LA JEUNE HÉRITIÈRE DES TROGLODYTES
J'avais rn juste : Radégonde, ou plutdt Justine, car ma chère mamao l'avait transférée délibérément du patronage de la noble thuringienne en celui d'une sainte dont le nom coule plus doucement sur les lèvres, Justine donc changea, pour sa bienvenue, notre maison paisible en une demeure féerique. Vous m' entendez bien : je ne veux pas dire par là que cette simple paysanne eût reçu d'une marraine fée le don de revêtir de porphjrre, d'or et de pierreiies les mura des appartements qu'elle nettoyait. Non. mais depuis son «itrée en charge.
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notre logis résonnait sans 6esse de bruits inouïs, de chocs formidables, de cris d'épouvante, de grincements de dents et de rires stridents; il s'y répandait des odeurs horribles de graisse bouillante et de chairs grillées ; les eaux ménagères coulaient inopinément dans les chambres, une fumée soudaine y cachait le jour et oppressait les poitrines, les parquets craqaaient, les portes claquaient, les fenêtres s'entrechoquaient, les rideaux se gonflaient, le vent soufflait en tempête, des signes funestes apparaissaient qui troublaient mon père : son encrier se renversait sur sa table, ses plumes perdaient leur bec, le verre de sa lampe éclatait chaque soir. N'était-ce pas proprement féerique? Ma ihëre disait que Justine n'était pas une mauvaise fille et qu'avec du temps et de la patience, on la formerait; mais qu'en attendant, elle cassait un peu trop ; cependant Justine n'était pas maladroite. Souvent, au contraire, elle surprenait mes parents par sa dextérité. Mais elle était sauvage, violente et prompte au combat, et, comme, dans son &me primitive, la matière inerte s'animait, prenait les sentiments et les passions des hommes, cette fille des troglodytes de la
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Loire entrait en lutte avec les ustensiles de s et de ménage comme avec deà esprits
Elle s'attaquait aux métaux les plus dur^.
Les espagnolettes des fenêtres, et les robinets des fontaines lui restaient dans la main. Enfin l'âme de ses lointains aïeux, remontée en elle, la vouait au plus sauvage fétichisme. Mais qui de nous ne s'est jamais irrité contre une chose non pensante dont il éprouvait de la douleur ou seulement de la résistance, une pierre, une épine, une branche?
Je suivais Justine dans ses travaux quotidiens avec une curiosité qui ne se lassait jamais. Ma chère maman me reprochait ce qu'elle appelait ma sotte musardiae. Elle n'en jugeait pas bien : Justine m'intéressait p^r ses façons guerrières et parce que toutes ses entreprises domestiques prenaient le caractère d'une lutte, incertaine et terrible. Lorsque, armée de son balai et de son plumeau, elle disait avec force : « Faut que j'aille faire le salon », je l'accompagnais attentif.
Le saton était meublé d'un canapé et de vastes fauteuils d'acajou, destinés à recevoir sur leurs vieux sièges de velours rouge les
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clients du docteur. Tendus de papier vert à ramages, les murs portaient deux gravures :
la Danse des Heures et le Songe de Napoléon, ainsi que deux toiles crevées en maint endroit, deux portraits de famille, un grand-oncle i moi très brun, avec son col d'habit très montant, sa cravate blanche qui lui cachait le menton et des boutons de chemise k chatoette d'or; une grand'tante coiffée en coques et sévèrement enfermée, quast au buste, dans une robe noire, représentés tous deux, m'a-t-on dit, sous le règne de Charles X, peu de temps avant leur fin prématurée, ligures du passé qui m'inspiraient une tristesse profonde. Mais ce qui faisait la principale richesse de ce salon, c'étaient les statuettes de bronze offertes par des malades guéris et reconnaissants. Chacune de ces œuvres d'art témoignait de l'&me du donateur. Il y en avait ae gracieuses, il y en avait d'austères. Elles ne s'accordaient ensemble ni par la taille, ni par le i^aractère. D'un c6té de la porte, une Vénus de Milo, réduite et conlée dans un métal chocolat, s'élevait sur une petite table façon Boulle. De l'autre câté, une Flore en bronze de commerce répandait en souriant : des fleuH de zinc doré. Entre deux fenêtres
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Siégeait, barbu et cornu, le Moïse de Micbel' Ange. Et çà et là, sur les tables, on voyait uu jeune pècbeur napolitain tenant un crabe par une patte, un ange gardien portant bu ciel un petit enfant. Mignon regrettant son pays, Méphistophélès s'enveloppant de ses ailes de chauve-souris et Jeanne d'Arc en prière.
Enân, un Spartacus, ayant brisé ses fers, se dressait farouche, serrant les poings sur la pendule-borne de la cheminée.
Pour les nettoyer, Justine frappait violemment d'an maigre plumeau les tableaux et les bronzes. Cette fustigation n'endommageait pas sensiblement mon grand-oncle ni ma grand'tante déjà tant éprouvés ; elle n'avait point de prise sur les formes simples et pleines de la Vénus et du Moïse. Maïs la sculpture moderne en souffrait. Des plumes arrachées violemment à l'époussetoir se logeaient sous les ailes de l'ange gardien, entre les pattes du crabe, sous l'épée de Jeanne d'Arc, dans les cheveux de Mignon, dans la guirlande de Flore, dans les chaînes de Spartacus. Justine n'aimait pas ces guignols, comme elle les appelait, et surtout elle détestait le Spartacus. C'est lui qu'elle frappait le plus rudement; elle le faisait chan-r
celer sur sa base. Il s'ébranlait, il penchait terriblement, il menaçait de tomber sur l'inso^ lente et de Técraser dans sa chute. Alors, les sourcils froncés, les veines du front gonflées, elle lui criait: * Hola! Ho! *, comme aux bétes que naf^uère elle ramenait le soir k retable, et, d'un coup bien asséné, le rencognait sur sa borne.
