‹ Le petit Pierre: La vie en fleurChapitre 15 sur 16 · PREMIÈRE RENCONTRE AVEC LA LOUVE ROUAINE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE RENCONTRE AVEC LA LOUVE ROUAINE

— n ne peut pourtaut pas toujours rester & muaer du matin au soir avec Justine, dit ma mire.

— Et & lire tous les livres qui lui tombent BOUS la main, dit mon père. Hier, je l!ai trouvé plongé dans nu traité d'obstétrique.

L'on résolut de me mettre en pension.

Après de longues recherches, mon père trouva ce qui me convenait : une maison d'éducation tenue par des prêtres et fréquentée par des^nfants de bonne famille, deux points

essentiels pour mea parents qui avaient des sentiments religieux et des penchants iiristocratiques. Ne voulant point se séparer de leur enfant unique, ils ne firent pas dç moi au pensionnaire, ce dont je leur garde une recounaissance qui ne finira qu'avec ma vie. Quant & m'envoyer comme externe deux heures le matin, deux heures le soir.ils nelejugèreatnï possible, ni désirable. Ha mère souffrait en ce temps-là d'une maladie de cœur et Justine, occupée de la cuisine et du ménage, n'avait pas le temps, en vérité, de me conduire deux fois le jour au lieu lointain de mes études et ' de m'y aller chercher deux fois. On craignait d'ailleurs que, dans la maison paternelle, je ne fisse pas exactement, faute de surveillance, les travaux prescrits. Crainte bien fondée, car je ne me serais pas facilement livré aux bonnes études, pendant que Justine préparait dans sa cuisine l'inondation et l'incendie, ou luttait dans le salon avec Moïse et Spartacus. Pour ne me point exiler loin des miens, et cependant me soumettre à une exacte discipline, on me constitua demi-pensionnaîre.

Justine eat la charge de me conduire à l'institution Saint-Joseph le matin à huit neures, et

d'aller m'y chercher l'après-midi à quatre heures.

Cette institution Saint-Joseph occupait un ▼ieil hfttel de la rue Bonaparte, qui avait grand air.

Je ne dis pas que j'en goûtais le style, ni que j'estimais & son prix le noble escalier de pierre, avec sa rampe en fer forgé, et les grands salons blancs, verdis par le reflet des arbres, où M. Grépiaet nous faisait la classe. Mon goût mal poli me portait plutôt à admirer la chapelle avec sa Vierge peinte, ses fleurs en papier dans des .vases sous des globes, et sa lampe d'or qui pendait d'an ciel bleu, semé d'étoUes.

L'institution Saint-Joseph servant d'éicole préparatoire au collège X..., les petits n'y étaient pas, ainsi que dans les lycées, en proie aux grands, comme Içs goujons anx brochets dans les rivières et les étangs. D'un âge tendre, égaux en faiblesse, encore peu avancés en méchanceté, nous ne nous opprimions pas trop les uns les autres. Les mattrea montraient de la doueeur; la puérilité des surveillants les rapprochait de nous. Enfin, sans me plaire beaucoup dans cette maison, je n'y éprouvai

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pas ces tristesses, qui devaieni plus tard assombrir ma vie scolaire.

Jugeant qae mademoiselle Mérelle m'avait suffisamment appris le français, on me mit au latin et je fus classé, je n'ai jamais sa pour quelle raison, parmi les élèves sachant un peu de grammaire et ayant expliqué VEpitome.

Mais est-il toujours si facile de découvrir une raison aux actes des administrations publiques ou privées? Au temps où l'on me mit dans la classe de M. Grépinet, un penseur à l'œil doox et portant des moustacbes gauloises, nommé Victor Considérant, que je vis maintes fois péchant àla ligne sous le pontBoyal, annonçait, sur la foi de Fourier, son maître, que les hommes jouiront d'une bonne administration quand ils se trouveront en harmonie, c'est-àdire dans un état exactement réglé par Victor Considérant lui-même. Alors un petit animal aussi ignorant que j'étais n'entrera pas dans la classe de M. Grépinet, et la condition humaine s'améliorera sur beaucoup d'autres points. Nous ne Fbrons que ce qu'il nous plaira ; nous aurons comme les babouins une queue pour nous pendre aux arbres et un œil au bout

mon parrain exposait la doctrine phalànstérienne. En attendant, les choses continuent k marcher du même train que dans mon enfance, et le sort des écoliers d'aujourd'hui n'est, à tout prendre, ni meilleur ni pire que celui du petit Pierre. Mon professeur donc s'appelait Grépinet. Je le vois comme s'il était assis devant moi. Doué d'un gros nez, et d'une lippe disgracieuse, il ressemblait h Laorent de Médicis, non par la libéralité de ses mœurs, mais par la laideur de son visage. C'est ce dont je me suis avisé quand j'ai tu des médailles du Magnifique, Si l'on avait des médailles de M. Grépinet, on ne les distinguerait de celles de Laurent que par la facture : les deux profils seraient semblables. M. Grépinet était très bon homme, ou je me trompe fort, et faisait très bien sa classe. Il n'y a point de sa faute si je profitai mal de ses leçons. La première m'enchanta. Â la voi^ de M. Grépinet, je, vis sortir comme par une opération magique, d'un livre plus indéchiffrable pour moi que le plus indéchiffrable grimoire, le De Vins, des scènes ravissantes. Un berger trouve dans les roseaux du Tibre deux enfants nouveau-nés qu'une louve nourrit de son lait;

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il les porte dans aa cabane, ob sa femme eia prend soin, et les élève comme des pÂtres, no sachant pas qae ces jumeaux sont dn sang des rois et des dieux. Je les voyais à mesure que la voix du maitre les tirait des ténèbres du texte, les héros d'une si merveilleuse histoire, Numitor et Âmalins, rois d'Albe la Longue.

