LÉOPOLD KAHN
LE LIEUTENANT JACQUES KAHK GBIÈVBHEKT BLESSÉ
LE 30 OCTOBRE 19t4
mciPB, PABVS PUBS, msn coghosc'bre hatsbm
Ma mère m'a soureàt rapporté diverses circonstances de ma naissance qui ne m'ont pas para aussi considérables qu'elle se le figurait. Je n'y ai guère pris garde et elles m'ont échappé.
Quand Tient l'enf&nt k racevoir,
Il faut la SBge-femme avoir
St des commères un grand tu...
Du moins puis-je affirmer, par ouï-dîre, que, & la fin du règne de Louis-Pl^ilippe, l'usage dont parlent cesversd'un vieux Parisien n'était pas tout à fait perdu. Car il y eut grande assemblée de dames respectables dans la
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chambre de madame Nozière pour y attendre ma venue. On était en avril-, il faifiait Irais. Quatre ou einq commères du quartier, entre autres madame Caumont, la libraire, madame veuve Dusnel, madame Danquin, mettaient des bûches dans la cbeiuinée et buvaient du vin cliaud pendant que ma mère ressentait les grandes douleurs.
Criez, madame Nozière, criez tout votre
saoul, disait madame Caumont; cela vous soulagera.
Madame Dusuel, ne sachant où mettre sa
flUe .Mphonsine, âgée de douze an», l'avait
amenée dans la chambre, d'où elle la faisait
sortir i chaque instant, de crainte que je ne
me présentasse tout à coup à une si jeune
demoiselle, ce qui n'eût pas été convenable.
Ces dames n'avaient pas le bec gelé et
caquetaient, à ce qu'on m'a rapporté, comme
au vieux temps. Madame Caumont contait
abondamment, au grand déplaisir de ma mère,
do terrible» histoires de regards. Une femme
enceinte de sa connaissance, ayant rencontré
. nu cul-de-jatte qui tenait un fer à repasser
dans chaque main et demandait l'aumûne,
accoucha d'un enfant sans jambes. Elle-même,
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portant sa fille Noéîni, avait eu peur d'un lièvre qui lui était parti dans les jambes; et Noémi était née avec des oreilles pointues, qui remuaient.
A minuit les douleurs cessèrent et le travail s'interrompit. On avait "H'autaot plus sujet d'inquiétude que ma mère avait accouché précédemment d'un enfant mort et failli mourir.
Toutes les femmes donnaient leur avis ; madame Mathias, la vieille bonne, ne savait à qui entendre. Mon père entrait toutes les cinq minutes dans la chambre, très p&Ie, et sortait sans dire un mot. Médecin, habile praticien, et accoucheur quand il en était requis, il s'interdisait d'intervenir dans les couches de sa femme et avait appelé son confrère le vieux Fournier, élève de Cabanis. Dans la nuit, le travail repri|. ,
Je vins au monde à cinq heures du matin,
— C'est un garçon, dit le vieux Fournier.
Et toutes les commères s'écrièrent ensemble qu'elles l'avaient bien dit.
Madame Morin me lava avec une grosse épongedans un bassin de cuivre. Celafait songer aux vieilles peintures qui représentent la nativité de Marie. Mais, à vrai dire, je fus trempé
daas un chaudron à faire tes confitures.
Madame Monn annonça que je portais uns tache rouge eur le rein gauche due k une envie de cerises qu'avait eue ma mère dans le jardin de la taute Chausson, tandis, qu'elle me portait. A quoi le vieux Fournior, qui tenait en grand mépris les préjugés populaires, répliqua qu'il était heureux que madame Nozière s'en fût tenue, pendant la gestation, à nn désir si modique, car, si elle se fût laissée aller 4 souhaiter des plumes, des bijoux, un cachemire, une calèche à quatre cheVaux, un h6tel, un château, un parc, je n'eusse point eu asseï de peau dans toute ma chétive personne pour porter l'empreinte de ces vastes envies.
— Vous direz ce que vous voudrez, docteur, fît madame Gaumont; mais, la nuit de Noël, ma soeur Malvina étant dans une position intéressante fut prise d'une envie irrésistible de faire réveillon et sa Me...