Dans ces combats de chaque jour, le plumeau eut bientôt perdu toutes ses plumes.
C'était avec la manchette de cuir et le bois dénudé que Justine époussetait désormais. A ce traitement, l'ange gardien perdit ses ailes, Jeanne d'Arc son épée, le jeune pêcheur son crabe, Mignon une boucle de ses cheveux, et Flore ne jeta plus de fleurs. Justine n'en était point troublée, mais parfois, à la vue de ces ruines, la jeune Tourangelle, les mains jointes sur le manche de son plumeau, demeurait songeuse et murmurait avec un sourire triste :
— Tout de même, ces guignols, ce que c'est craintif !
TIVRE PLUSIEURS VIES
Je me plaisais dans ta fréquentation de Jus- Une; et ma mère jugeait même que je m'y plaisais trop. Si je recherche les causes de ce plaisir, j'en trouve plusieurs qui proiivent mon innocence et ma simplicité. La confiance du jeune &ge, un besoin d'amitié, une humeur riante et joueuse, de la bonté me portaient vers elle ; mais la fille des troglodytes m'attirait aussi pour des raisons, moins louables. Je la jugeais un peu niaise, et, comme disait Mélanie, un peu nice, d'esprit épais etde toute façon moins intelligente que moi. Aussi, mon
amour-propre trouvait-il dans 3a compagnie de vives satisfactions. Je goûtais la plaisir de la reprendre et de l'instruire ; et peut-être même n'y mettais-je pas beaucoup d'indulgence. J'étais moqueur et elle me fournissait de faciles occasions de moquerie. Avide de gloire, enfin, j'étalais devant elle ma supériorité et lui ollrais uk sujet d'admiration.
Je m'efforçai de briller devant elle jusqu'au jour où je m'aperçus que, loin de m' admirer, elle me jugeait fort sot, sans jugement et sans esprit, et ni beau ni fort d'aucune manière.
Or, comment m'avisai-je de ces sentiments si contraires à cçux que je lui prêtais? Eh! mon Dieu! parce qu'elle me les exprima elle-même. Justine était d'une rude franchise. Elle sut se faire comprendre et il me fallut reconnattre qu'elle ne m'admirait pas du tout. Je dois dire à ma louange que je ne m'en fAchai pas etn'en aimai guère moins Justine. Je cherchai avec application les causes d'un jugement sisurprenant et je parvins à les découvrir, car, quoi qu'en pensât la fille des troglodytes, j'étais intelligent. Je vais les dire telles que je les trouvai. D'abord, elle me voyait mince, chétif, p&le, moins beau et moins fort de moitié que
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aon frère Symphortea d'un an moins &gé que moi, et plus avancé. Or, elle trouvait que l'esprit d'un garçon est d'être ferme et bien découplé, fort et gaillard. Et n'allez pas croire que je lui donne tort. Ensuite, bien que. ce jugement puisse d'abord surprendre de la part d'une fille qui ae savait pas lire, elle me trouvait ignorant. Elle s'étonnait sans me le dire, mais je le voyais bien; que j'ignorasse, h mon âge, les mœurs des animaux et des choses de la nature que son frère Sympborien connaissait depuis longtemps; mon innocence sur certains sujets lui semblait ridicule, car tout honnête fille qu'elle était, elle n'était pas naïve, et n'estimait pas la naïveté. Enfin, ' bien qu'il lui arrivât parfois de rire à se décrocher la rate, comme elle disait, elle jugeait qu'il fallait avoir peu d'entendement pour nre à tout bout de champ comme je faisais. C'était, selon elle, mal connaître la vie qui n'est pas risible, et c'était manquer de cœur. VoiI&, bien déduites, les raisons pour lesquelles Justine me refusait toute intelligence. Et vraiment, elles ne sont pas mauvaises, bien qu'en définitive, je fusse un petit garçon capable de comprendre beaucoup de
choses. Mais j'agissais parfois d'une manière Traiment'décoDcertante .
J'en pourrais citer beaucoup d'exemples. En voici un qui remonte, si je ne me trompe, aux premiers temps de Justine dans notre maison.
Il y avait dans le cabinet aux boutons de roses, sur une étagère, de petits volumes reliés en vert et ornés de gravures, que ma chère maman me donnait quelquefois h lire. C'était L'Ami des Enfants. Les récits de Berquin me transportaient dans l'ancienne France et me faisaient connaître des mœurs bien différentes des nAtres. J'y trouvai, par exemple, t'bistoire d'un gentilhomme de dix ans qui portait l'épée et la tirait trop volontiers sur de petits villageois avec lesquels il se prenait de querelle. Mais un jour, au lieu de lame, il dégaina une plume de paon que son sage gouverneur y avait substituée. Jugez de sa honte et de sa confusion. La leçon lui profita. Il ne fut plus ! orgueilleux ni colère. Ces vieilles histoires avaient pour moi de la fraîcheur et me touchaient aux larines. Et il me souvient qu'un matin, je lus l'histoire de deux gendarmes qui m'attendrissaient par leur bienfaisance et leur
dévouement. Ils apportèrent, je ne sais plus comment, la joie à de pauvres paysans qui leur offrirent à souper. Et comme il n'y avait point d'assiettes dans la chaumière, les bons gendarmes mangèrent leur fricot sur leur pain. Eu cela, ils me parurent si beaux, que je résolus de les imiter à déjeuner. Et, malgré les justes représentations de ma mère, je m'obstinai h manger du haricot de mouton sur mon pain. Je me couvris de sauce, ma mère me gronda et Justine me regarda avec compassion.
Ce fait est petit. Il m'en rappelle un autre qui y ressemble et n'est pas plus considérable, et que je vais rapporter tout de même, car ce n'est pas la grandeur qui importe en mon sujet, mais la vérité.
Je lisais Berquin, je lisais aussi Bouilly.
