CHAPITRE XV
Achèvement de la ligne. — Conquérants et ingénieurs.
Le passage de la tourbière de Chatmoss ne fut pas, cela va sans dire, le seul travail difjQciie qui exerça le talent et Tactivité de Stephenson; mais, à côté de celuilà, tout le reste pouvait paraître secondaire. Il n*eut pas cependant, dans ce court trajet de 54 kilomètres, moins de soixanle-trois ponts à élever, sans compter un tunnel à creuser (on commençait à ne plus reculer devant les percements) et un viaduc à construire. Pour un début ce n'était pas déjà si mal.
Cependant les directeurs de la compagnie n'étaient pas satisfaits : ils auraient voulu voir arriver le moment de toucher des dividendes, et en 4829, l'un d'eux, M. Cropper, fit appeler Stephenson, et l'apostrophant un peu vivement :
€ Georges, lui dit-il, il faut que le chemin de fer soit terminé dans le plus bref délai; nous avons résolu de l'inaugurer le 1" janvier prochain.
— Le 1" janvier prochain! répondit celui-ci. Mais, monsieur, pensez à l'importance des travaux, réfléchissez que le manque d'argent nous a plus d'une fois arrêtés. Ce que vous demandez est impossible.
— Impossible ! On voit bien que vous n'avez jamais eu afiaire à Napoléon ; il vous aurait appris à rayer ce mol de votre dictionnaire. »
âGHËVEMENT de la ligne. 125
Stephenson aimait-il beaucoup Napoléon? Il se pourrait que non, et il faut reconnaître qi/il avait bien quelques raisons pour cela. Toujours est-il que l'argument ne lui parut pas sans réplique. Il avait montré ce qu'il valait maintenant, et il avait le droit de le savoir. Aussi, relevant la tète sous le reproche et regardant en face son interlocuteur, à son tour un peu surpris :
€ Soit, monsieur, lui dil-il; en ce cas, donnezmoi des ouvriers, donnez-moi de l'argent, et je vous ferai ce que votre Napoléon, avec toutes ses armées, n'aurait jamais élé capable de faire. ]>
La suite prouva qu'il n'en avait pas trop dit.
Non qu'il soit permis de parler légèrement de Napoléon, même comme ingénieur. Napoléon avait assurément la conception rapide, le coup d'œil perçant, une activité incessante et un esprit d'organisation poussé jusqu'aux moindres détails. Il est probable que, s'il eût appliqué ses puissantes facultés à l'art de construire, au lieu de les appliquer à l'art de détruire, il y aurait excellé ; et c'eût été certes tout profit pour l'humanité et pour lui. Eût-il cependant, avec tout son génie, éffalé Stephenson? On peut pour le moins en douter. Étant ce qu'il a été, un grand homme de guerre et le chef du plus colossal empire des temps modernes, ni sa puissance, qui ne connaissait pas de bornes, ni sa volonté, qui ne souffrait pas d'obstacles, n'auraient suffi à réaliser ce qu'allait accomplir ce simple ouvrier, fils de ses œuvres, devenu, à force de travail, de persévérance et d'énergie, aussi utile au monde que les conquérants lui sont nuisibles.