AVANT-PROPOS
Ce travail, qui a déjà paru dans le tome premier des Mémoires de la Société de linguistique de Paris yCsi imprimé sous cette nouvelle forme, revue, corrigée et augmentée, depuis bientôt trois ans. S'il n'a pas été publié plus tôt, c'est que je désirais le munir d'une préface que je n'ai pas écrite. Je ne comptais pas la faire bien longue, car c'eût été charger mon petit héros d'un fardeau disproportionné, mais précisément parce que je voulais dire beaucoup de choses clairement et en peu de mots, je n'ai pu jusqu'ici trouver en même temps le loisir et la disposition nécessaires. J'aurais exposé dans cette préface l'état actuel de la science dans la question de l'origine des contes, j'aurais émis à ce sujet quelques vues personnelles, et surtout j'aurais indiqué la méthode qui, suivant moi, doit être appliquée à ce cenre d'investigations. Je regrette de n avoir pas écrit cette dernière partie : mon mémoire, tel qu'il est, pèche précisément du côté de la méthode, et je tenais à montrer que je n'ignorais pas les règles qu'on peut me
reprocher de n'avoir pas rigoureusement suivies. Mon étude sur Poucet, qui paraît avec la date de 1875, remonte à 1868; elle est en réalité mon premier pas dans un domaine nouveau pour moi. Je ne me dissimule pas qu'on y sent quelque tâtonnement. J'ai suivi l'ordre dans lequel les faits et les idées se sont successivement présentés à moi, plutôt que celui dans lequel ils s'enchaînent en eux-mêmes. La conclusion peut paraître aventurée, et elle a été, dans le sein de la Société oii j'ai lu mon travail, l'objet de critiques dont certaines sont peutêtre fondées. J'aurais aussi voulu répondre à ces objections, mais si je remets encore à beaucoup de lendemains, mon petit livre ne sortira jamais de la prison noire où, comme Daiimiing lui-même, il est enserré depuis si longtemps. L'occasion de dire ce que je voudrais dire sur ces questions se retrouvera ; celle de mettre au jour ce petit volume se présente si bien que je la saisis.
Chargé de représenter l'école des hautes Etudes au jubilé trois fois séculaire de l'Université de Leyden, je n'ai pas voulu arriver les mains tout-à-fait vides: c'est un bien petit cadeau que j'offre à mes savants collègues : puissent-ils dire : ôoat; y' àllyn xe çiXyi Te !
Je joins encore ici une variante languedocienne aui m'a été communiquée l'année dernière par M. Lànglaae, le fëiibrt de Lansargues, que j'en remercie vivement. M. Mistral m'a dit que le conte, sous une forme très-voisine, était populaire en Provence ; le héros y porte le nom, difficile à traduire, mais explicable par les inconstances de sa naissance (cf. Pantagruel^ U, »'j) de Pedaun- Ptdet, Quant à celui de PeperéUt, il est identique au Grain-de-Poivre grec.
PEPERELET.
Taviè na fes una fenna que faguèt un enfant tan pichotet, pichotet, pichotet, qu'èra pas pus gros qu'una fura : es pèr acô (jue lou batejèroun Peperelet. Mes amai seguesse pichotet èra talamen brave que sa maire n'èra bauja. Tabe quand s'en anèt souI pèr la paga, qu'èra tan brave, d'un sugaman ie faguèt un parel de braietas, una camisa, un pichot bourdou, un boumbetet et una bounetela ; emb' acô semblava un omenet.
— Vllj —
Un jour que sa maire aviè quioch, ie fai : « Peperelet, vai t'en pourtà quela fouasseta à toun paire e à tous fraires que buscaioun dines lous bos. » E Peperelet qu'èra de bona coumanda : « Oui, s'hou dis, maire, ie vou. » Pren la fouasseta jouta soun brasset, e dran dran s'en vai coum' un omenet. En camin véi veni lou loup ; pecaire ! se V
dona pôu e vai se rescondre jout'un caulet. Lou loup passet sens lou véire ; mes la vaca que trevava pèr aqui mangèt lou caulét amai lou paure Peperelet.