Bouilly, moins ancien que Berquin, n'était pas moins touchant. Il me fit connaître la jeune Lise qui envoyait à madame Helvétius, par son moineau familier, des messages pour la solliciter en faveur d'une famille malheureuse. La jeune Lise m'inspira une amitié vive et même agitée. Je demandai à ma chère maman si elle était encore en vie. Ma mère me répondit qu'elle serait bien vieille à présent. Je m'engouai
ensuite d'an petit orphelin que M. Bouilly représente sous les traits les plus chamiaats. Il était bien malheoreux, sans gtte et demi-nu. Ud vieux savant le recueillit et le fit travailler dans sa bibliothèque; il lui donnait ses vieux habits bien chauds, qu'on rajustait un peu.
Voilà le trait qui me frappa le plus ! Je ne souhaitai rien tant que d'être vfttu, comme le petit orphelin de Bouilly, de vieux habits d'homme. J'en demandai à mon père, j'ea demandai à mon parrain, mais iU se moquaient de moi. Un jour, étant seul dans l'appartement, j'avisai, au fond d'une armoire, une redingote qui me pariit assez vieille. Je la passai et m'allai voir dans la glace. Elle traînait à terre et les manches me couvraient les mains.
Jusque-là, le mal n'était pas grand. Mais je crois que, pour me conformer à l'histoire, je fis quelques retouches à la redingote, avec des ciseaux. Ces retouches me mirent sur les bras une bien mauvaise affaire. Ma tante Chausson me prêta gratuitement à cette occasion des instincts pervers. Ma chère maman me reprocha ce qu'elle appelait improprement mes singeries malfaisantes. On ne me comprenait pas. Je voulais me faire tour à tour gendarme selon
Berquin, orphelin selon Bouilly, me transformer an des personnages divers, vivre plusieurs vies. Je cédais à un désir ardent de sortir de moi-même, d'être un autre, plusieurs autres, tous les autres, s'il eût été possible, toute l'humanité et toute la nature. Il m'en est resté la faculté assez rare d'entrer facilement dans l'esprit d' autrui, de comprendre très bien et parfois trop bien les sentiments etles raisons qu'on m'oppose.
Ce dernier trait fixa dans l'esprit de Justine l'idée que j'éUùs idiot. La jeune Tourangelle ne tarda pas à me regarder comme un idiot dangereux.
Quand j'appris l'histoire des croisades, les hauts faits des barons chrétiens m'enflammèrent d'enthousiasme. Il est louable de vouloir imiter ce qu'on admire. Pour ressembler autant que possible à Godefroy de Bouillon, je me fis une armure et un casque avec du papier sur lequel j'avais collé de ces feuilles métalliques dont on enveloppe le chocolat. Et si l'on m'objecte qu'un tel habit ressemblait moins aux eottes de maille des xii' et xiii* siècles • qu'aux armures polies duxv'.je répondrai délibérément que d'illustres peintres ont pris sur
cet article de plus grandes licences. Au reste, l'essentiel de mon armement, comme on ne le verra que trop tout à l'heure, consistait en nne hache à deux tranchants découpée dans du carton et fixée au bout d'un vieux manche d'ombrelle. En cet équipage, je pris d'assaut la cuisine qui me représentait Jérusalem et frappai de ma hache à coups redoublés Justine qui, allumant Is fourneau, figurait contre son gré un 'infidèle. La foi qui m'embrasait fortifiait mon bras. Justine peu douillette et même dure, comme elle disait elle-même, eût tranquillement supporté l'attaque, si la hache d'armes à deux trandiants n'eût pas accroché le bonnet de la jeune paysanne. Or ce bonnet était pour elle quelque chose d'infiniment précieux, non pas seulement pour saforme agréable et pour sa riche dentelle, mais pour des raisons mystérieuses et profondes, peut-être comme emblème du village, comme symbole de la patrie, comme insigne des filles d'une terre adorée. Elle le tenait pour auguste; elle le tenait pour sacré. Et voilà qu'il lui est indignement arraché! Elle l'entend craquer. Et du môme coup, j'avais fait pis encore : j'avais dérangé le chignon âe Justine. Or, Justine
tenait pour intangible l'ordre de sa coiffure. Elle veillait avec une farouche pudeur à ce que rien, pas même la main d'une mère ou les souffles de l'air, n'altér&t la symétrie, fort laide d'ailleurs, de ses bandeaux tirés et de ses nattes étriquées. Jamais, dans aucune circonstance, on ne l'avait surprise décoiffée, ni pen-i dant une maladie qui l'avait retenue six semaines au lit, dans sa chambre où ma mère venait tous les jours la soigner, ni dans cette nuit d'effroi où l'on cria au feu, etpendantlaquelle, eous la lune, aux yeux du concierge, elle courut en chemise et nu-pieds dans la cour, sa coiffure parfaitement ordonnée. A conserver cette immuable ordonnance elle mettait son honneur, sa gloire et sa vertu. Un seul cheveu dérangé, c'était la honte. Sous le coup asséné à son bonnet' et à sa chevelure, Justine frémit, et porta les deux mains h sa t&te. Elle voulut d'abord douter de son malheur. Il lui fallut tàter par trois fois sa nuque pour se convaincre que le bonnet était endommagé, la coiffure profanée. Force lui fut enfin de se rendre à l'évidence, n y avait dans la dentelle un trou par lequel on pouvait passer le doigt, et une mèche s'échappait du chignon, longue et grosse comme
ane queue de rat. Alors, une morne douleur envahit l'âme de Justine. La malheorense s'écria :
— Je m'en vas!
Sans demander de réparation pour un irréparable outrage, et sans me faire de reproches inutiles, sans daigner jeter un regard sur moi, elle sortit de la cuisine.
Ma mère eut toutes les peines du monde k la faire revenir sur sa résolution. Sans doute, la fille des troglodytes n'eût point repris son tablier si, à la réflexion, elle n'eût jugé son jeune maître plus bête que méchant.
