CHAPITRE II
1. — Il conduit la pompe d'épuisement et devient garde-fîrein.
On sait qu'un bon ouvrier se reconnaît h l'état de ses outils. La clef qui sert est toujours claire, a dit le bonhomme Richard. La bêche d'un bon jardinier doit être luisante, et là cognée d'un bon bûcheron ne souffre ni rouille ni brèches. À la façon dont le jeûne Georges faisait la toilette de sa machine, il était aisé de voir qu'il prenait sa tâche au sérieux. Et non seulement il savait la tenir extérieurement propre et brillante, mais il savait aussi en entretenir et au be-^ soin en réparer le mécanisme intérieur. Il en avait étudié le fonctionnement et n'avait, en cas de dérangement, besoin dé personne pour la remettre en état. Aussi sa capacité ne tarda-t-elle pas à être appréciée : et dès l'âge de dix-neuf ans il était appelé à un poste beaucoup plus important et plus sérieux, celui de garde-frein.
Je ne sais si, parmi mes jeunes lecteurs, il en est beaucoup (c'est peu probable) à qui il soit arrivé de descendre dans une mine. Ils n'ignorent pas, du moins, que la descente se fait, en général, au moyen d'un mécanisme analogue à celui de ces ascenseurs que tout le monde a pu voir fonctionner aux expositions et dans un certain nombre d'établissements ijidustrieis ou autres.
Le plus souvent, aujourd'hui du ipoins, dans les exploitations bien tenues, la plate-forme mobile, ou bennSy sur laquelle se placent les hommes et les produits de Textraction, est guidée y c'est-à-dire maintenue, comme les ascenseurs, non par des colonnes de fonte (on ne peut installer de colonnes de cette longueur), mais par des câbles en fer bien tendus qui l'empêchent de s'écarter à droite et à gauche, de se heurter contre les parois du puits, ou de basculer sur elle-même.
Il n'en est pas toujours ainsi cependant. Dans certaines ardoisières, que je ne veux pas désigner autrement, l'on se sert encore, à moins que ce ne soit changé depuis bien peu de temps, de grandes caisses grossièrement suspendues par des cordes en croix, à l'intersection desquelles on passe le crochet d'un câble enroulé sur un treuil. Le tout monte ou descend, en ballottant dans le vide, tantôt à ciel ouvert, et tantôt dans la large ouverture de la voûte. Parfois deux de ces appareils, marchant en sens inverse, se rencontrejit, au risque d'une secousse plus ou moins violente ; parfois même le choc est tel, que l'une des cordes se rompt ou que le crochet s'échappe ; et le chargement retombe, avec ou sans son contenant, au fond de 1p mine. Il est, cela va sans dire, recommandé aux ouvriers de ne pas se tenir sous rorifice pendant la manœuvre; il leur est même interdit de se servir, pour leur compte, de ce dangereux mode de transport (on l'offre pourtant aux visiteurs, qui parfois l'acceptent). Des échelles de fer, d'une perpendicularité à peu près absolue, et dont les échelons sont écartés de 33 centimètres, sont le chemin réglementaire. C'est celui que, pour ma part, en homme respectueux de la consigne, j'ai cru devoir suiyre, quelque pénible qu'il soit, et j'ai bravement descendu et re-
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no ENFANCE ET JEUNESSE D'UN GRâND HOMME.
monté mes quatre cents échelons. Mais ces prescriptions ne sont pas toujours observées, et il en résulte de temps à autre des accidents graves.
Quoi qu'il en soit d'ailleurs, et que la benne soit guidée ou non, que le treuil se manœuvre à bras ou qu'il se meuve à la vapeur, on n'est pas fâché, quand on a à faire ce voyage de haut en bas (voire même de bas en haut), de savoir que le fil auquel on est suspendu est en bon état et que la main qui le dirige est sûre. Un verre de vin de trop le matin, une distraction, un mouvement malheureux, et l'on peut faire un saut de deux ou trois cents mètres.. Sans être pusillamine, il y a de quoi y regarder à deux fois.
C'est cette fonction, qui lui mettait tous les jours entre les mains l'existence de ses compagnons, qu'à dix-huit ou dix-neuf ans Georges Stephenson se voyait confier. Il avait eu, pour l'obtenir, à subir devant ses chefs un examen pratique de capacité. Il eut, pour l'occuper, à la conquérir, ou du moins à la conserver non pas précisément à la pointe de l'épée (ce n'était pas l'arme des mineurs), mais à la force du poignet.
Ce qui semble prouver qu'il est bon quelquefois d'avoir du poignet, sinon de la poigne.