Rhea Silvia, Fanstnlus, Acca Laurentia, Remua et Romulus. Leurs aventures occupaient toutes la facultés de mon &me; la beauté de leurs noms me les faisait paraître beaux. Quand Justine me ramena à la maison, je lui décrivis les deux jumeaux etla louve qui les nourrissait, et lui contai enfin toute l'histoire que je venais d'apprendre et qu'elle eût mieux écoutée,' si ses esprits éuaseat été moins émus d'une pièce fausse de deux francs, que le charbonnier lui avait subrepticement passée ce jour même.

Le De Viris me causa encore quelques joies.

J'aimai la nymphe Égérie qui inspirait à Numa, dans une grotte, au bord d'une fontaine, des lois sages. Mais bientét, les Sabins, les Étrusques, les Latins, les Volsqaes, me tombèreiit sur les bras et m'assommèrent. Et

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pas du tout le latin. Ud jour, M. Grépinet me demanda d'expliquer un endroit de cet obscur De Viris où il s'agissait des Samuites. Je m'en montrai tout & fait incapable et reçus un blAme public. J'en pris le De Viri$ et les Samnites en dégoût. Mais mon &me se troublait au souvenir de Rhea SUvia, à qui un dieu donna deux enfants qui lui fièrent ôtés et qu'une louve nourrit dans les roseaux du Tibre.

Le supérieur, M. l'abbé Héyer, plaisait par ■a douceur et sa distinction. Il me reste encore aujourd'hui l'idée que c'était on homme prudent, affectueux, maternel.

Il dtâait & onze heures au réfectoire au milieu de nous et portait la salade à sa bouche avec ses, doigts. Ce que j'en djs n'est pas pour noire à sa mémoire. En sa jeunesse, c'avait été le b^ usage : ma tante Chausson m'a affirmé que mon onole Chausson ue mangeait pas autrement la romaine.

M. le directeur venait souvent nous voir pendant que M. Grépinet taisait la classe. H nous faisait signe en entrant de rester assis et, passant devant les bancs, examinait le travail de chacun. Je n'ai pas remarqué qu'il s'occupjlt moins de moi que de mes condisciples

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plus riclies OU de haute oaissance. Il nous parlait à tous avec une améniti qui était surtout sensible dans les reproches qu'il nous faisait, et qui ne décourageaient point; il ae grossissait point nos fautes, ne noircissait point nos intentions ; ses blâmes étaient innocents et légers comme nos crimes. M. la directeur me dit un jour que j'écrivais comme on chat, et cette comparaison, neuve pour moi, me donna un fou rire, qui s'affola encors de ce que M. le directeur, pour me montrer comment on forme les lettres, prit ma plume, qui n'avait qu'un bec, et écrivit comme un chat et demi.

Depuis lors M. le directeur ne passa pas une seule fois devant mon pupitre sans me recommander de ménager mes plumes, de ne les point plonger brutalement jusqu'au fond de l'encrier, et de les essuyer après m'en être servi.

— Une plume doit faire un long usage, ajouta-t-il un jour. Je connais un savant qui a écrit avec une seule plume un livre entier, grand comme...

Et M. le directeur, parcourant du regard la salle nue. désigna de stm tl(\nx lirftn niivnrt<i U

J'admirai.

A peu de temps de là, comme je passais avec Justine par la nie du Vieux-Colombier, apercevant dans une cour, devant un magasin d'antiquités, un saint de pierre si gigantesque que sa tâte touchait aux fenêtres du premier étage, et qui écrivait dans un livre grand comme une cheminée, d'une plume & l'avenant, je le donnai pour l'ami de M. le directeur à ma bonne, qui n'y vit pas de difSculté.

A défaut de boahenr, j'avais quelquefois des ivresses. Il me souvient de m'ètre enivré de mouvement et de bruit dans la cour de l'iustitution pendant une des récréations qui suivaient le déjeuner. En plaisirs comme en travaux, la règle m'importunait. Je n'aimais pas ces jeux géométriques tels que les barres, où tout était ramené à des combinaisons simples. Leur exactitude m'ennuyait ; ilsne me donnaient pas l'image de la vie. J'aimaisles jeux abhorrés des mères et que les surveillants interdisent tôt ou tard, pour le désordre qui s'y môle, les jeux sans règle ni frein, les jeux violents, forcenés, pleins d'horreur.

Or, ce jour-là, dès que sur le signal accoutumé nous nous répandîmes dans fa coiir, notre

camarade Hangard, qui nous dominait tous de sa haute taille, de sa ToixforteetdesoD caractère impérien.!, monta sur un banc de pierre et nous harangua.

Hangard était hègne mais éloquent; c'était un orateur, un tribun; il j avait en lui du Camille Desmoulius.

— Moucherons, nous dit-il, est-ce que TOUS n'en avez pas assez de jouer an chat perché et au cheval fondu? Changeons de jeu.

Jouons à l'attaque de la diligence. Je vais tous montrer comment on s'y prend. Ce sera très amusant ; tous Terrée.

