonne heure il alia prendre l'air au bord de l'Yonne pour ranimer son courage en respirant la fraîcheur du matin. A son retour, il rencontra une nombreuse et brillante cavalcade. C'était la comtesse Béatrix avec son royal fiancé qui venaient se promener sous les arbres dont les bords de la rivière étaient ombragés. Dans leur suite se trouvaient beaucoup de chevaliers, beaucoup de dames, et entre autres la belle Jeanne, la plus jeune des filles du riche comte de Ponthieu. A leur approche^ Rodolphe détourna respectueusement son cheval sur le côté; et à mesure que les dames passaient, il les salua avec beaucoup de grâce et de noblesse.
La charmante Béatrix l'avait vu s'arrêter; elle lui rendit son salut d'un air affable, et lui demanda quel était son nom et sa patrie.
RODOLPHE. Je suis Allemand et chevalier : mon nom est Rodolphe de Westerbourg. Je reviens de la Palestine, où je croyais cueillir des lauriers... j'ai porté les chaînes de l'esclavage. Enfin, sorti de captivité, je songe à retourner dans mon pays.
LE PRixcE CHARLES. Sovez le bienveiiu en Fronce, brave chevalier. Ne ferez-vous pas quelque séjour parmi nous?
RODOLPHE. Le bruit du tournoi qui doit se célébrer en l'honneur de votre royale fiancée m'a conduit de Marseille en ces lieux. J'ai exposé mon écu et mes armoiries : j'espère qu'on me jugera digne de l'honneur d'être admis dans la lice.
BÉATRix. Ah! c'est sans doute votre écu qui a tant fait de plaisir hier à la comtesse de Ponthieu. Le héraut d'armes a dit qu'il appartenait à un chevalier allemand. (Se tournant vers la comtesse de Ponthieu.) Voici, ma chère Jeanne, le chevaher dont l'écu a si longtemps arrêté vos regards.
JEANNE, à Rodolphe et en rougissant. Il lait honneur à votre goût.
LE PRLXCE CHARLES. Vous n'êtcs pas CDCore marié?
RODOLPHE. Non, mon prince. Un chevalier qui a porté les chaînes de l'esclavage, ne songe guère aux douces chaînes de l'amour.
LE PRINCE CHARLES. Mais VOUS étcs libre maintenant ; les dames de votre pays ne tarderont pas à vous faire connaître ces hens charmants. Suivez mon exemple.
RODOLPHE. Plût au ciel qu'il me fût permis de choisir aussi heureusement!
BÉATRIX. Chevalier, vos discours n'annoncent pas un esclave... vous êtes galant.
RODOLPHE. Je ne suis que vrai.
LE PRINCE CHARLES. Le jour du toumoi, choisirez, vous une dame pour votre maîtresse?
BÉATRIX. Choisissez-la parmi celles qui c«mposrnt ma suite.
i74 LE PETIT PIERRE
LE PRINCE CHAULES. Vous ne pouviez trouver une plus belle occasion. Rentrez à la ville avec nous, et venez à la cour lorsqu'il vous plaira. Tous les preux français s'empresseront de rendre honneur à un homme aussi brave; nos dames s'estimeront heureuses de faire la connaissance d'un aussi beau chevalier.
RODOLPHE. Prince, je suis confus de vos bontés.
Et la marche continua. Et Rodolphe se mêla dans le cortège, parla à quelques personnes, et chevaucha bientôt à côté de la belle Jeanne.
RODOLPHE. Belle comtesse, vous avez entendu Tordre de la princesse?
JEANNE. Quel ordre?
RODOLPHE. Il faut, m*a-t-elle dit avec bonté, que vous choisissiez une maîtresse dans les personnes de ma suite. L'oserai-je? oserai-je me parer de vos couleurs le jour du tournoi?
JEANNE. C'est un honneur que je n'ose moi-même refuser, mais que je ne mérite pas.
RODOLPHE. La Divinité ne mériterait donc pas des autels?
JEANNE. Vous flattez.
LE PRINCE CHARLES. Ah! je Ic vois, Ic chcvaller allemand a déjà choisi. Vous laites preuve d'un très-bon goût; mais, chevalier, prenez-y garde. Il y a déjà bien d'autres prétendants qui portent les couleurs de cette dame; vous aurez affaire à forte partie.
RODOLPHE. J'en étais assuré d'avance. La comtesse ressemble au flambeau du jour : tout le monde rend hommage à sa lumière.
BÉATRix, eu souriant. N'en approchez pas, de peur de vous brûler.
Ils étaient rentrés dans la ville. Rodolphe les quitta sur la place du Château et revint à son auberge. Il mangea peu, car tous ses sens étaient ocôupés de l'image de la belle comtesse. Il croyait n'avoir jamais vu de beauté pareille. Il lui compara dans sa pensée toutes celles qu'il avait aimées jusqu'à ce jour, sans même en excepter Euphrosine, et il décida sans hésiter qu'elle n'avait point d'égale, que ses charmes divins surpassaient tous leurs charmes réunis.
Dès le même soir, Rodolphe se rendit au palais, et y parut richement habillé. Il attira sur lui bien des regards, mais il eut aussi bien des motifs de mécontentement. A la vérité, la comtesse Jeanne semblait le distinguer; mais elle était assiégée d'un tel nombre de chevaliers, qu'il ne put lui adresser que quelques paroles. Le comte de Saint-Paul, le chevalier de Coucij dont les bravades avaient déjà tant fatigué Rodolphe, achevèrent de le pousser à bout. Ils se déclaraient hautement les adorateurs de Jeanne, et se moquaient parfois du pauvre Allemand, qui, prétendant se mesurer avec eux, avait pris les couleurs de leur belle. Enfin le chevalier de Gouci déroba une rosette à la comtesse, et l'attacha en trophée sur sa poitrine. Rodolphe ne put soutenir ce spectacle; il sortit et jura
de reconquérir cette rosette dans le tournoi, ou de cesser de vivre. Arrivé à l'auberge, son sang se calma : il se rappela son serment, mais ne retrouva plus son courage. Il osl vrai que du vivant de son père, il avait combattu avec gloire dans les tournois; mais depuis ce temps, il n'y avait jamais reparu. Gomment se flatter de vaincre les champions les plus célèbres et les plus expérimentés ?
II se jeta tristement sur son lit, réfléchit de nouveau à sa situation, et prit enfin son livre: il l'ouvrit à gauche; aussitôt Pierre le géant parut à ses yeux.
PIERRE. Maitre, qu'ordonnes-tu ?
RODOLPHE. Dans quelques jours je dois combattre au tournoi. Comment m'y prendre pour vaincre tous les champions ?... Tu gardes le silence !
PIERRE. Je ne puis qu'obéir, et non te donner des conseils.
RODOLPHE. Ne peux-tu me trouver des armes auxquelles personne ne résiste, dont personne ne puisse triompher ?
PIERRE. Je le puis.
RODOLPHE. Apporte-les donc.
Pierre disparut, et ne tarda pas à revenir.
PIERRE. Voici ce que tu as demandé. Voici des lances avec lesquelles tu pourrais désarçonner Goliath luimême. Voici une épée, une massue et une dague dont les atteintes sont irrésistibles.
RODOLPHE. Je te remercie, et te remercierai encore mieux lorsque ces armes m'auront couvert de gloire.
PIERRE. Avec elles, lu es sûr de remporter le pi'ix, j'ose t'en répondre.
RODOLPHE, Connais-tu la comtesse Jeanne de Ponthieu ?
PIERRE. Je la connais.
RODOLPHE. As-tu jamais vu une beauté pareille ?
PIERRE. Le beau est ce qui nous paraît tel; rien n'est plus arbitraire. Une beauté universelle, incontestable, c'est ce qui n'existe pas sur le globe... Je ne puis prononcer sur ta question.
RODOLPHE. J'aime la comtesse, je l'aime plus que je n'aimai jamais aucune autre femme.
PIERRE. Je souhaite du bonheur à ton nouvel amour! La conitesse fait grand cas des gens de courage.
RODOLPHE. Au moyen de tes armes, je lui paraîtrai bientôt le plus vaillant des chevaliers.
PIERRE. Veux-tu que je reste ici plus longtemps ?
RODOLPHE. Il me faut encore une armure qui soit à l'épreuve de tous les coups, et qui soit à la fois plus brillante et d'un plus grand prix que toutes Iles autres armures.
PIERRE. Veux-tu que je te l'apporte?
RODOLPHE. Je l'attends.
PIERRE, rapportant une armure éblouissante. Voici l'armure.
RODOLPHE. Elle est très-belle! C'est dommage que je ne puisse m'en servir, car je viens heureusement de me rappeler que tous les champions, avant d'entrer dans la lice, sont obligés de jurer par Dieu et sur l'honneur de ne se servir, pour l'attaque ni pour la défense, d'aucunes armes enchantées; et celles que lu me présentes le sont sans doute ?
PIERRE. Elles le sont.
RODOLPHE. Ainsi, je ne puis pas en faire usage.,,
PIERRE. Je vais donc les remporter?
RODOLPHE. Mais alors... alors je ne serai pas vainqueur; je ne brillerai pas aux yeux des dames ; je ne recevrai pas de leurs mains le prix de la victoire; je ne pourrai pas surtout revendiquer la rosette que le chevalier de Couci a placée sur sa poitrine d'un air si triomphant!
PIERRE. Il faut t'y attendre. De vaillants chevaliers, d'habiles jouteurs vont se présenter à la barrière. Parmi cette foule de guerriers valeureux et expérimentés, vouloir être le plus expérimenté, le plus valeureux...
RODOLPHE. Gela te parait difhcile, impossible? Et pourtant la comtesse Jeanne n'estime que les hommes do courage! tu l'as dit toi-même?
PIERRE. J'ai dit ce que dit toute la contrée^ ce que dit la France entière.
RODOLPHE. Mais un parjure déshonore, mais un parjure est un horrible péché ! il entraine avec soi sa punition dans ce monde, et peut-être la damnation éternelle dans Tautre ! {Pierre ramasse les armes et le harnais.) Attends encore un peu. — Parjure ! parjure 1 ce mot a un accent terrible ! — Mais laisse toujours là ces armes et ce harnais; je consulterai avec ma conscience; j'examinerai si je puis triompher de mon nouvel amour. Quand j'aurai besoin de toi, je t'appellerai.
Pierre disparut. La voix de la conscience de Rodolphe s'élevait fortement contre le parjure, mais celle de son cœur parlait encore plus haut en faveur de sa nouvelle passion pour la belle Jeanne. Il rêvait aux moyens
LE PETIT PIERRE i79
de se faire remarquer d'elle, de se rendre agréable à ses yeux; mais il n'en découvrait point d'autre que de combattre vaillamment dans le tournoi, et d'y remporter la victoire sur tous les concurrents. Il répéta si souvent le moi parjure! qu'il lui parut bientôt moins terrible; et à la fin, l'idée de Jeanne le fit résonner agréablement à son oreille. Le jour du combat, il revêtit le harnais, prit les armes que Pierre avait apportées, se présenta à la barrière et prêta son serment sans que la pensée de commettre un parjure lui causât le moindre effroi.
La lice s'ouvrit. Je n'ai le dessein ni le loisir de décrire ce pompeux tournoi. Ce fut un des plus brillants dont ce siècle nous ait transmis le souvenir. Toute la cour de France s'y était rendue ; la fleur de la noblesse espagnole, la jeunesse anglaise et italienne vinrent y combattre. Cinq cents chevaliers entrèrent successivement dans l'enceinte. La plupart combattirent contre Rodolphe ; mais il demeura toujours vainqueur, et désarçonna vingt-sept combattants. Les juges le désignèrent comme celui qui avait montré le plus d'adresse, soit avec l'épée, soit avec la massue.
Dampierre, Saint -Paul, Gouci étaient tombés sous ses coups, et nul autre n'osait plus se mesurer contre un chevalier si terrible. Bientôt une acclamation générale s'éleva en faveur de Rodolphe; les dames détaché-
180 LE PETIT PIERRt:
rent leurs ornements, leurs joyaux pour les lui jeter : en un instant, il en fut pour ainsi dire accablé.
Parmi tous ces gages de la bienveillance des dames, il ramassa soigneusement chaque fleur, chaque ruban, jusqu'aux moindres fils que lui jetait la belle Jeanne, enchantée de ses prouesses. Il les attachait sur son cœur.
Avant même que le tournoi fût achevé, la voix unanime des dames, du peuple et des juges eux-mêmes avait proclamé Rodolphe vainqueur. Il n'y avait point matière à s'assembler et à délibérer, comme de coutume. Rodolphe avait combattu avec une valeur et une supériorité trop évidentes; les chevaliers vaincus l'appelaient eux-mêmes Y Invincible, La comtesse Béatrix lui fit remettre le prix : c'éLnit une rosette de brillants pourQrnep son chapeau. Jeanne, avec une autre dame, la lui porta sur un coussin. Suivant l'usage des tournois, Béatrix et Jeanne embrassèrent le preux chevalier. Quand il reçut le baiser de Jeanne, tout le peuple poussa un cri de joie :
— Que ce couple serait beau! s'écria-t-il.
Mais le vieux comte de Ponthieu fronça les sourcils, et sentit, avec le plus profond chagrin, que l'on voulait livrer sa fille à un simple chevalier, tandis que, à l'exemple de ses sœurs, il s'était proposé de ne la donner qu'à un prince souverain.
Lorsqu'on allait se mettre à table, le comte prit Jeanne en particulier.
— J'ai vu avec plaisir, lui dil-il, les justes hommages que tu as rendus à la valeur, l'accueil distingue que tu as tait au chevalier ailemanJ, au vainqueur de tous les
LE PETIT PIERRE igt
autres champions; mais que celte conduite, qui pourrait encourager ses prétentions, cesse avec le tournoi. Ferme l'oreille aux discours du peuple. La valeur de Rodolphe mérite sans doute d'être récompensée, mais elle le serait trop s'il obtenait la fille du comte de Ponthieu. Elle est issue du sang royal, elle compte deux rois pour beaux-frères; elle ne peut devenir la femme d'un simple chevalier allemand.
Durant cette exhortation paternelle, Jeanne, baissa les yeux en rougissant et promit de s'y conformer; mais son cœur n'était plus libre, le vaillant chevalier en avait triomphé, et elle aurait préféré sa main à la plus belle couronne. Cependant, informée des sentiments de son père, elle suivit rigoureusement ses ordres. Rodolphe était assis, au festin, à la droite de la fiancée royale. Plusieurs vieillards, d'humeur joyeuse, voulaient placer Jeanne à sa gauche; le prince Charles la cherchait lui-même dans ce dessein, mais elle se déroba prudemment dans la foule, et s'assit enfin aii bas de la table. Rodolphe se tenait sans doute honoré de la place qu'on lui avait assignée, mais il l'aurait échangée de bon cœur pour celle du chevalier de Couci, que le hasard avait placé à côté de Jeanne, de la beauté pour qui il s'était rendu volontairement parjure, de celle dont il ambitionnait les louanges et surtout la tendresse. Rodolphe la chercha des yeux, et l'aperçut engagée dans une conversation intime avec son odieux rival. La jalousie s'empara de son cœur et le dévora comme un vautour. Ni les mets ni les vins exquis ne flattèrent plus son palais. Il se voyait oublié, méprisé de Jeanne. Le roi, toute la noblesse de France lui por-
iR2 LE PETIT PIERKE
taient des santés, et, de toutes les dames, Jeanne fut la seule 'qui ne lui jeta pas son bouquet. Durant cette cérémonie d'usage, elle ne s'occupait que de ses atours, et faisait tomber négligemment ses fleurs dans son sein. Rodolphe fut profondément affecté de cette indifférence; son cœur était oppressé, des larmes roulaient dans ses yeux. Lorsqu'on eut quitté la table, il refusa de danser et de prendre des liqueurs; il prétexta un grand affaiblissement, et se rendit à son auberge, accompagné par les acclamations du peuple.
Avant de se retirer, il avait cherché à parler à Jeanne, pour demander s'il lui serait permis de porter, comme un signe d'éternel souvenir, les dons qu'elle lui avait jetés pendant le combat; mais Jeanne, pénétrant son dessein, avait soigneusement évité sa rencontre.
En ^roie à la plus profonde tristesse, à la jalousie la plus dévorante, Rodolphe se jeta sur son Ut.
— C'est pour toi que je me suis rendu parjure ! s'éeria-t-il, que je me suis perdu d'honneur ! et tu me payes de tant de cruauté, de tant d'ingratitude! Femme, il faut que j'obtienne ton amour, il faut que je te possède ou que je meure... Jamais je n'éprouvai de tourments pareils^ jamais mon cœur ne fut consumé d'aussi bi'ùlants désirs !
Après mille résolutions aussitôt abandonnées que prises, il saisit enfin son livre et l'ouvrit à gauche. Pierre parut soudain devant lui.
RODOLPHE. 0 Pierre, je suis bien malheureux!
PIERRE. Maître, je te plains.
RODOLPHE. Tes armes m'ont rendu de grands services : j'ai vaincu tous mes rivaux; mais Jeanne... ce n'est pas
ta faute!... mais la belle Jeanne, celle que mon coi'ur adore, me paye du mépris le plus marqué. Quel moyen me reste-t-il de gagner sa tendresse ?
PIERRE. l'obéir, voilà mon devoir; c'est le seul que je puisse remplir. Je suis fâché d'être forcé de te frapper si souvent les oreilles du même refrain.
RODOLPHE. Barbare ! si tu ne peux me prêter aucun secours, retire-toi, je ne veux plus te revoir. Mais non, demeure: écoute mon immuable résolution. Si Jeanne ne m'accoMe pas un tendre retour, si elle dédaigne l'offre que je vais lui faire de mon cœur et de ma main, je ravis par force ce qu'on me refuse avec tant d'injustice : je l'arrache des bras de son père et je réclame hautement le prix de ma vaillance. Peux-tu m'assister dans cette conjoncture?
PIERRE. Je le peux.
RODOLPHE. Et comment?
PIERRE. Ordonne, et j'obéis.
RODOLPHE. Peux-tu HIC pTOCurer, à Marseille, un vaisseau complètement équipé et dont je dispose à toute heure du jour ou de la nuit? peux-tu enfin me conduire sûrement en Italie avec mon amante?
PIERRE. Je le peux, si tu me laisses la liberté de voler ce vaisseau dans l'endroit et delà manière que je trouverai convenables.
RODOLPHE. Peu m'importe, pourvu qu'il soit en ma possession.
PIERRE. Cela t'importe fort, car, devant commettre ce vol sur tes ordres, j'ai besoin d'une autorisation illimitée.
RODOLPHE. Fais comme tu l'entendras, mais que mon
i84 LE PETIT PIERRE
vaisseau se trouve dans le port tel que je le demande et à l'instant où j'en aurai besoin.
PIERRE. Tu peux y compter.
RODOLPHE. Peux-tu mo procurer des chevaux qui me transportent, avec ma proie, de Sens à Marseille sans aucun obstacle et surtout, remarque bien ceci, sans être vu de personne?
PIERRE. Je le peux, si tu me donnes la permission de tuer le propriétaire des chevaux.
RODOLPHE. Tuer ? En changeant de forme, tu as donc aussi changé de principes ? Je ne saurais consentir à un meurtre.
PIERRE. En ce cas, je ne saurais te procurer les chevaux que tu désires et dont tu as besoin pour accomplir tes desseins.
RODOLPHE. Va-t'en! sors d'ici! Qu'ai-je affaire de toi? PIERRE. J'obéis.
RODOLPHE. Si je t'appelle encore, reviendras-tu? PIERRE. Je suis toujours prêt à recevoir comme à exécuter tes ordres.
RODOLPHE. U41 meurtrc est cent fois plus affreux qu'un parjure... Non, je ne veux pas qu'un meurtre vienne peser sur ma conscience. Va- t'en, ou fais-moi des couditions plus raisonnables.
PIERRE. Ne pouvant remplir ta dernière volonté, je remplis la première.
Pierre disparut.
Rodolphe passa la nuit seul et sans dormir, tandis que l'on dansait et que l'on se réjouissait au château. Avant de quitter la fête, il avait cherché Jeanne, sans la pouvoir rencontrer : c'est elle maintenant qui le
LE PETIT PIERRE i8o
cherche à son tour. Le vieux comte de Ponthieu buvait à la table ronde avec d'autres convives: Jeanne dansait hors de sa présence; elle tâchait vainement de découvrir le preux chevalier pour danser avec lui la danse d'honneur, selon la coutume du pays, et se dédommager au moins de la cruelle contrainte que son père lui avait imposée. Oh! si Rodolphe l'eût seulement soupçonné, s'il eût pu l'espérer, il se serait élancé de sa couche solitaire et n'aurait pas cédé pour tous les trésors de Babylone la faveur de sentir une seule fois sa main pressée par celle de son amante...
Le lendemain, le roi lui-même envoya savoir des nouvelles de la santé de Rodolphe; informé qu'elle était bonne, il l'invita au festin. Dès qu'il s'y présenta, les regards de la belle Jeanne lui sourirent sans contrainte. Son père s'était livré la veille au plaisir de vider des flacons : il n'avait pu soutenir cet excès sans se trouver indisposé et obligé de garder la chambre; mais il avait permis à sa fille de retourner à la fête, parce que la manière dont elle s'était comportée le jour précédent ne lui laissait aucun sujet de crainte. Les deux amants trouvèrent bientôt l'occasion de se parler en liberté. Rodolphe, en déclarant son amour à Jeanne, lui prodigua les louanges les plus passionnées. Elle lui répondit, à peu près sur le même ton, « que l'attachement d'un aussi brave chevalier devait lui être agréable, mais que la fierté de son père était si excessive, qu'il n'accorderait jamais à un simple gentilhomme une main que des princes régnants avaient recherchée sans succès. » Rodolphe ne saisit cette réponse que par son côté flatteur, semblable à l'abeille qui tire du miel de la
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plante la plus amère. Que lui importait le consentement du père, s'il était assuré de l'amour de sa fille? Il la pressa de se déclarer*plus ouvertement sur ce point; et il apprit, à sa grande satisfaction, que Jeanne n'était rien moins qu'indifférente aux preuves de valeur qu'il avait données dans le tournoi. Il ne désirait pas en apprendre davantage.
Les fêtes du mariage durèrent encore deux jours. Rodolphe revit Jeanne plusieurs fois, et ne la revit jamais sans en devenir plus épris. Cependant le comte, se trouvant mieux, reparut à la fête, et sa présence interrompit de si doux entretiens. Le troisième soir, Jeanne vint dire à une dame qui était à côté de Rodolphe que son cœur était excédé de toute cette joie tumultueuse, qu'elle avait besoin de prendre l'air et que le lendemain elle voulait se promener à cheval :
— Car, ajouta-t-elle en soupirant, je dois partir d'ici avec mon père, et je ne crois pas que je rencontre jamais une aussi aimable société.
Le ton de langueur dont elle prononça ces paroles, l'expression qu'elle mit en articulant les derniers mots, tout confirma Rodolphe dans sa résolution. Aussitôt que la bienséance le lui permit, il se retira, revint à son auberge, et ouvrit son Uvre comme à l'ordinaire.
RODOLPHE. Pierre, j'ai besoin de ton assistance. Que les chevaux et le navire soient prêts demain matin. Demain, je m'enfuis de ces lieux avec Jeanne. Si elle
LE PETIT PlIiRUE 137
me 5uit de bon gré, rien ne manquera à mon bonheur; ^ elle s'y refuse, je l'enlève par force à son père.
PIERRE. Le vaisseau est déjà dérobé; il sera tout prêt. Les chevaux seront bientôt sellés, si tu m'autorises à tuep leur possesseur.
RODOLPHE, froidement. Il faudra que tu nous accompagnes pendant le voyage sans te rendre visible, afin de nous servir à tout événement.
PIERRE. Tu commandes, j'obéis.
RODOLPHE. Va donc, et exécute mes ordres.
PIERRE. Je n'en saisis pas bien le sens encore, explique-toi plus clairement. Dois-je tenir les chevaux prêts, et tuer le propriétaire ?
RODOLPHE. Je demande l'exécution de mes ordres; les conditions ne me regardent pas. Fais ce qu'il faudra pour me conduire au but. Qu'as-tu besoin de mon consentement ?
PIERRE. Il m'est indispensable. Je ne suis que l'instrument de tes volontés; je suis comme ta main, dont tu peux te servir pour mie bonne œuvre ou pour un meurtre. Seul, tu es responsable de tout ce que je ferai, seul tu dois m'y autoriser.
RODOLPHE. Un meurtre est affreux... il l'est cent fois plus encore lorsque la victime est innocente. Fais-moi de meilleures conditions.
PIERRE. Tu m'ordonnes de semer Tivraie, et tu veux moissonner le bon grain ! Retiens, une fois pour toutes, qu'un dessein criminel ne peut se réaliser que par des moyens criminels. Pour rendre noir ce qui est blanc, il faut que je me serve de la couleur noire; je n'en viendrai pas à bout avec du rouge ou du blanc.