Après un brieu, sa maire que lou vei pa veni, vai defora en Ion sounan : res ie respond^ A la fin qu'a proun sounat : « Peperelet! Peperelet! » ausis una vosseta que ie respond : « Soùi aici, maire. — Ounte? — Dins lou ventre de la vaca. » La maire mena la vaca à la jassa, e quand caguèt, caguèt Peperelet embè la bousa. Alors sa maire Icu prén, fou mes dins una gauda plena d'aiga, pioi lou lava ben, l'assuya bien, ie lava sa fata,e quand saguèt seca, ie carga sa camiseta, sas braietas, soun pichot gourdoun, soun boumbetet, e lou gai cantèt, e la soumeta feniguét.
BT
n lisant VexceWtntDictionnaireitymologiquc de la langue wallonne^ de M. Chartes Grandgagnage, j'ai été frappé d'une expression dont je n'avais encore remarqué le pendant nulle part. La voici * :
• Chaur-Pôch (la Grande-Ourse, verb. : le char-Poucet : des huit étoiles dont semble formée cette constellation, les quatre en carré représentent, selon les paysans, les quatre roues d'un char, les trois qui sont en ligne sur U gauche sont les trois chevaux, enfin, au-dessus de celle de ces trois qui est au milieu, il s'en trouve une petite qu'ils regardent comme le conducteur du char et qu'ils nomment Pâce). »
Dans cette intéressante notice sont contenus Quatre faits qu'il me sera permis de considérer séparément pour mieux m*en rendre compte. Il résulte de l'expression recueillie et expliquée par le savant lexicographe liégeois : i* que les habitants du pays wallon se représentent la constellation que nous appelons Grande-Ourse comme un chariot ; 2* que les quatre étoiles a 6 y 8 sont pour eux les quatre roues du char, et les étoiles e ^ Y] les trois chevaux qui le traînent: 3* que la petite étoile à peine visible à l'œil nu, appelée par les astronomes g, qui se trouve au-dessus de 2^, est à leurs veux le conducteur du char; 4* qu'ils appellent ce conducteur Pôd^ c'est-à-dire Poucet. Voyons rapidement en auoi chacune de ces idées est propre au peuple wallon , ien quoi elle lui est commune avec d'autres.
On sait que les peuples indo-européens ne possèdent pas et n'ont jamais possédé de religion proprement sidérale. Les dieux de notre race sont la personnification , plus ou moins distincte et plus ou moins ancienne,
des grands phénomènes naturels, ^fée probablement dans un pavs de montagnes, sous les climats violents de la Haute Asie centrale, la religion indo-europénne porte dans chacun de ses mythes la trace de la joie ou de Teffroi que jetaient dans l'âme encore presque uniquement sensible des hommes d'autrefois les convulsions terribles, mais souvent bienfaisantes^ qu'ils avaient à subir sans moyens de s'en défendre. Si l'on ose émettre une opinion sur les origines^ encore bien obscures, des religions sémitiques, elles semblent s'être développées chez un peuple plus réfléchi, moins passionné, et soumis à des conditions de vie différentes. Les grandes plaines où se sont assises les premières civilisations sémitiques n'offraient pas les spectacles grandioses et saisissants des pâturages montagneux où la divinité se révélait dans les orages; la sérénité des nuits, la transparence de l'air, l'absence de lignes qui arrêtassent les regards, tout contribuait à reporter vers le ciel les yeux des pâtres qui menaient leurs troupeaux dans ces immenses prairies. Aussi les Cnaldéens furent-ils, d'après la tradition de toute l'antiquité , les premiers astronomes; mais avant qu'ils eussent l'idée d'observer scientifiquement la marche des astres, ils avaient adoré leur splendeur. Les
cinq grandes planètes leur semblèrent particulièrement avoir guelaue chose de divin : au milieu de l'immobilité aes étoiles , elles seules se mouvaient, et leur course paraissait natu rellement volontaire avant qu'on en eût cons taté la rteularité et calculé les variations Avec le soleil et la lune, doués du même mou vement, les cinq granaes planètes constitué rent donc l'heptade sacrée des Babyloniens heptade qui domina non-seulement leur culte mais plus tard leur science, et qui s'est con servée jusqu'à nos jours dans notre semaine, à chacun des jours de laquelle préside en réalité une des planètes : les noms des dieux assyriens, changés par les Grecs, suivant leur usage, en ceux des dieux helléniques, puis transposés de nouveau par les Romains, ont disparu dans cette double transformation; mais les noms de leurs remplaçants latins désignent encore pour nous cinq jours au moins de la semaine, tandis que chez les peuples germaniques, subissant une traduction nouvelle, ils sont détrônés par ceux des vieilles divinités tudesques. C'est un des cas, devenus moins rares depuis les belles découvertes contemporaines, où notre civilisation se reconnaît l'héritière de ces antiques sociétés orientales qu'on croyait mortes sans avoir laissé de
traces ; nous retrouvons plus d'une fois avec étonnement, dans nos idées les plus habituelles, dans les notions qui nous sont les plus familières , la manière de penser et de sentir de ces peuples qui nous apparaissent si lointains. Nous devons signaler et raviver de tels souvenirs avec une reconnaissante piété.