Il dit. Nous^ lui répondons par des cris de joie et des acclamations. Aussitôt, faisant succéder l'action à la parole, Hangard organise le jeu. Son génie pourroit à tout. En un instant, les chevaux sont attelés, les postillons font claqn<er leur fouet, les brigands s'arment de couteaux et de tromblons, les voyageurs bouclent leurs bagages et remplissent d'or leurs sacs et leurs poches. Les cailloux de la cour et les lilas qui bordaient le jardin de M. le directeur nous avaient fourni le nécessaire. On partit. J'étais un voyageur et l'un des plus humbles ; mais mon âme s exaltait à la beauté du paysage et

aux dangers de la route. Les brigands dous attendaient dans les gorges d'une montagne affreuse, formée par le perron vitré qui conduisait au parloir. L'attaque fut surprenante et terrible. Les postillons tombèrent. Je fus renversé, foulé aux pieds des chevaux, criblé de coups, enseveli sous une foule de morts. Se dressant sur cette. montagne humaine, Hangard en faisait une forteresse redoutable que les brigands escaladèrent vingt fois, et dont ils furent vingt fois rejetés. J'étais moulu, j'avais . les coudes et les genoux écorchés, le bout du nez incrusté d'une multitude de petites pierres aiguës, les lèvres fendues, les oreilles en fea; jamaisje n'avais senti tant de plaisir. La cloche qui sonna me déchira l'âme en m'arrachant & mon rêve. Pendant la classe de M. Grépinet, je demeurai stupide et privé de sentim,ent. La cuisson de mon nez et la brûlure de mes genoux m'étaient agréables en me rappelant cette heure où j'avais si ardemment vécu. M. Grépinet me fit plusieurs questions auxquelles je ne pus répondre, et il me traita d'âne, ce qui me fat d'autant plus pénible que, n'ayant pas lu la Métamorphose, je ne savais pas encore qu'il me suffisait de manger des roses pour rede-

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venir homme. L'ayant appris k la fleur de mes ans, j'ai promené indolemment mon àaerie dans les jardins de la Sagesse, et l'ai nourrie des roses de la science et de la méditation.

Elle en a dévoré des buissons entiers avec leurs parfums et leurs épines ; mais sur sa tète humanisée il a toujours percé un petit bout d'oreille pointue. '

LES AILEg DE PAPILLON

Chaque fois que je passe dans le parc de Neuilly, il me aouviant de Clément Sibille comme de l'&me la plus douce que j'aie jamais vue effleurer cette terre. Il achevait, je crois, sa dixième année quand je le connus. Plus vieux d'un an, l'&ge me donnait sur lui une supériorité que mes fautes me firent perdre. Le sort ne me le laissa voir qu'un moment; et, après tant d'années écoulées, je crois le voir encore dans le feuillage, & travers une grille, qnand je passe dans le parc de NeutUy.

Monsieur et madame SibiUe j avaient une demenre où, dans la belle saison, j'allais avec

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mes parents passer quelquefois l'après-midi du dimanche. Madame Sîbille, qui se nommait Hermance, blanche, menue, souple,' tes yeux verts, les pommettes pointues, le menton court, représentait assez bien la chatte métamorphosée en femme et gardant quelques traits de sa

' première nature. Isidore Sibille, son mari, long et triste, tenait de l'écbassier. C'est ainsi que ce couple apparaissait k mon père qoi

■cherchait volontiers, k l'exemple de Lavater, sur les figures humaines, une ressemblance animale, et en tirait des indices de caractère et de tempérament, mais d'une façon si vague et si hasardeuse que je serais fort en peine de dire ce qu'il inférait au juste de ces apparences écbassière et féline. Tout ce que je sais de M. Sibille, c'est qu'il ditîgeait une grande fabrique de cachemires français. J'ai entendu dire à ma mère que l'impératrice Eugénie portait quelquefois de ces cachemires pour encourager l'industrie nationale, et que c'était là une des obligations tes plus pénibles qui pussent incomber k une souveraine, tant les couleurs de ces cachemires blessaient la vue. On remarquait qu'Hermance ne portait jamais de ces ch&les français.

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La maison Sibille, dans le parc de Neuilly, était blanche, flanquée d'une tourelle et précédée d'un perron qui dominait une belle pelouse au milieu de laquelle un jet d'eau s'élevait sur un bassin de pierre. C'est là que m'apparaissait, sur le sable des allées, frêle et toujours près de s'envoler. Clément Sibille.

Il avait des yeux bleus limpides, un teint d'une blancheur éclatante, des traits d'une extrême Cnesse. Ses cheveux blonds, très courts, frisaient sur sa tète ronde; mais ses oreilles, loin de se rabattre sur l'os temporal, y étaient perpendiculaires et déployaient largement des deux càtés de la tête leurs pavillons d'une : grandeur extraordinaire et découpés par un jeu singulier de la nature en ailes de papillon. Transparentes, elles se coloraient, à la lumière, de rose et d'incarnat et brillaient de lueurs éclatantes. On se s'apercevait pas qne ce fussent de grandes oreilles, et l'on croyait voir de petites ailes. Du moins c'est l'image que me trace ma mémoire. Clément était très joli, mais étrange.

Je disais :

— Clément a des ailes de papillon.

Et ma mère me répondait :

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— Les peintres et les sculpteurs représentent de même Psyché avec des ailes de papillon ; et Psyché fat épousée par l'Amour et admise dans l'assemblée des dieux et des déesses.

Un plus savant que moi en mythologie figurée aurait pu objecter à ma chère maman que Psyché ne portait pas ses ailes des deux côtés de la tète, à la place d'oreilles.

