‹ Le petit Pierre: La vie en fleurChapitre 7 sur 16 · D,-:..JI,G00J^|C · texte numérisé non relu

D,-:..JI,G00J^|C

teaùest au genre héroïque, et c'e»t en effet celui qui convient le mieux aux êtres innocents et BÎiuplee. J'étais lyrique et pathétique, tragique et très tragique. Quand les pasùons s'éleyaient à des hauteurs où la parole manquait, on chantait. Il y avait aussi dans ces drames des scènes comiques. Je travaillais à mon insu dans le système de Shakespeare; il m'aurait été beaucoup plus difficile de travailler dans celui de Racine. Je n'avais pas, comme H. de LamartiDe, la bouffonnerie en horreur. Loin de là! Mais mon comique était très simple et il ne s'y mâlait pas d'ironie. Les mêmes situations revenaient souvent dans mon théâtre. Je n'avais pas le courage de me le reprocher : elles étaient si touchantes! Princesses captives, délivrées par nn vaillant chevalier, enfants volés et rendus à leur mère, tels étaient mes sujets de prédilection.

Cependant, je courais d'autres carrières. Je composais des drames d'amour où je semais de grandes beautés: Les pièces de ce genre manquaient d'action et surtout de dénouement ; ces défauts tenaient à la pureté de mon âme qui, concevant que l'amour est à lui-même tout son objet et tout son contentement, ne lui faisait

désirer aucune satisfaction. C'était beau, mais monotone.

Je traitais aussi les sujets militaires et ne craignais point d'aborder l'épopée napoléonienne que je recueillais sur les lèvres des survlyants de la grande époque, si nombreux autour de mon berceau. Dunois faisait Napoléon; Blanche de Castille, Joséphine (je se connaissais pas Marie-Louise); Mitoufle, un grenadier; Jeannot, un fifre; Bappart faisait les Anglais, les Prussiens, les Autrichiens et les Russes, l'ennemi. Et avec ces ressources, je trouvais le moyen de remporter les victoires d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, de Wagram, d'entrer à Vienne et à Berlin. D'ordinaire, on ne jouait pas deux fois la même pièce. J'en avais toujours une toute prête. Pour la fécondité, j'étais un Calderon.

L'on pense bien que, gr&ce aux jeux de co théâtre où j'étais à la fois directeur, auteur,

■ troupe et spectateur, je ne m'ennuyais plus au lit. J'y restais au contraire le plus longtemps possible et feignais des maladies pour ne pas

. me lever. Ma chère maman, qui ne me reconnaissait plusi me demandait d'où venait cette paresse nouvelle. Faute de connaître mon art

et mesurer mon génie, elle appelait paresse ce qui était action et mouTement.

Ce thé&tre, ayant atteint son apogée vers ma sixième année, entra tout aussitôt dans une rapide décadence, dont il importe d'exposer les causes.

Sur mes six ans, donc, pendant quelques légers troubles de croissance, retenu plusieurs jours au lit et ayant près de moi, sur une petite table, une botte de couleurs et des rubans, je résolus d'employer les moyens qui se trouvaient sous ma main à embellir mon théfltre et k}& porter à un état inonï de perfection. Je . me mis aussitdt à l'œuvre et exécutai ardemment mes conceptions fiévreuses^ Je ne m'étais ^'amais aperçu que mes acteurs n'avaient paa plus de visage qu'un œuf; m'en avisant soudain, je leur fis des yenx, un nez, une bouche, et, voyant qu'ils étaient nus, je les habillai de soie et d'or. Il m'apparut alors qu'il fallait les coiffer, et je leur fis des, chapeaux ou des bonnets de formes diverses, mais générale- 'ment pointus. Je ne m'arrêtai pas dans ces ' recherches de l'effet pittoresque : je construisis une scène, je peignis des décors, je fabriquai des accessoires. Et tout ému, je montai uns

fnkee qui s'ftppelait les Barons du Saint- Sépulcre et devait réunir l'orient et l'occident en nne action formidable. Hélas ! je ne pus pas même achever la première scène. L'inspiration s'était glacée : l'àme et le monvement, tout avait dispara. Plus de passion, plus de vie.

Mon théâtre, tant qu'il était sans artifices, se revêtait de toutes les couleurs et de toutes les fonnes de l'illusion. Quand le luxe apparut, l'illusion se dissipa. Les muses s'envolèrent. Elles ne revinrent plas. Quel enseignement! II faut laisser à l'art sa noble nudité. La richesse des costumes et l'éclat des décor's étouffent le drame qui ne veut pour parure que la grandeur de l'action et la vérité des caractères.

Page 1