UADEUOiSELLE MÉRELLE
U régnait, en ce temp»-là, si je ne me trompe, sur le beau quai Malaquais, une douceur de vivre, une familiarité des êtres et des choses, uoe grâce intime qui n'existant plus aujourd'hui. II me semble qu'alors, les gens étaient p^UB près les uns des autres; ou bien ma sympathie enfantine les réunissait. Quoi qu'il en soit, on voyait, le matin, dans la cour de ma maison natale, le propriétaire, M. Bellaguet, en bonnet grec et robe de chambre à carreaux s'entretenir paisiblement avec M. Motin, concierge de la maison voisine et employé
k la Chambre des députés. Et qui ne les a pas TU3 a perdu un beau spectable : car ils représentaient à eux deux tout le régime inauguré par les Trois Glorieuses. Mais le mal est réparable : on trouvera cent fois ces deux personnages dans les lithographies de Daumier.
EnQn, tout le monde se connaissait et ma mère, quand, & trois henres de l'après-midi, elle cousait à sa fenêtre, derrière un pot de réséda, disait en regardant le perron TÏtré ;
— Voilà mademoiselle Mérelle qui . va donner sa leçon de grammaire k la petite fille de M. Bellaguet. Elle est charmante, mademoiselle Mérelle, et elle a d'excellentes manières.
C'était l'avis commun que mademoiselle Mérelle avait bon ton et était toujours hien mise. Si je n'y prenais garde, en décrivant sa toilette, je peindrais les robes d'aujourd'hui. Je crois que nous sommes tous ainsi : à mesure que le temps passe, nous rhabillons, dans notre souvenir, k la mode nouvelle les jeunes femmes que nous avons vues autrefois. Et c'est aussi ce qu'on fait an théâtre pour les pièces sur lesquelles dix, quinze ou vingt ans ont passé : k chaque reprise, on ramène au goût du jour la toilette de l'héroïne. Mais j'ai le sens
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historique, et le goût du passé. Je me garderai bien de ces rajeunissements qui altèrent la physionomie d'une époque et je dirai que mademoiselle Mérelle, âgée alors de vingt-six ou vingt-sept ans, portait des manches à gigot, et que sa jupe, au rebours de celles d'aujourd'hui, allait en s' évasant vers le hm. Elle serrait contre sa poitrine une écharpe de cachemire; et elle avait, comme on disait, une taille de guêpe. J'oubliais de dire que de longues anglaises encadraient ses joues de leurs spirales d'or et qu'elle était coiffée d'une capote de velours ou de paille d'Italie, selon la saison, qui s'appelait, je crois, un cabriolet et qui avançait de manière à lui cacher entièrement le profil. Enfin, elle se mettait à la mode.
Or, en ce temps-là, j'avais huit ans. Mon savoir était petit, mais heureusement acquis ; c'était ma mère qui me l'avait donné. Il comprenait la lecture, l'écriture et le calcul. Je mettais, disait^on, assez bien l'orthographe pour mou âge, hors ce qui concernait les participes. Ma mère avait conçu, dans son enfance, une terreur des. participes dont ellt ne s'était jamais remise, et elle se gardait bien de me conduire dans ces sentiers de la gram-
maire où elle craignait de s'égarer. Seale cette shëre mamao, en sa bienveillancQ, m'accordait de l'esprit; aux yeux de toutes les autres per- ' sonnes, y compris mon père et ma bonne, je passais pour un enfant assez borné, bien que j'eusse une certaine intelligence, mais qui différait de celle des autres enfants. Elle était plus spéculative et, s'attacbant à des objets plus divers et plus variés, semblait moins sûre et moins ramassée. Mes parents me trouvaient un peu jeune et trop délicat de santé pour m'envoyer en pension, et ils jugeaient avec raison les petites écoles du quartier malpropres et désordonnées. Mon père était revenu très mal édifié notamment de ce qu'il avait vu dans une institution de la rue des Marais-Saint- Germain, où, au fond d'une salle noire d'encre et de poussière, sordide et puante, un magister apoplectique, étouffant de graisse et de fureur, tenait agenouillés au pied de sa chaire une douzaine d'enfants, coiffés du bonnet d'âne, et menaçait de ses verges le resté de la classe, trente petits polissons qui, riant, pleurant, hurlant tous k la fois, se jetaient à la tête leurs encriers, leurs paniers et leurs livres. En ces conjonctures, ma mère forma le
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projet de me donner pour mstitatrîce 'mademoiselle Mérelle, mademoiselle Paalino Mérelle elle-même. L'entreprise était grande et difficile. Mademoiselle Mérelle ne donnait des leçons qae chez les princes ou les bourgeois, cousus d'or; elle ne fréquentait que dans' les familles riches ou nobles. Elle était la protégée da ce Tieux Bellaguet, notre propriétaire, ce riche Bnancier qui avait marié ses filles à des Villeragues et à des Honsaigle, et l'on doutait qu'elle consentit à instruire l'enfant d'un très petit médecin de quartier. Car mon père était pauvre, et la répugnance qu'il éprouvait à recevoir des honoraires n'était pas pour l'enrichir. Sans compter que, méditatif et contemplatif de son naturel, il passait à réfléchir sur la destinée de l'homme un temps qu'avec moins de génie, il eût employé au soin de sa fortune. Enfin le docteur Nozière n'était riche que d'idées et de seotimonts. Ma mère, qui néanmoins voulait me procurer les leçons de mademoiselle Mérelle, lui fit parler par madame Montet, caissière au Petit-Saint-Thomas, k laquelle mon père donnait ses soins et qui passait pour une amie intime de madame Mérelle mère. Celle-ci, veuve pieuse, portait un étemel
cabas de crin et avait l'air d'être la bonne de sa fille. J'en parle par ouï-dire, ne l'ayant jamais vue. Sollicitée par madame Montet, la jeune institutrice consentit à s'occuper de moi, tous les jours de une heure k deux.
— Pierre, mademoiselle Mérelle te donnera demain- ta première leçon, me dit ma mère avec une joie contenue, où perçait quelque orgueil.