Clément était d'essence aérienne. II ne savait pas marcher; il avançait par petits bonds, en se jetant de cdté, et semblait le jouet des vents . L'ingénuité de ses amusements, la puérilité de ses manières et la maladresse enfantine de ses gestes offraient uù contraste attendrissant avec sa bonté qui semblait d'un &ge plus mûr, tant elle montrait de force et de m&le constance. Sou &me était transparente et pure comme son teint, sereine comme son regard. Il parlait peu et toujours affectueusement, n ne se plaignait jamais quoiqu'il eût de perpétuels sujets de plaintes. Les maladies prenaient volontiers pour séjour sa chétive personne et s'y succédaient sans inte> valle, ffèvre scarlatine, fièvre muqueuse, fièvre typhoïde, rougeole, coqueluche. Et peut-être, un mal dont on ignorait alors la nature, h

tuberculose avait-elle «avahi sa poitrine étroite. Et quand la maladie lui donnait congé, il n'en était pas quitte envers le -sort. 11 lui arrivait des accidents si extraordinaires et si fréquents qn'il semblait qu'une puissance invisible s'appliquât à le persécuter. Mais tontes ces disgrâces tournaient à son avantage par l'occaaion qu'elles lui donnaient de montrer sa douceur inaltérable. Communément, il glissait, butait, bronchait, trébuchait de toutes les manières concevables et inconcevables, se cognait contre tous les murs, se pinçait le doigt k toutes portes et c'était un perpétuel renouvellement de ses ongles; il se faisait des coupures aux mains en taillant son crayon; il se logeùt en travers du gosier une aj'ète de chaque poisson que les lacs, les étangs, les ruisseaux, les rivières, les fleuves et les mers lui destinaient et qu'accommodait Malvina, la cuisinière des Sibille. Un saignement de nez le prenait au moment d'aller voir Kobert-Houdin ou de faire une promenade à Ane, dans le bois do Boulogne, et, en dépit de la clef qu'on lui mettait sur le dos, il tachait son gilet neuf et son beau pantalon blanc. Un jour, sous mes ^eux, comme il voltigeait à son habitude sur

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la pelouse, il tomba dans te basaio. De peur d'un rhume, d'une maladie de poitrine, on prit de grands soins pour le réchauffer. Je le vis dans son lit, sous un monstrueux édredon, coiffé d'un béguin & fleurs, riant ans anges. Il s'excusa, en me voyant, de m' avoir laissé seul, sans distraction.

Je n'avais ni frère, ni compagnon avec qui je pusse me comparer. En voyant'Clément, je découvrais que la nature m'avait donné une &me agitée, pleine de trouble et d'ardeur, gonflée de vains désirs et de folles douleurs. Rien n'altérait le calme de son âme. H ne tenait qu'à moi d'apprendre de lui que notre bonheur ou notre malheur dépend moins des circonstaiïces que de nous-mêmes. Mais j'étais sourd aux leçons de la sagesse. Heureux encore si je n'eusse opposé à l'exemple du bon petit Clément celui d'un enfant violent dans ses jeux, insensé et malfaisant. Je fus cet enfant-là^ je le fus au jugement du monde. Doia-je alléguer, pour me justifier, la nécessite, maîtresse des hommes et des dieux, qui me conduisit comme elle conduit l'univers? Dois-je alléguer l'amour de la beauté qui m'inspira cette foii comme il inspir^a ma vie entière, dont il fut

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le tourment et la joie? A quoi bon? Jugea-t-on jamais personne selon les principes delà philosophie naturelle et les lois de l'esthétique? Mais exposons les faits.

Un après-midi d'automne, nous fûmes autorisés. Clément et moi, à nous promener seuls sur le boulevard qui passe devant la maison Sibille. Ce boulevard n'était pas tel alors qu'il est aujourd'hui, bordé parles grilles uniformes qui défendent les jardins. Plus rustique, plus mystérieux et plus beau, il longeait sur une grande étendue le parc royal, clos de murs.

Les feuilles mortes tombaient des grands arbres dans un poudroiement de lumière etjonchaient d'or le sol oit nous marchions. Clément, qui sautillait, me devança dé quelques pas et je via que sa casquette de drap noir, toute garnie de gros galons grenat, triste de couleur et laide de forme, cachait les jolies petites boucles de ses cheveux blonds et opprimait les pavillons merveilleux de ses oreilles. Cette casquette me déplut. J'eus le tort de n'en pas détourner mes regards et ^le me causa un malaise croissant. ' Enfin, ne pouvant la souffrir, je demandai à mon compagnon de l'âter. Cette demande, à laquelle il ne trouvait sans doute aucpne

raison, ne lui parut pas mériter de réponse.

Il coatinua ses petites envolées avec sérénité. Je le pressai une deuxième fois et sans grâce d'&ter sa casquette.

Surpris de mon insistance :

— Pourquoi? d«manda-t-il doucement.

— Parce qu'elle est laide.

Il crut que je plaisantais et se tint néanmoins sur ses gardes et, quand j'essayai de la lui arracher, il repoussa ma tentative et raffermit sa casquette lur sa tète d'une main prudente 'et soigneuse, car il aimait sa casquette et la trouvait belle. Je tentai deux fois encore de m' emparer de l'odieuse coiffure. A chaque fois, il l'enfonçait plus profondément sur sa tète et la rendait plus odieuse encore. Dépité, j'interrompis mes attaques, non sans arrière-pensée. Son joli visage, .«mpreint d'une surprise douloureuse, reprit vite son air naturel de paisible innocence. Que n'ai-je été touché par la pureté de son regard «onfîaut? Mais un esprit de violence était en moi. J'observai attentivement mon ami et soudain, d'un geste rapide, je saisis la casquette et la lançai par-dessus le mur dans le parc de Louis-Philippe. '

Clément ne prononça pas une parole, ne

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poBssa pas un cri. Il me ragarda d'un air de ■urprise et de reproche qui me fendît le cœur; et ses yeux brillaient de larmes. Je demeurais stupide, ne pouvant croire que j'avais accompli un acte si criminel et je cherchais encore sur la tète ailée et bouclée de Clément la casquette fatale. Elle n'y était plus, elle n'y pouvait revenir. Le mur était très haut, le parc vaste et solitaire. Le soleil descendait à l'horizon. De peur que Clément ne prit froid ou plutôt dans le trouble que me causait la vue de sa tête ijLue, je le couvris de mon chapeau tyrolien qui lui cachait les yeux et lui rabattait tristement les oreilles. Et nous regagnâmes en fiil&nce la maison SibiUe. On devine comment j'y fus accueilli.