— ^aqult avec un boudin pendu au bout du nez, n'est-ce pas? interrompit le docteur.
Et il recommanda à madame Morin de ne pas m' emmailloter trop serré.
Cependant, je criais si fort qu'on crut que j'allais étouffer.
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J'étais rouge comme une tomate et, de l'aveu de tons, ud vilain petit animal. Ma mère demanda à me voir, se souleva à demi, me tendit les bras, me sourit et laissa retomber sur l'oreiller sa tète fatiguée. Je reçus ainsi, pour ma bienvenue, de sa bouche tendre et pure, ce sourire sans lequel on n'est digne, selon le poète, ni de la table des dieux, ni du lit des déesses.
La circonstance de ma naissance qui m'a paru la plus remarquable, c'est que Puck, qui depuis fut nommé Claire, vint au monde en môme temps que moi, dans la chambre voisine, sur un vieux tapis. De basse extraction. Finette, sa mère, avait beaucoup d'esprit. Un vieil ami ^e mon père, M. Adelestan Bricou, qui était libéral et réclamait la réforme, vantait, sur l'exemple de Finette, Tintelligence du peuple. Puck ne ressemblait pas à sa mère brune et frisée; il avait le poil jaune, court et rude, mais il tenait .d'elle des manières communes et un esprit distingué. Nous grandîmes ensemble et mon père fut obligé de' reconnaître que l'intelligence de son- chien se développait plus rapidement que celle de son fils et qu'au bout de cinq et six années entières, pour le
sens de la vie et la connaîssance de la natare, Puck l'emportait encore de beaucoup sur le petit Pierre Nozière. Cette constatation lui était pénible parce qu'il était père et aussi que sa . doctrine n'accordait pas Tolontiers aax animaux une part de cette sagesse qu'elle proclamait le propre de l'homme.
Napoléon, à Sainte-Hélène, se montra surpris qu'O'Méara, qui était médecin, ne fût point athée. S'il eût vu mon père, il eût tu un médecin spiritualiste, qui, comme tel. croyait en UQ dieu distinct du monde et à une Âme distincte du corps.
— L'&me, disait-il, est la substance'; le corps, l'apparence. Les mots l'expriment d'euxmêmes : l'apparence est ce qui se w>it, et qui dit substance dit chose cachée.
Malheureusement, je n'ai Jamais pu m'intéresser à la métaphysique. Mon esprit se modela sur celui de mon père comme cette coupe moulée sur le sein d'une amante; il en reproduisit en creux les plus suaves rondeurs. Mon père se faisait de l'âme humaine et de sa destinée Une idée sublime ; il la croyait faite pour les cieux; cette foi le rendait optimiste. Mais, dans le commerce ordinaire de la vie, il se
' montrait grave et parfois sombre. Comme Lamartine, il riait rarement, n'avait nul sens àa comique, ne pouvait souffrir la caricature et ne goûtait ni Rabelais, ni La Fontaine. Enveloppé d'une sorte de mélancolie poétique, il était vraiment un fîls du siècle; il en avait l'esprit et l'attitude. Sa coiffure comme son habit étaient en harmonie avec le génie de l'heure romantique. Les hommes de cette génération se coiffaient en coup de vent.
Sans doute une brosse savante imprimait ce désordre à leur chevelure; mais ils semblaient toujours exposés aux orages et battus de l'aquilon. Mon père, tout simple qu'il était, avait sa part de coup de vent et de mélancolie.
En m'ajustant sur lui, je devins pessimiste et joyeux, comme il était optimiste et mélancolique. En toutes choses, d'instinct, je m'opposais à lui. Il se plaisait, avec les romantiques, dans le vague et l'indéterminé. Je me mis à aimer la raison ornée et la belle ordonnance de l'art classique. Au cours des années, ces contrastés s'accentuèrent et nous Rendirent la conversation un peu difficile, sans altérer nos sentiments réciproques. Je dois ainsi à cet
excellent père quelques qualités et beaucoup de défauts.