Sur cette nouvelle, je me coucbai dans une .
telle agitation que je fus au moins dix minutes à m' endormir et que je crois que j'en rêvai.
Le lendemain, ma mère me fît faire ma toilette avec plus de soin que de coutume, me coiffa et me pommada, et de moi-même, je me remis de la pommade. Je me serais relavé les mains si je n'avais su par expérience que c'était inutile et que les mains de petits garçons, quelques soins qu'on se donne, sont toujours sales.
Mademoiselle Mérelle vint à l'heure annoncée. Elle vint, et l'appartement fut tout embaumé d'héliotrope. Ma mère nous conduisit tous deux dans le petit cabinet tapissé déboutons de roses qui touchait à sa chambre. Elle nous installa devant un guéridon d'acajou
et, BOUS ayant donné l'assurance que personne ne viendrait nous déranger, se retira.
Aussitôt mademoiselle Mérelle ouvrit un mignoji portefeuille de cuir de Russie, en tira du papier à lettres et un porte-plume fait d'un piquant de hérisson terminé par une boule ' d'argent, et se mit à écrire. Elle écrivait très vite, et s'interrompait seulement de temps en temps pour regarder le plafond en souriant, et pour me recommander la lecture des fables dé La Fontaine qui se trouvaient d'aventure sur la table. Ainsi se passa la première leçon et, quand ma mère me demanda si mademoiselle Mérelle m'avait bien fait travailler, je répondis qu'oui, sans concevoir clairement que je mentais.
Le lendemain, ayant repris place contre le guéridon, mon institutrice qe conseilla de nouveau d'étudier une fable et se remit à écrire avec Une sorte de ravissement; parfois , elle s'arrêtait comme pour attendre l'inspiration, et, quand d'aventure ses beaux yeux se posaient sur moi, son visage exprimait une paisible et douce indifférence, La troisième leçon se passa de la même manière, ainsi que toutes celles qui suivirent. Je la
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dévoraÏB des yeux; peadaati les trois quarts d'heure que durait la leçon, je buvais le jour de ses prunelles. Elles me semblaient, ces prunelles, une étonnante merveille. Et aujoard'hui encore, aprèà tant d'années, je crois que c'en était une. Elles semblaient faites d'une violette de Parme; de longs cils y donnaient de l'ombre. Je n'ai rien oublié de ce joli visage : mademoiselle Mérelle avait les narines un peu ouvertes, roses en dedans comme le nez de minette; les coins de sa bouche se retroussaient légèrement et il y avait sur sa lèvre un fin duvet dont mes yeqz d'enfant, grossissants comme une loupe, distinguaient les poils imperceptibles. Les loisirs que me laissait mon institutrice, je les employais, non à lire les fables de La Fontaine, comme elle me le conseillait, mais à la contempler et à rechercher quelles sortes de lettres elle pouvait bien écrire; et je me persuadai que c'étaient des lettres d'amour. Je ne me trompais pas, & cela près que nous ne nous faisions pas alors, mademoiselle Mérelle et moi, la même idée de l'amour. M'étant demandé ensuite & quelles sortes de personnes elle écrivait, je me figurai que c'était aux anges du paradis, non que ce
dée m'épargnait les toar-
Fût très vraisemblable, même à mes propres yeux; mais cette ments de la jalousi
Jamais mademoiselle Mérelle ne m'adressait la parole. J'entendais le son de sa voix, quand elle relisait, tantôt avec une douce mélancolie, tantôt avec une gai té brillante, quelques phrases qu'elle venait d'écrire. Je n'en pouvais suivre le sens; il me souvient pourtant qu'elle y parlait de fleurs et d'oiseaux, des étoiles, et du lierre qui meurt où. il s'attache. Les cordes de sa voix remuaient harmonieusement les fibres de mon cceur.
Ma chère maman, qui avait sur les participes des idées vraiment superstitieuses, me demandait de temps en temps si j'en étais parvenu avec mon institutrice à cet endroit de la grammaire qui était de tous, selon elle, le plus embarrassant et le plus difiicile, surtout es ce qui concerne la distinction de l'adjectif verbal et du participe présent. Je lui répondais évasivement et d'une manière qui l'affligeait en la. faisant douter de mon intelligence. Mais pouvaïs-je lui dire que tout ce que m'apprenait mademoiselle Mérelle c'était ses yeux, ses lèvres, ses cheveux blonds, son parfum, son
souffle, le bruit léger de sa robe et le murmure de sa plume couraat sur le papier?
Je ne me lassais pas de contempler mon institutrice. Je l'admirais surtout quand, s' arrêtant d'écrire, pensive, elle posait sur sa lèvre la boule d'argent de son porte-plume. Plus tard, eu voyant au musée de Naples cette peinture de Pompéi qui représente en médaillon une poétesse, une muse tenant de la même manière son stylet sur sa boucbe, je tressaillis au souvenir des délices de mon enfance'.
Oui, j'aimais mademoiselle Mérelle, et ce qui me la rendait adorable presque autant que sa beauté, c'était son indifférence. Cette indifférence était inlÎDie et divine. Mon institutrice ne m'adressait jamais la parole, ne me souriait jamais; en aucun moment je ne reçus d'elle -une louange ou un blâme. Peut-être que, si elle m'avait donné le moindre signe de bien- - veillance, le cbarme aurait été rompu. Mais, pendant dix mois que durèrent les leçons, elle a» me témoigna ombre d'intérêt. Parfois, avec la candide'' audace de mon &ge, je voulais
1. Une mDse, sans doate. Mais on voit, dana le m^ine masëe, oue autre peinture de Pompéi représentant la femme dn boulanger Procnlns, tenant de la même manière son ttflet et son livre de ménage.