RODOLPHE. Rends donc noir ce qui ne peut pas rester blanc; renverse ce qui soppose à mon passage; tiens les chevaux prêts, et qu'ils me conduisent au port avec mes gens sans aucun obstacle.
PIERRE. Tu n'as point d'autre ordre à me donner?
RODOLPHE. Aucun pour aujourd'hui.
PIERRE. Tout sera prêt dans quelques moments.
RODOLPHE. Me réponds-tu d'un plein succès ?
PIERRE. Je réponds que tu arriveras au vaisseau en sûreté, et qu'il te transportera heureusement sur la côte où tu voudras aborder.
A peine Pierre avait-il disparu, que Rodolphe, malgré des mesures aussi bien prises, commença à se défier de la réussite de son plan.
— Enlever la belle Jeanne ! se dit-il en lui-même. Oui, je le puis; mais de quel œil verra-t-elle cette violence? Voudra-t-elle abandonner ses charmes, accorder le plus tendre retour à celui qui l'arrache du sein de sa famille et du miheu d'une cour brillante pour en faire sa maitresse ? Voilà une question à laquelle je ne puis répondre. Ma valeur, poursuivit-il, a fait grande impression sur son àme simple et naïve; elle m'estime, elle m'aime; son œil trahit ce que n'ose avouer sa bouche ; mais son amour, malgré toute son ardeur et tout son abandon, est aussi pur que son cœur. Elle ne cédera pas de bon gré à mes désirs; et une jouissance dérobée par la force ne satisfait pas plus l'amant passionné, que l'odeur des mets ne rassasie l'affamé qui voudrait les dévorer et ne peut les atteindre.
Après de longues réflexions, il résolut enfin de ne pas enlever Jeanne lui-même, mais de la faire enlever par
Pierre. Son dessein était, quand elle se trouverait dans des pays éloignés, quand elle se croirait sans espoir et sans secours au milieu des barbares, de lui prouver sa fidélité en l'arrachant de leurs mains.
— Alors, dit-il d'un air triomphant, la reconnaissance accordera sans peine ce que la contrainte n'aurait pu obtenir; alors elle se jettera avec transport dans les bras de son libérateur ; alors elle sera tout pour qui deviendra tout pour elle.
Aussitôt il ouvrit le Uvre à gauche, et Pierre se présenta immédiatement.
PIERRE, ai:ec du sang sur ses mains et sur ses habits. Qu'ordonnes-tu ? Je viens de commettre le meurtre que tu m'as commandé. Ce que j'avais prévu est arrivé. Le maître des chevaux n'a pas voulu me les donner de bonne grâce, je l'ai couché par terre d'un coup de massue; son sang a rejaiUi sur moi. « Je demanderai vengeance là-haut! » a-t-il dit; et sa bouche s'est fermée pour jamais.
RODOLPHE. Et tu viens me raconter ces horreurs ! tu viens jeter tout cela sur mon cœur ? Pierre ! Pierre! ta conduite est chaque jour plus étrange ! Je commence à croire, que ta femme avait raison.
PIERRE. Crois ce que bon te semblera, je ne puis t'en empêcher. Le destin m'a rendu ton esclave; je dois t'obéir aveuglément. Donne-moi de meilleures commissions, je ferai de meilleur ouvrage. C'est à toi de voir si tu veux te servir des chevaux ou non.
RODOLPHE. Maintenant que le meurtre est consommé, que le sang de l'innocent crie vengeance... — Va te laver... je ne puis voir ce sang!
Lorsque Pierre se fut éloigné, la conscience de Rodolplie se fit entendre : elle, l'accabla de cruels reproches; mais la voix de sa passion parla plus fortement encore, et celle de la conscience fut étouffée.
RODOLPHE, à Pierre qui rement. Tu as tardé bien longtemps.
PIERRE. C'est que le sang humain ne s'efface pas vite.
RODOLPHE. Paix ! j'ai à te dire des choses de la première importance. Tu dois enlever Jeanne, la conduire au port avec les chevaux, et de là en Italie avec le navire. Je t'y joindrai ; j'aurai l'air de t'avoir poursuivi pour te forcer de la rendre, et je passerai pour son libérateur. Tu devines, sans que je te l'explique, pour quelles raisons j'use de ce stratagème ?
PIERRE. Oui , je pénètre ton plan : rien de plus adroitement imaginé.
RODOLPHE. Pour Texécuter, j'ai besoin d'un autre na-^ vire. Faudra-t-il encore que tu le voles?
PIERRE. Il le faudra, si tu l'ordonnes.
RODOLPHE. Vole donc, tue qui tu voudras, pourvu que je parvienne à mes fins! Le premier vaisseau est-il déjà équipé ? •
PIERRE. Il l'est; il peut mettre à la voile quand il te plaira.
RODOLPHE.. Prépare le second sans délai; dis aux matelots que je suis leur maitre et qu'ils aient à suivre mes ordres.
PIERRE. Je le ferai.
RODOLPHE. Je t'attends demain, à la pointe du jour.
Dès ({ue le soleil commemja à dorer les montagnes,
Ll; PETIT PIER!{E {^k
pierre se trouva ponctuellemeiit auprès du lit de Rodolphe.
PIERRE. Chevaux et navires, tout est prêt. Que veuxtu fjue je fasse de plus ?
RODOLPHE. Jeanne va se rendre au bord de la rivière pour s'y promener : c'est là qu'il faut l'attendre et l'enlever. Fais en sorte que cet enlèvement ait beaucoup de témoins ; mais fascine si bien leurs yeux qu'ils ne puissent découvrir quelle route tu auras prise.
PIERRE. C'est ce que je ferai.
RODOLPHE. Lorsque tu seras en mer, comment trouverai-je ton vaisseau ?
PIERRE. Le même vent qui gonflera mes voiles gonflera aussi les tiennes. D'ailleurs, quand le hvre m'appelle, je suis toujours devant toi.
RODOLPHE. Hàte-toi donc, et remphs ta mission. Mais, pourtant, ne fais pas trop de peur à cette jeune fille ; ne lui ôte pas toute espérance, ne la fais pas mourir de douleur.
PIERRE. Repose-toi sur moi; je te la rendrai comme tu le désires.
Pierre sortit, et Rodolphe attendit l'événement avec anxiété. Vers midi, le bruit courut que la belle comtesse Jeanne venait d'être enlevée par un géant monstrueux. La famille royale et toute la cour étaient en alarmes. Tout ce qui se trouva de chevaliers rassemblés mon|a à cheval et battit le chemin que semblait avoir suivi le géant. Ils avaient tous juré de ne revenir qu'après avoir combattu le monstre et délivré la belle Jeanne. Pour rcarter îouto ouibre de soupçon, Rodolphe courut aussi au palais, parla au père in-
consolable, et lui promit de devenir le libérateur de sa fille.
— Je jure, s'écriait le comte de Ponthieu dans l'excès de sa douleur, de la donner pour femme à celui qui me la ramènera, qui me la rendra exempte d'outrage, pourvu qu'il soit seulement chevalier.
Rassuré par ce serment, Rodolphe rentra sur-lechamp à son auberge, trouva dans la cour le chevalier Bruno, et le chargea de garder jusqu'à son retour ses armes et tous ses effets précieux. Ce chevalier était très-pauvre; il s'était attaché depuis quelque temps au service de Rodolphe et vivait de ses libéralités : Rodolphe avait en lui la plus haute confiance.
— Tu auras bientôt de mes nouvelles, lui dit-il en montant à cheval.
Et il galopa vers le port de Marseille. Aucun autre chevaUer ne prit cette route : le bruit général était que le géant avait fui vers les frontières d'Espagne avec la belle Jeanne, et que ce géant était quelque Maure de
A son arrivée dans le port de Marseille, Rodolphe, avide de posséder sa nouvelle maîtresse, aurait voulu trouver son vaisseau sur-le-champ. Il en vit un grand nombre, mais aucun qui pût le transporter en Italie ; la plupart avaient encore leurs marchandises à bord, le reste était déjà loué pour d'autres destinations. Rodolphe était parti de Sens avec tant de précipitation,
qu'il avait oublié à l'auberge le petit havre-sac de son ami Pierre, et par conséquent le livre. Il ne s'en aperçut qu'en ce moment, et maudit son étourderie. Il était près de retourner sur ses pas, lorsqu'un navire s'approcha du port et y entra à toutes voiles.
— C'est peut-être là mon vaisseau, se dit-il en se rendant à bord... Quelles sont les personnes que tu as avec toi? demanda-t-il au patron. Dois-tu faire ici quelque séjour, ou vas-tu plus loin?
LE PATRON. Je viens d'Egypte, et je n'ai avec moi qu'une pèlerine qui se propose de débarquer ici. Je vais seulement acheter des vivres dont je manque, et je remets à la voile pour mon pays, qui est l'Italie.
RODOLPHE. Achète-les vite, et transporte-moi dans ta patrie. Je payerai mon passage comme si le navire était complètement chargé.
LE PATRox. Il est heureux pour tous deux de nous être rencontrés ! Tu as besoin de ne pas perdre de temps et moi j'ai besoin d'or. Le vent est bon; mon bâtiment est fm voiUer : nous pourrons partir dans deux heures.
Rodolphe ne douta point que ce ne fût le vaisseau que Pierre lui avait promis, et il recommanda encore au patron la plus extrême diligence.
— Quelle est cette pèlerine? ajouta-t-il; est-elle belle ? LE PATRON. Gomme un ange ! aussi belle que la vierge
Marie, et aussi pieuse. Pendant toute la traversée, elle n'a pas cessé de jeûner, de prier, d'être à genoux devant le crucifix. Maintenant encore, elle rend grâces à l'Éternel de l'avoir heureusement conduite au port. Si tu veux la voir, tu n'as qu'à descendre. En attendant, je cours à mes affaires.
Rodolphe descendit, vit en effet la figure d'un ange en prière, et reconnut en elle... Euphrosine!
RODOLPHE, tremblant st dans le plus vif étonnement. Euphrosine!
EUPHROSINE le regarde, retombe presque évanouie; puis se relevant et se jetant dans ses bras. Dieu toutpuissant^ tu as exaucé mes vœux! 0 ma mère, ta prédiction s'est accomphe! Je le retrouve, le voilà, le bien-aimé de mon cœur, le père de l'enfant que je porte dans mon sein ! Je l'enchaînerai par mon amour, par mes prières! Il ne résistera pas aux larmes de la femme délaissée; il écoulera la voix de la nature : il sera l'époux de la mère et le père de l'enfant!
RODOLPHE, entraîné par ses caresses et la pressant dans ses bras. Euphrosine! mon Euphrosine! je t'ai donc retrouvée i
Un silencieux transport, une extase céleste s'empara des deux amants : moins ils pouvaient parler, plus ils sentaient profondément. Rodolphe abaissa ses regards sur le visage d'Euphrosine, où se peignaient la langueur et la souffrance; elle leva les siens sur le visage de Rodolphe, où brillait le feu de l'amour. Ils demeurèrent longtemps dans cette attitude; mais, enfin, rassasié de volupté muette, l'inconstant chevaher se rappela son voyage et la belle Jeanne. Il compara cette rose à peine épanouie avec l'autre déjà pàUssante et presque flétrie. Les tendres émotions qu'il avait senti renaitre s'évanouirent par degrés. La pitié lui parlait encore pour une infortunée; il désira mettre fin à cette pénible sensation en s'éloiguant des attraits fanés de
LE PETIT PlilRRE 193
celle dont il avait causé le malheur; il s'échappa (io ses bras, et d'un ton hypocrite :
— Euphrosine, je ne suis pas digne de tant de bonté, de tant d'amour! Je les mérite aussi peu que ton pardon. Apprends à me connaître, à me haïr. C'est moi qui t'ai trahie, qui t'ai livrée au sultan. Fuis un ingrat, un perfide, qui, bien loin de mériter ton amour, n'est pas morne digne d'un seul de tes regards.
EUPHROSINE, s attachant à ses pas. Demeure! oh! demeure! Je le pardonne tout... je voudrais te voir plus coupable encore pour pouvoir te pardonner davantage. Le pardon est un ahment du véritable amour. Je ne te quitte pas, je ne me détache point de toi. Songe, Rodolphe, que la fille pécheresse te demande un époux. (Baissant les yeux et rougissant.) Cet enfant que je porte en mon sein ne viendra pas au monde sans y trouver un père.
RODOLPHE, troublé. J'ai trop péché, tu ne peux pas me pardonner.
Il se tut pour cacher son embarras.
Euphrosine se taisait aussi : elle s'attendait, hélas! à voir payer par un témoignage de tendresse l'excès de sa générosité. Pour rompre enfin un si pénible silence et sortir d'une si cruelle contrainte, Rodolphe lui adressa cette première question :
— Comment se peut-il que tu aies échappé au tyran, et que tu sois parvenue à découvrir ma retraite?
EUPHROSINE. Pour te faire une fidèle peinture de mu douleur à notre séparation, il faudrait <<ue je fusse infinie comme Dieu, car ma douleur était sans bornes.
Je t'ai tout pardonné; je dois aussi tout oublier. Dès que je me vis de nouveau au pouvoir du sultan, je fus attaquée d'une maladie mortelle. Tu ne m'aurais pas retrouvée vivante, si ma mère n'eût volé à mon secours. Déjà j'étais à l'agonie, déjà la froide sueur delà mort couvrait mon front, lorsqu'elle se présenta devant mon lit. a Fille pécheresse et déshonorée, me dit-elle, tu ne mérites pas ma compassion et moins encore mon assistance : cependant, par intérêt pour Tenfant que tu portes sans le savoir dans ton sein, j'aurai pitié de toi ;je te sauverai pour sauver l'innocente créature. Prends et bois. » A ces mots, elle me donna une potion que j'avalai d'un trait, et je m'endormis bientôt. Mon sommeil dut si bien ressembler à la mort que le sultan et les médecins le prirent en etfet pour un trépas véritable. A mon réveil, je me trouvai dans un caveau funéraire, couronnée de fleurs et embaumée d'essences précieuses. Ma mère m'apparut de nouveau. « Suis-moi! » Elle ne m'en dit pas davantage. Je lui obéis en tremblant. Elle me conduisit dans ce vaisseau et devant cet autel. « Pleure tes fautes, me dit-elle alors; implore ton pardon avec ferveur. Celui qui s'est chargé des pèches de tous les hommes se chargera aussi des tiens. Ce navire te conduira sur les côtes de France : tu y retrouveras ton séducteur. Si son àme n'est pas encore obsédée par une nouvelle passion, si tu réussis à regagner sa tendresse, il deviendra ton époux et le père de ton enfant; tu auras sauvé son àme et ton honneur; tu auras offert un sacrifice pour le coupable, et tu seras bénie sur la terre. Mais s'il rejette ton amour, s'il n'écoute pas tes gémissements, s'il ne te présente pas sa
main devant l'autel, ahl malheureuse, fais pénitence, souffre, mortifie-toi jusqu'à ce que l'Éternel finisse tes tourments et t'appelle dans son sein : tu me reverras alors I » A ces mots, elle disparut, et mon cœur se remplit des plus heureux pressentiments. « Il aura pitié de moi, il sauvera son âme et mon honneur 1 » Telle a été la seule pensée qui m'a occupée durant mon voyage, et dont mes prières demandaient jour et nuit l'accomplissement au ciel. Rodolphe! Rodolphe! tourne tes yeux sur moi... jette un regard sur ta victime ! (Elle tombe à ses genoux et les embrasse.) Regarde-moi à tes pieds, comme une mendiante. Je t'ai tout donnée je t'ai prodigué mon unique trésor. Je ne te demande qu'une grâce : c'est de me rendre mon honneur et de donner un père à cet enfant. Me délaisseras-tu dans le malheur? Me quitteras-tu sans m'exaucer? Parle, Rodolphe : mets un terme à cette effroyable incertitude.
RODOLPHE. Non ! non !
EUPHRosiNE, se relevant avec précipitation et sesuspendant àson com. Non... non... Oh! redis encore souvent cette parole divine! qu'elle réconforte mon àme. Non! as-tu dit? Si tu savais quel pouvoir infini je trouve dans ce seul mot, tu le répéterais mille fois ! Bien-aimé de mon cœur, je manque de termes pour exprimer ta générosité! Nouveau créateur de mon être, mets le comble à mon bonheur. Achève : veux-tu devenir mon époux et le père de ton enfant?
RODOLPHE. Je le veux! je le veux!
EUPHROSLNE, éperdue de joie. Tu le veux? tu le veux? {Elle ne peut plus par 1er, porte une main sur sa bouche,
lv)8 LE PETIT PIERRE
l'autre sur son cœur, et dit ^ enfin avec extase :) Tu le veux?
BODQLPHE. Je le veux! Mais...
EUPHLOSiNE, lui fermant la bouche. Oh ! point de mais. Ce mais est un affreux écueil au milieu de la mer ! Regarde, Rodolphe! ton amante surnage à peine; latem? pète la pousse contre le rocher... elle est perdue !
RODOLPHE. Non, ma douce amie. Crois-en ma parole. Mais écoule jusqu'au bout, et juge toi-même. Tout le temps de notre séparation, j'ai séjourné à la cour de France. J'ai combattu au tournoi avec honneur. Un géant, dont la caverne est sans doute dans quelque désert ou dans une île entourée de rochers, a paru à cette fête et a enlevé la plus jeune des filles du comte de Ponthieu. Tous les chevaliers présents ont juré, entre les mains de ce père désolé, de combattre le monstre, et de lui rendre sa fille : je suis du nombre de ceux qui ont fait ce serment et qui cherchent le ravisseur. Un rapport mensonger m'a conduit à Marseille, et je viens d'apprendre qu'il s'est enfui avec son larcin aux frontières d'Espagne. Hier encore, il n'était pas très-loin de ces Heux : il faut me hâter, si je veux atteindre ce vautour et lui arracher sa proie.
EUPHROSLXE. Les serments d'un chevalier sont des devoirs sacrés, mais les devoirs d'époux et de père ne le sont pas moins. N'ont-ils pas plus d'importance encore ? Je t'en fais juge! Non, non! je suis sacrifiée; cette autre victime est peut-être encore pure, encore innocente! Sa situation doit être affreuse, si elle craint de tout perdre en un moment! Hàte-toi, Rodolphe, hàte-toi ! sauve son innocence! Celle qui perdit la sienne peut
LE PETIT PIEURE 199
seule on connaître le prix! Hàte-toij et quand lu la rendras à son père; lorsque, dansl'ejçcès de sa joie, il t'offrira la main de sa' fille pour récompense, songe alors que tu as déjà une épouse et que lu es déjà père... Je t'attendrai ici, dans un couvent; je prierai l'Éternel; je le prierai de t'accompagner sans cesse, de te garantir de tout danger et de te ramener dans mes bras.
RODOLPHE. Il m'y ramènera! il m'y ramènera ! Adieu, ma tendre amie. Compte sur ma promesse, je reviendrai certainement, et je reviendrai bientôt. {Il l'embrasse avec empressement et veut la quitter de même.)
EUPHROSi>E, l'arrêtant. Tu me quittes sans savoir le lieu de ma retraite, sans m'y conduire ? 0 Rodolphe ! situ... si réellement... Viens ici! vois l'image du Christ! Si tu ne revenais pas... sache que, s'il a promis de se charger des péchés de tous, il doit aussi paraître un jour comme juge des vivants et des morts. Je n'ajouta plus qu'un mot ; mène-moi à mon couvent; dis aux religieuses que je suis ta femme, afin que, si tu manquais de parole, je ne mourusse pas de honte encore plus que de douleur en donnant le jour à ton enfant. {Rodolphe veut parler.) Pas un mot de plus ! Conduis-moi dans un couvent.
Le chevalier lui répéta en chemin, lui renouvela mille fois l'assurance qu'au bout d'un mois tout au plus il reviendrait l'épouser. Mais Euphrosine ne lui répUqua pas; une douleur trop profonde s'était emparée de son àme. Elle se laissa remettre avec résignation entre les mains des religieuses, qui la reçurent de bon cœur, attendu que Rodolphe jeta quelques poignées d'or dans la bourse des ollrandes. Lorsqu'il se relira, Euphrosine
poussa un cri douloureux, l'embrassa en sanglotant et lui dit : — Dans un mois, ou jamais ! Son bien-aimé disparut aussitôt à ses yeux.
Rodolphe avait à peine dépassé les portes du couvent, qu'il étouffait déjà les importunes émotions de son àme. Il oublia la malheureuse Euphrosine, et ne pensa plus qu'à la belle Jeanne, tant son cœur était perverti, tant les principes de l'honneur et de la reUgion en étaient effacés ! Ce cœur, en proie à toutes les passions voluptueuses, ressemblait à un sol abandonné où croissent en foule les orties et les ronces. Il se consulta sur ce qu'il avait à faire pour parvenir à l'exécution de son plan. Il se persuadait que la mère d'Euphrosine lui avait enlevé le vaisseau préparé par son ami Pierre; que celui-ci était peut-être encore tombé dans ses pièges, et qu'elle le retenait prisonnier avec la belle Jeanne. Mais, pour s'en convaincre avec évidence, il ne lui restait d'autre moyen que de retourner sur ses pas, d'aller chercher à Sens le havre-sac qu'il avait oublié, d'ouvrir son hvre et, si Pierre paraissait, de lui demander des renseignements et des conseils. Il loua des chevaux frais, courut jour et nuit, et arriva le surlendemain très-tard à son auberge. Le havre-sac était resté pendu auprès de son lit à son départ : il ne l'y revit pas. Tous ses effets se trouvaient emballés ; il força les malles, les fouilla et n'y trouva point le havre-sac. Furieux, il
LE PHTIT PIERRE ^2()î
appela les valets qu'il avait laissés à Sens; l'un d'eux se présenta.
RODOLPHE. Qui a pris un petit havre-sac qui était pendu à côté de mon lit ?
LE VALET. Seigneur, je n'en sais rien.
RODOLPHE. Quel est, parmi vous, celui qui a emballé mes effets ?
LE VALET. Le bienheureux chevalier Bruno.
RODOLPHE, Où est-il? et pourquoi l'appelles-tu bienheureux ?
LE VALET. Ne l'est-il pas en effet, lui, qui autrefois — sa noblesse à part — était tout aussi misérable que nous, et qui reçoit demain, avec le titre de comte, la main de la belle Jeanne, fille cadette du comte de Ponthieu ?
RODOLPHE. Gomment! serait-il possible? Non, cela ne peut être...
LE VALET. Que jc mourc sur la place, seigneur, si je VOUS trompe. Allez à la cour, et informez-vous de la vérité. Aussitôt après avoir emballé vos hardes, il s'est fait seller un cheval, il est parti ; et le lendemain, il a reparu avec la belle Jeanne. Il avait trouvé le géant dans une forêt, lui avait arraché sa proie et la ramenait a la cour. Si la joie a été grande, la récompense l'a été encore davantage : le comte lui a donné sa fille.
RODOLPHE. Impossible ! impossible!... Et cependant... cependant... 0 lumière affreuse !... Gomment se comporte la fiancée? que dit-elle ?
LE VALET. Vos écuvcrs, qui ont assisté hier aux fiançailles, racontent qu'elle pleurait, qu'elle était fort triste. Je le crois sans peine, car le chevalier Bruno n'est pas un bel homme; il est grossier dans ses ma-
nières, il n'a point reçu l'éducation d'un chevalier, bien moins encore celle d'un courtisan. Cette tendre fleur va se dessécher dans les mains d'un pareil aventurier. Tout le monde la plaint de devenir ainsi la victime du serment échappé à son père, tandis que ses sœurs portent des couronnes.
Saisi de surprise et d'effroi, Rodolphe dépouille son armure, se couvre d'un manteau et vole à la cour. C'est là que, pour comble d'étonnement, on lui confirma toute l'aventure. Quelque désir qu'il eût de parler au chevalier Bruno, à la belle Jeanne, ou du moins à son père, il n'était pas possible ce jour-là ; aucun d'eux n'était visible, ni même personne de la famille royale : elle s'était assemblée dans l'intérieur du palais, et l'on dressait sous ses yeux le contrat de mariage du nouveau comte. Rodolphe retourna à son auberge, en proie aux accès d'une rage impuissante.
— Le misérable S'est emparé de mon havre-sac ! s'écria t-il; je le lui redemanderai ! je l'appellerai au combat ! Mais ne me vaincra-t-il pas, ne me tuera-t-il pas avec le secours de son nouvel esclave ?
Rodolphe réfléchit et se consulta longtemps; il n'entrevit aucun espoir, aucune ressource. L'idée que la behe, la charmante Jeanne allait passer dans les bras d'un autre était affreuse pour hii; mais une pensée plus affreuse encore était de se voir abandonné par Pierre, et obligé de renoncer aux jouissances voluptueuses qu'il s'était promises; bien plus, de se voir réduit peut-être à consumer le reste de ses jours dans une oisive obscurité auprès des appas flétris de la languissante Euphrosine. Il avait joui jusqu'alors de tout
ce qui pouvait charmer ses sens; et maintenant il fallait étouffer ses désirs, se résoudre à d'éternelles privations ! Dans son désespoir, il se jeta sur son lit, chercha le repos, la consolation, l'espérance... Il les chercha vainement. L'heure de minuit le trouva encore éveillé; il ne dormait pas, lorsque Pierre se présenta devant lui au moment qu'il s'y attendait le moins.