Mais ce n'est point là le sujet ae cette étude. Je veux seulement constater que les religions indo-européennes ne nous offrent rien de semblable au culte planétaire. Jacob Grimm s'est étonné de cette lacune chez les Allemands :.
elle leur est commune avec leurs frères. Les peuples de l'Europe, au moins, ne semblent même pas avoir eu de noms pour désigner les planètes : ceux qu'ils leur ont donnés sont , comme nous venons de le dire, empruntés aux Orientaux. Vénus seule, généralement divisée en étoile du soir et étoile du matin y a été l'objet de légendes mythologiques et de dénominations diverses* ; les quatre autres planètes ne sont mentionnées, si je ne me trompe, avec des noms particuliers, dans aucun texte ancien antérieur à l'introduction en Grèce de l'astronomie asiatique.
L'impression produite sur nos ancêtres par le ciel étoile fut tout autre. Ils en restèrent
pour les astres à ce premier état qui semble avoir précédé, même à l'égard des autres phénomènes naturels, Tétat proprement religieux. Ils se bornèrent à transporter dans le ciel les objets qui leur étaient le plus familiers sur la terre : ils le peuplèrent comme ils pouvaient se représenter que serait peuple un vaste champ. Cette conception naïve s'est conservée en partie, mêlée à bien d'autres choses, dans ce singulier catalogue des astres que nous a transmis la Grèce et qui contient le plus souvent des inventions toutes personnelles , des légendes relativement modernes et même, comme on sait, un bon nombre de flatjeries d'astronomes officiels. Deux choses caractérisent les plus anciennes dénominations astronomiques , celles que nous pouvons sans crainte reporter aux plus anciens temps de l'existence de notre race : elles ne portent que sur les groupes d'étoiles les plus visibles et les plus naturellement constitués , — elles considèrent moins, pour établir leurs analogies, les lignes qu'on peut tracer en passant par les étoiles que ces étoiles elles-mêmes, prises chacune à part. Cette dernière remarque est due à Jacob urimm, qui a vu avec raison dans ce trait le signe ordmaire d'une haute antiquité. Il faut ajouter que les noms de ctiXt catégorie se
retrouvent d'habitude , ou identioues ou analogues , chez la plupart des peuples qui composent la grande famille à laquelle nous appartenons. Pour nous en tenir à cette constellation splendide dont la forme presque régulière frappe tout d'abord les yeux qui se lèvent au ciel par une belle nuit, nous trouvons chez différents peuples indo-européens, avec quelques variantes , une même manière de se la représenter. Je ne parle pas ici du nom d'Ourse CApxToç) qui, comme Ta fort bien montré M. Max Muller, repose sur une simple erreur étymologiqueet veutproprementdire «étoilei* : il est clair qu'il n'a aucun rapport avec la forme de la constellation , et Grimm conjecturait en vain, pour expliquer ce nom bizarre, que les trois étoiles supérieures avaient d'abord rappelé l'image de la queue d'un ours, et qu'on avait alors donné à l'ensemble le nom de l'animal, sans y regarder de trop près pour la ressemblance du corps. La représentation habituelle qu'on s'est faite de la Grande-Ourse a été celle d'un char*, et ce nom, oui remonte à une si haute antiquité, nous indique assez bien quelle pouvait être la plus antique forme du char. Les quatre roues, qui sont presque placées aux quatre angles d'un carré parfait, nous font penser à ces grands tombereaux.
comme on en voit encore dans nos campagnes, qui sont à peu près aussi larges qjit longs, et forment, par leurs quatre pans droits et hauts, une sorte d'édifice massif que supportent quatre roues basses.