l'embrasser; je passais la main sur sa robe mordorée et lustrée comme un plumage, je tentais de m'asseoir sur ses genoux; elle m'écartait comme on écarte un petit cbien, sans daigner m'adresser un reproche ni me faire une défense. Aussi, la sentant inaccessible, je me livrais rarement à de tels élans. Presque tout le temps que je passais près d'elle, j'étais k^eu près idiot et plongé dans un abêtissement délicieux. J'éprouvai à l'âge de huit ans que bienheureux est celui qui, cessant de penser et dé comprendre, s'abime dans la contemplation de la beauté; et il'me fut révélé que le désir infini, sans crainte et sans espoir, et qui s'ignore, apporte à l'âme et aux sens une joie parfaite, car il est à lui-mèpe son entier contentegjent et sa pleine satisfaction. Mais cela, je l'avais bien oublié à dix-huit ans; et depuis, je n'ai jamais pu te rapprendre complètement. Je demeurais donc devant elle immobile, les poings dans les joues et les yeux tout grands ouverts. Et quand, enfin, je sortais de mon extase (car tout de même j'en sortais), je manifestais ce réveil de l'esprit et du corps en donnant des coups de pied dans la table et en faisant des pâtés d'encre sur les fables de La
Fontaine. Un regard de mademoiselle Mérelle me replongeait aussitôt dans ane biealieureiise atarasie. Ce regard saûs haine et sans amoar suffisait à m'anéantir.
Après son départ, je me mettais à genoux sur le plancber devant sa chaise. C'était une petite chaise en palissandre de style Louisfhilippe et qui voulait être gothique; le dossier était ogival et le siège de tapisserie au petit point représentait un épagneol snr un coussin rouge, et cette chaise me paraissait la plus précieuse chose du monde, quand mademoiselle Mérelle s'y était assise. Mais, à dire vrai, mes contemplations duraient peu et je sortais de la chambre aux boutons de roses par sauts et par bonds et en criant à tue-téte. Ma mère m'a dit que je n'avais jamais été aussi tapageur qu'en ce temps-U, et c'est une tradition de famille, que je rivalisais en catastrophes avec Justine. Tandis qne la petite bonne rompait ditQS la cuisine les cataractes des eaux potables, je mettais le feu & l' abat-jour vert, orné de Chinois, si cher à' mon père et qu'on pensait éternel dans la maison. Parfois, nous étions associés, Justine et moi, dans un mdme cataclysme, comme le jour où nous roulâmes tous
deux ensemble, une bouteille à la main, du haut en bas de l'eacalier de la cave, et cette matinée tragique où, en arrosant de concert les Oeurs, sur, le rebord de la fenêtre, nous laissâmes tomber l'arroBoir sur la tète de M. Bellaguet. Ce fut à cette époque aussi que je rangeai en bataille avec le plus d'ardeur des armées de soldats de plomb sur la table de la salle h manger, et que j'y livrai les plus terribles combats, malgré les objurgations de Justine, pressée de mettre le couveii et qui, sur mon refus prolongé de ranger mes militaires dans leurs bottes, ramassait, en dépit de mes cris, vainqueurs et vaincus pële-mèle dans son tablier. Par représailles, je cachais la boite à ouvrage de Justine dans le four de la cuisine et je m'étudiais à faire a endèver > cette simple créature. Enfin, j'étais un enfant très enfant, nn petit garçon garçonnant, un petit animal vif et joyeux. Et il est vrai aussi que mademoiselle Mérelle exerçait sur moi une puissance irrésistible et que je subissais h sa vue un enchantement tel qu'on en voit dans les contes arabes. Or, un jour, après dix mois d'ensorcellement, ma mère, à diner, m'apprit que mon institutrice ne i:9Tiend^ait plus.
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— Mademoiselle Mérelle, ajouta ma mère, m'a avertie aujourd'hui que tu avais fait des progrès suffîsaats et que tu pourrais entrer au collège k la reutrée.
Chose étrange! j'enteadis cette nouTolIe sans étoauement, sans désespoir, presque sans regret; elle ne me surprenait pas. Il me semblait au contraire naturel que l'apparition s'évanouit. C'est ainsi da moins que je m'explique cette tranquillité d'&me où je demeurai. Mademoiselle Mérelle était déjà si lointaine quand elle était près de moi, que je pouvais supporter l'idée de son éloignement. Et puis on n'a pas h. huit ans une grande faculté de souffrir et de regretter.
— Grâce aux leçons de ton institutrice, poursuivit ma mère, tu sais assez de grammaire française pour être mis tout de suite au latin. Je suis bien reconnaissante* à cette charmante demoiselle de t' avoir appris les règles des participes; c'est ce qu'il y a de plus embarrassant dans notre langue, et je n'ai jamais pu, mal~ heureusement, surmonter cette difficulté faute d'avoir été bien commencée.
Ma chère maman s'abusait : non ! mademoiselle Mérelle ne m'apprit pas la règle des pai^
ticipes, mais elle me révéla des vérités plus précieuses et des secrets plus utiles ; elle m'initia au culte de la grâce et de la véausté : elle m'euseigna, par son indifférence, à goûter la beauté, même insensible et lointaine, ài l'aimer avec désintéressement, et c'est un art parfois nécessaire dans la vie.
Je devrais finir là l'histoire de mademoiselle Mérelle. Je ne sais quel mauvais génie me pousse k la gâter en la terminant. Du moins, le ferai'je en peu de mots. Mademoiselle Mérelle ne resta pas institutrice. Elje alla vivre sur le lac de Cdme avec le jeune Villeragues qui ne l'épousa point; il la fit épouser h son oncle Honsaîgle, en sorte que sa destinée ressemble par ce cftté à celle de Lady Hamilton. Mais elle s'écoula plus obscure et. plus tranquille. J'eus plusieurs occasions de la revoir, ^ae j'évitai soigneusement.