PIERRE. Un serviteur fidèle n'oublie pas son ancien maître. Quoiiîue celui-ci l'ait chassé, il ne lui en veut point; et, bien qu'il ne puisse plus le servir, il ne laisse pas de demander de ses nouvelles de temps en temps.
RODOLPHE. 0 Pierre ! mon fidèle, mon unique ami, prends pitié de mes souffrances : sauve-moi ! sauve Jeanne !
PIERRE. Tu formes de très-beaux vœux : quel plaisir pour moi si je pouvais les satisfaire ! Mais tu es toimême le seul artisan de ton malheur. Ou tu as mis trop de confiance dans un traître, ou tu as fait trop peu de cas de mon présent...
RODOLPHE. Hélas! trop empressé de te suivre, j'ai oublié ton havre-sac : Bruno l'a trouvé!
PIERRE. Sans doute, il l'a trouvé; et m'a rendu son esclave. Au moment où je traversais une forêt avec ma proie, le livre m'appela; je cachai Jeanne dans une caverne dont je pris soin d'enchanter l'ouverture. Je croyais que c'était toi qui venais d'ouvrir le livre et qui avais besoin de mes services. Point du tout, c'était le chevalier Bruno, qui avait fouillé dans le havre-sac par curiosité, et qui, pour ton malheur, avait ouvert le livre à gauche, sans savoir ce qu'il faisait. Mon aspect l'a glacé d'effroi; il a frémi quand je lui ai demandé ses
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ordres; mais il ne s'est que trop promptemcnt rassuré. « N'es-tu pas le géant qui a enlevé la comtesse de Ponthieu? m'a-t-il dit. — Je le suis. — Où est-elle? —Je l'ai cachée dans une caverne. » Il a continué ses questions; et comme il tenait à la main le livre ouvert, j'ai été forcé de tout dire, et même de lui révéler la vertu du livre. Il a formé sur-le-champ le dessein de posséder un trésor qu'il était si loin d'espérer; il a fait ce que tu voulais faire : il a déhvré Jeanne, et l'épousera demain. Je t'ai vu ce soir, traversant en fureur les galeries du palais ; j'ai résolu de te convaincre de mon innocence, et de prendre congé de toi.
RODOLPHE. Tu pourrais m'abandonner? Tu refuserais de me sauver ?
PIERRE. Je suis l'esclave du livre. Celui qui le possède a sur moi une autorité sans bornes. Mes services lui sont exclusivement consacrés; aucun autre ne peut disposer de moi.
RODOLPHE. En ce cas, malheur à Rodolphe ! malheur à la belle Jeanne! Ya-t'en; laisse-moi, pour ne pas être témoin de mon désespoir, pour ne pas être forcé de le raconter à ton nouveau maître. Va, et porte-lui ma malédiction.
PIERRE. Adieu... Retourne dans ton château et tâche d'y vivre heureux.
RODOLPHE. Pierre ! Pierre ! tu ne peux donc m'être d'aucun secours? Demeure, et réponds du moins encore à une question. Que fait Jeanne? aime-t-elle le perfide?
PIERRE. Elle le hait comme la mort; elle faime avec passion. Elle sera aussi malheureuse dans ses bras qu'ehe eût été heureuse dans les tiens.
LE PETIT PIERRE 2o:î
RODOLPHE, s'rlançant de son lit. Oh î j'irai l'en arracher, dussé-je brûler dans l'enfer éternellement 1
PIERRE, se retournant. Si tu... mais non, tu ne le voudrais pas, tu ne le pourrais pas !
RODOLPHE. Parle... connaîtrais- tu quelque moyen? Quelque terribles que soient les conditions, je les remplirai.
PIERRE. Si tu méprises ton salut, si tu veux jouir sans réserve en ce monde, si tu veux attendre sans y songer la fin de cette vie et le commencement de l'autre, je connais encore des expédients.
RODOLPHE. Ohl parle... parle, j'en profiterai.
PIERRE. Tu me connais pour un esprit; tu aurais pu te douter que je suis un envoyé de Beizébuth. Il n'est plus temps de te le cacher, je t'en fais donc l'aveu. Tu aurais dû t'en convaincre depuis longtemps, puisque je n'ai jamais servi que tes passjpns. Si donc tu as pris ton parti, si tu ne veux que te procurer les jouissances terrestres, savourer toutes les délices, toutes les voluptés que le désir de l'homme peut ambitionner, écoute mon conseil ! Voici un bâton : frappes-en l'air sept fois, et sept fois la terre; prononce sept fois le nom de Beizébuth. Beizébuth t'apparaîtra. Il te rendra — car il le peut, — il te rendra ton havre-sac; il me soumettra de nouveau à tes ordres, et tu obtiendras Jeanne avec tout ce que tu pourras désirer de plus, pourvu que tu signes au démon un pacte qui lui livre ton âme. {Rodolphe recule d'horreur.) Si cela te paraît trop dangereux, si tu en es épouvanté, retourne à Marseille offrir ta main à la triste Euphrosine; jure-lui une éternelle fidélité, et tiens ton serment.
Prie, jeune, châtie ton corps; peut-être un jour aurastu assez expié tes fautes en ce monde pour recevoir dans l'autre le prix de ta pénitence... Adieu. Pierre laissa le bâton à terre, et disparut.
Le cœur de Rodolphe était déjà perverti ; à peine avait-il conservé quelque idée de vertu et de religion, mais ces idées s'y réveillèrent vivement pour la dernière fois : il frémit et résolut de ne pas vendre son àme. La frayeur l'empêcha de fermer l'œil de toute la nuit; sa conscience et ses passions se livrèrent un combat terrible; la victoire était tantôt à l'une, tantôt aux autres. A la pointe du jour, il se rendit au palais, fermement résolu de se venger du traître Bruno : il le trouva venant se promener dans la galerie, enivré de l'approche de son bonheur. Rodolphe voulut tirer son épée et la passer au travers du corps du perfide, mais la force abandonna son bras^ il lui fut impossible de sortir l'épée du fourreau. Il voulait au moins l'accabler d'imprécations: sa langue s'embarrassa, il balbutia et... finit par comphmenter l'auteur de ses maux sur son heureux mariage. Bruno le remercia, promit de ne jamais oublier ses bienfaits, et passa bien vite dans Tappartement de sa fiancée, dont la porte venait de s'ouvrir.
Rodolphe, confondu, regagna son auberge : il fit seller son cheval et partit pour Marseille. Mais il n'eut pas fait une lieue, qu'un désir invincible le força de re-
venir sur ses pas. En traversant la ville, il rencontra le cortège des nouveaux époux qui sortait de l'église pour rentrer au château. Les nœuds étroits que per^ sonne ne peut rompre étaient formés : il vit Jeanne à côté de Bruno. Elle était vêtue de blanc; son visage pâle avait les traits d'un ange; un nuage semblait obscurcir ses grands yeux. Rodolphe, éperdu, enfonce l'éperon dans les flancs de son cheval, revient à son auberge, entre dans sa chambre, saisit le redoutable bâton, tremble, frissonne et... le rejette loin de lui. Jlevoir encore Jeanne une seule fois, lui peindre l'excès de son amour fut alors l'unique vœu de son cœur. Il s'habilla très-richement, et se rendit vers le soir au château. La haute estime qu'on avait pour sa vaillance lui attira l'accueil le plus distingué. Bientôt arriva son tour de danser la danse d'honneur avec la nouvelle mariée. Lorsqu'il prit la main de Jeanne, elle trembla, le regarda langoureusement et baissa les yeux pour cacher une larme qui s'échappait malgré elle. Rodolphe s'en aperçut, et ce regard embrasa ses veines.
— Plût à Dieu, lui dit-il en dansant, que je fusse l'heureux mortel!...
— Plût à Dieu ! répondit l'infortunée.
Et elle se laissa tomber dans ses bras presque sans connaissance.
— Déplorable victime ! lui dit-il tout bas, je te sauve ou je meurs.,.
Un regard plein de gratitude, un regard qui annonçait l'impossibilité de sa délivrance, fut toute sa réponse.
Le bal fini, Rodolphe revint chez lui, la rage dans
l'àme. Il chercha ce bâton qu'il avait rejeté avec tant d'horreur ; il le trouva, en frappa Tair sept fois, sept fois la terre, et prononça sept fois le nom de Belzébuth,
Soudain se présente devant lui un homme vêtu d'une brillante étoffe d'or, ornée de perles et de diamants : il avait un rouleau de parchemin sous le bras et un crayon à la main. Des odeurs délicieuses se répandirent dans l'appartement.
BELZÉBUTH. Quc désircs-tu ?
RODOLPHE. Ce que tu dois savoir d'avance. Sauve Jeanne, comble mes désirs les plus chers, et je veux pour cela...
BELZÉBUTH. Eh bicu ! achève donc. Et tu veux pour cela m'assurer par écrit la propriété de ton âme, n'estil pas vrai ?
RODOLPHE. Oui, je le veux !
BELZÉBUTH, s'asseyaut à une table. Je vais dresser l'acte; il sera clair et bref. (Il écrit.) Dans combien d'années doit-elle m'appartenir ?
RODOLPHE. Dans... dans quarante ans.
BELZÉBUTH, reployaiit son parchemin en éclatant de rire. Dans quarante ans? Le moindre de mes démons ne pourrait accorder un pareil délai, à plus forte raison ne l'obtiendras-tu pas de leur chef. Mon cher, la marchandise n'est plus si rare; on peut en avoir à meilleur compte. Il y a mille ans, je t'aurais donné ce prix-là ; mais non pas aujourd'hui. Le luxe et les plaisirs sont de bons pourvoyeurs : ils me fournissent abondamment. La guerre, le droit du plus fort, m'enrichissent aussi, et cela ira encore mieux à l'avenir. Cinq siècles ne seront pas écoulés qu'on aura les âmes pour rien. Alors
LE PETIT PlERllE 209
les hommes ne croiront plus en Dieu, et courront d'eux-mêmes dans les grifîes de mes diables. {En s'en allant) Fais tes réflexions.
RODOLPHE. Demeure; explique-toi. Combien de temps peux-tu m'accorder ?
BELZÉBUTH. A quoi boH tant de détours? Quoique j'aie été juif autrefois, je n'aime point à faire des marchés trop lucratifs. Je te donne dix ans, pas un jour de plus ni de moins ; et même je ne te les accorderais pas, si ce n'était que j'ai fait une gageure sur ton compte.
RODOLPHE. Accorde-moi du moins encore trois... deux deux. ans déplus.
■ BELZÉBUTH. Pour te prouver que Belzébuth, tout diable qu'il est;, n'est pas Intéressé, j'y consens. [Il se met à écrire.) Dans douze ans, à la même heure. Panctum. Signe : donne-moi l'index de ta main gauche. {Il y fait une égratifjnure.) Signe avec ton sang, car ni feu, ni flamme n'eff'ace le sang. [Rodolphe signe en tremblant. Belzébuth regarde V écriture et poursuit : ) Cela n'est pns hsible : heureusement que l'intention vaut mieux que l'écriture. Tu peux demander ce que tu désires, tu l'obtiendras. Dans douze ans nous nous reverrons, et je viendrai te chercher moi-même. Va ton train hardiment, pralique bien tous les vices, afin qu'un jour tu me sois bon à quelque chose.
Il disparut, laissant après lui une fumée et une odeur insupportables de soufre qui obligèrent Rodolphe à sortir de l'appartement.
— C'en est fait! dit-il en reprenant ses sens; c'en est fait, et il n'y a pas à revenir! Eh bien, je veux jnuir aussi loijgtemps que j'en aurai le pouvoir.
Par de semblables réflexions, il lâchait d'apaiser, sa conscience, et de soulever l'énorme fardeau qui pesait sur son cœur. En rentrant dans sa chambre, il vit le petit havre-sac pendu près de son lit, il ouvrit le hvre à gauche et Pierre se présenta devant lui.
RODOLPHE. Sauve Jeanne!
PIERRE, caressant et empressé. En combien de temps? en combien de minutes ? en combien de secondes ? et où dois-je la conduire ?
RODOLPHE. Le plus promptcmeut possible, et amènela-moi ici.
Pierre s'éclipsa et reparut quelques instants après, portant entre ses bras la belle Jeanne évanouie : il la déposa sur le ht de Rodolphe. — Donne-lui du secours, dit-il ; je vais amuser ceux qui la poursuivent, et j'empêcherai que personne ne vienne te troubler.
Les efforts du chevalier pour faire revenir Jeanne de son évanouissement furent longtemps inutiles : elle ouvrit enfin les yeux.
JEANNE. Où suis-je ?
RODOLPHE. Sous la protccUon de celui qui vous a promis de vous sauver, et qui vous sauve en effet.
JEANNE, se relevant et fixant sur lui ses regards. Quoi ! vous seriez?... oui, vous êtes le chevalier de Westerbourg ! Grâces vous soient rendues, homme généreux ! vous avez sauvé mon àme. J'étais décidée à me tuer plutôt que de partager la couche de ce monstre hideux. Un père inflexible repoussait mes larmes, fermait l'oreille à mes plaintes : j'étais sacrifiée... il ne me restait d'autre refuge que la mort. Achevez votre ouvrage; conduisez-moi dans votre pays, et mettez-moi dans un
couvent où, destinée à gémir sans retour, je puisse pleurer ma vie et la sanctifier par la prière.
Rodolphe lui en fit la promesse; mais, au Ibnd de son cœur, il jouissait déjà de la voluptueuse victoire qu'il méditait sur la vertu de sa victime.
Lorsque la belle Jeanne eut repris assez de présence d'esprit pour réfléchir sur sa situation, elle trembla qu'on ne la surprit dans cette auberge et qu'on ne la ramenât dans les bras de l'odieux Bruno; mais Rodolphe lui jura sur son honneur et sur sa vie qu'elle n'avait rien à redouter. Elle rougit, et déclara qu'il ne lui paraissait pas décent de se trouver seule à minuit avec un étranger. Pour calmer ses craintes et ses scrupules, l'hypocrite Rodolphe promit d'un air modeste de s'éloigner et de faire sentinelle devant la porte,
-— Reposez tranquillement, lui dit-il, je vais prendre des mesures pour assurer notre fuite.
Il se retira et appela Pierre.
RODOLPHE. Où as-tu été?
PIERRE. J'ai pris grand soin d'amuser les chercheurs. Tous les chevaliers parcourent la campagne autour de la ville, avec des flambeaux. Je n'ai cessé d'être devant eux, de franchir les fossés et les haies. Deux des plus braves m'ont suivi et se sont cassé le cou. J'espère avoir donné de nouveaux sujets à Belzébuth, car ils ont leur boimo part de péchés. J'excitais aussi le chevalier
Bruno à me poursuivre: mais, malgré tout son désespoir, il a été assez prudent pour ne pas risquer le saut. Enfin je me suis enfoncé dans un bois, où ils perdent encore leur peine à me chercher.
RODOLPHE. Ne seras-tu désormais que mon esclave? ne seras-tu plus mon ami?
PIERRE. Je serai ton esclave, ton ami, ton conseiller, ton assistant fidèle. Fais-moi prendre toutes ces formes, et tu tireras parti de ma puissance sous chacune d'eUes. Tu t'es conduit fort sagement. Avoir douze ans de jouissances illimitées est une chose admirable! Jouis donc, ami, jouis, et ne t'inquiète pas de l'avenir. Comment Jeanne te reçoit-elle ?
RODOLPHE. Elle est la gratitude même envers son libérateur; mais...
PIERRE. Mon ami, laisse-là tous les mais, ce sont autant de trouble-fêtes. Tuas triomphé du grand : « Mais que deviendrons-nous dans Vautre monde ? » Repousse aussi les petits ??iais... ils empêchent de jouir en hberté.
RODOLPHE. Il faut pourtant que je le répète... Mais il me sera bien difficile de triompher de Jeanne. Elle est plus chaste qu'une nonne, plus modeste qu'une Allemande !
PIERRE. Oh ! tais-loi. je t'en prie, tais-toi ! N'a-t-elle pas des désirs? n'a-t-elle pas des sens ? Les sens^ mon ami, sont de véritables monstres affamés, ils dévorent ce qu'on leur présente. Prenons les gens les plus sobres et les plus simples : ils ne se jetteront pas d'abord sur un mets qu'ils ne connaîtront pas et qui leur sera rigoureusement défendu: mais fais-les jeûner, qu'ils voient avec quel plaisir d'autres personnes le savon-
LE PETIT PliîRUE 213
rent; excite leur appétit : bientôt ils essayeront d'en goûter, et finiront par s'en rassasier avec d'autant plus de délices que tu auras plus excité leur abstinence.
Pierre entretint son maître de mille réflexions semblables. Il fut décidé qu'il prendrait la figure d'un des valets de Rodolphe, et qu'il l'accompagnerait toujours sous cette forme. Pour se rendre sans danger en Allemagne, car Rodolphe voulait y retourner, Pierre proposa de faire voyager la belle Jeanne avec eux sous des habits d'homme.
Ainsi travestie, ajouta-t-il, elle prendra l'habitude de penser et d'agir plus librement; souvent la pudeur d'une femme disparait avec ses vêtements.
Ce fut pour faire à Jeanne cette proposition et pour lui en démontrer la nécessité qu'il se présenta dans sa chambre de très-bonne heure. Elle dormait sur son lit; son corps était si affaibli par l'angoisse et le désespoir, que l'accablement avait triomphé de ses appréhensions. Elle était livrée sans force aux douceurs du sommeil. Pour respirer avec plus de liberté, pour se soulager du poids qui oppressait sa poitrine, elle avait dénoué son collet et détaché les agrafes d'or de sa robe. Son sein s'offrit sans voile aux avides regards de Rodolphe. Image ravissante ! Un œil innocent n'aurait pu se défendre de s'y arrêter, combien un œil voluptueux devait-il s'en repaitre ! Les longs anneaux de sa chevelure descendaient sur un cou plus éblouissant que le plumage du cygne, se recourbaient sur son sein et suivaient les mouvements de son cœur palpitant. Deux globes où le bleu le plus tendre se confondait avec l'ulbàtre le plus pur s'élevaient par intervalles au-des-
2i4 LE PETIT PIERRE
sus des boucles de cheveux qui retombaient doucement et découvraient des appas toujours plus enchanteurs. Rodolphe jouit longtemps de cette vue enivrante. Enfin la belle se réveille, se lève tout etîrayée, se recouvre de ses vêtements, et la pudeur colore ses joues du plus vif incarnat. Le chevalier lui fit alors la proposition de s'habiller en homme; il n'eut pas besoin de beaucoup insister, car Jeanne était d'avance convaincue de la nécessité de ce travestissement.
— Quand faut-il que je sois prête ? demanda-t-elle.
— J'avais fixé notre départ dans une demi-heure, dit Rodolphe : mais vous pouvez prendre deux heures, trois heures, si vous voulez ; vous êtes la maîtresse absolue de tous mes serviteurs et de moi-même.
Elle l'assura qu'elle n'abuserait ni de sa générosité ni de sa patience; et il fut convenu qu'on partirait dans une heure.
Rodolphe courut au château, témoigna les plus vifs regrets de la perte dont il venait, disait-il, d'être informé tout à l'heure, et prit enfin congé de la cour. On le remercia de ses condoléiinces, on s'affligea de son départ précipité, on l'assura que s'il voulait le différer encore d'une demi-journée, il verrait ramener Jeanne en triomphe, avec son ravisseur enchainé.
— Les chevaliers de tous les ordres, ' dit le prince Charles, sont à la poursuite du téméraire. Nous venons d'apprendre qu'ils ont investi la forêt où il s'est enfui avec elle, et qu'ils n'attendent que l'aurore pour pénétrer dans les bois et visiter toutes les cavernes.
Rodolphe souhaita bien du succès à de si belles espérances, et se relira.
De retour à son hôtellerie, Rodolphe trouva Jeanne déjà vêtue de ses nouveaux habits; les timides regards qu'elle promenait sur son amant, sur elle-même et sur tout le monde, l'air gauche, mais aimable, dont elle portait son pourpoint et son épée, ajoutaient encore à ses charmes. Elle marchait à côté du chevalier, comme un jeune page. Aucun de ses gens ne se douta de son déguisement, car ils dormaient tous lorsque l'enlèvement de Jeanne s'était exécuté, et ils n'en avaient pas encore entendu parler.
Nos voyageurs gagnèrent Marseille sans être arrêtés ni même soupçonnés. Avant d'y entrer, Rodolphe avait déjà fait de grands progrès sur le cœur de Jeanne, sur sa pudeur et sur son innocence. Déjà elle écoutait le chevalier sans répugnance lorsqu'il lui peignait son amour sous les plus voluptueuses couleurs; elle ne baissait plus les yeux lorsque son regard cherchait son regard; déjà elle ne le repoussait plus lorsque, dans Texcès de sa passion, il l'entourait de ses bras nerveux, la serrait contre son cœur et lui dérobait un baiser. Elle l'aimait auparavant^ elle l'aima bien davantage lorsqu'elle vint à comparer sa noble figure avec la figure rebutante de Bruno; et la gratitude dont sa délivrance l'avait pénétrée favorisa complètement les vues corruptrices de Rodolphe, Lorsque la honte et la vertu voulaient la retenir, la reconnaissance lui criait : « Ne sois pas ingrate envers ton libérateur! il t'a dérobée à des
21f> LE PETIT PIERRK
souffrances infinies, il t'a drrobée à la mort. Rends-lui amour pour amoiu". »
Rodolphe faisait ainsi chaque jour de nouveaux progrès. La reconnaissance est assurément une belle vertu, mais, dans le cœur d'une fille sans expérience, elle devient souvent le principe du vice. Son séducteur vientil à lui rendre quelque service important, bientôt elle sera prête à lui tout accorder, à lui sacrifier innocence et vertu, parce que fadroit hypocrite ne demande en retour qu'un baiser, qu'une légère faveur; parce qu'il semble dédaigner toute autre récompense, et que le cœur de sa victime ne croirait jamais payer ses bienfaits d'un assez digne prix. Nombre déjeunes filles sont tombées dans ces filets presque invisibles, et ont perdu, par excès de vertu, l'honneur et le repos. Chères enfants, prenez-y garde : que l'exemple de Jeanne vous serve de leçon. N'écoutez pas f homme qui, pour un bienfait quelconque, vous demande un baiser, ne fûtce qu'en badinant. Il ressemble au pêcheur qui présente des vermisseaux aux crédules habitants des ondes; ils accourent pour les saisir... ils demeurent suspendus à fhameçon perfide 1
Sans songer à Euphrosine, car il ne respirait, n'existait plus que pour Jeanne; sans se rappeler seulement les souffrances innombrables de cette infortunée, Rodolphe traversa la ville avec sa suite. Il passa devant le monastère où elle attendait son retour. Le bruit des chevaux tira Euphrosine de son immobilité habituelle : sa fenêtre donnait sur la rue^ elle en ouvrit précipitamment la grille, et reconnut Rodolphe. A son approche, un torrent de joie inonda son cœur ; mais une douleur inex-
primable s'en empara lorsqu'elle vit qu'il ne faisail aucune attention à elle, qu'il n'écoutait pas sa voix et qu'il poursuivait sa route comme un étranger.
— Il m'abandonne ! s'écria-t-elle.
— Il t'abandonne ! répondirent son âme et l'àme de l'enfant qu'elle portait dans son sein.
Aussitôt elle tomba sans connaissance. Une fièvre mortelle la saisit, consuma son faible corps et le reste de ses forces. Elle mourut sans pouvoir dire un dernier adieu à son cher Rodolphe; elle mourut avant d'avoir pu donner le jour à son enfant, avant que Rodolphe eût abordé en Italie.
A peine les voyageurs furent-ils arrivés au port. qu'il se trouva un vaisseau prêt à les recevoir. Il était pourvu de toutes les commodités possibles, mais il n'avait qu'une seule chambre séparée. Elle était élégamment disposée; tous les autres endroits étaient malpiopres et obscurs. Rodolphe entra dans cette chambre avec Jeanne. Personne ne les suivit, et le chevalier y reçut le premier de tous les baisers que Jtanne lui donna d'elle-même : elle le lui donna dans la joie de voir sa déUvrance presque entièrement achevée. Dès que le vaisseau eut quitté le port et vogua en pleine mer, le rusé Pierre, qui avait accompagné Rodolphe sous la forme d'un valet, se présenta devant lui.
PIERRE. Maître, où veux-tu que je prépare ton lit et celui de ce jeune gentilhomme?
RODOLPHE. Je couciierai ici, et tu disposeras pour mon page une autre chambre, la plus belle qui soit dans le vaisseau.