Les nations diverses sont d'accord en effet pour attribuer aux quatres étoiles a p y ^ le rôle des quatre roues *. Mais elles varient sur la valeur qu'elles donnent aux trois étoiles qui se trouvent au devant. Les unes en font le timon du char, les autres en font les bêtes qui le traînent. La conception hellénique appartenait à la première catégorie, comme le montre le scholiaste d'Aratos sur le vers 27 ("ApxToi &\i.a Tpoxé(o<ri tb èii xaXéovrat &(i.aÇat) des Plié' nomlnes : tc5v Te^a^pcov SurtéçtoN otvtl xpoxûv 7capaXa|JLéar70|i.év(ii)v, tcov Se Tpic5v t^ç ovpSc àvrl fujjLoO. La même manière de se représenter la constellation est indiquée par le latin temo, qui désigne soit le groupe entier, soit les trois étoiles antérieures"; elle est d'ailleurs exprimée clairement dans ce vers ajouté par Domitien dans sa traduction d'Aratos : Très temone, rotisquc micant sublime quaternae. On la retrouve dans l'allemand deichsel, nom donné à ces trois étoiles (et qui^ en anglo-saxon, peut désigner aussi (thistl) la constellation tout entière'), et
dans le tchèque ogka « timon^ » pour les trois étoiles de devant*.
A la seconde manière de comprendre la figure se rattache^ nous Tavons dit en commençant, la représentation wallonne : les trois étoiles de devant sont les trois chevaux en ligne. Laquelle de ces représentations est la plus ancienne? Il ne faut pas attacher grande importance à ce que la seconde n'est constatée que dans un patois moderne, tandis que la première se trouve en latin; on sait assez qu'en mythologie comparée l'antiquité des faits est bien différente et tort souvent inverse de celle des documents qui les offrent : d'ailleurs je chercherai tout à l'heure à montrer que
Plusieurs autres peuples ont eu la même idée, .a Question revient en somme à celle-ci : quel est le plus ancien mode d'attelage? a-t-on commencé par atteler les bœufs (car il est clair que pour trouver la forme antique de la conception wallonne il faut remplacer les chevaux par des bœufs) deux à deux sous le joug de chaque côté d'un timon, ou bien les a-t-on d'abord attachés au char par des cordes, l'un à la file de l'autre, avant d'inventer les brancards? Je laisse la question à résoudre aux archéologues : je ferai seulement remarquer que la manière de comprendre les trois étoiles
comme trois bœufs, au lieu de se figurer la liffne qui les traverse comme le timon, est , d après l'ingénieuse remarque de Grimm, celle qu'on est porté à regarder comme la plus primitive.
Cette idée de trois bœufs rappelle une dénomination latine, usitée à côté de plaustrum et de temo, et qui semble aller plus loin encore dans la même voie : je veux parler de septem triones. Tout le monde a jusqu'à présent adopté l'explication de Varron, d'après lequel ce nom désigne sept bœufs de labour. Seulement PreUer pense qu'on appelait triones, pour terioneSy Je terere, les bœufs occupés à battre le blé dans Taire*, et il a fort ingénieusement rapproché ce mot d'une croyance rapportée par Grimm. On sait que la Grande-Ourse prend dans le ciel différentes positions", de manière Que les trois étoiles e C rj se trouvent dirigées dans des sens différents ; aussi dit-on en Suisse que le chariot se retourne à minuit avec un grand bruit**, et c'est une superstition qui se retrouve dans beaucoup d'endroits. Preller suppose que c'est ce qui a fait choisir, pour les placer au ciel, des triones qui font le tour de l'aire, au lieu de simples bœufs (K. M., p. 290). Mais tout récemment M. Max Mûller
a voulu expliquer le mot septemtriorus par une méprise analogue à celle au'il a constatée pour àpxToç. Triones, d'après lui, ne voudrait pas dire « bœufs; » ce mot, qui ne se rencontre nulle part, serait une pure invention de Varron pour satisfaire à l'étymologie qu'il avait en tête , et triones serait pour striones *steriones (cf. tego tâurus trancus pour "stego "staurus^struncus) et voudrait dire « étoiles; » on aurait appelé la constellation tout simplement a les sept étoiles, » à côté du nom indépendant de plaustrum. On peut voir une confirmation de cette hypothèse dans la forme septemtrio, qui répondrait au Siebengestirn (= les Pléiades) aes Allemands"; trio ou sterio signifierait alors « assemblage d'étoiles, » comme Gestirn ; la forme singulière serait la plus ancienne, et le pluriel irrationnel se serait introduit sous l'influence du mot septem. — Toutefois, je ne puis dissimuler qu'il y a plus d'une objection à l'ingénieuse conjecture de M. Mûller. Il paraît d'abord singulier que Vs, si bien conservée daitis" sterula Stella, soii tombée dans le mot "sterio trio. Il est bien vrai ensuite qu'il faut se méfier des mots que Varron cite à l'appui de ses étymologies", surtout quand ils ne se rencontrent pas ailleurs^*; mais il est peut-être téméraire de