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EnviroD cette époque, à la tombée d'un beau jour d'été, je feuilletais, près de la fenêtre, uae Bible en images, très antique, toute dépenaillée, et dont les estampes, d'un style pompeux et dur, excitaient parfois ma surprise, mais ne me charmaient pas, car elles manquaient de cette douceur sans laquelle rien ne m'a jamais souri. Une seule me plaisait, qui représentait une dame portant une très petite coiffe, les cheveux aplatis sur le haut de la tète et bouffants sur les oreilles, le chignon en boule, très bien attifée à la mode du temps de Louis XIII, avec un
col de dentelle, et qui, debout sur one terrasse k l'italienne, présentait k Jésus-Christ no verre & pied rempli d'eau. Je contemplais cette dame qui me semblait belle, je méditais cette scftne mystérieuse et surtout j'admirais le verre pour sa forme élégante et lea pointes de diamant qui en ornaient le pied. Et j'étais plein du désir d'un tel verre quand ma bonne mère m'appela et me dit :
— Pierre, nous irons demain voir Mélanie...
Tu es content, je pense?
Oui, j'étais content. Il y avait plus de deux ans déjà que Mélanie nous avait quittés pour se retirer chez sa nièce qui était fermière à Jouyen-Josas. J'avais d'abord désiré avec ferveur de revoir ma vieille bonne. Je suppliais ma chère maman de me mener auprès d'elle. Avec le temps, ce désir s'attiédissait ; maintenant, j'étais accoutumé à ne plus la voir et son souvenir, déjà lointain, s'effaçait peu à peu de mon cœiir. Oui, j'étais content, mais, à vrai dire, c'était surtout l'idée du voyage qui me réjouissait.
Ma vieille Bible ouverte sur les genoux, je pensais à Uélanie, et, me reprochant mon ingratitude, je m'évertuais à l'aimer comme autrefois. Je tirai son souvenir du fond de mon cœur
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OÙ il était enfoui, je le frottai, le fia reluire et parvins à lui donner l'aspect d'ane chose un peu usée, saus doute, mais propre.
A dtner, voyant ma mère boire dans an verre assez commun, je lui dis :
— Maman,, quand je serai grand, je te donnerai un beau verre à pied, long comme un cornet à fleurs, pareil à celui que j'ai tu dans une ancienne gravare qui représente une dame donnant à boire à Jésus-Christ.'
— Je t'en remercie d'avance, Pierre, répondit ma mère, mais il faut penser à apporter nu g&tean à cette pauvre vieille Mélanie, qui aime beaucoup la pâtisserie.
Nous allâmes par le chemin de fer & Versailles. Au débarcadère, une carriole nous attendait, attelée d'un cheval boiteux et que conduisait un garçon à jambe de bois, qui nous mena à Jouy, à travers une vallée où couraient des ruisseaux dans les prés et les vergers, et que des bois sombres couronnaient.
— Cette route est jolie, dit m'a mère. Sans doute elle était encore plus jolie au printemps, quand les pommiers, les cerisiers, les pêchers formaient des bouquets d<'une blancheur avivée de rose. Mais il n'y avait alors
daRS l'herbe que des fleurettes timides et pâles, telles que les bassinets, les margnerites des prés. Vois : les fleurs d'été sont plus hardies et portent au soleil, comme ces oielles, ces bleuets, ces pieds-d'alouette, ces coquelicots, des couleurs éclatantes.
J'étais ravi de tout ce que je voyais. Nous arrivâmes à la ferme et trouvâmes madame Denizot dans la cour, près d'un tas de fumier, Due fourche à la main.
Elle nous conduisit dans la salle enfumée où Mélanie, au coin de la cheminée, dans un haut fauteuil de bois blanc grossièrement paillé, tricotait de la laine bleue. Un essaim de mouches bourdonnait autour d'elle. Une marmite chantonnait dans l'àtre. A notre venue, Mélanie fit effort pour se soulever de son siège. Ma mère l'y retint d'un geste affectueux. Nous l'embrassâmes. Ma bouche enfonçait dans ses joues molles. EUe remuait les lèvres, mais il n'en sortait pas de son.
— La pauvre vieille, dit madame Deniïot, a perdu l'habitude de parler. Ce n'est pas surprenant : elle en a si peu l'occasion , ici !
Mélanie essuya d'un coin de son tablier ses
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yens broaillés. Ella dods sourit et sa luigae sa
délia:
— C'est-il Dieu possible que vous voilà, madame Nozière? Vous n'avM pas changé.
Gomme votre petit Pierre a grandi ! Il ne se ressemble plus... Le cher eufant, il nous pousse dans l'autre monde.
Elle s'enquit de mon père qui était bien bel homme et pitoyable au pauvre monde; de ma tante Chausson qui ramassait les épingles qu'elle trouvait à terre, louable en cela, car il ne faut rien laisser perdre; de la bonne madame Laroque. qui me taillait des tartines de confitures, et de son perroquet Navarin qui m'avait, un jour, mordu le doigt jusqu'au sang. Elle demanda si M. DaDquin, mon parrain, aimait toujours autant les truites au bleu, et si madame Caumont avait marié sa £lle aînée. Tout en questionnant ainsi, sans attendre les réponses, la bonne Mélanie avait repris son ouvrage.
— Qa'est-ce que vous faites là, Mélanie?
demanda ma mère.
— Un jupon de laine pour ma nièce.
La nièce dit tout haut, en haussant les épaules :
' — Elle laisse tomber des mailles qu'elle ne
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relève pas. Son lé va s'apetissaat. C'est de la laine perdue.
M. Deoizot, ayant déposé ses sabots, entra et salua la compagnie.
— Madame Noziëre, dit-il, tous pouvez Toiis assurer que la vieille ne manque de rien.
— Elle nous coûte assez cher, ajouta madame Denizot.
Je la regardais tricoter son jupon, un peu contristé pour elle que ce fût de la laine perdue. Elle n'avait qu'un verre à ses lunettes; encore était-il brisé en trois morceaux, ce dont elle ne semblait prendre aucun souci.
Nous caus&mes comme de bons amis, mais nous n'avions pas grand' chose à nous dire.