PIERRE. Si tu ne lui permets pas de passer la nuit ici,
il sera obligé de coucher avec tes gens; car, quelque grand que soit ce navire, il n'y a pourtant que ce seul appartement séparé.
Rodolphe comprit la ruse de son ami, et la seconda. Tl offrit de céder la chambre à Jeanne; mais elle ne voulut pas y consentir. Ce petit combat de générosité se termina par leur faire décider que le lit de Jeanne serait dressé dans le même appartement. Pierre dit tout bas à Rodolphe enchanté : — Tuas vaincu! etils'en alla. Jeanne rougit : le tremblement de rinuocence éperdue agitait tout son corps. — Vous n'abuserez pas de l'excès de ma confiance? dit-elle à Rodolphe : vous ne ravalerez pas l'hospitalité à l'intame rôle de corruptrice?... Rodolphe promit tout, approuva tout et ne lui demanda que son amour, que des preuves innocentes de son attachement. La première, la seconde et la troisième nuit se passèrent tranquillement. Plus la confiance de Jeanne redoublait, plus s'augmentait son danger. La quatrième nuit, Rodolphe hasarda des sollicitations; la cinquième, il devint plus pressant; mais Jeanne résista toujours. La sixième, il renouvela ses instantes prières, et vainquit l'innocence et la pudeur de la plus belle fille de son siècle. Jeanne sentit un profond remords de sa faiblesse, et s'éloigna de son séducteur. Durant tout le voyage, elle n'accorda plus la moindre faveur à ses instances, elle ne coucha plus dans sa chambre, ne mangea plus à sa table, et se confondit avec les domestiques, qui eurent pour elle les plus grands égards. A la fin de la traversée, lorsque les voyageurs furent débarqués, elle s'approcha de Rodolphe et lui dit :
LE PETIT PIERRE 2iÔ
JEANNE. Tu m'as rendue malheureuse pour cette vie, et peut-être pour l'autre. Sois du moins généreux aujourd'hui, et laisse-moi partir sans obstacle.
RODOLPHE, avec hypocrisie. Ya où tu voudras, pauvre infortunée! Si je pouvais réparer ma faute, si je pouvais te rendre ce que je t'ai dérobé, j'y sacrifierais de bon cœur mon sang et ma vie.
JEANNE, étonnée. Quoi ! tu te repens de ton crime? lu ne l'aurais pas commis volontairement?
RODOLPHE. Je ne fus coupable que par excès d'amour. C'est l'amour qui m'entraîna, qui se rendit maître de ma raison, de ma raison dont la voix mo crie à présent : « Tu t'es lâchement conduit! tu as fait le plus indigne outrage à la bien-aimée de ton cœur! Dispense-toi d'implorer ta grâce, tu n'en as point à espérer, î Ange offensé, pars! va où t'appelle ton destin; et si de l'or peut expier mon attentat, prends tout ce que je possède.
Jeanne avait accordé par amour ce que Rodolphe avait demandé par luxure; et plus elle faisait d'efforts pour haïr son séducteur, plus elle sentait redoubler sa passion pour lui. Sa tendresse devint une flamme dévorante, lorsqu'elle apprit qu'il n'avait pas commis le crime de dessein prémédité, mais qu'il s'était égaré comme elle par excès d'amour. Elle pardonna sans réserve à son amant et se laissa tomber sur son sein. « Je resterai toujours avec toi ! » Ce fut tout ce qu'elle put lui dire.
Un violent amour, quelque temps combattu par des obstacles et les remords de la conscience, est pareil au torrent fougueux que Ton essaye d'arrêter avec une digue : il grandit jusqu'à une hauteur menaçante; il surmonte enfin cette barrière, en mine les fondements, se déchaîne à flots impétueux et ravage la contrée. C'est ce que Jeanne éprouvait : elle avait longtemps résisté, longtemps combattu; mais, incapable de lutter davantage, elle s'était enfin abandonnée sans force entre les bras de son bien-aimé. Elle n'était plus que sentiment et volupté. Elle oublia sa ncissance, sa vertu, son honneur ; elle se livra tout entière à cet amant adoré, et son amour ne cessa qu'au dernier soupir. Aucune femme n'avait aimé Rodolphe aussi ardemment, aussi tendrement, aussi exclusivement; et Rodolphe n'eut jamais pour aucune de ses maîtresses une aussi durable fidélité.
Lorsqu'il fit son entrée dans son château, Jeanne tenait son cher Rodolphe embrassé. Grâce à l'assistance de son ami Pierre, il changea bientôt cette sohtude en un paradis. Presque tous les jours s'y passaient dans des fêtes superbes, inconnues jusqu'alors en Allemagne, et qu'on ne pourrait donner sans les trésors de Lucullus. Des hôtes nombreux, des parasites, de vils complaisants accouraient en foule au château de Rodolphe, lui faisaient la cour, et vivaient à sa table durant des mois entiers. Il se croyait heureux au miUeu de ce tumulte perpétuel, et se rassasiait de flatteries. Blasé sur
les plaisirs des sons, il ne les rechercha plus avec tant d'ardeur, et donna dans des vices d'un aulre genre. L'orgueil et l'ambition devinrent ses passions. Dès qu'il s'agissait de les satisfaire, nul moyen ne lui paraissait odieux. Autour de ses domaines, il chassait les nobles de leurs châteaux, en prenait possession, et forçait les hommes Ubres de devenir ses vassaux. Des monastères, des villes même implorèrent humblement son patronage, et des princes briguèrent son alliance. Il devint la terreur de toute la contrée : la vertu fuyait à son aspect, parce qu'elle ne pouvait pas flatter; la vérité se cachait, parce qu'elle ne voulait pas mentir; l'innocence se réfugiait dans le désert, parce qu'il ne protégeait que la débauche. Je ne finirais pas si je voulais raconter tous les excès où ses vices l'entraînèrent. Souvent le meurtre ensanglanta ses m.ains, souvent il se porta aux plus affreuses barbaries. Il ne se passait pas de jour qu'il ne put se dire : — J'ai fait bien du mal!
Tout le pays sentait le poids du joug que Rodolphe imposait. On tenta plusieurs fois de le secouer; plusieurs fois, il se trouva des seigneurs qui résolurent de lui faire la guerre ; mais, comme il possédait les plus immenses richesses, comme il les prodiguait sans mesure à ses flatteurs, il s'était fait un parti nombreux, et les cris de la justice s'élevèrent inutilement.
Jeanne, qui n'aimait que Rodolphe, qui ne trouvait de bonheur que dans ses bras, jetait souvent les regards de la compassion sur ces scènes d'horreur, soulageait souvent les soutîrances des malheureux et versait du baume sur leurs blessures. Mais elle n'avait pas
îissez de courage pour donner des conseils salutaires à son bien-aimé, et pour le ramener dans le bon chemin. Lorsque après plusieurs jours d'absence, Rodolphe rentrait chez lui, quelquefois tout souillé de sang, il n'avait qu'à lui adresser un regard tendre, lui faire une simple caresse, pour étouffer tout sujet de mécontentement dans le cœur de son amante.
Il avait présenté Jeanne comme sa femme à tous. les chevaliers, et à ce titre elle était respectée d'eux. On attribuait à cette alhance les grandes richesses de Rodolphe; on Testimait heureux de posséder un si rare trésor. Elle lui avait donné deux enfants d'une beauté é^ale à la sienne, et qui portaient dans leurs regards toute la noblesse et la fierté de leur père.
Onze années s'étaient écoulées depuis le retour de Rodolphe dans sa patrie, et il les avait passées dans le rapide torrent de toutes les jouissances, lorsqu'un jour il partit pour la chasse, et laissa Jeanne seule avec ses enfants. Vers midi, on annonça l'abbesse du couvent de Saint-Bernard, situé dans la juridiction de Rodolphe et s'honorant de son patronage.
— Je viens, dit l'abbesse à Jeanne, te prier, toi et ton seigneur, de venir nous voir. Nous célébrons après-demain la fête de notre saint fondateur. Nous avons trois novices qui doivent ce jour-là prononcer leurs vœux. Elles sont sœurs, et d'une famille des plus anciennes dans la chevalerie; mais elles sont orphe-
lines et vous supplient de leur tenir lieu de père et de mère à celte cérémonie.
Jeanne, qui savait bien que le chevalier n'avait aucun goût pour de pareilles fêtes, promit de s'y rendre et d'engager Rodolphe à y venir avec elle, pourvu qu'il fût revenu de la chasse avant le jour indiqué, ce qui était cependant fort douteux. L'abbesse se retira dans cette espérance. Rodolphe rentra le lendemain : Jeanne lui fit part de l'invitation de l'abbesse, et, contre son attente, le chevalier accepta avec plaisir.
— Je veux y aller, dit-il ; je donnerai aux rehgieuses une fête dont elles se souviendront le reste de leur vie.
Le jour de la cérémonie arriva, et Rodolphe, environné de toute la pompe imaginable, alla dans le temple de Dieu, où il n'avait pas mis le pied depuis si longtemps. Aussi n"y entra-t-il pas alors pour prier et demander pardon de ses fautes. Il regardait l'église comme une salle de fête; et, pendant que le prêtre officiait, il jouissait des regards du peuple étonné qui oubliait le Créateur pour admirer la vaine magnificence d'un mortel. Les épouses spirituelles s'avancèrent, vêtues de la robe blanche^ symbole de l'innocence, et le front ceint du bandeau virginal. Les deux premières prononcèrent leurs vœux avec courage et résolution; la troisième hésita et frémit. EUes étaient belles toutes les trois; mais la dernière était plus que belle. La convoitise assoupie se réveilla dans le cœur de Rodolphe. Le désir de la jouissance combattit et remporta la victoire.
— Je te délivrerai, dit-il en lui-même; tu ne fus pas créée pour chanter des hymnes, tu es formée pour soupirar l'amour dans les bras d'un homme.
22i LE PETIT PIERRE
Il ne prit point place au banquet splendide que s libéralité' avait fait préparer; il distribua seulement de riches cadeaux aux nouvelles religieuses, serra la main à la plus jeune, et repartit tout seul pour un de ses châteaux, qu'il avait fait bâtir dans la forêt. Pierre n'était jias venu avec lui au temple; il l'appela au moyen du livre.
RODOLPHE. Où es-tu douc allé ?
PIERRE. Vers le trésor du calife des Indes : j'en ai rapporté pour toi de Tor et des diamants, afin d'en avoir en réserve pour tous les cas possibles; car tes prodigalités ont tellement épuisé ton crédit en Allemagne, que je ne répondrais pas de te procurer ici cent pièces d'or.
RODOLPHE. Conserve ces ricliesses jusqu'à ce que nous en ayons besoin. La plus jeune des religieuses qui ont aujourd'hui prononcé leurs vœux au couvent de Saint- Bernard a charmé mon cœur; je la rendrai parjure et lui ferai connaître de plus doux sentiments que ceux d'une recluse. Ce soir, lorsqu'elle sera prête à se mettre au lit, conduis-la chez moi. Je vous y attendrai tous deux.
PIERRE. MGitre, cela n'est pas possible. Je ne puis franchir aucun seuil sacré, je n'ose approcher d'aucun monastère, d'aucune église. Ces endroits sont interdits aux esprits de notre espèce.
RODOLPHE. Si îu ne le peux pas, ton chef le pourra.
PIERRE. Il ne le peut pas davantage. Demande toute autre chose; mais pour cela, impossible.
RODOLPHE. Je le demande et j'insiste pour une exécution ponctuelle...
LE PETIT PIERllE 2-2o
PIERRE. D'une chose qui n'est au pouvoir ni de moi ni de Bclzébulh lui-même?
RODOLPHE. En ce cas-là, le contrat que j'ai signé avec lui est donc annulé? « Tu peux demander tout ce que tu désires, tu l'obtiendras. » C'est ce qu'il m'a dit, c'est aussi ce que j'exige.
PIERRE. S'il te l'a promis, il saura tenir sa parole. Tu n'as qu'à l'évoquer, il te répondra lui-même.
RODOLPHE. Je vais l'appeler. Qu'il me rende mon contrat, ou satisfasse à ma demande. Cette condition est de rigueur, je ne m'en désisterai pas.
Rodolphe se servit du bâton, et Belzébuth se présenta. Il avait un vêtement couleur de feu ; il boitait, et portait un rouleau de parchemin sous son bras.
BELZÉBUTH. Comment te portes-tu, Rodolphe ? Tu as l'air mécontent. Serais-tu rassasié de jouissances? Voudrais-tu finir plus tôt que nous ne sommes convenus ?
RODOLPHE. Point du tout. Je veux seulement m'expliquer avec toi.
BELZÉBUTH. Eh bicu, parle.
RODOLPHE. Ne m'as-tu pas promis l'accomplissement de tous mes désirs ?
BELZÉBUTH. Je te l'ai promis.
RODOLPHE. Tiens donc ta promesse, et mets dans mes bras la religieuse pour qui mon co3ur s'est épris.
BELZÉBUTH. Je Hc le puis.
RODOLPHE. S'il est ainsi, rends-moi mon contrat.
BELZÉBUTH. Cela ne m'est pas moins impossible. Lis, et tu n'auras plus rien à dire. [Il déroule le parchemin et lit.) « Excepté la violation d'une éghse, d'un cou-
ventj ou de tout lieu consacré. » Eh bien, insistes-tu encore sur ta demande ?
RODOLPHE. Tu m'as trompé. A la clôture du contrat, nous n'avons point parlé de celte exception.
BELZÉBUTH. Mais elle est écrite et signée. Si tu n'as pas examiné l'acte, si tu ne l'as pas bien lu^ c'est ta faute. Rassure-toi, cependant; souvent ce qui est impossible au démon est possible à l'homme. Les bons conseils ne te manqueront pas. Quelle joie dans tout l'enfer, si tu réussis à séduire une ouaille sacrée et à la livrer aux tentations du monde ! Les jouissances obtenues sans peine sont insipides; la faim assaisonne les mets ; le combat donne du prix à la victoire. Du courage ! de l'activité ! Cherche dans le havre-sac de ton ami : peut-être y trouveras-tu quelques secours. Je te souhaite un plein succès... Si tu réussis, je t'en récompenserai là-bas.
Belzébulh s'éclipsa, et Rodolphe chercha dans le petit havre-sac, qu'il avait soin de porter toujours avec lui. Outre le livre, il y trouva une clef et une échelle de corde.
RODOLPHE, à Pierre. C^la pourrait-il me servir dans mon projet?
PIERRE. Sans doute. Cette clef ouvre toutes les serrures, et cette échelle de corde, appliquée à la fenêtre la plus élevée, descend toujours jusqu'à terre.
RODOLPHE. Ces instruments ne sont point mal imaginés pour enlever une religieuse ! Je veux tenter l'aventure. Ton chef a raison : la faim assaisonne les mets; le combat donne du prix à la victoire. Au lever du jour, je vais au couvent, je m'informe de la cellule de la nonne, et je commence mon expédition.
Rodolphe, en effet, se rendit au lever du jour à la porte du monastère, vit l'abbesse, et lui promit d'être à l'avenir le bienfaiteur de sa maison. Honorée d'une telle visite, Tabbesse fit de son mieux pour recevoir un tel hôte. Pendant le dîner, on exécuta de la musique dans une chambre voisine dont la porte était fermée. Un chœur de jeunes filles se fit entendre : on distingua la mélodie enchanteresse et pénétrante d'une voix seule accompagnée d'une harpe. Rodolphe était dans l'extase.
— Qui chante donc aussi déhcieusement ? s'écriat-il ; qui peut créer des sons si ravissants ? Est-ce un ange ou une mortelle ?
l'abbesse. C'est une de vos trois- filles spirituelles, à qui votre générosité a fait de si riches présents : c'est la plus jeune. Elle est ornée de toutes les perfections capables de faire dans le monde le bonheur d'un époux; mais, élevée dans la crainte de Dieu, elle a préféré consacrer ses talents au ciel.
RODOLPHE, ^'e puis-je voir cet ange ? ne puis-je lui témoigner de vive voix ma satisfaction? Ne puis-je la récompenser des instants délicieux qu'elle m'a fait passer ?
l'abbesse. Je voudrais pouvoir me rendre à votre noble désir : mais notre règle austère me le défend. Les vœux prononcés, mes sœurs ne peuvent plus voir un étranger.
RODOLPHE. Eh ! ne suis-je pas son père spirituel ?
l'abbesse. Fussiez-vous son véritable père, je n'en serais pas moins obligée de la dérober pour toujours à vos regards : telle est la volonté de notre fondateur. Cette jeune professe a renoncé à tous ses parents dans ce monde, et ne peut plus s'occuper que de son divin époux. Moi-même je ne devrais pas vous voir; mais les obligations de ma place me dispensent de la loi pour le bien du monastère, et m'autorisent, dans les conjonctures importantes, à recevoir des étrangers et à leur rendre visite.
RODOLPHE. Vous étos trop sévère et trop scrupuleuse ! Ne me sera-t-il pas permis non plus, en ma qualité de père, d'envoyer de temps en temps à vos sœurs des marques de mon souvenir ?
l'abbesse. Elles ne font nul cas de l'or ni des choses précieuses; mais de saintes images, mais des ouvrages édifiants, propres à entretenir l'ardeur des pieuses méditations, elles peuvent les recevoir avec reconnaissance.
RODOLPHE. Où sont logécs mes enfants ?
l'abbesse. Au second étage, à côté l'une de l'autre, dans les cellules numéros 7, 8 et 9. *
RODOLPHE. Et la belle chanteuse ?
l'abbesse. Au numéro 9.
Rodolphe, instruit de tout ce qu'il voulait savoir, récompensa libéralement l'abbesse de son diner, et se retira aussitôt qu'il put le faire avec bienséance.
— Dans peu, se disait-il en chemin^ dans peu je posséderai la ravissante ciianteuse, la sirène angélique ! Je lui apprendrai à connaître de plus douces sensations, et je vais savourer de nouveau dans ses bras les délices
LE PETIT PIERRK 229
de l'amour. Je m'en suis sevré depuis bien longtemps! Toujours aux côtés de Jeanne comme un véritable mari, il y a un siècle que je n'ai goûté l'ineffable plaisir du changement. Tel que l'abeille inconstante, je veux voltiger de fleur en fleur, et en savourer le doux nectar pendant le temps qui me reste encore sur cette terre. Il ne finira que trop tôt ! songeons à le passer dans le plaisir, et à glisser doucement jusqu'au bout de cette carrière.
Il se livrait à de pareilles réflexions, lorsque la nuit survint et commença à cacher les mauvaises actions des hommes. A minuit, il s'approcha du monastère avec sa clef à la main. Pierre gardait les chevaux à quelques pas. Il semblait à Rodolphe que toute la nature fût endormie, excepté lui seul. De toutes parts régnait le plus profond silence. Il ouvrit adroitement, mais non sans trembler, une des portes écartées du couvent. Les verrous cédèrent, et il entra dans le sanctuaire qu'il voulait profaner. Il chercha l'escalier avec précaution, en prenant bien garde de ne pas se tromper. Ayant monté le long de deux rampes, il se crut au second étage, et segUssa doucement le long du corridor. Il examina chaque porte à l'aide d'une petite lanterne sourde, et le numéro 9 se montra bientôt à ses regards impatients. La porte était faiblement entr'ouvcrte : la religieuse, se croyant en sûreté, avait négligé de la fermer; elle se reposait de ses mortifications. Rodolphe ouvre tout à fait : il voit, à la sombre lueur d'une lampe presque éteinte, une figure agenouillée et en prière dans le fond de la cellule. Aussitôt il la saisit de son bras nerveux, lui f Mine la bouche avec un mouchoir, et
l'emporte sans obstacle. Il eut bientôt conduit la recluse évanouie à l'endroit où Pierre les attendait. Ils montèrent à cheval et s'enfuirent l'un et l'autre avec leur proie, qui tantôt reprenait ses sens et tantôt restait sans vie entre les bras de Rodolphe.
Les premiers rayons du soleil commençaient déjà à dorer la cime des montagnes, qu'ils n'étaient pas arrivés au château de la forêt.
— Reposons-nous dans ce bois, dit Rodolphe.
Et en y entrant, il mit pied à terre. La religieuse venait de retomber dans ce sommeil de mort dont elle n'était sortie que par intervalles pendant tout le chemin. Rodolphe la déposa doucement sur l'herbe épaisse, et Pierre courut chercher de l'eau pour la faire revenir de son évanouissement. Le voile noir qui enveloppait sa tète s'était défait, mais couvrait encore son visage. Lorsque Pierre fut de retour, Rodolphe souleva doucement le voile.
— Regarde, dit-il en se tournant du côté de son confident, regarde cette figure céleste, et juge si une beauté pareille ne méritait pas d'être enlevée ! ^
Ils s'empressent tous deux pour admirer tant d'appas: le voile est enlevé... Rodolphe demeura si confondu, Pierre si étonné, qu'ils ne pouvaient proférer une parole. Tantôt ils se regardaient, tantôt ils contemplaient la rehgieuse. Ils s'étaient flattés de voir le modèle du beau idéal, ils ne voyaient que la hideuse
image de la souffrance et de la triste misère. Des os saillants, une peau livide et jaune composaient une figure qui ressemblait parfaitement à la Mort. Des yeux enfoncés dans leurs cavités profondes mettaient le dernier trait à ce repoussant tableau. Pierre recouvra le premier la parole ; il crut que son maître s'était trompé et qu'il avait enlevé une morte de son tombeau.
— Il y a là quelque sortilège ! furent les seuls mots que Rodolphe put articuler. En vaii-i se frottait-il les yeux, en vain les tournait-il de nouveau sur l'objet de sa surprise ; toujours la figure de la Mort, toujours sa laideur s'augmentant de plus en plus.
Pendant qu'il cherchait vainement à s'expliquer cette énigme, la figure cadavéreuse commença à se mouvoir; elle ouvrit ses yeux éteints et les fixa sur Rodolphe.
— Est-ce toi? est-ce bien toi? dit-elle d'une voix émue.
A ces mots, elle se souleva et tendit à Rodolphe sa main décharnée dont les doigts, agités par le frisson de la fièvre, s'entre-choquaient entre eux.
RODOLPHE, avec étonnement. Me connaitrais-tu donc ?
LA RELIGIEUSE. Si jc tc counais ! {Avec effort.) Si je connais celui dont l'image errait sans cesse devant mes yeux, m'accompagnait dans le chœur, se tenait à mes côtés lorsque je me prosternais au pied de l'autel !
RODOLPHE. Qui es-tu donc, et comment te nommestu ?
LA RELIGIEUSE. Il cst doHC vrai que tu ne me reconnais pas? La pitié ne te dit rien pour moi ? [Retombant évanouie.) 0 vérité horrible ! tu ne reconnais plus Clara?
RODOLPHE. Toi, Clara? {Reculam d'efjroi.) Impossible!
CLARA. Oui, je suis encore, je suis toujours ta Clara. Même sous cet habita mon faible cœur n'a cessé de battre pour toi. Oh ! si tu savais!... si j'étais capable de peindre mes souffrances, mes angoisses, les inquiétudes perpétuelles que tu m'as causées, tu sentirais quelque compassion, tu m'accorderais le bonheur si ardemment désiré de mourir entre tes bras!
RODOLPHE. Comment t'es-lu échappée de la tour? comment es-tu venue dans ce monastère ?
CLARA, la main sur sa poitrine. La joie de te revoir à la fin de mes jours me coupe la parole... Oh! je le sens, je le sens, l'heure de ma mort approche. {Avec de pénibles convulsions.) Je ne puis achever... [Rassemblant toutes ses forces.) ie t'attendais dans la tour depuis deux ans : je priais pour toi et pour moi! Mille ibis je me suis repentie de mon crime, et je l'ai renouvelé mille fois, car il m'était impossible d'oublier ton image, car je t'étais plus attachée qu'à l'Éternel! Un jour, j'exprimai l'ardent désir de me vouer au Seigneur : je pris la résolution, si je devenais libre, de me consacrer pour toujours à lui dans un cloitre. La tour s'ouvrit à l'instant, et des gardes inconnus me conduisirent au couvent d'où tu m'as enlevée. On m'y reçut avec bonté; j'y jurai de vivre chaste à jamais. J'ai tenu ce serment en actions et en paroles, mais non pas en pensées. Mon cœur était toujours à toi, n'était qu'à toi seul î Le chagrin, les regrets minèrent mon faible corps : je devins un squelette !... J'implorais la divine miséricorde : elle est venue... Je meurs contente, puisque je t'ai revu!... Oh! puisse mon image !.., l'image de mon
agonie ne jamais s'effacer de devant tes yeux I Puisset-elle te rappeler sans cesse le pouvoir de la mort! Puisses-tu aussi te repentir des péchés que tu as commis en ce monde... afin qu'un jour... un jour, nous nous retrouvions encore! {Avec de nouveaux efforts.) Donne-moi ta main ! (// la luidonne.) Adieu, Rodolphe ! Pense à la mort! {Elle retombe.) Réconcilie-toi avec Dieu. Rends quelques honneurs à mes restes... et souviens-toi toujours de ma dernière heure !