Ma mère, bien qu'elle n'eût pas beaucoup de lait, désirait Brdemmentme^ourrir elle-même.
Elle y fut autorisée ' par le vieux Fournier, disciple de Jean-Jacques. Elle me donna le sein avec une vive allégresse. Ma santé s'en trouva bien, et j'aurais lieu de m'en féliciter si, comme beaucoup le nrétendent, les ijualités de r&me se sucent avec le lait.
Ma mère avait un esprit charmant, l'àme belle et généreuse et le caractère difficile. Trop sensible, trop aimante, trop facile à émouvoir pour trouver la paix en elle-même, la religion, disait-elle, lui apportait une tranquillité heureuse. Sobre de pratiques extérieures, elle était profondément pieuse. La vérité m'oblige à dire qu'elle ne croyait pas à Teafer. Mais c'était sans obstination ni malice, puisque l'abbé Moinier, son confesseur, ne lui refusait pas les sacrements. Encline à là gatté, une enfance sans joies, puis les- soins du ménage et les soucis d'un amour maternel poussé jusqu'à la passion assombrirent son caractère et troublèrent sa santé naturellement bonne. Elle affligea mon enfance par des aCcès de mélan-
colie et des crises de larmes. Sa tendresse pour moi allait jusqu'à troubler sa raison, si lucide et si ferme en toutes choses. Elle aurait voula que je ne grandisse pas pour mieux me serrer toujours contre elle. Et tout en me souhaitant du génie, elle se réjonissait que je fusse sans esprit et que le sien me fût nécessaire. Tout ce qni m'offrait un peu d'indépendance et de liberté lui donnait de l'ombrage. Elle se représentait avec une terreur folle tes dangeu que je courais sans elle, et je ne suis jamais revenu d'une promenade an pea trop prolongée sans la trouver la tSte en fen et les yeux égarés. Elle s'exagérait démesurément mes bonnes qualités et laissait voir à tout propos cette exaltation qui m'était pénible, car, de tout temps.j'ai reçu comme une cruelle humiliation les témoignages d'une estime qaine m'était pas due. Mais le pis était que ma pauvre mère grossissait dans les mêmes proportions mes torts et mes fautes. Elle ne m'en punissait jamais, mais elle me les reprochait arec un accent si douloureux que j'en avus le cœur déchiré. Maintes fois, il n'a tenu qa'& elle que je ne me crnsse un grand coupable et elle m'aurait rendu scrupuleux à l'excès, sj je ne
m'étais pas fait de bonne heure, pour mon usage, une morale indulgente. Loin d'en éprouver aucun regret, je n'ai point cessé de m'en féliciter. Geux-Ià seuls sont doux à autrui qui sont doux à eux-mêmes.
Je fus baptisé en l'église Saint-Germain-des- Prés et tenu sur. les fonts par une marraine gai était fée. Elle se nommait Marcelle parmi les hommes, était belle comme le jour et avait épousé un magot nommé Dupont, dont elle était folle, car les fées rafTolent des magots. Elle jeta un sort sur mon berceau et partit aussitôt pour les pays d'outre-mer, avec son magot. Je l'ai entrevue un moment au commencement de mon adolescence, comme l'ombre blessée de Didon dans la forêt de myrtes, comme un rayon de lune dans la clairière. Ce ne fut qu'un éclair et ma mémoire en reste toute colorée et parfumée. Mon parrain, M. Pierre Danquin, m'a laissé des souvenirs moins rares. Je le vois encore, gros.
court, ses cheveux gris tout bouclés, les joues rondes et lourdes, le regard doux et' fin derrière ses lunettes d'or. Son ventre, à la Grimod de La Reynière, était couvert d'un beau gilet de satin à fleurs, brodé par les mains de
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madame Danqoîn. Il portait une grande cr;;vate de soie noire qui faisait sept fois le tottr de son cou et son col de chemise enveloppait' comme un bouquet son Tisaga fleuri. Il avait TU Napoléon à Lyon en 1815; il appartenait au parti libéral et s'occupait de géologie.