Elle abondait en maximes et m'enseignait qu'on doit respecter ses père et mère, ne jamais perdre un morceau de pain et acquérir du savoir ponr remplir ensuite son ét&t. Cela m'ennuyait. Donnant un autre tour & la conversation, je lui appris que l'éléphant était mort, et qu'il était' venu un rhinocéros au Jardin des Plantes.
Alors, elle se mit k rire et me dit :
'' — Je ris en pensant à madame de Sainte- Lucie, chez qui, sur non jeune âge, j'étais en
condition. Un jour, elle alla voir le rhinocéros à la foire et demanda à qd groB homme habillé en Turc, si c'était lui le rhinocéros. — Non, madame, répondit le gros homme, maïs c'est moi qui le montre.
Elle parla ensuite, je ne sais à quel propos, des Cosaques qui étaient Tenus en France en 1845. Et elle me conta ce qu'elle m'avait conté maintes fois, jadis, dans nos promenades.
— Un de ces vilains Cosaques voulut m' embrasser. Je m'y refusai, et rien au monde ne m'y aurait fait consentir. Ma sœur Célestine me disait de prendre garde que nous n'étions . point nos maitres et que, ai je rebutais ainsi les Cosaques, ils pourraient mettre, de dépit, le feu au village. Et dans le fait, ils étaient vindicatifs. Mais je ne me laissai point embrasser.
— Mélanie, est-ce que tu aurais rebuté le Cosaque, si tu avais été sûre qu'il brûlerait le village pour cela?
— Je l'aurais rebuté, dussent mes père et mère, oncles, tantes, neveux, nièces, frères et sœurs, et monsieur le maire, monsieur le curé et tous les habitants, être grillés dans leurs maisons avec les bètes et les denrées.
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~~ Us étaient bien laids, n'est-ce pas^ Mêlante, les Cosaques?
— Oh] oui. Il3 avaient le nez écrasé, les yeux bridés et des barbes de bouc. Mais grands et forts. Et celui qui voalut m' embrasser était bel homme en ce qu'il était, et bien découplé. C'était un chef.
— Et très méchants, les Cosaques?
— Oh! oui. S'il arrirait malheur à un quelqu'un des leurs, ils mettaient le pays & feu et à sang. On allait se cacher dans les bois. Ils disaient à tout propos capout et faisaient signe de nous couper la tète. Quand ils avaient bu de l'eaunie-vie, il ne fallait pas les contrarier; car «lors ils devenaient furieux, et frappaient tout autour d'eux,' sans regarder à l'âge ni au sexe. A jeun, bien souvent, ils pleuraient du regret d'avoir quitté leur paya et certains d'entre eux jouaient sur une petite guitare dès airs si tristes que le cceur se fendait k 1^ entendre. Mon cousin Niclaus'se en tua un et le jeta dans un puits. Mais personne n'en sut rien... Nous en logions une douzaine à la ferme. Ils puisaient de l'eau, portaient du bois et gardaient les enfants.
J'avais entendK bien des feis ces histoires*,' elles m'intéressaient toujours.
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Pendant que nous Mions seuls avec Mélaxue.
ma mère lui glissa une petite pièce d'or dans la maiD, et je vis la panne vieille la saisir en tremblant, et la cacher sous son ta)>l)er, avec une expression de crainte et d'avidité qui me fit de la peine. Était-ce donc là cette !UéIanie qui jadis, à l'insu de ma mère, tirait tons les jours des sous de sa poche pour m' acheter des friandises?...
Cependant^ la bonne créature, redevenue confiante et parlante comme autrefois, rappelait en souriant mes espiègleries; disait combien je la faisais endèTer soit en cachant ses balais, soit en mettant des poids très lourds dans son panier quand elle e' apprêtait pour aller au marché. Elle était gaie et comme rajeunie. Alors, il me passa par la tête de lui dire :
— Et tra eastroles, Mélanie, tes belles castroles qui reluisaient et que tu aimais tant?
A ce souvenir, Mélanie soupira et de grosses larmes coulèrent sur ses joues ridées.
Notre couvert, k ma mère et à moi, était mis dans la chambre à coucher qui sentait la lessive. Les murs étaient blanchis £ la chaux et l'on voyait, contre la glace de la cheminée,
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les portraits aa daguerréotype de monsieur et de madame Deuîzot et un vieux diplôme de maître d'armes tout fleuri de drapeaux tricolores. Je demandai qa'oD fit déjeuner ma vieille bonne avec nous. Hais la fermière objecta que aa tante n'avait plus de dents, mangeut lentement, qu'elle avait l'habitude de prendre ses repas seule dans la salle et que, si nous la placions à table à nos cdtés, elle se sentirait gênée.
Je déjeunai fort bien d'une omelette aux Sues herbes, d'une aile de poulet au gros sel et d'un morceau de fromage; je bus un doigt de vin bleu, et ma mère me conseilla d'aller faire une promenade autour de la ferme.
Le soleil, qui commençait k descendre, bri^ sait ses flèches de feu contre les feuilles tranquilles des arbres. De légers nuages blancs se tenaient immobiles dans le ciel. Des alouettes chantaient au ras des champs. Une joie inconnue s'empara de mon &me. La nature pénétrait en moi par tous les sens et m'embrasait d'une ardeur délicieuse. Je criai, je bondis dans la futaie, ivre, en proie à ce délire que j'ai reconnu plus tard dans les poètes grecs qui célèbrent les danses des Ménades. Et comme
*" LE FETIT PtERRE
eUoB, j-Rgilais en dansant nn thyrsa arraché à nn jenn» coudrier. Foulanll'herie al les Bear, étourdi d'air et de parfums, flagellé par Jeâ branches fleiibles,]. fuyais éperdument Ma mère m'appela, m'attira sur son cœur ■ - Pierrot, me dit-elle un peu inquiéta' tu es tout en nage. Comme ton front est Irai lant et comme ton eœur bat fort!