A ces mots, l'angoisse du trépas la saisit; elle fit encore quelques efforts pour parler, mais inutilement. Enfin, suivant l'unique vœu de son cœur, elle expira dans les bras de Rodolphe. Il demeura vivement ému, profondément pénétré. Ses yeux se fixaient sur ce corps livide.
— Que n'ai-je fini comme toi !
C'est tout ce qu'il put penser, tout ce qu'il put dire. Pierre le tira de cette rêverie.
— Maitre, lui dit-il, laisse reposer les morts, et réjouis-toi avec les vivants. Allons, poursuivons notre route. Demain viendra un autre jour auquel succédera une autre nuit. C'est cette nuit-là que nous irons chercher la belle rehgieuse, près de qui nous aurons bientôt oublié la défunte.
— Je ne l'oublierai jamais! dit Rodolphe.
Il remonta à cheval^ regagna son château, et, grâce à Pierre, la journée n'était pas finie qu'il avait déjà oublié que Clara n'était plus..., qu'elle lui avait recommandé de lui donner la sépulture ! Son corps fut trouvé par des paysans, qui en donnèrent avis au monastère. On vint l'enlever secrètement et on l'enterra de même.
parce que les sœurs avaient souvent remarqué en elle des signes de folie, et qu'on supposa que, dans un accès de démence plus violent que ceux qui lui étaient encore survenus, elle avait trouvé une porte ouverte, s'était enfuie dans la forêt, et y avait terminé sa vie sans l'assistance d'un prêtre et sans recevoir le saint viatique.
Le jour même des funérailles de Clara, Rodolphe, accompagné de Pierre, revint sous les murs du couvent. Il examina avec lui comment il se pouvait qu'étant bien certain d'avoir enlevé la religieuse au second étage, il eût commis une si funeste méprise. Il voulut s'assurer si l'abbesse soupçonneuse n'avait pas eu dessein de se jouer de lui, ou s'il ne devait attribuer son erreur qu'à la situation naturelle de l'édifice. Ils furent bientôt convaincus que cette dernière circonstance en était la véritable cause, et virent clairement que le monastère, bâti sur le penchant d'une colline, avait trois étages du côté le plus bas, et deux seulement du côté opposé. Rodolphe, qui s'était introduit dans le pouvent du côté inférieur, se crut déjà au second étage lorsqu'il n'était enccre qu'au premier. Voilà ce qui le trompa, et ce qui l'aurait engagé à renoncer à sa criminelle entreprise, s'il n'avait été si profondément plongé dans le vice, si la longue habitude qu'il s'en était faite n'avait fermé pour jamais son cœur à la voix du repentir.
XLY
Le dernier regard, le dernier vœu de Clara, s'étaient déjà effacés du souvenir de Rodolphe. Les désirs se réveillèrent dans son âme avec plus d'ardeur que jamais; il résolut de faire, la nuit suivante, une tentative mieux concertée.
Dès que les religieuses, lassées de chanter au chœur, et rentrées dans leurs cellules, eurent éteint leurs lampes l'une après l'autre ; dès que le monastère fut enseveli dans un profond silence, Rodolphe ouvrit la porte du côté de la montagne. Il monta deux étages, s'approcha de la neuvième cellule, et trouva ce qu'il cherchait. La jeune Marie, ange de beauté, était assise à une table et écrivait à la clarté d'une faible lumière. Effrayée du bruit qu'elle vient d'entendre, elle se lève, voit Rodolphe, recule en chancelant et saisit le coin de la table avec sa main gauche. Elle voulait parler, mais les mots se changèrent sur ses lèvres tremblantes en sons ininteUigibles. Rodolphe fut vaincu par le regard tout-puissant de la beauté; il hésitait, il ne savait s'il devait jouir de cet aspect enchanteur, ou s'emparer hardiment de sa proie. Marie revint la première de son saisissement.
MARIE. Que veux-tu? Comment as-tu pénétré dans ma cellule à cette heure? {Rodolphe ne put pas répondre.) Est-ce le chevalier Ivan qui t'envoie?
RODOLPHE, profitant de la méprise. Je viens de sa part.
MARIE. Es-lu son confidenl?
RODOLPHE, Son ami inlime.
MARIE. Serais-tu chargé do finir mes peines, de m arraclier de cette affreuse prison ?
RODOLPHE. Oui; les chevaux sont prêts : suis-moi!
MARIE. Et pourquoi n'est-il pas venu lui-même, comme il me l'avait assuré dans sa dernière lettre?
RODOLPHE. Parce que...
MARIE. Ah î dis-moi la raison de ce changement! Serait-ce qu'une maladie mortelle le retient sur le Ut de souffrance ? qu'il n'a pu résister à la douleur de m'avoir perdue ? Ce n'est pas sans raison qu'il m'écrivait : « Sois sûre que je te délivrerai; et que si la perte de mes forces ne me permet pas de le faire moi-même, je l'enverrai un de mes amis pour te conduire à mon lit de mort. » Parle ! ses craintes seraient-elles réalisées ?
RODOLPHE. Son danger n'est pas si grand que tu l'imagines. Il est vrai qu'il est au lit dans mon château, qu'il t'y atlend ; mais ta présence va lui rendre la vie. Ne l'en prive pas plus longtemps; viens, je te conduirai auprès de lui en toute sûreté. Est ce que tu ne me reconnais pas?
MARIE. Je ne me trompe point, je t'ai déjà vu quelque part; tu es venu me consoler dans l'excès de mon affliction ! N'es-tu pas le riche et puissant Rodolphe de Westerbourg ?
RODOLPHE. Lui-même.
MARIE. Et tu prendrais pitié de nous ? Tu viendrais...
RûDODPHE. Délivrer ma malheureuse enfant. J'ai rencontré aujourd'hui ton ami, qui s'était égaré dans la forêt: je l'ai iniMié dans mon château et lui ai donné
des secours. Bionlôt son àme s'est ouverte; il m'a fait part de son dessein : et comme il était tiop faible pour l'exécuter lui-même, je m'en suis chargea sa place. J'ai fidèlement rempli ma promesse ; remplis maintenant la tienne et suis-moi.
Rassurée par ce discours, Marie baisa la main de Rodolphe, et souffrit sans peine qu'il imprimât des baisers paternels sur son front et sur ses joues.
— Je suis prête à te suivre, dit-elle enfin : mes sœurs vont se désoler et maudire leur compagne échappée . mais il m'est impossible de remplir des vœux .si austères : mon cœur est uniquement à mon bien-aimé ; il repousse toute autre pensée.
Ils descendirent doucement à la porte du monastère en se donnant le bras. Rodolphe fut bien étonné de la trouver fermée. Il chercha inutilement la clef dans son petit havre-sac, car il avait oublié de retirer cette clef en ouvrant la porte en dehors ; et le vent, ou peutêtre, comme le pensa Marie, le portier l'avait refermée. Ils restèrent longtemps dans une étrange perplexité, et firent de vains efforts pour ouvrir. Le premier coup de matines vint à sonner; Marie pressa Rodolphe de la suivre. Elle le ramena dans sa cellule, et voulut le cacher sous son lit. Avant de s'y glisser, il prit son livre et l'ouvrit; mais Pierre ne parut pas. Pendant qu'il le remettait tristement dans le havresac, sa main y rencontra l'échelle de corde; il l'en tira, et soudain le visage de Marie rayonna de joie.
— Nous avons là ce qu'il nous faut ! dit-elle. En même temps elle aida Rodolphe à fixer l'échelle à sa fenêtre. Le chevalier descendit le premier ; Marie le
suivit : il la reçut dans ses bras, et la porta rapidement vers les chevaux. Son premier soin fut d'avertir Pierre delà méprise de Marie; et celui-ci repondit si pertinemment aux questions de l'innocente victime, qu'elle ne douta plus de revoir bientôt son bien-aimé et qu'elle se croyait déjà dans ses bras.
— Ce château est-il le terme de notre voyage ? ditelle à Rodolphe avec transport, en voyant ses créneaux s'élever au-dessus des sapins altiers.
— Oui, lui répondit-il.
— Oh 1 conduis-moi bien vite auprès de mon ami ! Partage nos ravissements, et qu'ils soient la récompense de ton bienfait.
C'est ainsi qu'elle ne cessa de discourir jusqu'à l'entrée du château. Elle monta dans l'appartement.
— Où est-il ? où le verrai-je ? fuL la seule question qu'elle fit.
RODOLPHE. Je vais voir comment ii se trouve. Il faut que je le prépare à te recevoir ; une surprise soudaine pourrait lui devenir mortelle. {Il s'éloigne, et revient quelque temps après.) Tu ne peux pas le voir encore ; il dort tranquillement, La garde m'a dit qu'après mon départ il avait été saisi d'un violent accès de fièvre, et qu'il avait même des moments de délire. La fièvre vient à peine de le quitter; tu vois s'il a grand besoin de repos !
MARIE. Oh ! laisse-moi le voir dormir ! Quelque envie que j'aie de l'embrasser, je ne le réveillerai pas; je resterai muette auprès de son chevet, et me contenterai d'apaiser, avec mon souffle, la chaleur qu'il éprouve.
RODOLPHE. L'instant de son réveil serait celui de sa
LE PETIT PIERRE 2:î9
mort... Alleiids avec patience, ma clière Marie, et raconte-moi plutôt comment vous avez fait connaissance ; d'où vient que tu l'aimes avec tant d'ardeur, que tu lui es si étroitement attachée? Ton bien-aimé n'était pas en état de satisfaire ma curiosité ; récompense mes peines par cet intéressant récit.
MARIE. De tout mon cœur. Mais je ne suis guère capable de te faire le tableau de nos souffrances, dans un moment où je palpite de joie, où je ne respire qu'allégresse. Il faudra te contenter du peu que je pourrai rassembler à la hâte dans ma mémoire. Son père était le chevalier Schellhoim ; le mien se nommait le chevalier d'Hallbron. Ils avaient hérité du château de Lauterbourg, sur les bords du Rhin, et le possédaient en commun. Nous étions encore enfants : l'innocence et la joie présidaient à nos jeux, lorsque nos pères allèrent en Palestine combattre pour le salut des chrétiens. A mesure que nous grandissions, l'amour, le plus tendre amour se fit sentir à nos cœurs. Je ne sais trop moi-même la première origine de cette inclination. Un message delà part de nos pères arriva de Palestine. Tous deux demandaient de l'or pour soutenir la guerre. Nos mères s'empressèrent d'engager le château à l'abbosse de Saint-Bernard; nous y consentîmes de bon cœur pour la gloire de Dieu. Mais quel fut mon effroi, quel fut celui d'Ivan lorsque nous entendîmes qu'il devait porter lui-même cet or, et mesurer aussi SCS forces contre les Sarrasins 1 L'idée de notre séparation fut terrible : nous nous fîmes les plus tristes adieux. Avec lui, la joie et le plaisir s'enfuirent de mon cœur. Bientôt après, nos mères entrèrent avec
nous au couvent. Au bout de deux ans, le bruit se répandit que nos pères, mon bien-aimé et mille autres nobles allemands avaient été moissonnés par la peste. Cette nouvelle fut pour ma mère le coup mortel : je fus moi-même aux portes du tombeau, et je ne dus mon salut qu'à ma jeunesse. Nous étions orphelines, sans secours, sans fortune ! L'abbesse nous offrit le voile; mes sœurs l'acceptèrent avec joie, et je consentis moi-même à le prendre, puisque mon bien-aimé était mort et avec lui le bonheur de ma vie.
Enfin, nous prononçâmes, comme tu le sais, d'irrévocables vœux. Deux jours après, lorsque nous étions en prière dans le chœur, je regardais à travers la grille, et je le vis à genoux devant moi... Je le regardai une seconde fois, et je tombai sans connaissance. La nuit, j'entendis pousser des gémissements sous ma fenêtre, je l'ouvris et je le vis encore. Il me dit bien bas qu'il avait une lettre à me donner. Je tirai sa lettre au moyen d'un fil que je lui avais descendu, et je lui donnai rendez-vous pour la nuit suivante. Il écrivait qu'il était revenu pour m'épouser ; qu'il avait courageusement combattu les infidèles ; qu'il avait résisté aux atteintes de la peste ; mais qu'il était maintenant réduit au plus affreux désespoir, puisque j'étais perdue pour lui. « Prends pitié de ton Ivan, disait-il à la fin de sa lettre : sauve-toi de ta prison. Nous irons sous un ciel étranger, dans un désert, et nous y serons heureux. « Je répondis : « Oui, je te suivrai, car je n'ai juré de me consacrer à Dieu qu'autant que tu ne verrais plus la lumière, s
Les jours suivanls furent employés à chercher les
LE PETIT PIERRE 24i
moyens d'exécuter notre fuite; et peut-être l'aurionsnous différée encore longtemps, peut-être y aurionsnous renoncé, si tu n'avais eu compassion de nous...
Mais il a assez dormi maintenant; allons le réveiller. Crois-moi, la joie lui fera plus de bien que le sommeil.
RODOLPHE. Un moment, ma chère Marie, un moment ! Que dirais-tu si ton Ivan n'était pas ici?
MARIE. Comment! Serait-il mort?...
RODOLPHE. Laisse-moi finir... Et si je n'avais profité d'une heureuse méprise que pour t'enlever du couvent sans obstacle ? Si je n'avais tenté un coup aussi hardi qu'enflammé par tes charmes, et pour te tirer d'esclavage? Si je t'ofï'rais mon cœur sans partage et si je mettais mes trésors à tes pieds ?
MARIE. Impossible ! impossible !
RODOLPHE. Mais si cela était ainsi ?
MARIE. Alors je t'aurais en horreur ! alors je te maudirais ! alors tu aurais anéanti toutes mes espérances à la fois! alors.,. Oh! cela ne peut pas être!
RODOLPHE. Pourtant rien n'est plus véritable. Sois indulgente et juste, ma chère Marie; oublie le langoureux Ivan dans les bras du passionné Rodolphe. Imagine toujours qu'il est mort, et vis heureuse avec moi. Crois, comme tu l'as dit toi-même, qu'il n'était point capable de te sauver. Je t'ai sauvée, moi ; j'ai brisé tes chaînes : sois reconnaissante, rends-moi amour pour amour.
MARIE. Que Dieu lui soit en aide, si tu dis la vérité ! Hélas ! hélas I prends pitié de moi : rends-moi à mon bien-aimé. Tu prodigues en vain de pareils discours. Je ne puis aimer que lui... lui seul au monde !
RODOLPHE. Exhale tes plaintes; ta douleur s'en apaisera plus tôt. Si tu connaissais toute l'étendue, toute l'ardeur de mon amour, si....
MARIE. Oh! cesse, je t'en conjure, cesse un tel langage ! Dieu du ciel, je ne puis le croire I serait-il vrai qu'il n'est pas ici ? aurais-tu aussi cruellement trompé mon espoir ? Il n'est pas m ? il ne t'a pas envoyé pour me délivrer ?
RODOLPHE. Je ne connais pas même ton chevalier, et je ne l'ai jamais rencontré. Du moment où je vis à l'église ta figure céleste, je résolus de te sauver; le charme divin de ta voix a comi)lété ta victoire. Croismoi, je t'aime plus.tendrement, plus passionnément que ton chevaUer.
MARIE. Ainsi donc, gémis, désole-toi, pauvre Marie 1 Tu as offensé Dieu, et il t'en punit cruellement. {Elle court vers Rodolphe et le serre dans ses bras.) Mon père, ô mon père î. lu l'étais naguère en présence de Dieu, prends pitié de ta malheureuse enfant, ne sois pas sourd à ses plaintes 1 Je tombe à tes genoux, je ne les quitte pas, je ne cesse pas de t'implorer que lu ne me rendes Ivan.
RODOLPHE, la relevant. Viens dans mes bras, belle Marie î Quelle félicité est dans les tiens !
MARIE, le repoussant. Et tu peux encore te jouer de ma douleur! tu peux encore insulter à mes larmes! Monstre! ton cœur est inflexible à mes prières... je suis perdue!
RODOLPHE. La colère te prête de nouveaux charmes ; mais le temps calmera ce courroux passager. Songe au meilleur parti que tu as à prendre. Je te laisse; la solitude est nécessaire à tes réflexions.
Rodolphe s'éloigna, et il rappela son ami Pierre.
RODOLPHE. Sais-tu déjà toute l'aventure?
PIERRE. Je la sais.
RODOLPHE. Que dois-je faire à présent?
PIERRE. Ne pas perdre courage, et profiter de chaque circonstance.
RODOLPHE. Sois douc cncorc une fois mon ami, et conseille- moi.
PIERRE. Le cœur de la belle est tout entier à son bienaimé; c'est le seul côté par où tu puisses l'attaquer : propose-lui cette alternative, ou de voir mourir son amant, ou de se rendre à tes vœux. Je gage qu'elle choisira le dernier parti, et qu'elle croira avoir fait un acte d'héroïsme, en sauvant ce qu'elle a de plus cher.
RODOLPHE. Essayons, et sachons si tu es bon prophète. Cela exigera des soins; mais une telle victoire en vaut bien la peine. Où trouverons-nous le chevaher Ivan?
PIERRE. Il s'est retiré chez l'ermite de la forêt de Rheinthal. C'est là qu'il médite des plans pour sauver sa bien-aimée. Il est en effet malade et très-faible; sans cette circonstance, tu l'aurais trouvé hier sous sa fenêtre.
RODOLPHE. Prends avec toi quelques cavaliers, et amène-le ici enchaîné.
PIERRE. Tu seras obéi.
Rodolphe avait eu à peine le temps d'attendre l'exécution de ses ordres, que Pierre reparut.
RODOLPHE. As-lu cxécuté ma volonté?
PIERRE. Oui. En attendant que tu m'ordonnes autre chose, je fais garder le prisonnier dans la tour.
RODOLPHE. Quelle figure y fait-il ?
PIERRE. Celle d'un ramier à qui l'on vient d'enlever sa colombe, qui frappe du bec la volière, bat faiblement de l'aile et roucoule douloureusement. Il s'imagine que son intelligence avec Marie a été découverte par quelque accident; il se croit présentement au pouvoir du supérieur du monastère. Il s'est écrié et il a répété plusieurs fois : « Épargnez-la, et que je souffre pour elle un double supplice! »
RODOLPHE. Je suis curieux de voir l'effet que cette nouvelle produira sur Marie.
Il entra dans la chambre où il l'avait laissée.
— Eh bien! mon aimable Marie, lui dit-il, as-tu bien fait tes réflexions?
MARIE. Change mon cœur, mes sentiments, tout mon être : alors je répondrai à tes vœux; mais si tu ne peux me créer une autre àme, tu perdras éternellement tes paroles.
RODOLPHE. Un destin favorable vient de mettre ton bien-aimé en ma puissance.
3kLA.RIE. Lui?
RODOLPHE. Lui-même. Vois-tu là-bas cette tour? voistu sa porte de fer? C'est là qu'il habite, c'est là qu'il languira dans les chaînes jusqu'à ce que ton cœur, tes sentiments, ton être soient enfin changés... Si je ne suis pas heureux, il le sera moins encore. Le jour de mon bonheur sera le jour de sa délivrance^ l'instant de de mon triomphe l'instant de sa liberté. Eh bien! Ma-
Llî Pi-TiT l'H'RRb; 24o
rie, te faut-il encore une heure pour réfléchir? je te l'accorde volontiers; mais songe qu'Ivan languit dans un cachot, que je n'ai pas coutume d'attendre longtemps, et qu'au premier moment je puis ravir ce que tu refuses de m'accorder de bonne grâce.
MARIE. Tu aurais cette barbarie ! Non, tu ne dis pas la vérité! cette tour ne peut être le séjour de l'innocence.
RODOLPHE. Il te faut l'évidence pour te convaincre ? eh bien ! tu l'auras tout à l'heure. (A Pierre qui entre.) Fais sortir le prisonnier dans la cour; tourne son visage du côté de cette fenêtre, afin que ma chère Marie le considère et cesse de m'accuser d'imposture.
Pierre exécuta le commandement de Rodolphe; Ivan fut conduit dans la cour et placé en face de la fenêtre. Ses mains et ses pieds étaient chargés de lourdes chaînes, qu'il traînait après lui avec un bruit affreux. Marie, qui pendant cet intervalle était demeurée dans le silence de la terreur et de l'attente, fut réveillée de sa stupeur par le bruit des fers : elle s'approcha de la fenêtre, regarda dans la cour, recula d'effroi, regarda une seconde fois : — C'est lui! s'écria-t-elle avec l'accent du désespoir... Dieu du ciel, c'est lui-même ! ditelle encore; et elle tomba évanouie dans les, bras de Rodolphe. Il profita indignement de cette occasion, imprima sans résistance des baisers sur ses joues et dévoila sa gorge de ses mains téméraires. Le prompt instinct de la pudeur la réveilla bientôt; elle s'arracha de ses bras, versa des pleurs, poussa des cris et s'abandonna au plus mortel désespoir. Rodolphe la laissa exhaler librement sa fureur: les gémissements de la dou
leur avaient d6jà pour lui autant de charme que les sons d'une lyre mélodieuse. L'égarement d'une femme qui, dans son délire, ne prend plus garde à son corps, le découvre et l'expose aux regards sans y songer, était devenu un spectacle délicieux pour son cœur perverti; il en rassasia ses sens, et le feu de la volupté Tembrasa de ses plus vives flammes. Marie eut bientôt épuisé toutes ses forces, et tomba sans respiration. Elle ne put empêcher le monstre de la serrer de nouveau dans ses bras, de lui ravir des baisers...
— Grâce ! miséricorde ! fut tout ce que put prononcer sa voix gémissante.
RODOLPHE. M'est-il permis d'espérer? Que décidestu?
MARIE, avec fermeté. De mourir, plutôt que d'être à toi ! d'endurer les tortures les plus inouïes, plutôt que de consentir à t'accorder un seul baiser! Telle est mon irrévocable résolution, que j'ai prise dans l'excès de ma douleur et dont je ne me départirai jamais. Je t'en conjure, au nom du ciel, donne-moi la mort, anéantis-moi; ce sera remplir mes vœux les plus ardents; mais épargne ses jours ! {Des pleurs s'échappent de ses yeux.) Prends pitié de l'innocent; si Marie l'aime d'un amour sans bornes, peut-on lui en faire un crime?
RODOLPHE^ avec fureur. Lui, innocent?... Ne m'a-t-il pas volé ton amour, et avec ton amour tout mon bonheur, toute ma joie? Il en sera puni ! Cette heure, cette minute sera la minute de sa mort. Si, avant qu'elle soit écoulée, tu ne promets d'être à moi, qu'il expire, qu'il expire sous tes yeux!
MARIE. Je meurs pour lui... la mort me sera douce!
LE PETIT PIERRE 2i7
RODOLPHE. INon, tu vîvras; je ravirai de force ce que tu ne veux pas m'accorder. Après t'avoir déshonorée, je te chasserai, je t'exposerai à la risée du peuple; un héraut marchera devant toi et criera : « La voilà, la prostituée ! la voilà ! » Maintenant, choisis.
MARIE, d'une voix sourde. Qu'il meure, et que son sang retombe sur toi! {D'un ton solennel.) Il y a là-haut un Être qui protège l'innocent : c'est lui que j'appelle du fond de l'abime; c'est à lui que je m'abandonne.
RODOLPHE, au comble de la rage. Pierre, ordonne à l'instant qu'on fasse sortir le prisonnier de la tour et qu'on le hache en morceaux sous les yeux de cette femme. Reviens ensuite, et tiens Marie à la fenêtre, pour qu'elle voie ses souffrances, pour qu'elle entende ses cris de douleur.
Pierre alla porter les ordres de Rodolphe, et revint traîner Marie à la fenêtre. Elle fixa ses yeux hagards dans la cour.
RODOLPHE. Il est encore temps... Écoute ma dernière 'Condition : j'exige que tu te rendes à mes désirs pendant trois jours seulement. Pendant trois jours, tu seras dans mes bras; alors Ivan te sera rendu pour la vie. Il ne saura jamais ce que tu m'auras accordé; je vous comblerai de richesses; je vous ferai conduire en pays étranger. Vous pourrez y couler d'heureux jours... Eh bien ! Marie, il me faut une réponse?
MARIE. Je n'ai rien à répondre.
RODOLPHE, s élance à la fenêtre et crie aux gardes d'ouvrir la prison. Qu'on le traîne dans la cour. Séparez tous ses membres Tun après l'autre, afin qu'elle jouisse longtemps d'un spectacle qu'elle-même a ordonné!
Les gardes obéirent : ils trainèrent le chevalier Ivan hors de la tour. Il se courbait sous leurs bras nerveux; il criait — Miséricorde! à mon secours!... Les coutelas levés brillaient dans l'air... Ivan aperçoit Marie à la fenêtre.
Elle y était immobile, pétrifiée. Chacun de ses traits, de ses muscles portait l'empreinte de la plus épouvantable souffrance ; son cœur pourtant ne battait plus, il était écrasé sous la main de la douleur.