Hes parents ne me ramenèrent plus cfaes leurs amis de Neuill^. Je ne revis pins Qiment. Le pauvre petit disparut bientât de m monde. Ses ailes de papillon grandirent et, quand elles furent assez fortes pour le porter, il s'envola. Sa mère désolée essaya, en vain, 4e le suivre. Métamorphosés en chatte par la faveur du ciel, elle le guette en miaulant sur les toits.

Après avoir barbouillé déji beaucoop de papier avec mes souvenirs d'enfance , j« retrouve ddns un coin de ma mémoire an jugement que ma mère porta sur moi, quand j'étais petit. Un jour qu'elle devait m'emmener à la promenade, elle mit à s'habiller un temps qui me parut long. Et lorsque enfin elle se montra riante et parée, je lui jetai un regard sombre (dit-on), et lui déclarai que je renonçais à cette promenade, à toutes les promenades, à tous les plaisirs, h tous les biens de ce monde, dès ce jour et pour la vie.

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— Comme c«t enfant e»i violent! soupira ma mère.

Ce jugement ne me parait paa juste malgré tes faits qoi l'ont motivé. Il est Tiai qu'en me comparant à mou gentil ami que les dieux changèrent en papillon, je m'aperçus spontanément que je n'étais ni doux, ni placide comme lui. Et, pour ne rien cacher, mes désirs, plus ardents que ceux delà plupartdes enfants, cédaient plus promptement que les leurs à la nécessité. Dès mon âge le plus tendre, la raison exerça sur moi un puissant empire. C'est dire que j'étais un être singulier, car tel n'est pas le cas de la plupart dea individus de mon espèce. De toutes les définitions de l'homme, la plus mauvaise me parait celle qui en fait un animal raisonnable. Je ne me vante pas excessivement en me donnant pour doué de plus de raison que la plupart de ceux de mes semblables que j'ai vus de près ou dont j'ai connu l'histoire. La raison habite rarement les âmes communes et bien plus rarement encore les grands esprits. Je dis la raison et, si vous me demandez comment je prends le terme, je vous répondrai que je le prends dans le sens «vulgaire. Si j'y attachais une acception meta-,

physique, je ne le comprendra^a plus. J'eatends le mot comme l' entendait la TÎeilIe Mélanie qui c oncques lettres ne lut v. J'appelle raisonnable celui qui accorde sa raison particulière avec la raison universellei de manière à n'être jamais trop surpris de ce qui arrive et à s'y accommoder tant bien que maU j'appelle raisonnable celui qui, observant le désordre de la nature et la folie humaine, ne d'obstiné point à y voir de l'ordre et de la sagesse; j'appelle raisonnable enfin celui qui ne s'efforce pas de l'ôtre.

Je pense que je fus celui-là. Mais de bonne foi, en y songeant, je ne le sais pas et ne me soucie pas de le savoir. Incrédule à l'oracle de Delphes, loin de chercher à me connaître moimême, je me suis toujours efforcé de m'ignorer. Je tiens la connaissance de soi comme fine source de soucis, d'inquiétude et de tourments. Je me suis fréquenté le moins possible. Il m'a paru que la sagesse était de se détourner de soi-même, de s'oublier soi-même, ou de s'ima:giner autre qu'on n'est et par la nature et par la fortune. Ignore-toi toi-même, c'est le premier précepte de la sagesse.

S'il est vrai que Montaigne composa ses.

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Essais pour étudier son propre indÎTidu, cette recherche lui dut être plus cruelle que les pierres qui lui déchiraient les reins. Mats je crois qu'il Et son livre tout au contraire pour se distraire et s'amuser, pour se divertir et non pour s'avertir.

Et que l'on ne dise pas que ce sermon sur l'éloignement de soi-même est étrangement placé dans un livre où l'on ne se quitte pas un moment. Je suis une autre personne que l'enfant dont je parle. Nous n'avons plus en commun, lui et moi, un atome de substance ni de pensée. Maintenant qu'il m'est devenu tout & fait étranger, je puis en sa compagnie me distraire de la mienne. Je l'aime, moi qui ne m'aime ni ne me hais. Il m'est doux de vivre en pensée les jours qu'il vivait et je soulîre de respirer l'air du temps où nous sommes.

C'était le jour de la reotrée. J'étais admis, cette année-là, comme externe aa colley, après avoir fréquenté quelque temps cette institution Saint^oseph où j'expliqnais VEpitome au cliaut des moineaux.

