‹ Le petit poucet du XIXe siècle: Georges Stephenson et la naissance desChapitre 2 sur 69 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

Droit! de traduction ot de reproduclion réservée.

TransportatioD Libfaxy

'-^ ^\.jr , -( .v^

On veut aujourd'hui pour la jeunesse des livres sérieux, et Ton a bien raison. Je lui en offre un, et fose espérer qu'elle lui fera bon accueil. C'est rhistoire du Petit Poucet.

Oui, mes amis, du Petit Poucet, et du vrai; car celui dont les aventures ont amusé notre enfance n'était qu'un Petit Poucet de contrebande, dont le moindre défaut, vous le savez bien, est de n'avoir jamais existé. Le mien, je veux dire celui de ce siècle (car c'est en ce siècle même qu'il a vécu, et plus d'un parmi nos contemporains a pu le voir de ses yeux); le mien est authentique, et c'est un autre personnage, en vérité, que le héros du conte de Perrault, sans en dire de mal, de ce pauvre petit.

Et qu'a-t-il donc fait de si étonnant, après tout, cet enfant de l'imagination de nos pères? Il a dé-

robé à l'ogre, une fois par hasard, pour une course pressée et pour lui tout seul, ses grandes bottes de sept lieues. La belle affaire! ce sont des bottes de cent lieues, de mille lieues, de dix mille lieues, Qie l'autre, dans son heureuse audace, a prises à la nature.

Et il nous les a données à tous, à vous comme à moi, au plus pauvre comme au plus riche, et au plus simple comme au plus intelligent, ces grandes bottes de mille lieues qui s'appellent les chemins de fer.

Il a mis au service de l'humanité entière, et pour toujours, aussi longtemps qu'il y aura une humanité et une terre, ces infatigables chevaux de fer à l'âme de feu qui dévorent l'espace avec autant de docilité que de puissance; emportant et rapportant sans cesse et dans toutes les directions les hommes et les choses; franchissant les abîmes, abrégeant les distances, épargnant le temps et allongeant la vie ; rendant facile aux plus petits ce qui hier était difficile aux plus grands, accessible à tous ce qui n'était abordable pour personne, et peu à peu faisant du globe, à force d'y mêler sans relâche les produits et les races, un atelier com mun et un commun marché, en attendant qu'il devienne enfin, selon la parole trop lente à se réa liser des premiers apôtres, la demeure commune

et bénie d'une famille heureuse et paisible : Omties unanimes in eâdem domo.

Oui, voilà ce qu'un homme a fait, de nos jours, et à deux pas de nous. Tout le monde ne le sait pas encore, parce que ce n*est pas toujours la vraie grandeur qui frappe le plus les regards ; mais il est temps que tout le monde le sache, parce qu'il est temps que l'humanité apprenne à connaître enfin ses véritables bienfaiteurs.

Et celui qui a fait cela (en ce siècle, encore une fois), celui qui, du jour au lendemain, pour ainsi dire, a changé pour nos pères et pour nous toutes les conditions de l'existence, ce n'était pas un de ceux qu'on appelle d'ordinaire les privilégiés de la fortune et que des avantages exceptionnels semblent prédestiner à jouer ici-bas un rôle considérable. Il n'avait trouvé au foyer paternel, le pauvre petit, ni les honneurs ni la richesse ; il n'y avait pas même trouvé l'instruction. Fils d'ouvrier et ouvrier lui-môme, ouvrier du plus rude et plus pénible labeur, perdu, dès son enfance, loin de la clarté du soleil et de la société des hommes, dans les sombres profondeurs d'une galerie de mine, à dix-sept ans, presque à l'âge d'homme, il ne connaissait pas ses lettres. Un quart de siècle plus tard, à quarante -cinq ans, il

Ut-

s AVANT-PROPOS.

était le plus grand ingénieur pratique de l'Angleterre et de TEurope; le créateur de Tère nouvelle des transports rapides et économiques; le génie bienfaisant qui faisait tomber devant les hommes les obstacles jusqu'alors insurmontables à leurs efforts et donnait des ailes à la matière comme à la pensée.

Comment cela et pourquoi?

Parce qu'il avait employé le temps et la vie : la vie, qui est le seul bien qu'à vrai dire nous ayons à notre disposition ; et le temps, qui est « l'étoffe dont la vie est faite ».

Parce qu'il avait travaillé, épargné, étudié, réfléchi, cherché, voulu; voulu surtout, et, comme il l'a dit lui-même pour encourager les autres à l'imiter en leur enseignant son secret, persevéré. Aucune fée ne l'avait touché de sa baguette; il avait un talisman pourtant, mais un talisman dont il s'était doté lui-même et que nous pouvons tous nous donner à son exemple : la persévérance.

C'est cette histoire, d'autant plus intéressante qu'elle est plus vraie, d'autant plus merveilleuse qu'elle est plus simple, d'autant plus riche en enseignements que le héros en est plus modeste et au'il n'y a, dans le régulier développement de ses

JL*'

AVANT-PROPOS. t

qualités et de ses vertus, rien qui ne soit, avec de la bonne volonté, à la portée de tous; c*est, dis-je, cette histoire plus grande cent fois, dans ses longues et obscures épreuves comme dans ses triomphes tardifs, que celle des souverains et des ministres dont la gloire sanglante a trop souvent ébloui nos regards, que je voudrais présenter, telle que je la comprends, à la chaude et féconde admiration des jeunes cœurs et des jeunes esprits.

J'ai cru pouvoir dire qu'elle aurait pour plus d'un l'attrait de la nouveauté. On sait en général, en effet (pas toujours)* , que c'est à un Stephenson que sont dus les chemins de fer. On ne sait guère à quel Stephenson, si tant est que l'on sache qu'il y en a eu deux ; et bien moins encore sait-on ce qu'a été ce Stephenson. J'essayerai de dire l'un et l'autre. Et sans négliger les œuvres, qui suffiraient à rendre immortel le nom de l'homme, mais dont la description se trouve, plus détaillée et plus précise que je ne la saurais donner, dans

1. Un de mes amis, homme d'un esprit élevé et généreux, ayant un jour constaté, en interrogeant un jeune élève d*un de nos meilleurs lycées, que le nom du grand mécanicien anglais n'avait jamais été prononcé devant lui, en exprimait le soir son étonnement av£c quelque vivacité dans un salon. 11 fut bien plus étonné encore lorsque l'un des assistants, le prenant à part, lui fit remarquer que ses auditeurs, gens du meilleur monde, se regardaient en se demandant ce qu'il pouvait bien avoir à chanter les louanges de ce Stephenson dont ils n'avaient jamais ouï parler.

les ouvrages techniques auxquels je renvoie * , je m'attacherai surtout à faire connaître, c*est-à-dire à faire aimer l'homme, qui a été bien supérieur à ses œuvres et dont le caractère, en bonne justice, a dépassé le génie.

Frédéric PASSY.

i. Voir, entre autres, francinety par 0. Bruno, où j'ai puisé moimême la première idée de raconter à mon tour la vie de G. Stephenson ; Quatre Ouvriers anglais, par Jonveaux, d'après Samuel Smiles, où j'ai pris la plupart des détails complémentaires; Louis Figuier, Découvertes scientifiques modernes, etc.

Inutile de dire que je dois à ces auteurs tout le fond du récit. La forme seule, et une partie des réflexions dont j'ai accompagné Texposé des faits, m'appartiennent.

LE

DU XIX« SIÈCLE

Page 1