— Marie! s'écria le jeune homme, sauve ton Ivan!... Sa voix tira Marie de sa stupeur; son cœur recommença à palpiter, le sentiment s'y réveilla. .
— Arrêtez! arrêtez! cria-t-elle.
— Arrêtez ! répéta Rodolphe d'une voix de tonnerre. RODOLPHE, radouci. T'es-tu mieux consultée! MARIE, d'un air auguste. Sera-t-il sauvé, si je remplis ta condition?
RODOLPHE. Oui.
MARIE. Le jures-tu dans ma main?
RODOLPHE. Je le jure dans ta main.
MARIE. En face du Dieu tout-puissant?
RODOLPHE. En face du Dieu tout-puissant.
MARIE. Engages-tu ton bonheur dans l'autre monde, ton salut éternel, au maintien de ta parole?
RODOLPHE. Je les engage.
MARIE. Dieu t'entend, Dieu te voit. Dieu te jugera. Eh bien donc, tais-toi, ma conscience! émotions de la pudeur, ne vous élevez pas... il s'agit de la vie d'un homme! Je suis à toi pendant trois jours... Mais seraije libre avec lui:^ pourrons-nous aller ensemble où nous voudrons?
RODOLPHE. Je liendrai mon serment. {Aux gardes (Jcuis la cour.) Reconduisez-le en prison; détachez ses fers, et qu'on le traite avec ménagement.
Les gardes le reconduisirent. Un regard plein d'amour, plein d'expression, tut toute la reconnaissance qu'Ivan put témoigner à Marie.
RODOLPHE. Il sera gardé en otage pour garantir ta promesse. Si tu la remplis de bonne foi, tu ouvriras toimême la prison, tu l'en retireras toi-même.
Il est temps de laisser tomber le rideau sur cette horrible scène. Elle doit avoir depuis longtemps irrité mes lecteurs. Je l'aurais déjà terminée si mon devoir d'historien, si le dessein de mon ouvrage ne me forçaient de mettre dans tout son jour le développement progressif de la malice humaine, entretenue et nourrie dans un cœur pervers; de montrer comment elle s'élève au plus haut degré, et foule impitoyablement aux pieds ce qui s'oppose à son passage.
XLYII
C'est à regret que je reprends la plume; c'est malgré moi que je raconte ce que je dois raconter.
Rodolphe remporta en effet cette exécrable victoire. Il n'eut aucun égard aux gémissements de Marie; il essuya ses larmes avec d'odieux baisers. Mais une pareille possession ne pouvait lui donner un plaisir durable. Le troisième jour, il écait dégoûte de sa conquête.
— Elle a bien pauvrement récompensé mon amour, dit-il; je la récompenserai de même. Ivan ne jouira pas d'un bonheur qu'elle n'a réservé ({ue pour lui. J'ai
2do le petit pierre
juré de le lui rendre libre : sera-ce mort ou vivant? c'est selon ma volonté.
PIERRE. Assurément.
RODOLPHE. Qu'on lui tranche la tête, et que Ton conduise Marie auprès de lui. Elle était insensible, elle était morte dans mes bras; il faut qu'il soit de même dans les siens.
Pierre exécuta ponctuellement l'ordre de son maître. Marie descendit avec empressement^ ouvrit elle-même la porte de la tour et vit son Ivan étendu devant elle. Des scènes de ce genre sont au-dessus de toute peinture. Le dernier excès de la douleur n'a pas de nom! notre langage ne peut rendre que des sentiments humains, il n'a point d'expressions pour ceux qui sortent de la nature. Pierre abandonna Marie à son sort, et revint auprès de son maître.
— Ce tableau, lui dit-il, aurait réjoui Belzébuth luimême ! C'est une action dont il sera certainement jaloux. ))
Rodolphe ne resta pas plus longtemps dans le château. Un faible reste d'anciens remords troublait sa conscience. Il fit seller les chevaux et regagna sa demeure ordinaire.
Si Marie revint de son évanouissement, si elle sentit toute ré tendue de son malheur, c'est ce que nous apprendra peut-être la suite de cette histoire.
Rodolphe arriva le jour même au château de Weslerbourg ; Jeanne le reçut avec des transports de tendresse et de joie. Elle ignorait qu'il eût versé le sang de l'innocence ; elle ne se doutait pas que les larmes de la vertu souffrante avaient mouillé sa main. Heureuse
de le revoir, elle oublia [bientôt les chagrins que lui avait causés sa longue absence.
Cependant, Rodolphe continuait sa vie d'opprobre, jouissait toujours du présent et ne songeait nullement à l'avenir.
Cette même année, Alphonse d'Espagne fut élu empereur. Il envoya des courriers pour inviter toute la noblesse allemande à son couronnement dans la ville d'Aix-la-Chapelle. On devait l'y célébrer avec beaucoup de pompe et de réjouissances. 11 promit en même temps d'exercer une justice sévère dans l'empire, et de faire disparaître les abus que ses prédécesseurs n'avaient pu réformer. Rodolphe, qui se sentait souvent à l'étroit dans son château, qui cherchait tous les moyens d'échapper à l'ennui et qui s'ennuyait toujours, résolut de se rendre à Aix, d'y éblouir les regards des princes par sa magnificence, et d'y chercher de l'aliment pour ses passions. Pierre fut forcé de faire encore un grand nombre de vols dans le trésor du calife des Indes avant d'avoir procuré à son maitre toutes les riches armures^ tous les écuyerset les valets superbement équipés, tout le fastueux appareil qu'exigeait sa vanité. Il partit enfin, accompagné de la bénédiction et des larmes de Jeanne. Elle aurait bien désiré le suivre, mais Rodolphe ne le permit pas, car il voulait être libre et se livrer à toutes ses fantaisies. Un jour, qu"il traversait la forêt de Mayence, il fit Tcposer toute sa suite pendant la chaleur de midi. Après un long repas, il alla se coucher sous un arbre pour y sommeiller tranquillement. Avant qu'il fût endormi, un ermite vint à ,passer. Il adressa à Rodolphe la sainte salutation, et resta debout devant lui.
2o2 LE PTiTIT PIERRE
l'ermite. .\'esl-ce pas le chevalier Waldemar qui passe par ici ? et n'es-tii pas de sa suite ?
RODOLPHE, se levant au nom de Waldemar. y^'iiidem^iV ? Non, je ne lui appartiens pas: mais je le connais depuis longtemps. Serait-il revenu de Palestine ? doit-il passer par ici, et où va-l-il donc ?
l'ermite. Il y a déjà trois mois qu'il est de retour : il a rapporté de grandes richesses; il en fait du bien aux pauvres, et ne me renvoie jamais sans aumône. Un de ses gens m'a dit hier qu'il devait aller à Aix pour voir le couronnement de l'empereur. J'ai cru que c'était lui qui passait, et je voulais le prier de me faire la charité.
RODOLPHE. Je te la ferai aussi bien que lui. (Lui donnant une pièce d'or.) Prends et procure une fois du plaisir à ton vieux corps; réjouis-toi, fais bonne chère.
l'ermite. J'en ferai le sacrifice à Dieu ; je nourrirai les voyageurs afin qu'ils prient pour toi et que tu sois heureux. Dans ma solitude, je fuis l-es plaisirs, je me prive des joies de ce monde pour mieux posséder dans i'autrftle bonheur éternel.
RODOLPHE. Est-ce quo Waldemar habite près d'ici ?
l'ermite, a deux lieues plus bas, dans cette forêt, se trouve son château ; il l'a acheté des seigneurs de Yétéravie pour une grosse somme. C'est un respectable vieillard. Il est béni de toute cette contrée : il est puissant, et pourtant il est bon; il n'opprime jamais le faible et vient au secours de tous les infortunés. Il s'est fait bâtir, sur le bord do la rivière, une petite maison, retraite aussi humble que- mon ermitage. Il ne laisse point passer une belle soirée d'été sans venir s'y pro-
mener ; il y prie le Seigneur, et souvent il y passe la nuit. Les indigents, les malheureux peuvent en approcher librement. Je suis allé le voir souvent ; il m'a quelquefois retenu deg heures entières, et m'a conté de la manière la plus affable tous les combats qu'il a livrés en Palestine pour le salut des chrétiens.
RODOLPHE. Puisqu'il aime tant la solitude et la tranquillité, pourquoi va-t-il aux fêtes du couronnement?
l'ermite. Il n'y va pas chercher les jouissances du vice ou celles de la vanité ; il fait ce voyage dans de meilleures intentions. Les chevaliers de son voisinage se livrent à toutes sortes d'excès; ils tourmentent les moûtiers, rançonnent les villes, et foulent le pauvre. Il veut représenter ces désordres au nouvel eajpereur pour qu'il y porte remède, pour que chacun puisse, sans trouble, cultiver ses champs et jouir de ses travaux.
RODOLPHE. Tu as raisou , c'est un vieillard respectable. Je le connais depuis longtemps; j'ai été son frère d'armes en Palestine. Puisque je passe si près de son château, je ne puis me dispenser de lui rendre visite. Attends-moi ici; je ne tarderai pas à revenir. Tu me conduiras à sa petite maison ; je veux lui causer une agréable surprise, et fêter cette heureuse soirée dans nos embrassements.
l'ermite. Si tu donnes quelque joie à ce bon vieillard, le ciel t'en récompensera. Va prévenir ton monde : j'attends.
Rodolphe courut vers ses gens, leur ordonna de décharger les chevaux, de les desseller; ensuite il appela son ami Pierre.
RODOLPHE. T'imaginerais-'.u^.,.
PIERRE. Je sais tout. Mon oreille entend de loin tout ce qu'elle veut entendre.
RODOLPHE. Comment vais-je m'y prendre maintenant? L'ermite m'assure que le vieillard doit aller aussi au couronnement. S'il est encore en possession du fatal chapeau, je suis perdu !
PIERRE. Gela serait possible.
RODOLPHE. Alors, u'i toi ni ton Belzébuth vous ne pouvez m'étre d'aucun secours ?
PIERRE. Non, nous ne le pouvons pas.
RODOLPHE. Alors, il ne tient qu'à lui de me couvrir de honte aux yeux de la noblesse assemblée, ou du moins d'empoisonner toutes mes jouissances... L'un de nous deux ne doit pas aller au couronnement!
PIERRE. Il est naturel que le vieillard reste chez lui.
RODOLPHE. Tu approuves ma résolution ?
PIERRE. Sans doute. Que Termite te conduise à sa petite maison ; et si tu l'y trouves, fais-lui payer le prix de tous les maux qu'il t'a causés.
RODOLPHE. Il faut que tu viennes avec nous, pour m'avertir dans le cas où tu sentirais la présence du chapeau.
Dès que le soleil s'inclina vers l'horizon, Rodolphe et Pierre, accompagnés de l'ermite, descendirent par la forêt au château de Waldemar ; le vieux soUtaire tâchait de leur accourcir le chemin en racontant de pieuses histoires, qui n'édifiaient point ces méchants. Le soleil se couchait dans toute sa pompe au moment où ils passèrent devant le manoir de Waldemar. Pierre s'approcha de Rodolphe.
— Je sens l'influence du chapeau, lui dit-il; elles'étend sur tout le château : c'est là qu'il est caché. Avance coura-
geuseinent vers la petite maison ; et si tu y trouves le vieillard,tu peux faire ce que bon te semblera sansobstacle.
La petite solitude de Waldcmar se découvrit alors à leurs yeux. Située au bas du vallon, elle était agréable et romantique. Une haute futaie s'élevait au-dessus ; on y descendait par les détours d'un sentier étroit bordé d'églantiers et d'autres arbrisseaux qui prêtaient aux passants un ombrage délicieux.
RODOLPHE, à V ermite et à Pierre. Je veux aller seul, pour mieux le surprendre. Attendez-moi dans ce bosquet, à gauche.
l'ermite. Je t'envie ce plaisir. Suis le sentier , il te conduira jusqu'à la maisonnette. Tu trouveras sûrement le chevalier, car la porte est ouverte.
Rodolphe descendit ce sentier de la paix. A chacun de ses détours était la statue d"un saint avec un prie- Dieu; mais le meurtrier ne pria point, et passa son chemin sans être ému. Enfin il arriva à la maisonnette: elle était ouverte; il entra et vit Waldemar, la tête nue, à genoux devant un autel. Il priait avec tant de ferveur qu'il n'entendit point Rodolphe s'approcher.
RODOLPHE. Waldemar?
WALDEMAR, effrayé et regardant Rodolphe. Que veuxtu, chevalier?
RODOLPHE. Jevienscompter avec toi, je viens te demander raison de tout le mal que tu m'as fait. Est-ce que tu ne me reconnais plus?
WALDEMAR. ^s'os-tu point Rodolphc?
RODOLPHE. Je le suis.
WALDEMAR. Oh! sois le bienvenu 1 Si les tourments de l'àmete harcèlent, si le remords déchire ta conscience.
2o6 LE PETIT PIERRE
viens te joindre à moi; le ciel t'exaucera comme il m'a exaucé. Tu viens chercher une satisfaction dont tu me trouves occupé. Chaque jour je demande pardon à l'Éternel d'avoir causé la mort d"Agnès, de l'avoir poursuivi avec une haine irréconciliable. L'Éternel m'a entendu; la paix habite dans mon cœur; pardonne-moi à ton tour, et je mourrai content.
RODOLPHE. Jamais ! Je te traiterai comme tu m'as traité , je te rendrai mesure pour mesure ; il me faut une autre satisfaction que celle que tu proposes : il faut que tu meures!
WALDEMAR. Tu pourrais égorger un vieillard désarmé?... Il faut que je meure?
RODOLPHE. Oui, que tu meures. Le pouvoir du chapeau ne te protège plus.
WALDEMAR. Nc suis-je pas sous la protection de Dieu?
RODOLPHE. Il juge cliacun selon ses œuvres. [Il lui plonge un poignard dans le cœur.)
WALDEMAR. Il Hous jugcra. {En expirant,) Il nous jugera !
Sans s'arrêter plus longtemps, Rodolphe retourna sur ses pas, trouva ses compagnons étendus sur l'herbe et leur cria :
— Partons !
l'ermite. Pourquoi reviens-tu sitôt?
RODOLPHE. Le chevalier est malade ; il dort, je n'ai pas voulu le réveiller.
PIERRE. Dort-il bien ?
RODOLPHE. Très-bien, très-bien!
Ils remontèrent dans la forêt. En passant près d'une
LE PETIT PIERRE 2o7
haie, Rodolphe er. tira un pieu dont il frappa un grand coup derrière lui.
PIERRE. Que fais-tu donc?
RODOLPHE. Je me mets à l'abri des indiscrétions. L'ermite aurait pu parler et me trahir.
PIERRE, regardant V ermite sans mouvement. Il dort bien aussi, celui-là ! Il ne dira à personne où il nous a conduits.
RODOLPHE. Porte-le dans la maisonnette, mets-lui à la main le poignard qui traverse le cœur de Waldemar : on croira que c'est lui qui l'a tué.
PIERRE. A merveille ! Il faudra bientôt que je prenne leçon de toi. Le disciple fait honneur au maitre.
Le lendemain, Rodolphe se remit en voyage chargé d'un double meurtre; mais il ne sentait pas le fardeau, et se félicitait de s'être enfin délivré d'un dangereux ennemi. Il arriva heureusement à Aix-la-Chapelle, et attira les regards de toute la ville. Le bruit de sa magnificence extraordinaire, de sa libéralité sans bornes, parvint bientôt jusqu'à la cour. Sa figure, qui conservait presque toute sa beauté, fut l'objet de l'admiration des dames et de l'envie des chevahers. Enfin l'on célébra le couronnement. Rodolphe en augmenta la pompe; il marchait avec les grands auprès du monarque. Dans le tournoi que donnèrent. les chevaliers en l'honneur du nouvel empereur, Rodolphe, en dépit de la valeur de ses concurrents, remporta le prix de la joute.
Il était assis au festin, à côté de rem»ereur; des
2o8 LE PETIT PIERRE
princes, des comtes buvaient à la santé du vaillant Rodolphe; tout à coup un :j;rand tumulte se fit entendre dans le vestibule : le peuple força la garde et se précipita dans la salle. La Ibule se pressa autour de Rodolphe. Une main livide s'étendit par-dessus son épaule, et posa devant lui un plat couvert.
— Vainqueur dans le tournoi, criait une voix à ses oreilles, vainqueur de Tinnocence, meurtrier des jeunes filles, meurtrier des vieillards, mange et rassasie-toi !
Il se retourne et voit auprès de lui Marie avec l'ermite; il tombe, pâle comme la mort ; et tous les assis- " tants, étonnés de cette singulière apostrophe, attachent les yeux sur lui.
MARIE. Eh bien, Rodolphe, tu ne veux pas toucher à ce mets que je t'apporte de si loin ? Essaye au moins d'en goûter!
Il poussa le couvercle, et la tête du chevalier Ivan, déjà défigurée par la putréfaction, lui montra ses dents menaçantes. A cette vue, l'empereur et l'impératrice se levèrent : tous les convives imitèrent leur exemple, et Rodolphe resta seul à sa place, immobilecomraeunestatue.
l'empereur. Que veut dire cette apparition? Religieuse, pourquoi viens-tu troubler notre joie par tant d'horreur?
MARIE. Il l'a mérité ! mille fois mérité! {Aux pieds de l'empereur.) Je demande vengeance et justice.
RODOLPHE. Seigneur, elle est insensée,
MARIE. Non, je ne le suis pas ! Il est vrai que l'excès de mes douleurs m'avait ôté la raison, mais l'espoir de la vengeance me l'a rendue. Voici des témoins qui déposeront pour moi.
Rodolphe tourna ses regards et vit les hommes qu'il avait chargés de garder Marie, et qui, touchés de compassion pour cette infortunée, avaient manqué de foi à leur maître.
Alors Marie fit à l'empereur le récit de l'infâme attentat commis par Rodolphe. Elle déclara tout avec franchise, se nomma criminelle, et demanda le châtiment du meurtrier d'Ivan. Quand elle eut achevé, l'ermite s'avança. Ses cheveux blancs, sa blessure encore saignante, témoignèrent en sa faveur; il fit le tableau de l'affreux assassinat de Waldemar.
— Ils me croyaient mort, dit-il, mais je sentais déjà revenir mes sens, lorsque son valet me traina dans la petite maison. Il mit le poignard dans ma main pour me déshonorer même après ma mort. Je ne tardai pas à reprendre entièrement connaissance, et à pouvoir publier son crime. On m'adressa à la Chambre de Spire, et c'est elle qui m'envoie à vous. 0 grand empereur, j'ai rencontré cette rehgieuse en route; elle a charitablement pansé ma blessure; de mon côté, j'ai tâché de consoler son àme. Je joins mes prières aux siennes pour demander vengeance de cet insigne meurtrier.
A ces mots, un morne silence régna dans l'assemblée : tous les yeux se fixèrent sur l'empereur; toutes les oreilles attendirent son jugement. Il jeta un regard de compassion sur les accusateurs et un regard de colère sur le coupable.
— Malheur! s'écria-l-il, malheur à celui qui a pu commettre un tel crime !
— Malheur! malheur! répétèrent toutes les voûtes du palais.
— Malheur! malheur! répétèrent toutes les rues de la ville.
-- Il m'est cruel, continua l'empereur, de commencer mon règne par une punition; maisl'énormitédu crime exige un prompt exemple. J'ai juré à Dieu de protéger rinnocence et de venger le meurtre : je dois remplir mon serment. Nobles de l'empire, c'est à vous de le juger. Je me démets du droit de faire grâce. Si vous le trouvez coupable, condamnez-le d'après les lois. Gardes, conduisez-le dans la tour.
Pendant qu'on menait Rodolphe en prison, des cris de joie éclatèrent de toutes parts ; chacun se louait d'avoir un empereur qui témoignait un si vif amour de la justice. Rodolphe ressemblait à un homme troublé par des rêves accablants, et qui fait de vains efforts pour se réveiller. Déjà il approchait de la tour qui devait le recevoir, lorsqu'une troupe de gens à cheval s'élança dans la rue, dispersa le peuple et les soldats, environna le prisonnier et disparut avec lui. Les murs de la ville étaient déjà bien loin derrière eux lorsque Rodolphe revint enfin à lui-même. Il reconnut Pierre à leur tête, et l'appela.
PIERRE. Maitre, le péril était grand aujourd'hui : je n'avais pas de temps à perdre pour te sauver de l'échafaud.
RODOLPHE. Il me semble encore que je rêve; je ne puis encore m'expliquer ce qui m'est arrivé depuis une heure. Mais, bien que tu sois mon libérateur, j'aurais des motifs de me fâcher contre toi. Pourquoi ne m'astu pas averti? Pourquoi avoir souffert, sans me prévenir, qu'on me couvrit d'une honle que je ne puis laver, d'nn oppobre qui souillera mon nom éternellement?
PIERRE. Tu demandes des choses impossibles. Je peux satisfaire tes vœux, mais je ne puis en détourner les conséquences. Je peux seconder, je peux commettre un meurtre en ton nom; mais je ne puis pas empêcher que le mal ne soit le prix du mal. Si tu mets le feu à une maison, tu ne dois pas être étonné que les flammes éclatent à travers les toits; si tu commets un meurtre, dois-tu trouver étrange d'entendre crier malheur sur le meurtrier?
RODOLPHE. Que vais-je devenir à présent?
PIERRE. Ils te chercheront et ne te trouveront pas; tu seras mis au ban de l'empire , mais personne ne voudra te poursuivre. En attendant, tu vivras tranquille dans ton château, et tu te moqueras du reste. Peut-être même arrivera-t-il que quelque pieux évêque prononce contre toi l'excommunication. Mais que t'importe ? tu ne t'inquiètes guère d'une àme qui ne t'appartient plus?
RODOLPHE. Quand tout se passerait comme ton amitié me le prophétise, ma réputation, mon honneur n'en seraient pas moins perdus. Jadis, tout le monde m'estimait; à présent, tous vont me mépriser; autrefois, les chevaliers se faisaient une gloire de s'asseoir à ma table, de prendre part à mes fêtes; maintenant, ils passeront devant mon château sans s'arrêter, et m'abandonneront à la soUtude, qui m'est insupportable. 0 Pierre 1 n'as-tu point de baume pour cette blessure ?
PIERRE. J'en ai. Personne ne voudra plus t'estimer ni t'honorer; mais on te redoutera, mais on te flattera par crainte. En te voyant passer, les religieuses te béniront ; quand tu t'approcheras du monastère, elles
demanderont ta protection. Qu'importe que ces démonstrations partent du cœur, pourvu que tu parviennes à ton but! Ne te chagrine pas, n'anticipe pas sur les événements: ils arrivent assez d'eux-mêmes. Ne t'occupe que du présent, tu ne craindras pas l'avenir.
C'était par de semblables discours que Pierre s'efforçait de rassurer Rodolphe. Tantôt le chevalier saisissait ses consolations, tantôt il les repoussait. Ce n'était pas le remords qui tourmentait son àme, mais le regret d'avoir perdu son honneur et sa réputation : l'impossibilité de les recouvrer jamais le mettait en furie. Il ne voulait pas devenir meilleur, il ne voulait pas faire le bien, mais il voulait paraître Tavoir fait, et c'était une torture infernale pour son àme que Marie lui eût arraché le masque devant toute la noblesse d'Allemagne.
Plus il approchait de son château, plus sa mauvaise humeur s'augmentait; elle fut à son comble lorsqu'il vit clairement qu'on le détestait, lorsqu'il entendit de ses propres oreilles qu'on l'appelait le meurtrier des religieuses, l'assassin des vieillards. Il trouva son château désert; Jeanne n'accourut pas à sa rencontre, ses enfants ne vinrent pas au-devant de lui.
— Où est Jeanne? dit-il à un vieux domestique qui se présenta seul; où sont mes enfants ?
LE DOMESTIQUE. Lorsquo la nouvelle de ton horrible action parvint dans ces Heux, ta femme éplorée les prit dans ses bras et s'enfuit avec eux dans un monastère. Ses serviteurs et les tiens se dispersèrent, parce qu'il n'y avait plus personne pour les payer ni les nourrir, parce quon te croyait envoyé à l'échafaud. Je suis
demeuré seul ici pour garder ce qui t'appartient, et pour le remettre à ceux qui auraient droit de réclamer.
RODOLPHE, à Pierre. Eh bien, Pierre, que dis-Lu de ce commencement ?
PIERRE. Qu'il passera comme un orage. {Au domestique.) Va-t'en, vieillard, va-t'en rassembler les domestiques. Annonce-leur le retour de leur maître. Ce qu'on a dit est une imposture.
LE DOMESTIQUE. Qucl bonhcur pour toi et pour nous, si cela est ainsi !
RODOLPHE. Me voilà donc abandonné de tout le monde ! Ce mot terrible : Malheur 1 ce mot que l'on a prononcé sur moi au couronnement retentit seul à mes oreilles !