Dans une des rues qui descendent à ces quais de la Seine où naissait l'enfant qui ne sait encore aujourd'hui, après tant d'années, s'il a bien ou mal fait de venir au monde, parmi cette multitude d'humains qui vivaient leur vie obscure, un homme au vaste crâne, rude et nu comme un bloc de granit breton, et dont les yeux, profondément enfoncés dans des orbites en ogive, naguère jetaient des flammes et maintenant gardaient à peine une faible lumière, un vieillard, morose, infirme, superbe. Chateaubriand, après avoir rempli son siècle de sa gloire, s'éteignait plein d'ennui.
Parfois, descendu des hauteurs ds Passy, passait sur ces mêmes quais un vieux promeneur chauve avec de longs "cheveux blancs, les joues bourgeoanées, une rose à sa boutonnière, un sourire aux lèvres, bonhomme, aussi plébéien d'allures que l'autre était gentilhomme.
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Et les passants s'arrêtaient pour voir le chansonnier populaire.
, Chateaubriand, catholique et monarchiste, Bérenger, napoléonien, républicain et libre penseur, voilà les deux signes sous lesqueU je suis né.
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Mon plus ancien souyenir me représente un chapeau haut de fonne. k longs poils, à larges bords, doublé de soie verte, dont la coiffe de cuir fauve sa découpait, à sa partie supérieure, en languettes recourbées comme les ileurons dViie couronne fermée, & cela près qu'elles ne se rejoignaient pas tout à fait et laissaient apercevoir par une ouverture circulaire un foulard rouge introduit entre la coiffe et le fond armorié |du chapeau. Un vieux monsieur tout blanc entrait dans le salon, tenant à la main ce chapeau dont il tirait devant moi le foulard
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de soie, moucheté de tabac & priser, qui, déployé, laissait voir Napoléon en redingote grise sur la colonne Vendôme. Puis le vieux monsieur faisait sortir du fond du chapeau un petit gâteau sec qu'il élevait lentement audessus de sa tête, un petit gâteau rond et plat, luisant et strié sur une de ses faces. Je levais les bras pour le saisir-, mais le vieux monsieur ne me l'abandonnait qu'après avoir joui k loisir de mes inutiles efforts et du gémissement de mes désirs frustrés. Enfin, il se divertissait de moi comme d'un petit chien. Et je crois que, sitôt que je m'en aperçus, je m'en fâchai, me sentant de cette race audacieuse qui domine tous les animaux.
Ces gâteaux, quand on y mordait, mettaient comme du sable dans la bouche; mais ce sable se réduisait bientôt en une pâte sacrée d'un goût assez agréable, malgré l'âcreté du tabac qui s'y faisait fortuitement sentir. Je les aimai ou crus les aimer jusqu'à ce que je découvrisse qu'ils venaient d'une vieille boulangerie de la rue de Seine où ils étaient conservés tristement dans un bocal verdâtre. Le dégoût m'en prit alors; et je ne le cachai pas assez au vieux monsieur qui en fut contristé.
J'ai sa dépuis que le vieux rnoosieur s'appe- . lait Horisson, et avait été médecin-major daui l'armée aDglaisb en 1815.
Après la bataille de Waterloo, dtnant à la table des of&ciers, comme ou déplorait des pertes illustres, M. Morissoo dit :
— Messieurs, tous oublies ùd mort, le plus regrettable de tous et celui que nous devons pleurer le plus amèrement^
Et cbacun de s'enquérir quel était ce mort.
— L'Avancement, messieurs. Notre victoire, en terminant la carrière de Bonaparte, met Sa aux guerres oii nous gagnions rapidement nos grades. L'Avancement a été tué & Waterloo, Pleurons-le, messieurs.
M. Morisson donna sa démission et vint babiter Paris, où il se maria et exerça la médecine. Il y mourut du cboléra, avec sa femme, en 1848.