Devenu collégien, je sentais cet honnenr avec quelque inquiétude et craignais qu il ne lût lourd. Je n'avais nulle envie de briller sur ces bancs tachés d'encre, car, h dix ans, j'étais sans ambition. Je n'eu avais d'ailleurs nul espoir. A l'école préparatoire, je m'étais fait remarquer surtout par nue expression perpétuelle de surprise, qui ne passe pas, k tort

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bu k raison, pour une marque de grande intelligence et me faisait jager nn peu simple : jugement injuste. J'étais aussi intelligent que la plupart de mes camarades, mais je l'étais autrement. Leur intelligence leur servait dans les circonstances ordinaires de la vie. La mienne ne me venait en aide que dans les rencontres les plus rares et les plus inattendues. Elle se manifestait inopinément dans des promenades lointaines ou dans des lectures étranges. J'étais résigné à n'être pas un élfeve brillant et je me disposais, dès mon entrée au collège, à chercher ce qui pouvait, dans ma nouvelle existence, me donner quelque distraction. Tels étaient mon naturel et mon génie, et je n'ai jamais changé. J'ai toujours su me distraire; ce fut tout mon art de vivre. Petit et grand, jeune et vieux, j'ai constamment vécu le plus loin possible de moi-même et hors de la triste réalité. J'éprouvais, en ce jour de rentrée, un désir d'autant plus vif d'échapper aux circonstances environnantes, que ces circonstances me semblaient particulièrement disgracieuses. Le collège était laid, sale, mal odorant; mes camarades brutaux, les maîtres tristes. Notre professeur nous

regardait sans joie et sans amour, et il n'était ni asses exquis ni assez pervers pour a£Fecter les dehors d'une tendresse qu'il n'éprouvait pas. Il ne nous fît pas de discours et, nous ayant observés un moment, il nous demanda nos noms qu'il inscrivait, à mesure que nous les prononcions, dans un grand registre ouvert sur son pupitre. Je le trouvais vieux et machinal. Sans doute n'était-il pas aussi âgé qu'il me semblait Quand il eut recueilli nos noms, il les mâcha quelque temps en silence, pour s'en pénétrer. £t je crois qu'aussitôt il- les posséda tous. Son expérience lui avait enseigné qu'un maitré ne tient ses élèves qu'autant qu'il tient leur nom et leur figure.

— Je vais, noua dit-il ensuite, vous dicter la liste des livres que tous devrez vous procurer le plus tôt possible.

Et il nous dénombra d'une voix lente et monotone des titres rébarbatifs tels que lexiques et rudiments (ne les pouvait-on nommer avec plus de douceurà detrès jeunes enfants?), les fables de Phèdre, une arithmétique, une géographie, le SelecUe e profanis..., que sais-j'e encore? Et il termina sa liste par cette mention, nouvelle pour moi : Esther et Atkalie.-

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Aussitât je vis devant moi, dans ud vague délicieux, deux femmes gracieuses, vêtues comme aor les images, qai se tenaient par la taille et qui se disaient des choses que ja n'entendais pas, mais que je devinais .touchantes et jolies. La chaire et le professeur, le tablea» noir, les murs gris avaient disparu.

Les deux femmes marchaient lentement dtins un étroit sentier entre des champs de hlé, fleuris de bleuets et de coquelicots', et leurs noms chantaient à mes oreilles : Esther et Âthalie.

Je savais déjà qu'Esther était l'ainée. Elle était honne. Athalie, plus petite, avait des nattes blondes, autant que je pouvais le discerner. Elles habitaient la campagne. Je devinais un hameau, des chaumières qui fumaient, un berger, des villageois dansant; mais tous tes traits de ce tableau restaient incertains, et j'étais avide de connaître les aventures d'Esther et d' Athalie. Le professeur, en m'appelant par mon nom, me tira de ma rêverie.

— Dormez-vous? Vous êtes dans la lune. Allons! Allons! soyez attentif et écrivez.

Le maître nous dictait les devoirs et les.

leçons pour le lendemain : un thème latin à faire, une fable de Fénelon à réciter.

Rentré à la m&ison, je remis à moa père la liste des livres qu'il fallait se procurer le plus tât possible. Mon père parcourut cette liste d'un regard paisible et me dit qu'il fallait demander ces ouvrages à l'économat du Collège.

— Ainsi, me dit-il, tu auras de chaque livre l'édition adoptée par ton professeur et possédée parla plupart de tes condisciples : même texte, mêmes notes. Gela vaudra beaucoup mieux.

Et il me rendit ma liste.

— Mais, lui dis-je, Estker et Athaliei

— Eh bien, mon enfant , l'économe te remettra Esther et Athalie avec les autres

J'étais déçu. J'aurais voulu avoir tout de suite Esther et Athalie. J'en attendais une grande joie. Je tournais autour de la table où mou père était occupé à écrire.

— Papa, Esther et Athalie?...

— Ne musarde pas : va travailler et laissemoi tranquille !'

Je fis mon thème latin assis sur un talon, sans goût et mal.

Pendant le dîner, ma mère m'adressa diverses . questions sur mes professeurs, sur mes condisciples, sur les classes.

ciglc

LB PETIT PIBBRE 333

Je répondis que mon professeur était vieux, sale, se mouchait en trompette, se montrait toujours séTère, quelquefois injuste. Quant à mes camarades, je vantai les uns à l'excès, je dépréciai les autres sans mesure. Je ne possédais pas le sentiment des nuances et ue me résignais pas encore k reconnaître l'universelle médiocrité des hommes et des choses.

Je demandai soudain h ma mère :

— Esther et Athalie, c'est joli, n'est-ce pas?

— Sans doute, mon enfant, mais ce sont deux pièces.

J'accueillis ces paroles d'un air si stupide que mon excellente mère jugea utile de me donner des explications très claires.