PIERRE. Tranquillise-toi. Tu demandes de la société? tu en auras une aujourd'hui , aussi amusante et joyeuse que tu puisses la désirer. Je vais tout préparer pour la recevoir.
Rodolphe se mit à la fenêtre et vit avec satisfaction ses domestiques se rassembler peu à peu et rentrer dans le château. Au soleil couchant, il y arriva des étrangers ; ils étaient au nombre de treize. Ils venaient, disaient-ils, des bords du Danube, et demandaient l'hospitalité. Rodolphe les reçut avec empressement; il reprit bientôt sa gaieté dans leur compagnie. On passa une part de la nuit à boire, et le chevaUer était ivre quand il alla se mettre au lit. Lorsqu'il se réveflla, le soleil était déjà élevé. Empressé de revoir sa chère Jeanne, il appela le vieux domestique.
RODOLPHE. Prends un cheval et cours au monastère
où ma femme s'est retirée; dis-lui que je suis revenu et que je l'attends avec mes enfants.
LE DOMESTIQUE. Avec bien du plaisir. Oh I qu'il fera bon demeurer au château, si une fois elle y rentre...
Le domestique partit, et Rodolphe, en attendant, s'entretint avec Pierre. Celui-ci le consola, et lui promit encore de nouveaux contentements. Il était déjà plus de midi, déjà Ton attendait le diner, lorsque le domestique arriva seul.
— Jeanne ne reviendra plus, dit-il. Hier elle s'est faite religieuse, hier elle a prononcé ses vœux. J'ai eu bien de la peine à lui parler. Elle te salue, et te conjure de te repentir de ta vie scandaleuse, d'entrer comme elle dans un cloitre, afin qu'elle te retrouve un jour dans l'autre vie.
RODOLPHE. Et mes enfants, où sont-ils ?
LE DOMESTIQUE. Une servante doit avoir des gages, dit-elle; à plus forte raison une épouse fidèle. Elle a pris ses enfants en dédommagement de la perte de son honneur et de sa réputation; elle les a remis entre les mains d'un homme plein de religion qui les élèvera dans la crainte du Seigneur. Tu ne sauras jamais leur séjour, de peur qu'ils ne suivent ton exemple et qu'ils ne se perdent comme toi. Et moi aussi, mon maitre, il faut que je prenne congé de vous. Je vais me retirer dans quelque solitude tranquille pour y servir mon Dieu; je ne le pourrais pas dans ce château.
RODOLPHE. Gomment ! tu voudrais me quitter?
LE DOMESTIQUE. Je Ic dois. J'ai déjà un pied dans la tombe; il me faut songer à mon salut, et je le hasarderais trop si je demeurais ici; j'y serais, malgré moi.
rinstrument du vice. Lorsque, dans voire enfance, je vous berçais sur mes bras, que je vous voyais croître en honneur et en vertu, je me disais : « Il te nourrira, il te récompensera de tes longs services auprès de son père! » Mais il en est arrivé autrement. L'homme propose et Dieu dispose. Mon maître, sauvez votre àme , car, pour votre réputation, elle est perdue sans retour' Je vais prier pour vous. Songez à votre fin! (Il se retire tristement.)
RODOLPHE, le suivant de l'œil. Oui, sans doute, à ma fin... J'ai comme toi un pied dans la fosse... Pierre, combien y a-t-il que le contrat est signé?
PIERRE. Tu t'occupes de semblables misères ? Peine perdue. Ces choses-là vont seules. Jouis tant que tu pourras jouir.
RODOLPHE, lui montrant sa main vide. Prends ce qu'il y a là dedans.
PIERRE. Laisse-moi faire, je me charge de te procurer de l'amusement, ^"enfante point de mélancolie. Aujourd'hui même tu vas te réjouir. J'ai invité tes voisins : ils viendront tous.
RODOLPHE. Ils ne viendront pas... ou, s'ils viennent, ce sera pour prendre congé de moi, comme mon vieux serviteur. Et Jeanne m'abandonne aussi! Jeanne pour qui je suis devenu ce que tu me vois...
PIERRE. Oublie-la comme elle t'oublie. Il y a d'autres filles par le monde. Mettons-nous en roule, nous en !:rouverons plus qu'il n'en faut.
RODOLPHE. Nous appfochons de la fin.. . Oui, oui, tu as raison, bon vieillard, c'est à notre fin ; hélas! c'est à notre fin q.'O nous touchons tous deux !
Il ne fallut pas à Pierre de longs discours pour tranquilliser son maître et pour résoudre ses doutes. Rodolphe attendait ses hôtes avec impatience : ils arrivèrent. C'étaient des connaissances du voisinage. Ils le félicitèrent de son heureuse arrivée, se rappelèrent dans leurs longs compliments les joyeuses soirées qu'ils avaient passées avec lui, et se gardèrent bien de faire aucune mentiondu bruit sinistre qui s'était déjà répandu dans toute la contrée. Pierre s'empressa de remplir les coupes, elles passèrent à la ronde, et la gaieté anima bientôt les convives. Rodolphe voulait ensevelir sa douleur dans le vin; il n'épargna pas les flacons, et fut bientôt le plus joyeux de toute la troupe. Ainsi s'écoula cette soirée, ainsi s'écoulèrent les suivantes. Pierre amenait toujours bonne compagnie. Rodolphe se donna tout entier au plaisir de vider des coupes. Il était rarement à jeun, et ne sortait plus de son château. Il ignorait ce qui se passait au dehors, et ses amis ne lui rapportaient jamais rien de désagréable. Si parfois sa conscience se troublait, s'il était tourmenté par la crainte de l'avenir, il demandait du vin, et souvent il noyait seul dans les flots de cette liqueur ses réflexions importunes.
Déjà l'hiver rigoureux désolait les champs, la bise piquante fixait le givre sur les vitraux du château gothique, lorsqu'un soir Rodolphe fit apporter des flacons pour s'égayer avec sa société. Les convives ordi-
naires étaient rassemblés ; mais bientôt on entendit des chevaux qui entraient dans la cour, et ensuite des gens qui montaient l'escalier. Les convives s'effrayent, se regardent, et demandent qui peut venir si tard...
— Qui que Ce puisse être, dit Rodolphe, i! sera le bienvenu, et trinquera avec nous.
La porte s'ouvrit ; un vieux et respectable ecclésiastique se présenta. De la main gauche il tenait un cierge allumé et delà droite un crucifix.
— Les bons esprits louent le Seigneur, dit-il; les mauvais disparaissent à son nom puissant !
Soudain tous les convives prirent la fuite; Pierre luimême s'éclipsa avec tous les domestiques. Toutes les lumières s'éteignirent, excepté le cierge du prêtre ; et Rodolphe, debout, resta seul devant lui.
LE PRÊTRE, à Rodolphe stupéfait. Tu es donc encore du nombre des vivants? tu n'es pas un esprit?
RODOLPHE. Respectable vieillard, pourquoi me fais-tu cette question?
LE PRÊTRE. Parce que je te trouve avec des esprits.
RODOLPHE. Des esprits? Tu vois mon étonnement! C'étaient des connaissances du voisinage qui viennent me voir tous les soirs.
LE PRÊTRE. Et pourquoi se sont-ils enfuis, pourquoi ont-ils disparu quand je les ai salués?
RODOLPHE. C'est ce que je ne comprends pas.
LE PRÊTRE. Malheureux enfant égaré, perdu peutêtre! il est temps que je t'ouvre les yeux. Puisse le ciel bénir la démarche que je hasarde à la sollicitation de Jeanne, ma pénitente ! Tes amis sont des démons, tu es
en liaison coupable avec eux. Sois sincère et confesse tes péchés.
RODOLPHE. Oui, je suis en liaison avec eux.
LE PRÊTRE. Je vais essayer si je pourrai te sauver. Depuis trois mois, tu passes pour mort dans tout le canton. Depuis ce temps, aucun être vivant n'habite plus ton château. Le bruit général est que, le lendemain de ton départ d'Aix-la-Chapelle, le diable t'a emporté visiblement et t'a déchiré dans les airs. C'est depuis cette époque aussi que ton château est devenu sa demeure. Moi-même j'ai vu souvent, de ma cellule, ses fenêtres s'illuminer tout d'un coup; j'ai souvent entendu le bruit d'une assemblée de buveurs, et je n'ai pu douter que ce ne fût un jeu du démon, car, maintes fois, des dragons enflammés rampaient autour des toits et se précipitaient du haut des combles. Plusieurs personnes, à la vérité, t'ont vu souvent, pendant le jour, regarder par la fenêtre et te promener dans le jardin; mais elles ont évité ton approche, elles n'ont osé te parler. Jeanne, qui est à présent une pénitente en larmes, entrée en grâce devant le Seigneur, m'a conjuré hier de pénétrer dans le château pour m'assurer de la vérité; de me munir de choses saintes, de chasser les esprits, et de te sauver si tu vivais encore en leur compagnie. Ame prophétique, ton pressentiment ne t'a pas trompée! Dieu m"a peut-être préparé par là le bonheur de ramener du désert une brebis égarée. Oh! que sa joie sera grande! Il l'a dit lui-même : « Il y a dans les cieux plus de joie pour un pécheur qui se repent, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence, s Mon lils, veux-tu me suivre^
RODOLPHE, tremblant. Jo le veux.
LE PRÊTRE. Veux-tu te repentir de ta vie criminelle, revenir à la vertu, abjurer ralliance de Satan et renouveler celle de Dieu?
RODOLPHE. Oui, je le veux.
LE PRÊTRE. Que la'gràcc du Très-Haut soit avec toi ! Jusqu'à ce qu'elle l'arrivé, je ne cesserai de prier.
RODOLPHE. Tu penses que je pourrais me sauver encore?
LE PRÊTRE. Place ta confiance en Dieu; rien ne lui est impossible.
RODOLPHE. Tu ne sais pas tout! Tu me crois seulement un débauché, un voleur, un meurtrier : je suis plus que tout cela... depuis onze ans j'appartiens au démon. Dans le délire d'une passion fougueuse, je lui ai vendu mon àme; il a dans ses mains l'écrit signé de mon sang. Quand l'année sera révolue, il viendra réclamer son bien.
LE PRÊTRE. Misérable, tu as vendu ce que Dieu avait racheté par tant de souffrances! Oui, malheureux, tu es tombé dans un profond abime; je pleure ta chute, et ma main ne peut t'atteindre. Mais la religion peut encore t'ofîrir un secours qui te rouvre le chemin du ciel.
Le prêtre se prosterna la face contre terre ; il pria longtemps et tout bas ; ensuite il se releva et commença l'exorcisme. Je n'ose transcrire les puissantes paroles avec lesquelles il commanda à Satan de paraître. Pendant qu'il les proférait, des éclairs brillèrent, le tonnerre gronda, la tern^ trembla, les murailles s'ébranlèrent, le toit du château menaçait de s'écrouler: mais
le prêtre continua la conjuration. En vain des fantômes épouvantables traversèrent la chambre à grand bruit; en vain les vents rugirent et soulevèrent les habits de l'exorciste. Lorsqu'il eut fini, Beb.ébuth, tremblant et le front baissé, sortit de dessous la terre. Il tenait* le rouleau de parchemin. Le prêtre étendit son bras sur Rodolphe.
BELZÉBUTH. Élu du Scigncur, qu'ordonnes-tu?
LE PRÊTRE. Lion Tugissaot, qui rampes dans les ténèbres pour surprendre les hommes, rends ta proie !
BELZÉBUTH. J'ai prïs ce qu'il m'a offert lui-même. J'ai rempli exactement les conditions du pacte, et j'espère que de son côté il me tiendra parole.
LE PRÊTRE. Regarde! Il vit encore; il est encore entre les mains de celui qui t'a créé et qui t'a condamné. Il se repent; il veut marcher au ciel par le sentier étroit, et quitter la voie large qui mène à l'enfer. Je lui servirai de guide.
BELZÉBUTH. Quel scra le garant de sa résolution?
LE PRÊTRE. Lui-même.
BELZÉBUTH. Maîs s'il mauquc à sa parole ? S'il te trompe comme il m'a trompé?
LE PRÊTRE. Alors Dieu le jugera, et non pas moi.
BELZÉBUTH, mettant le contrat auxpiedsduprêtre. Alors je rentrerai dans mes premiers droits et j'exigerai ce qu'il m'a promis.
LE PRÊTRE. Reiire-toi, retire-toi!
BELZÉBUTH. Qui restituera ce que j'ai volé pour lui?
LE PRÊTRE. Il y emploiera tout ce. qu'il possède encore, et il payera de ses prières ceux qu'il ne peut satisfaire autrement.
BELZÉBUTii. Qui tarira les larmes de l'innocence abusée?
LE PRÊTRE. Son repentir.
BELZÉBUTH. Qui Vengera le sang qu'il a répandu?
LE PRÊTRE. La pénitence.
BELZÉBUTH. Qui jugera son àme?
LE PRÊTRE. Ses actious à venir.
Belzébuth disparut en hurlant; etRodolphe, profondément touché, tomba aux pieds de son libérateur. Il lui témoigna la plus vive reconnaissance, promit de se convertir sérieusement, et se laissa conduire dans un monastère. On Ty reçut avec compassion ; on l'instruisit dans les pratiques de la pénitence; on lui montra le véritable chemin du salut.
L'abbé se chargea de disposer de ses biens temporels, et rendit avec intégrité tout ce qui pouvait être restitué. Il alla lui-même trouver l'empereur à Worms, où la cour se trouvait alors, lui raconta l'affreuse histoire de Rodolphe, implora la grâce du coupable, et l'obtint sous condition que , par un repentir sincère et par de bonnes œuvres, il expierait le sang de ses victimes et les larmes de l'innocence. Le ban de l'empire fut levé, et Rodolphe rentra dans la société des hommes libres.
Pour satisfaire le plus tôt possible à la décision de l'empereur, pour apaiser les âmes des morts, l'abbé vendit tous les biens du pénitent. Du prix de cette vente, on devait bâtir une nouvelle église pour les re- Hgieuses, qui lui avaient déjà pardonné; on devait en outre construire, en l'honneur de sainte Barbara, un monastère dont les habitants seraient tenus de chauler
chaque jour un De profundis el de célébrer un service pour le repos de i'ame de ceux dont il avait causé la mort. C'est ainsi que Rodolphe obtint l'absolution de tous ses péchés. Il ne lui resta rien de ses grandes richesses; elles furent consacrées à des actes pieux jusqu'à la dernière obole.
Son zèle fut d'abord Irès-vif, sa piété très-constante; il priait avec ferveur le Dieu qu'il avait si horriblement offensé, si souvent méconnu. Prêtres et laïques étaient édifiés de sa conversion. Ils croyaient fermement que Rodolphe deviendrait un jour l'apôtre du règne miraculeux du Très-Haut; mais malheureusement il ne le devint pas. Son ànie tenait encore trop fortement aux jouissances de la terre ; les passions n'étaient qu'endormies dans son cœur , elles s'y réveillèrent avec violence. Il essaya d'abord de les combattre; mais la vie monotone du cloître, les prières continuelles, les mortifications journalières l'emportèrent bientôt sur la résolution d'y servir Dieu le reste de ses jours. Quelquefois, mais trop rarement, son repentir avait le sentiment profond de ses crimes; mais, en général, ce n'était qu'une pénitence de commande, ce n'était que cette même crainte qu'il avait commencé à sentir dans le monde lorsque le vin ne troublait pas sa raison. La cause n'en existait plus, et le contrat de Belzébuth avait été brûlé publiquement dans le monastère. II était rétabU dans l'alliance de Dieu et des hommes. Il n'avait plus rien à redouter; il avait au contraire beaucoup à espérer. Sa jeunesse était, à la vérité, passée; mais il n'avait pas quarante ans, et pouvait par conséquent se promettre encore vingt années de jouissance. Le luxe, les grandeurs, les
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plaisirs des sens n'ôLaient plus l'objet de ses vœux : il n'avait d'autre ambition que la félicité domestique, la douceur d'une vie privée auprès d'une épouse belle et vertueuse, dans un cercle d'amis fidèles. Voilà le bonheur dont il se flattait dans ses rêves, dont il se berçait à son réveil. Il se proposait de servir Dieu dans le monde comme dans le cloître, et de ne jamais retomber dans les affreux égarements de sa vie passée.
Lorsque l'aimable printemps revint épanouir tous les cœurs, lorsque les arbres commencèrent à se revêtir de feuillage, lorsque se ranima la nature entière, Rodolphe entendit chanter les oiseaux dans le prochain bocage; il les vit s'ébatt: e devant sa fenêtre et jouir de leur douce existence; chaque jour il trouvait à cette image un charme nouveau; il ne pouvait plus résister à la voix de la liberté : il résolut de quitter sa prison et de se réjouir avec toute la nature. Pour ne pas affliger ses bienfaiteurs, il eut recours à l'hypocrisie, et leur cacha son véritable dessein. Un jour donc, abordant le père abbé, il le pria de l'entendre.
— Avant que je me fusse livré à mes plus grands désordres, dit-il, je fis au Seigneur le vœu d'aller en Palestine visiter son tombeau, et de lui offrir mes prières sur le lieu même de ses souffrances. J'avais tout à fait oublié mon serment; il pèse aujourd'hui sur ma conscience. Daigne me permettre, ô mon* père, d'acquitter ce premier vœu avant de prononcer celui qui doit me consacrer tout entier à l'Éternel. Je reviendrai
dans trois ans, et je te rapporterai sa bénédiction de la terre sainte.
Un pèlerinage au tombeau du Christ était, en ce leffîps-là, l'œuvre la plus méritoire que pussent faire les hommes. Aussi la résolution de Rodolphe causa-t-elle beaucoup de joie au pieux abbé.
— Va, mon fils; va en paix, lui dit-il; sois constant dans ton repentir, dans ta pénitence, et tu reviendras réconcilié avec Dieu.
Il remit alors à Rodolphe deux pièces d'or et ilr ajouta :
— Ne t'en sers que dans la dernière nécessité. Tu auras bien plus de mérite si, durant ton long voyage, tu peux ne vivre que d'aumônes, et si, à ton arrivée à Jérusalem, tu consacres cet or au Seigneur.
Joyeux comme l'oiseau dont un hasard vient d'ouvrir la cage, Rodolphe sortit pour la première fois de la porte du couvent. Il précipita ses pas, afin de s'éloigner plus tôt d'une prison où il avait langui pendant quatre mois. Lorsqu'il cessa d'en apercevoir les tours, il se coucha sur le bord du Rhin. Le fleuve poissonneux coulait mollement à ses pieds. Légèrement effleurée par le vent d'ouest, son onde caressait doucement le rivage; au heu que lorsque ses flots sont poussés par le sud-est orageux, ils font à ses bords des brèches irréparables, et ne cessent d'en miner les fondements. Dans le bassin que le courant formait en cet endroit, des troupes de peiiLs poissons venaient, tout près de la surlace, jouer aux rayons du soleil, et saisissaient avidement les fleurs que leur jetait Rodolphe. Sur la gauche se déployait à ses yeux une grande plaine où des
nommes et des animaux, les uns jouissant nonchalamment de leur existence, les autres occupés à labourer péniblement la terre, offraient dans un agréable contraste le tableau du travail et du loisir. L'alouetle chantait au-dessus de sa tête; autour de lui, les autres oiseaux animaient les buissons de leurs divers ramages. Il restait assis et paraissait jouir pour la première fois du spectacle de la nature; le simple bourdonnement de la mouche semblait à son oreille un son mélodieux. Rassasié de ces touchants plaisirs, il reprit son bâton et continua sa route.
Mais son cœur ne tarda pas à s'attrister : tous les êtres s'abandonnaient à la joie; chacun trouvait un ami pour lui communiquer son bonheur; lui seul était isolé; il n'avait personne avec qui se réjouir, personne avec qui partager ses chagrins. Se voir abandonné de tous ses semblables; errer dans les régions de la nature sans avoir un être à qui Ton puisse dire : mon ami ! c'est pour l'homme la plus affreuse destinée. Pour un tel voyageur, chaque déplaisir, chaque infortune est double, parce que personne ne le plaint, parce que personne ne verse un baume charitable dans ses blessures. Un pareil enfant du malheur ne goûte aucune joie, parce qu'il est privé de l'unique source où la puisent les mortels, parce qu'il n'est attendu chez lui par personne à qui son âme réserve ses sentiments, avec qui il puisse à son retour vider la coupe du bonheur. Celui qui n'a jamais éprouvé ce triste sort, celui qui ne fut jamais frappé de. ce coup terrible ne saurait s'en former une véritable idée.
RempH de ces sensations, Rodolphe gagna ie grand
chemin. Il avait bien d'autres chagrins encore: il avait existé jusqu'alors dans les plaisirs; il avait été riche et puissant, et n'avait manqué d'aucune des commodités de la vie, d'aucun moyen d'alléger ses peines. Maintenant, il était pauvre, dénué de tout ce qui peut nous aider dans les situations difficiles. Toute sa fortune consistait en deux pièces d'or, auxquelles même il ne devait pas toucher. Il avait faim, et il fallait mendier. La rougeur de la honte couvrit son visage lorsqu'il se vit, en idée, dans l'attitude d'un suppUant. « Que sera-ce donc,dit-t-il en lui-même, quand j'y serai véritablement?»
Le soleil allait se coucher, lorsqu'il arriva auprès d'une chaumière. Après avoir hésité longtemps, il frappe. Une jeune fille, simplement, pauvrement, mais proprement vêtue, lui ouvre la porte. Elle était occupée à natter ses longs cheveux, et avait suspendu cette humble toilette pour ouvrir à Rodolphe. Ses grands yeux bleus lui souriaient avec douceur.
LA JEUNE FILLE. Entrez, bon pèlerin. Si vous voulez coucher ici, ma mère aura soin de vous donner à boire et à manger.
Rodolphe lui tendit la main sans prononcer un mot.
LA JEUNE FILLE, en souriaut. Pourquoi vos yeux me fixent-ils ainsi ?
RODOLPHE. J'admire en toi la toute-puissance de Dieu.
LA JEUNE FILLE. Vraiment, si je me porte si bien, c'est à lui seul que j'en dois rendre grâce. Entrez : vous êtes bien las... on est si mal debout quand on est las !
Rodolphe entra dans la chaumière qu'il trouva aussi propre, mais en même temps aussi pauvre que ceux qui l'habitaient.
LA JEUNE FILLE. ASSevCZ-VOUS dORC.
Rodolphe la dévorait des yeux.
LA JEUNE FILLE, en souriaiit. La toute-puissance de Dieu est bien forte en moi, puisque vous ne cessez de la considérer.
RODOLPHE. Jeune fille, tu es belle!
LA JEUNE FILLE. Le fils du voisiu me le répète tous les jours ; c'est bien dommage que je ne puisse lui en dire autant.
RODOLPHE. Je te souhaite un mari qui sache apprécier ta beauté.
LA JEUNE FILLE. Quo Dieu VOUS récompensc de votre souhait ! {La mère entre dans la chaumière.) Ma mère, je viens d'inviter un hôte ; j'espère qu'il sera pour vous le bienvenu.
LA MÈRE. Sans doute. D'où venez-vous, bon pèlerin ?
RODOLPHE. Un vœu que j'ai fait me conduit en Palestine.
LA MÈRE. Dieu vous donne des forces pour un si long voyage ! Beaucoup y vont, peu en reviennent. Mon mari y est aussi depuis douze ans. Il partit avec les troupes de l'empereur. Si vous le rencontrez, saluez-le pour moi, et dites-lui que sa femme est dans la peine, qu'elle l'attend avec grande impatience. 0 mon bon seigneur, sans cette fille-là, il y a longtemps que je serais morte de faim...
RODOLPHE. Ma mère, j'envie votre bonheur d'avoir une pareille fille !
LA MÈRE. Elle n'est pas ma fille. Je l'ai prise avec moi il y a dix ans, lorsque sa mère mourut dans notre voisinage. Je l'ai élevée, et elle me paye maintenant de mes peines avec usure.
lÔ
â78 LE PETIT PIERRE
BODOLPHE. Vous êtes donc bien pauvres?
LA MÈRE. J'ai cette maisonnette, deux chèvres et deux brebis. Si je n'étais pas si vieille et si faible, je pourrais encore gagner ma vie ; mais à présent, mon Agnès travaille pour moi.
RODOLPHE, en frémissant. Agnès !
LA MÈRE. Pourquoi vous efifrayer ainsi ?
RODOLPHE. J'ai connu autrefois une Agnès.
LA MÈRE. Mon Dieu ! il y a tant d'Agnès par le monde ; mais sûrement il y en a peu qui vaillent la mienne.
Pendant ces propos et quelques autres semblables, les habitantes de la cabane avaient apprêté le repas. Rodolphe, à qui les douceurs de la vie champêtre étaient inconnues, en savourait les délices. La joie rentra dans son cœur et le fit palpiter : en arrêtant ses regards sur la jeune et belle paysanne, il éprouvait des émotions toutes nouvelles. Il se mit à table à côté d'elle; il mangea avec elle, dans la même jatte, le lait que ses mains avaient préparé, et lui demanda, de l'air le plus passionné, si elle pourrait aimer un homme comme lui. Elle lui répondit naïvement : a Oui ! » et ajouta que, de tous ceux qu'elle avait vus, aucun ne lui plairait davantage.
