‹ Le petit Pierre: La vie en fleurChapitre 6 sur 16 · UNE TROUPE COMIQUE ÉTROITEMENT UNIE · texte numérisé non relu

UNE TROUPE COMIQUE ÉTROITEMENT UNIE

Ed ce temps-li, quand je restais au lit sans dormir pour quelque indisposition ou seulement pour m'ètre réveillé plus t6t que de coutume, j'étais regardé par une figure grise et morne, par un visage vaste et sans forme, par un fantàme enfin plus jedoutable que la douleur et la crainte, l'Ennui. Et non pas un ennui tel que les ennuis chantés par les poètes, ces ennuis colorés de liaine et d'amour et beaux et fiers; non, mais l'invariable ennui, le profond ennui, le brouillard intérieur, le néant devenu sensible. Pour conjurer la visite du

spectre, j'appelais ma mère et Mélanie; hélas! elles ne Tenaient point ou ne restaient qu'un moment près de moi, et me disaient, comme l'abeille au petit garçon de madame Desbordes- Valmore :

... Je Huia 1res pressée...

... On ne rit pas toujours.

Et ma mère ajoutait :

— Mon enfant, pour te distraire, repasse ta table de multiplication.

C'était une extrémité à laquelle je ne pouvais me résoudre. Je préférais imaginer un voyage autour du inonde et des aventores extraordinaires. Je faisais naufrage et j'abordais à la nage un rivage peuplé de tigres et de lions. Avec le concours d'une imagination puissante, c'eût été suffisant pour me garantir de l'ennui. Par malheur, les images qne j'évoquais étaient si pâles, si ténues, qu'elles ne me cachaient ni le papier de ma diambre rDÎ le visage de brume que je redoutais. Avec le temps, je trouvai mieux et je parvins à me procurer, dans ma couchette, un divertissement agréable, spirituel, très goûté par tous les peuples policés : je me donnai la comédie. Mon

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LE PETIT PIERRB 7$

théâtre, ai-je b^oin de le dire, ne fut pas porté d'un coQp à ia perfection. La tragédie grecque

' sortit da chariot de Thespis. Je chantonnai en marquant la mesure d'un mouvement de ma main : telle fut l'origine de mon odéon. U naissait humblement. Une reugeole bénigne me retint à propos au lit pour le perfectionner. Je dirigeais cinq acteurs ou plutAt cinq caractères comme ceux de ta comédie italienne.

C'étaient les ciaq doigts ^de ma main droite. Chacun avait aon nom comme sa physionomie.

£t,' ainsi que les masques du thé&tre italien , auxquels je ne saurais trop les comparer, mes

' personnages gardaient leur nom dans les râles qu'ils tenaient, à moins toutefois que la pièce ne les obligeât & en changer, ce qui arrivait, par exemple, dans les drames historiques. Mais ils conservaient invariablement leur caractère propre. A cet égard, sans les flatter, ils ne se sont jamais déibentis.

Le pouce s'appelait Rappart. Pourquoi? Je n'en sais rien. N'espérons pas tout éclaircir. On ne peut donner des raisons de tout. Rap- P&rt, court, large, trapu, d'une force prodigieuse, était un individu sans éducation, violent, querelleur, ivrogne, un vrai Caliban, for-

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geroQ, commissionnaire, déménageur, brigand, soldat, selon le rAle qu'il remplissait; il ne commettait que violences et cruautés. Au besoin, il tenait le rôle des animaux féroces, celui du loup dans le Petit Chaperon Rouge, et de l'ours dans une comédie assez belle où l'on yoyait une jeune bergère' surprendre un ours blanc endormi, lui passer un anneau dans le nez et le mener captif et dansant au palais du roi, qui l'épouse aussitôt.

L'index, qui se nommait Mitoufle, offrait avec Rappart un contraste frappant, au moral comme au physique. Mitoufle n'était ni le plus grand ni le plus beau de la troupe; il semblait même un peu altéré et déformé par quelque métier manuel, qu'il avait exercé trop jeune. Mais, pour la vivacité des mouvements et l'esprit de repartie, c'était mon meilleur acteur. D'un naturel généreux, son premier mouvement le portait & défendre les opprimés. Sa bravourff allait jusqu'à la témérité et le dramaturge lui donnait des occasions fréquentes de l'exercer. 11 n'y avait pas son pareil, dans un incendie, pour arracher un enfant des flammes et le rapporter & sa mère. Son seul défaut était une vivacité excessive; mais on le

lui pardonnait, ou plutôt on l'aimait mieux ainsi.

Achille déplairait moins boaillanl et moins prompt.

Le médius, élégant, droit, d'une taille haute et superbe, renfermait, sous ces heureux dehors, une àme chevaleresque. Issu des plus illustres aïeux, il se nommait Dunois. Et, pour le coup, je crains bien de savoir pourquoi, et ne puis guère douter que ma chère maman en Mt la cause. Ma chère maman ne chantait pas très bien et ne chantait que quand j'étais seul k l'entendre. Elle chantait :

Parlant pour la Syrie Le jeune et beau Dunois Alla prier Marie De bénir ses exploits.

Et elle chantait aussi : Reposez-vous, bons chevaliers. Et elle chantait encore : En soupirant, j'ai vu naitre l'aurore. Ma chère maman raffolait des romances de la reine Hortepse, qui étaient charmantes, en ce temps-là.

Excusez mes lenteurs : c'est tout un art que j'expose. A l'annulaire, qui n'avait point d'an-

neau, s'identifiait une dame d'une grande beauté^ nommée Blanche de CRstille. C'était peut-être un pseudonyme. Étant la seule femme de la troupe, elle jouait les mères, les épouses, les amantes. Yertueuse et persécutée, le j.eune et beau Dunots la sauvait maintes fois des plus grands périls avec le concours empressé et désintéressé de lifitoafle. Elle épousait souvent Dunois, rarement Mitoufle. Un caractère encore et j'en aurai fini avec ma troupe.

Jeannot, le petit doigt, était un jeune garçon plein d'innocence, dont à l'occasion on faisait une fillette, comme, par exemple, lorsqu'on jouait le Petit Chaperon Rouge. Et je crois qu'en devenant fille, il lui, venait de l'esprit. Les pièces faites pour les interprètes que je viens d'énumérer se rapprocliarent de la commedia del arte en ce sens que j'en composais ' le canevas et que mes acteurs improvisaient le dialogue en se conformant & leur caractère et à leur situation. Toutefois, il s'en fallait de beaucoup qu'elles ressemblassent aux farces italiennes et à ces pièces du thé&tre de la foire qui mettent aux prises Arlequin, Colombine et le docteur pour de vils intérêts, et des pas- ; sions basses. Mes ouvrages, plus nobles, appai^

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