Il me souvient aussi que, vers ce temps-U, cheminant accrocbé au tablier de madame Matbias, je vis un jour dans le salon un bomme brun, à gros favoris (c'était M. Debas, surnommé Simon de Nantua), raccommodant, avec un pinceau trempé de colle, le papier vert à ramages qui, fenda et soulevé sur une
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lon^eur de deux doigts envirOQ, laissait voir un canev&s de toile grossi&re tout crevé, et, derrière le canevas, de sombres profondeurs.
Ces choses m'appanireut avec une extrême netteté, et elles demeurent encore étrangement distinctes dans ma mémoire après l'entière disparition de tant d'autres spectacles offerts k mes yeux en ces temps primitifs. Sans doute n'y fis-je pas réflexion sur le moment, n'étant point en âge de penser. Hais quelque temps après, sur mes quatre ans. quand j'eus acquis une force d'esprit suf&sante pour me tromper et l'éducation qu'il faut pour interpréter faussement les phénomènes, je conçus l'idée que, derrière ce canevas grossier, recouvert de papier à ramages, des êtres inconnus flottaient dans l'ombre, différents des hommes, des oiseaux, des poissons et des iosectes, indistincts, subtils, animés de pensées malveillantes. Et je ne m'approchais point sans curiosité ni terreur de l'endroit du salon où M. Debas avait bouché là fente, qui néanmoins restait visible : les bords du papier vert ne s'étaient pas. si bien rejoints que l'on n'aperçût, dans l'intervalle, une partie du morceau de journal . dont on les avait doublés, objet déplaisant &
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voir, maU précieux, puisqu'il fermait l'accès de la chambre aux esprits des ténèbres, créatures à deux dîmeDàions, obscures et pernicieuses.
Un jour d'entre les joors (ainsi que disent les conteurs orientaux, incertains comme moi de la chronologie), un jour d'entre les jours de ma quatrième année, j'observai que, près du piano, le papier vert à ramages, crevé en étoile, laissait paraître quelques Sis de serpillière, croisés sur un trou noir plus effrayant encore que la fente bouchée autrefois par M. Debas.
Avec une impiété digne de la race audacieuse de lapet, j'approchai l'œil de cette ouverture et vis des ténèbres vivantes qui me firent dresser les cheveux sur la tète; j'y appliquai ensuite l'oreille et entendis une sinistre rumeur, tandis qu'un souffle glacial passait sur ma joue; ce qui me confirma dans la croyance qu'il y avait derrière la \ tenture , un autre monde.
Mon existence, à cette époque, était double.
Naturelle et banale, parfois fastidieuse durant le jour, elle devenait surnaturelle et terrible, la nuit. Autour de mon petit lit, que de ses belles mains bordait sur moi ma mère, passaient
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d'une allure grotesque et farouche, mais non sans rythme ni mesure, de petits {lersonuages difformes, bossus, tortus, Têtus k une mode très ancienne, et tels ea&n que je les ai retrouvés depuis dans les gravures de Callot. Certes, je ne les avais point réinventés. Le voisinage de madame Letord, marchande d'estampes, qui étalait ses gravures sur le terrain vague où. s'élève aujourd'hui l'école des Beaux- Arts, explique cette rencontre. Cependant, mon imagination y mettait du sien ; elle armait mes persécuteurs nocturnes de broches, de seringues, de petits balais et de divers autres ustensiles domestiques. Ils n'en défilaient pas avec moins de gravité, le nez fleuri de verrues et chaussé de lunettes rondes, au reste, très pressés et n'ayant pas l'air de me voir.
Un soir, quand la lampe brûlait encore, mon père s'approcha de mon petit lit et me regarda av^c le sourire exquis des hommes tristes qui sourient rarement. Je sommeillais déjà, il me chatouilla le creux de la main et me fit une petite amusette où je n'entendis rien sinon ces mots : ■ Je te vends une vache. » Et, ne voyant pas de vache, je demandai raisonnablement :
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— Papa, OU est donc la vache que tu m'as vendue?
Je m'eadormia et revis mon père dans mon sommeil. Cette fois, il tenait dans le creux de sa main une petite vache rousse et blanche, animée et vivante, et si vivante que je sentais la chaleur de son souffle et une odeur d'étable. Durant bien des nuits, j'ai revu la petite vache rousse et blanche.