— Si vous ôtiez ce froc^, poursuivit-elle ; si vous laissiez flotter les boucles de votre belle chevelure, vous auriez très-bonne mine, vous auriez l'air d'un chevaher.
— Ilcausaavecellebien avant dans la nuit; et lorsqu'il la quitta pour chercher du repos sur sa couche de paille, il sentit qu'il en était éperdûment amoureux. Mille projets occupèrent sa tête exaltée pendant toute la nuit. Si j'avais seulement cinq cents pièces d'or, se dit-il, j'é-
pouserais cette fille ; j'irais en pays étranger et j'y vivrais heureux.
Lejour suivant, lorsqu'il reprit son bàtonet qu'il lui tenditla mainpourluifairesesadieux,ellefondaitenlarmes.
RODOLPHE. Pourquoi ces pleurs, mon aimable enfant?
AGÎMES. Parce que vous ne reviendrez plus , et j'au- Fsis pourtant bien envie de vous revoir !
RODOLPHE, transporté de joie. Tu me reverras... oui, tu me reverras !
AGNÈS, pleurant toujours. En ce cas, revenez donc bientôt, car dans deux mois ma mère veut me marier avec Georges, le fils de notre voisin.
RODOLPHE, à la vieille. N'en faites rien, ma bonne mère! n'en faites rien! Attendez jusqu'à mon retour.
A ces mots, il lui mit dans la main les deux pièces d'or et s'en alla bien vite, car il ne serait jamais sorti s'il n'eut pris d'avance la ferme résolution de partir aussi brusquement.
Rodolphe, parvenu sur le sommet de la colline qui dominait la cabane se retourna, et vit Agnès encore à la porte; elle lui souhaita par signes un bon voyage et un prompt retour. Le chevalier se coucha sur l'herbe tendre, pour tenir conseil avec son cœur et sa raison. Avec le premier il eut bientôt fait; rempli de l'image de la jeune fille, la posséder était son unique désir ; et il était déterminé à l'épouser. Avec sa raison, le débat ne fut pas aussi court. < Tu peux fort bien l'épouser.
dit celle-ci, et même ta conscience n'aura rien à te reprocher; mais comment pourras-tu nourrir toi et ta femme? Travailleras-tu avec elle? — Oui, dit son cœur sans hésiter. — • Mais sais-tu travailler ? se demandat-il à lui-même. Un fardeau que tu n'as pas l'habitude de porter ne te fera-t-il pas bientôt succomber ? ne fera-t-il pas le tourment de tes jours ? n'altérera-t-il pas tous tes plaisirs ? Goùteras-tu quelque bonheur lorsque tu rentreras chez toi harassé de fatigue, dégouttant de sueur, et que tu retrouveras ta femme gémissant sous le poids de sa misère ? lorsque tu seras forcé de lui refuser ce qu'elle désirera le plus vivement, faute d'avoir le moyen de te le procurer ? Ne voudrais-tu que jouir de ses charmes, lui ravir l'innocence, unique bien qu'elle possède, et retomber encore dans cette vie criminelle dont tu n'as pu te retirer que par un miracle? » Sa conscience et son cœur même s'élevèrent contre cette idée ; il aimait la jeune fille comme il n'avait jamais encore aimé. Il voulait la rendre heureuse, être heureux avec elle , vivre et mourir dans ses bras. « Veux-iu retourner au monastère, continua sa raison, confesser ta situation au père abbé, et le prier de bâtir une tour de moins, afin de te rendre sur tes biens de quoi te nourrir avec ton Agnès? Mais l'insensible prêtre ne voudra pas y consentir ; il t'a dévoué au ciel, il ne te rendra plus au monde. Il craindra que tu ne retombes, t'emprisonnera dans une cellule, et tu n'auras aucun espoir d'en sortir. — Veux-tu, se dit-il enfin, pour celte fois encore, appeler ton ami Pierre, lui ordonner de vider le trésor de quelque prince païen et de L'en rapporter autant d'or que lu en auras besoin pour le
reste de tus jours? De bonnes œuvres peuvent effacer de semblables péchés , si toutefois c'est un péché que de prendre le superflu d'un infidèle et de l'empêcher ainsi de persécuter les chrétiens. »
Son cœur souscrivait à cette proposition, mais sa conscience s'y opposa fortement.
Rodolphe se trouvait, par hasard plutôt qu'à dessein, porter encore sur lui le petit havre-sac. Tout le temps de sa retraite, il l'avait laissé dans un coin do la cellule sans y faire la moindre attention. A son départ, il l'avait trouvé commode pour voyager et y avait mis plusieurs choses nécessaires. Si ce fut aussi par hasard ou avec intention qu'il ne l'avait pas vidé avant de s'en aller, c'est ce que je ne saurais dire; il suffit de savoir qu'il l'avait encore. En traversant une lande déserte, il y porta la main et sentit que le livre y était toujours; il l'en tira. A l'instant, il songea que, s'il l'ouvrait à droite, la mère d'Euphrosine se présenterait devant lui. Elle lui avait toujours conseillé le bien; il avait grand besoin de bons avis; il allait ouvrir le livre en tremblant, lorsque son cœur l'arrêta et lui rappela tous les malheurs que cette femme avait accumulés sur sa tète.
— Elle est comme l'abbé, s'écria-t-il, qui vous interdit tous les plaisirs et n'ordonne que des mortifications!
Sa mémoire lui retraça le tableau de tout ce qui s'était passé , et il remit le Uvre à sa place accoutumée.
La faim le força de doubler le pas. Il errait dans un bois sans pouvoir trouver d'issue, et la nuit le surprit, qu'il n'avait encore ni mangé, ni rafraîchi d'une goutte d'eau sa langue altérée. Il se coucha sous un arbre.
L'extrême fatigue l'empêchait de s'endormir, et la faim le tourmentait de plus en plus.
— Si dans cette extrémité, se dit-il, j'ai recours au seul moyen qui me reste, le père abbé lui-même ne pourrait y trouver à redire.
Il prit vite son livre et l'ouvrit à gauche. Pierre parut sur-le-champ, lui tendit son bâton, et disparut sans lui donner le temps de parler. Rodolphe comprit d'abord l'intention de Pierre. Le bâton avait une forme et des marques qui ne lui étaient que trop connues; il le jeta avec humeur, se recoucha et, malgré la fatigue et la faim, il goûta quelques instants de repos.
Le lendemain, à son réveil, il chercha avec empressement à sortir de la forêt, mais il ne fit que s'enfoncer davantage dans son épaisseur; il retomba encore de lassitude. Mourir, après avoir vu la belle Agnès, lorsqu'il se promettait de vivre avec elle dans une féhcité suprême! mourir, lorsqu'elle attendait son retour! cette idée était trop accablante. Les besoins pressants de son corps triomphèrent de la résolution de son àme. A peine eut-il la force de reprendre le livre et de l'ouvrir. Pierre vint, remit le bâton à ses pieds et s'éclipsa.
— Impitoyable ! lui cria Rodolphe en le rappelant; donne-moi seulement un peu d'eau !
Mais Pierre fut sourd. Le chevalier, au désespoir, prit enfin le bâton, et tarda longtemps avant d'exécuter la conjuration. Belzébuth se présenta devant lui comme la première fois.
BELZÉBUTH. Vcux-tu cncofe te moquer de moi ?
RODOLPHE. Donne-moi de l'eau d'abord, nous parlerons ensuite.
BELZÉBUTH. Hvpocrite, tu n'as recours à moi que dans la dernière nécessité! Tu me permettras de mieux prendre mes précautions à l'avenir. Je ne te rends pas le moindre service avant d'avoir ta signature.
RODOLPHE. Quoi qu'il puisse m'arriver, je ne signe point.
BELZÉBUTH. ComposoHs : je pourrais exiger le renouvellement de l'ancien contrat; mais puisque tu reviens à moi, je t'accorde un nouveau délai de douze ans.
RODOLPHE. Je ne puis... je ne puis...
BELZÉBUTH. Je te donne vingt ans ! je t'en donne trente ! C'est le dernier degré de vieillesse auquel tu puisses prétendre, et je ne suis point sûr encore que tu ne m'échapperas pas dans le dernier mois.
Rodolphe, accablé, donna enfin sa signature. Belzébuth s'éclipsa. Soudain parut devant le chevalier une table magnifiquement servie; Pierre était à côté, tout prêt h obéir à ses ordres. 11 mangea de très-bon appétit; et, après son repas, il tint encore conseil avec sa raison :
« Tu assigné de nouveau, se dit-il; te voilà rentré dans l'alliance de Satan; mais, trente années, c'est un terme bien long ! D'ici à ce temps-là il y aura bien du changement. Le cloître n'a rien de terrible pour l'homme rassasié de la vie; que dis-je? c'est un repos pour son corps. Avant l'expiration du délai, je me rends au monastère, j'y fais sincèrement pénitence, el je suis sûr de mon salut au bout de ma longue carrière. D'ailleurs, pendant cet intervalle, je ne veux charger ma conscience d'aucun crime; je veux seulement que Pierre m'apporte de l'or. Je lui donnerai ensuite son congé; j'épouse ma maîtresse, je jouis avec elle d'un,
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félicité paisible, et je commence la vie la plus édifiante et la plus méritoire.
Sa conscience se prêta à cette résolution, et son cœur Tadopta sans réserve.
RODOLPHE. Pierre ?
PIERRE. Que je suis heureux d'entendre ta voix, mon cher maître! Que m'ordonnes-tu?
RODOLPHE. Va-t'en aux Indes; prends dix mille pièces d'or dans les coffres du calife et apporte-les-moi.
PIERRE. Ne dois- je pas d'abord me procurer des chevaux ?
RODOLPHE. Pour que tu ailles encore tuer le propriétaire en mon nom et sous ma responsabiUté ! Point du tout. Exécute mes ordres et ne t'inquiète pas du reste.
PIERRE. Comme s'il n'y avait pas des gardes auprès du trésor du cahfel
RODOLPHE. Tu peux les tromper, les endormir, mais il ne faut pas les tuer. Dépêche-toi, je suis pressé.
Pierre disparut, et revint bientôt avec l'or que son maître avait demandé.
PIERRE. Comment transporter cela maintenant? Tu vois combien des chevaux nous seraient nécessaires!
RODOLPHE. Porte-le sur ton dos, et conduis-moi hors delà forêt.
PIERRE. Tu fais de moi ta bête de somme; mais un fidèle serviteur n'abandonne pas son maître.
Pierre marcha le premier, et Rodolphe vit, à son grand étonnement, qu'il n'aurait eu que cent pas de plus à faire pour sortir de la forêt; qu'il y avait des cabanes aux environs, et que, s'il eût continué d'à van-
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cer hardiment, il se serait tiré d'einbar-as sans devenir de nouveau la propriété de Belzéijuth.
Il acheta deux chevaux, prit un domestique à ses gages, et congédia Pierre.
— Si j'ai besoin de toi, lui dit-il, je l'appellerai. Tu peiix toujours chercher un autre maître; car, à présent, tu ne ferais plus que l'ennuyer à mon service.
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Rodolphe suivitsa roule jusqu'à la première ville. Il y quitta sa robe de pèlerin pour prendre l'habit d'un simple chevalier. Comme il allait partir pour rejoindre Agnès, il rencontra dans l'auberge un chevalier de Thuringe qui offrait de vendre sa terre et son château, et voulait sacrifier l'héritage de ses pères au plaisir d'aller en Palestine. Rodolphe cherchait ce donU'aulre voulait se défaire; il entra en marché avec lui, promit de se rendre sous un mois dans le château du chevalier, et de l'acheter s'il le trouvait à sa convenance.
Gomme il rêvait chemin faisant à son bonheur futur, sa vanité se rappela tout à coup qu'Agnès ne sortait point d'une race noble, qu'elle ne comptait point de quartiers , et qu'ainsi elle ne pouvait augmenter le nombre des .siens.
Mais son amour triompha bientôt de ces objections. Il ne voulait que du repos, il ne trouvait de charmes que dans une félicité paisible. L'orage des passions qui l'avaient autrefois .'igilé si violemnient s'était calmé :
il ne voulait plus que jouir en paix, et partager ses jouissances avec l'unique objet qui pouvait les rendre encore délicieuses.
•— Non, se dit-il, parmi les nobles de tous les rangs, dans tout le faste de la chevalerie, je ne trouverais pas une beauté comparable à mon Agnès.
Son cœur entier n'était occupé que d'elle seule : il la voyait avec cet air aimable dont elle l'avait reçu dans la chaumière; il la voyait devant lui, les yeux baissés et mouillés de larmes, comme lorsqu'il lui avait lait ses adieux.
— Digne fille, dit-il en' lui-même, tu m'attends et ne me crois pas si près de toi !
En découvrant de loin la hauteur sur laquelle il s'était arrêté pour délibérer, il donna de l'éperon à son cheval et y arriva bientôt. Quel affreux spectacle s'offrit à ses regards ! Toute la plaine couverte d'une épaisse fumée; de noirs vestiges d'incendie dans ces champs où s'élevaient naguère de tranquilles cabanes. Lorsque le vent écartait la fumée, il apercevait leurs habitants joignant les mains et poussant des cris lamentables, que le même vent portait jusqu'à son oreille. Il vole dans la plaine, il cherche la chaumière d'Agnès : son cœur trouva bientôt la place où elle était autrefois, mais le feu l'avait consumée. Non loin de là, il vit le corps inanimé de sa mère : on l'avait massacrée; ses blessures saignaient encore et demandaieut vengeance au ciel. Rodolphe s'efforça longtemps en vain de découvrir la cause de ce désastre; il ne trouvait partout que des cadavres, et les habitants qui vivaient encore s'enfuyaient à son approche en redoublant leurs cris de
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désespoir. Il aborda enfin un vieux paysan que :»ii grand âge empêchait de s'éloigner.
RODOLPHE. Écoute-moi, bon vieillard: je ne viens pas pour te tuer; je viens t'offrir mes secours, s'il en csL temps encore.
LE VIEILLARD. Oli ! sl VOUS ne vivez pas dans la société de ces monstres, si vous êtes un honorable chevalier, Dieu vous récompensera de votre bonne intention.
RODOLPHE. Parle, dis-moi ce qui s'est passé. Quels sont les auteurs de cet affreux désastre?
LE VIEILLARD. Des brigands, noble seigneur ! des brigands 1 Depuis longtemps ils ont leur repaire dans la forêt de Mayence, et dévastent tout le voisinage. Ils sont tombés sur nous il y a quelques heures; ils nous ont enlevé tous nos bestiaux, tout ce que nous possédions; ils ont mis le feu à nos cabanes, tué une partie des gens qu'ils ont pu saisir et entraîné les autres avec eux. Bien peu ont échappé à leurs mains ou à leur glaive.
RODOLPHE. Pourrais-tu m'indiquer où s'est retirée cette jeune fille dont la mère demeurait là-haut dans une cabane isolée?
LE VIEILLARD. Ne sc nommait-elle pas Agnès?
RODOLPHE. Elle se nommait Agnès.
LE VIEILLARD. J'iguore SOU sort. Peut-être a-t-elle été tuée par les voleurs; mais il est plus vraisemblable qu'ils l'aient enlevée; car, lors iue je suis accouru des champs, j'ni vu qu'ils avaient attaché plusieurs de nos filles et qu'ils les chassaient devant eux comme du bétail. 0 mon bon seigneur! Agnès était une bien belle
fille, et sa mère une bien brave femme ! J'étais leur plus proche voisin. Dernièrement, il vint dans leur cabane un pèlerin de distinction qui, en s'en allant, donna deux pièces d'or à cette bonne mère. Elle fut dans une grande joie; elle acheta une vache et me pria de venir en goûter le premier lait. A ce repas, nous ne cessâmes de bénir le bienfaiteur inconnu. Mais les voleurs lui ont tout enlevé. Peut-être court-elle comme moi de tous côtés pour chercher son enfant.
Rodolphe fut souvent près d'interrompre le vieillard; mais comment arrêter ce flux de paroles qui soulageait les angoisses de son cœur? Il cessa enfin, à la grande satisfaction du chevalier. Celui-ci tremblait sur le sort de son Agnès; il ne songeait qu'aux moyens de la retrouver. Il pria le vieillard de rassembler d'autres habitants. Trois d'entre eux s'accordèrent à dire qu'Agnès était du nombre des filles qu'on avait enlevées. Rodolphe frémit d'épouvante à cette nouvelle. Sauver sa maîtresse, l'arracher à ses infâmes ravisseurs était l'unique objet de tous ses vœux. Il jeta une poignée d'or aux assistants, et partit accompagné de leurs bénédictions. Il n'avait pas de meilleur expédient que d'appeler Pierre. Pierre se présenta sur-le-champ.
— Voilà comme les choses tournent, dit celui-ci après que Rodolphe lui eut tout raconté ; voilà comme les choses tournent lorsque l'on ci'oit pouvoir se passer d'un ancien serviteur, lorsqu'on se cache de lui, et qu'on lui dit de chercher une autre condition. Ennemi de l'oisiveté, je suis entré ce matin au service du capitaine des voleurs, et je lui ai prêté la main dans son expédition. Cela ne serait pas arrivé si tu ne m'avais-
pas renvoyé; tu aurais épargné bien des souiïrances à ton Agnès et bien des peines à toi-même.
RODOLPHE. Quoi! tu aurais commis cet attentat! tu aurais dépouillé les innocents, massacré les vieillards? Ote-toi de mes yeux! je ne veux plus avoir rien de commun avec toi.
PIERRE. Comme il te plaira; mais, auparavant, je te dirai que le capitaine trouve ta maîtresse de son goût. Il lui a donné jusqu'à demain matin pour se décider; si elle prend son parti de bonne grâce, tant mieux; mais si elle rejette ses tendres propositions, il ravira do force ce qu'elle lui refuse. Adieu.
RODOLPHE. Ahf traître, cours la délivrer et amènela-moi sur-le-champ.
PIERRE. Cela m'est impossible. Je ne puis pas défaire ce que j'ai fait; tout ce qui m'est permis dans cette conjoncture, c'est de te donner des avis, en considération de notre ancienne connaissance; mais tu peux être sur de la délivrer si tu m'attends ici jusqu'à la nuit. Agnès est dans une caverne, au milieu de la forêt. La caverne est couverte de rochers qui ont d'un côté des crevasses si larges, qu'un honyiie peut descendre par leurs ouvertures jusqu'au fond' de ce repaire. Lorsque l'obscurité sera venue, que les voleurs dormiront ou seront sortis pour faire une expédition nouvelle, je viendrai te prendre et je te conduirai à la crevasse. Alors tu sauveras toi-même ta douce amie, et tu redoubleras encore l'amour qu'elle a pour loi. Je t'attendrai à l'issue de la caverne, et je ne négligerai rien pour assurer votre retraite.
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RODOLPHE. Mais me réponds-tu de garantir Agnès? me réponds-tu de sa vie?
PIERRE. J'en réponds.
RODOLPHE'. Hàte-toi donc; tu me retrouveras ici.
PIERRE. Dois -je rester au service des voleurs ou cliercher une autre condition?
RODOLPHE. Ni l'un ni l'autre; tu no dois servir que moi seul.
Ce jour fut pour Rodolphe le plus long de sa vie. Le désir de délivrer sa maîtresse l'avait empêché de prendre aucune nourriture; il ne sentait pas d'autre besoin. Il ne cessait de regarder le soleil et d'accuser sa lenteur. La nuit tant désirée arriva, et son impatience redoubla de ce que Pierre tardait si longtemps. Il parut à la fin, conduisit son maître à l'ouverture du rocher, et Rodolphe y descendit avec précipitation. Il aperçoit la sombre clarté d'une lampe, il s'en approche, et trouve enfin Agnès. Elle était à genoux, les cheveux épars; elle priait le ciel de la délivrer. A faspect du chevalier, elle se lève effrayée, s'enfuit et s'arme dun caillou énorme.
AGNÈS. Malheureux! n'approche pas si tu crains. la mort.
RODOLPHE, avec douceur. Agnès, mon Agnès! ne reconnais-tu pas le pèlerin qui t'a promis de revenir ? Ne te trouvant pas dans ta cabane, il vient de pénétrer à travers les rochers pour deUvrer ce qu'il a de plus cher au monde.
AGNÈS, laissant tomber la pierre. Je reconnais ta voix. Et toi aussi, tu es parmi les voleurs ? tu es peut-être un de leurs compagnons I
LE PETIT PIERRE 2l)l
RODOLPHE. Non. Donne-moi seulement ta main sans rien craindre. Je te rendrai la liberté; tu verras alors si tu veux aller plus loin sous la conduite de ton libérateur.
AGNÈS. Avec une telle figure on ne peut pas mentir; je te suis avec confiance.
Rodolphe emmena sa bien-aimée. Ils montèrent heureusem.ent à travers le rocher, et trouvèrent Pierre qui les attendait.
— Conduis-nous plus loin, lui dit Rodolphe. Pierre marcha devant, et les amants le suivirent
en silence : ils ne se parlaient que par leur émotion. Arrivés au bout de la forêt, ils trouvèrent trois chevaux sellés. Agnès remepcia Rodolphe de cette précaution, car elle ne pouvait plus marcher.
— Je les ai volés, dit Pierre à Toreille de son maître. RODOLPHE, ne s occupant que d'Agnès. A la bonne
heure.
PIERRE, bas. J'ai tué le propriétaire.
RODOLPHE. Tais-toi !
PIERRE. Dois-je te suivre sous une forme visible?
— Oui, répondît Rodolphe; car il redoutait de nouveaux dangers, et ne voulait pas s'exposer encore à perdre sa maîtresse.
A la pointe du jour, ils arrivèrent dans la ville d'où Rodolphe était parti depuis peu. Il conduisit Agnès à l'auberge, et commanda pour elle des habits décents. Il lui dit ensuite que, malgré son titre de chevalier, il l'épouserait si elle voulait le suivre en Thuringe et y jouir avec lui de la féhci té privée dans un château. Agnès, élevée sous des cabanes et ne connaissant pas
la différence qu'il y avait entre elle et un chevalier, accepta la proposition. Elle aimait Rodolphe^ elle n'avait jamais vu de plus bel homme ; son cœur parlait fortement en sa faveur et s'enchaînait à lui sans retour. Sa mère était morte; elle n'avait plus d'ami ni de protecteur dans le monde entier ; elle se félicitait de ce que Rodolphe voulait être l'un et l'autre, et plus encore.
— Permettez-moi d'espérer, lui dit-elle d'un air caressant, que ma pauvreté, que mon malheur ne m'avihront jamais à vos yeux : mon amour égalera ma reconnaissance. Gomme mon bienfaiteur, comme mon père, je vous respecterai; comme mon époux, je vous aimerai avec une tendresse toujours nouvelle.
Il eût été facile à ce séducteur consommé d'abuser de l'innocence d'une jeune fille sans expérience, mais il ne voulait plus tromper : il s'était promis dans ses bras le bonheur domestique, il voulait l'y chercher. Un amour discret, respectueux, enflammait son cœur pour elle. Il éiait si content de la posséder, qu'il ne lui fallait rien de plus, que c'était pour lui la béatitude céleste. Il congédia Pierre, de peur d'être obUgé de lui communiquer son dessein, de peur qu'il ne le détournât d'épouser Agnès.
Le lendemain, il alla chercher un prêtre pour les unir. Il l'eut bientôt trouvé; il lui fit de si vives instances, qu'il surmonta toutes difficultés, et les amants reçurent le même jour la bénédiction nuptiale. Remphe d'amour et de reconnaissance, Agnès tomba dans les bras de Rodolphe en le nommant son époux, et Rodolphe se crut au comble du bonheur.
Il se mit en route avec elle ; ils arrivèrent heureuse-
ment en Thuringe. Le chàteciu plut beaucoup à Rodolphe, car il était isolé comme il le désirait. Bàli sur une hauteur, il dominait toutes ses dépendances; il voyait tous ses vassaux cultiver leurs champs sans crainte, et garder tranquillement leurs troupeaux, sous sa puissante protection. La joie de Rodolphe s'augmentait de celle d'Agnès. Avec la vitesse d'une jeune biche, elle traversait les divers appartements, trouvait tout magnifique, embrassait son mari avec transport, et découvrait toujours de nouveaux sujets d'admiration.
Rodolphe compta de bon cœur la somme qu'on lui demandait, et reçut les hommages de tous les habitants de ses domaines. Il passa deux mois dans la paix et dans le bonheur. Jamais il n'avait été si heureux, jamais il n'avait si bien joui de la vie. Ses plaisirs étaient purs, car Agnès en était toujours la source. Elle était sa compagne inséparable ; elle le suivait à la chasse, rentrait au château la première, et préparait des rafraîchissements pour les lui présenter au retour de ses courses fatigantes.