supposer que quand il dit : « Encore aujourd'hui les bouviers appellent irioius les oœufs de labour, • il invente complètement le mot et le sens. Cette supposition devient encore plus invraisemblable si on remarque que le premier auteur de cette explication n'est pas Varron, mais Aelius Stilo, qu'Aulu- Celle (XVI, 8) appelle magisUr Varronis, et dont l'autorité, outre qu'elle est sensiblement plus ancienne, est de toutes façons plus considérable. C'est ce qui ressort d'un passage d'Aulu-Gelle que M. Max Mûller n'a pas relevé, et qui me paraît décisif". D'ailleurs si trio, au sens de « bœuf, • ne se trouve Que dans les grammairiens cités", au sens a « étoile » il ne se trouve nulle part, et le nom propre Trio, qui a appartenu au moins à deux familles romaines*^, semble un sobriquet emprunté à un bœuf plutôt qu'à un astre". Mais ce qui me fait surtout hésitera entrer dans les vues du savant professeur d'Oxford , c'est que je comprends autrement que lui les appellations de boves et temo, appliquées par le même Varron à notre constellation, et dont il fait une seule et même désignation , tandis que j'y vois deux noms distincts. Il est à remarquer, en effet, comme je l'ai dit plus haut, qu'on ne trouve jamais boves
et temoy pour dire la Grande-Ourse, en dehors de ce passage, dont le contexte se prête d'ailleurs très-bien à mon explication. Je crois donc que les Romains ont appelé nos sept étoiles « les sept bœufs, • septem boves ou septem triones, et je signale ces noms comme nous offrant sans doute le seul vestige romain d'une autre compréhension de la constellation polaire, compréhension plus simple encore oue celle du char, et dans laquelle les sept étoiles sont pleinement indépendantes les unes des autres et ne tiennent de leur assemblage d'autre rapprochement qu'une représentation identique. Cette dénomination serait la plus primitive d'après l'observation de Grimm rapportée plus haut : l'idée de concevoir les astres isolés comme des bœufs paissant dans le champ céleste est d'ailleurs très -naturelle, et on verra plus loin qu'on peut en retrouver la trace ailleurs.
Je reviens à l'idée du char traîné par trois bœufs ou chevaux, qui est celle du pays wallon, et, je pense, de la plupart de nos provinces. Le troisième point de la définition wallonne, c'est que la petite étoile qui se trouve au-dessus de ^ est U conducteur du char. L'idée d'un conducteur au char céleste se re-
trouve ailleurs ; seulement d'autres peuples le placent^ non pas là, mais au devant du char; il marche en tête de l'attelage, et c'est pourquoi je pense que très-anciennement on s'est représenté le char non pas comme abandonné et immobile, ce que suppose l'addition pure et simple du timon, mais comme traîné et mis en mouvement par les trois bœu£s attelés. Ce conducteur est appelé par les Grecs pounict le bouvier; mais la dénomination postérieure d'âpxToc, appliquée à la constellation qu'il touche de près, lui fit donner plus tard le nom d'àpxToupoc ou &pxT09uXa^, et on l'encadra dans la fable de Callisto changée en ourse et
f>lacée au ciel. Mais le ^ocomc a aussi ses égendes. évidemment plus anciennes : d'après l'une d'elles**, Icarios, père d'Erigone, ayant rhargé un char d'outrés pleines de vin, le conduisit dans l'Attique et distribua aux laboureurs les présents de Dionysos j ceux-ci , quand ils ressentirent les eifets de l'ivresse, se crurent empoisonnés, se jetèrent sur Icarios et le tuèrent, mais Zeus le transporta dans le ciel avec sa fille Erigone et le chien fidèle qui avait assisté à sa mort et oui révéla la place où était jeté son cadavre", — et sans doute aussi avec son char; car ce doit être là le premier motif de toute l'histoire. Une autre
légendeplus simple*' raconte que PhilomeloSy Ms de Demeter et d'Iasion, avec le peu d'argent qu'il avait, acheta deux (troisO bœufs, et fabriqua le premier char : et sa mère admira tant son mvention qu'elle le transporta au ciel avec son char et ses bœufs, a arantem eum inter sidéra constituisse et bootem appellasse. » — Cette .variante nous fait voir dans la constellation principale , non plus un char proprement dit, mais une charrue (bien qu'elle dise plaustrum), et nous retrouverons la charrue par la suite : entre les deux il y a d'ailleurs évidemment une grande affinité".