— Ce sont deux pièces de thé&tre, mon enfant, deux tragédies. Esther est une pièce, AthaUe en est une antre.

Alors gravement, tranquillement, résolument, je répondis :

^Non.

Ma mère stupéfaite me demanda comment je pouvais nier ainsi sans raison ni civilité.

Je répétai que non, que ce n'étaient pas deux pièces. Qa'Esther et Athalie c'était une histoire, que je la savais, qu'Esther était une bergère.

324 LB PETIT PIERBE

— Eh! bien, 'dit ma mère, c'est une Esther et Atkalie que je ne connais paa. Tu me montreras le livre dans lequel tu as lu cette histoire.

Je gardai quelques instants un sombre silence, puis je repris, l'&me toute brouillée d'amertume et de mélancolie :

— Je te dis qa'Estker et Athalie c'est pas deux pièce» de théâtre.

Ma mère essayait de me persuader, quand mon père la pria yivemeftt de me laisser dans ■ion outrecuidance et ma itupidité.

— Il est idiot, ajouta-t-îl,

Et ma mère soupira. J* ris, je vois eaoore, M soulever et s'abaisser sa poitrine dans son corsage de taffetas noir, fenné au col par une petite broc^ie d'or en forme de nœud, arec deux glands qui tremblaient.

Le lendemain, à huit heures, Justine, ma bonne, me conduisit au collège. J'avais quelque sujet d'être soucieux. Mon thème latin ne me contentait pas et me semblait de nature à ne •ontenter personne. Son seul aspect révélait sn ouvrage imparfaitet fautif. L'écriture, assez appliquée et âne au commencement, s'altérait et grossissait par un progrès rapide, jusqu'à devenir informe aux dernières lignes. Maie je

renfonçais ce souoi dans les obscures profondeurs de mon Âme ; je le noyais. A dix ans, j'étais déjà sage au moins sur un point : Je concevais qu'il ne faut rien regretter de ce qui est irréparable, qu'en un mal sans remède, comme dit Malherbe, il n'en faut pas chercher et que se repentir d'une faute, c'est aj^juter proprement à un mal un mal pire encore. Il faut se pardonner beaucoup à soi-même pour s'habituer à pardonner beaucoup à autrui.

Je me pardonnai mon thème. En passant devant la boutique de l'épicier, je vis des fruits confits qui brillaient dans leur boite, comme des joyaux dans un écrin de velours blanc.

Les cerises faisaient des rubis, l'angélique des émeraudes, les prunes de grosses topazes, et comme, de tous les sens, c'est la vue qui me procure les impressions les plus fortes et les plus profondes, je fus séduit et je déplorai que mes moyens ue me permissent pas d'acheter une de ces bottes. Mais je n'avais pas assez d'argent. Les plus petites valaient un franc vingt-cinq. /Si le regret n'eut point d'empire sur moi, le désir a conduit ma vie entière. Je puis dire que mon existence ne fut qu'un long désir. J'aime désirer; du désir

j'aime les joies et les souffrances. Désirer avec force, c'est presque posséder. Que dis-je, c'est posséder sans dégoût et sans satiété. Après cela, suis-je bien sûr qu'à dix ans.jeprofessais cette philosophie du désir, et que mon cerveau ta contenait toute formée? Je n'en mettrais pas ma main au feu. Je ne jurerais pas non plus que' beaucoup plus tard la cuisson du désir ne m'a pas été quelquefois trop vive pour ne m'ètre pas douloureuse. Heureux encore si je n'avais jamais désiré que des boites de fruits confits!

Je vivais en grande intimité avec Justine.

J'étais tendre, elle était vive : je l'aimais sans m'en sentir aimé, ce qui. s'il faut le dire, n'était guère dans mou caractère.

Ce matin-là, nous marchions tous deux sur la voie du collège tenant chacun par un côté la courroie de ma gibecière, et tirant par à-coups très secs, au risque de nous aire trébucher; mais nous étions solides. D'habitude, je retournais à Justine tout ce que mes professeurs m'avaient dit de pénible ou même d'injurieux dans la journée. Je l'interrogeais sur des sujets difficiles, comme j'avais été moi-même interrogé. Elle ne répondait pas ou répondait

^„Am

mal, et je lui disais ce qu'on m'avait dit ; Vous êtes un &ne. Vous aurez un mauvais point.

N'avez-Tous pas hoote de votre paresse? Ce matin-là, donc, je lui demandai si elle connaissait Estker et Athalie. i

— Mon petit monsienr, me répondit-elle, Esther et Athalie, c'est des noms.

— Justine, cette réponse mérite une punition.

— C'est des noms, mon petit maître. Natalie, c'est le nom de ma sœur de lait.

— C'est possible, mais tu n'as pas lu dans le livre l'histoire d'Estber et d'Athalie. Non, tu ne l'as pas lue. Eh ! bien, je vais te la conter.

Et je la lui contai.

— Ësther était fermière à Jony-en-Josas. Un jour qu'elle se promenait dans la campagne, elle rencontra une petite fille évanouie de fatigue, au bord d'un chemin. Klle la fit revenu à elle, Ini donna du pain, du lait, lui demanda son nom.

Je contai ainsi jusqu'àla porte du collège. Et j'étais sûr que cette histoire était vraie, et que je la trouverais toute semblable dans mon livre. Comment me l'étais-je persuadé? Je n'en sais rien. Mais j'en étais sûr.