En regard des fables si nombreuses où les Grecs nous montrent des héros transportés parmi les astres , se placent les légendes germaniques qui nous représentent aes personnages condamnés à faire éternellement là-haut ce qu'ils ont trop aimé ici-bas. On sait que le chasseur sauvage donna sa part de paradis pour son plaisir favori, ce qui fait Qu'il est condamné à chasser à outrance jusqu à la fin du monde. De même, d'après une tradition allemande (Grimm, Z). M., 688), « un charretier mena un jour Notre Seigneur ; en récompense, celui-ci lui promit le royaume du ciel", mais le charretier dit qu'il aimait mieux conduire éternellement sa voiture d'orient en oc-
cident. » Son vœu fut exaucé : le char est au ciel •*, « et Tétoile la plus haute des trois étoiles antérieures, celle qu'on appelle le cavalier, dit Grimm, c'est le charretier. • Grimm a fait ici une erreur ; les trois étoiles du timon ou les trois bœufs (chevaux) de Tattelage ne peuvent être interrompus par un personnage humain. Il s'agit ici, comme dans les autres
iporté
butions du Powtti;**. Le nom de cavalier, reiter, lui convient fort bien si on se représente une voiture attelée de trois chevaux : sur celui du milieu, le postillon est en selle. On l'appelle en effet ainsi en France ; je lis dans le Cours d'Astronomie de M. Delaunay** : « On donne aussi quelquefois à la Grande-Ourse le nom de Chariot : « p y S sont les roues, e l rj sont les chevaux; une toute petite étoile, située tout près de Ç, figure le postillon •\ »
Voilà donc plusieurs nations chez lesquelles les quatre étoiles disposées en carré, les trois étoiles antérieures et la petite étoile située audessus de ç, figurent la même chose oue chez les Wallons. Le nom de Poucet donne à cette petite étoile n'est pas propre non plus aux Français du nord : Jacoo Grimm nous apprend
qu'en Basse-Allemagne on rappelle dûmtke, à Osnabrûck dûmke, dans le Mecklembourg duming, dans le Holstein on dit : Hans Dûmkm, Hans Dùmkt sitt opm wagn**; dès le XVII' siècle , Praetorius parle de pollicari auriga, dûmekt fuhrman (D. M., p. 689) *•. Ne trouverait -on pas quelaue sens analogue aux mots lithuaniens gryjulio, gryjdo rats {rats = roues, char), que Grimm n'a pas expliqués? II est certam que ce nom n'est pas inconnu des Slaves : Grimm cite, d'après le dictionnaire de Jungmann, l'expression tchèque paUçky tt wozu, « Poucet en char, » pour la Granae-Ourse.
Reste à savoir maintenant quel rapport on a pu établir entre le petit Poucet et le conducteur du char céleste, pourquoi on a pensé à ce héros lilliputien pour lui confier la direction de ce colossal attelage. C'est ce qui s'expliquera si on recherche la plus ancienne forme des contes de Poucet et ce qui aidera en même temps à démêler cette plus ancienne forme à travers les mille variantes qu'a reçues
chez les peuples divers cette odyssée en miniature.
Des contes qui se rattachent à ce cycle , ceux (jue j'ai réunis jusqu'à présent et que j'examine ici sont les contes :
I* lithuanien (Schleicher, Litauische Marchen, Weimar, 1857, p. 7);
2' grec (Hahn, uriechische und alSantsische.
Marcnen, Leipzig, 1864, t. I, p. 301);
y albanais ^Hahn, t. II, p. iiO»
4* allemands, i. Grimm, Kinaermarchcn, t. I, n* î7 (rhénan) et n* 45 (hessois); cf.
t. III j w, — 2. (souabe) Birlinger, Vb/hthùmliches ans Schwaben, Freiburg, 1861, t.
5* norvégien (Asbjœrnsen et Moe, Norske Foîke'Evenîyr, y éd., Christiania, 1866, p.