Cette journée ne fut point mémorable. Mon

thème passa inaperçu, ât disparut obscurément comme la multitude des actions humaines qui ' coulent dans la nuit sans mémoire. Le lendemain, je.me sentis soulevé d'un en^iousiasme héroïque pour Binet. Binet était petit, maigre, les yeux creux, la bouche grande, la voix aigre. Il avait des bottes, de petites bottes noires, vernies, piquées de blanc. Il m'éblouit. L'univers -disparut à mes yeax, je ne voyais que Binet. Je ne puis découvrir aujourd'hui aucune raison à mon enthousiasme, sinon ces bottes, qui rappelaient tant de gloires et d'élégances passées. Et si tous trouyez que c'est peu, vous ne comprendrez jamais un mot à l'histoire universelle. Les Grecs ne sont-ils pas essentiellement les Grecs aux belles knémides? Le jour suivant était an mercredi, jour de congé. L'économe ne nous remit nos livres que le jeudi. Il nous St signer un reçu, ce qui nous donna une haute idée de nos personnes civiles. Nous respirâmes nos livres avec plaisir : ils sentaient la colle et le papier. Ils étaient tout frais. Nous inscrivîmes nos noms sur le titre. Certains d'entre nous firent un p&té sur la couverture de quelque grammaire ou die-' tionnaire, et ils en gémirent. Et pourtant, ces

bouquins étaient destinés à recevoir plus de taches d'encre que les vitres de l'épicier de la f rue des Sainta-Pères ne reçoivent de taches de ! boue en hiver. Mais la première macule désespère ; les autres vont de soi. Ces considéra- ' tions, pour peu qu'on les poussât, nous mèneraient loin des grammaires et des dictionnaires. Quant à moi, je cherchai tout de suite dans mon paquet de livres Esther et Alkalie. Par tin coup du sort, qui me fut cruel, cet ouvrage manquait; l'économe, auquel je le réclamai, me dit que je l'aurais en temps utile et que je n'avais pas k m'inquiéter.

Ce fut seulement quinze jours plus tard, le jour des Morts, que je reçus Esther et Alkalie. Un petit volume cartonné à dos de toile bleue, qui portait sur le plat ce titre en papier gris : Racine, Esther et Athalie, tragédies tirées de l'écriture sainte, édition à l'usage des classes. Ce titre ne m'annonçait rien de bon. J'ouvris le livre : c'étaitpis qu'on n'eût pu craindre. Esther eiAlhalie étaient en vers. On sait que tout ce qui est écrit en vers se comprend mal et n'inté- "' resse pas. Esther et Athalie formaient deux ^ pièces distinctes et tout en vers. En grands vers. Ma mère avait cruellement raison. Alors

330 LE PETIT PIBRRE

Esther n'était pas fermière, Athalie n'était pas une petite mendiante, Esther n'avait pas rencontré Athalie au bord du chemin. Alors j'avais rêvé! Rêve charmant! Que la réalité était triste et ennuyeuse auprès de mon songe! Je fermai le livre et me promis bien de ne jatnais le rouvrir. Je ne me suis pas t^nu parole.

doux et grand Racine ! le meilleur, le plus cher des poètes! telle fut ma première rencontre avec Vous. Vous êtes maintenant mon amour et ma joie, tout mon contentement et mes plus chères délices. C'est peu à peu, en avançant dans la vie, en faisant l'expérience des hommes et des choses, que j'ai appris à vous connaître et à vous aimer. Corneille n'est près de vous qu'un habile déclamateur, et je ne sais si Molière lui-même est aussi vrai que vous, d maître souverain, en qui réside toute vérité et toute beauté ! Dans ma jeunesse, g&té par les leçons et les exemples de ces barbares romantiques, je n'ai pas compris tout de suite que vous étiez le plus profond comme le plus pur des tragiques ; mes ■ regards manquaient de force pour contempler votre splendeur. Je n'ai pas toujours parlé de vous avec assez d'admiration; je n'ai jamais

dit que tous avez créé les caractères les plus vrais qai aient été mis au jour par on poète; je n'ai jamais dit que vous étiez la vie même et la nature m6aier. Vous avez seul offert eu spectacle de véritables femmes. Que sont les femmes de Sophocle et de Shakespeare, auprès de celles que vous avez animées? Des poupées! Les vôtres ont seules des sens et cette chaleur intime que nous appelons TAme. Les vôtres seules aiment et désirent; les 'autres parlent; je ne veux pas mourir sans avoir écrit quelques lignes au pied de votre monument, ô Jean Racine, en témoignage de mon amour et de ma piété. Et si je n'ai pas le temps d'accomplir ce devoir sacré, que ces lignes négligées, mais sincères, me servent de testament.

Mais je n'ai pas dit qu'ayant refusé d'apprendre la prière d'Esther : mon souverain roi (et ce sont là les plus beaux vers de la langue française), mon professeur de huitième me fit copier cinquante fois le verbe : Je n'ai pas appris ma leçon. Mon professeur de huitième était un mortel profane. Ce n'est pas ainsi qu'on venge la gloire d'un poète. Aujourd'hui, je sais Racine par cœur, et il m'est toujours nouveau. Quant k toi, vieux Richou

(c'était le aom de mon professeur de huitième), je déteste ta mémoire. Tu profanais les -vers de Racine en les faissat passer par ta bouche épaisse et noire. Tu n'avais pas le sens do l'harmonie. Tu méritais le sort de Marsyas. Et je m'approuve d'avoir refusé d'apprendre Esther, tant que tu- fus mon régent. Mais vous Maria Favart, vous Sarah, vous Bartet, vous Weber, soyez bénies pour avoir fait couler de vos lèvres divines, comme le miel et l'am- ' broisie, lés vers d'Estker, de Phèdre et d'Iphigénie.

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