é'esclavon'* (Vogl, Slavonische Volksmar-
c/if/î,Wien, 1837, p. 187-233);
7* roumain de la Bukowina (publié en allemand par Staufe dans Wolf, Zeitschrift fiir deutsche Mythologie, t. I, p. 48).
D'autres contes", que je n'ai pu lire , sont indiqués par Grimm qui en cite çà et là quelques traits que je relèverai s'il y a lieu.
Les contes anglais (Tom Thumb) et français doivent être examinés à part.
Un assez grand nombre de ces contes ont une introduction qui nous indique clairement que le héros du récit est un être merveilleux et surnaturel. Il ne naît pas comme les autres hommes : il est miraculeusement accordé à des parents affligés d'une longue stérilité.
C'est là un trait qui, presque partout où il se rencontre, nous annonce oue nous ;5ommes en présence d'un récit véritablement mythique. Le conte lithuanien n'a conservé qu'un vague souvenir de ce fait : « Il y avait une fois un homme et une femme qui n'avaient pas d'enfants, mais ils étaient riches. Enfin Us eurent un enfant qui n'était pas plus grand que le pouce. » — Le début du Uaumesdick rnénan est plus intéressant : « Il y avait un pauvre paysan, qui était un soir assis au coin de son feu et tisonnait, pendant que sa femme filait à côté de lui. Il dit : Comme c'est triste de ne pas avoir d'enfants! Notre maison est toujours silencieuse, quand ailleurs c'est si bruyant et si joyeux. — Oui, répondit la femme en soupirant . si nous en avions seulement un seul, quana même il serait tout petit, pas plus grand que le pouce, j'en serais contente; nous l'aimerions bien. Et il arriva que la femme s'alita, et au bout de sept mois, elle mit au monde un enfant qui était bien fait de
tous ses membres, mais qui n'était pas plus grand que le pouce. Ils dirent alors : Il est comme nous 1 avons souhaité, et ce sera notre cher enfant, et à cause de sa taille ils rappelèrent Poucet (Daumesdick). Ils ne le laissèrent pas manquer de nourriture, mais l'enfant ne grandit pas ; il resta comme il avait été à la première heure". » — Le conte esclavon est presque pareil ; seulement les parents supplient Dieu de leur envoyer un fils, « quand il ne serait pas plus gros qu'un moineau... L'enfant qui leur naquit n'était guère plus gros qu'ils ne l'avaient désiré, c'est pourquoi ils lui donnèrent le nom de Kerza (moineau). » — Le conte grec de Grain de poivre qui d'ailleurs n'est qu'un fragment et s'est confondu, dans la vwsion recueillie par M. Hahn à Smyrne, avec une autre histoire, a un début plus extraordinaire encore : « Il y avait une tois un vieil homme et une vieille lemme qui n'avaient pas d'enfants : un jour la vieille alla aux champs et en rapporta une corbeille de fèves, et la regardant elle dit : Je voudrais que toutes ces fèves fussent des petits enfants. A peine avait-elle parlé qu'une bande de petits enfants sauta de la corbeille et se mit à danser autour d'elle. Mais une telle famille sembla trop considérable à la
— ai —
vieille, et elle s'écria : Je voudrais que vous redevinssiez des fèves. A peine avait-elle parlé que les enfants grimpèrent vite dans la corbeille et y redevinrent des fèves, excepté un petit garçon que la vieille emmena avec elle à sa maison. Il était si petit qu'on l'appelait Grain de poivre, mais si gentil et si bon que tout le monde l'aimait". » — Enfin le conte albanais nous introduit non moins clairement dans le domaine du merveilleux : « Il y avait une fois un vieux et une vieille à qui Dieu n'avait pas donné d'enfants. Ils s'enquirent ici et s'enquirent là , et on leur dit : « Si vous voulez taire des enfants, il n'y a qu'un moyen : prenez une outre et soufflez dedans pendant vingt jours et vingt nuits, et dans l'outre vous trouverez alors un enfant'*. Ils firent ainsi, et après vingt jours ils trouvèrent dans l'outre un enfant gros comme une noisette. Ils le prirent, l'habillèrent et le nourrirent, mais il ne g[randit plus, et quand il eut quinze ans il était toujours grand comme une noisette'*. »
Ce préambule, qui a dû évidemment se trouver même dans les contes où on ne le rencontre plus maintenant, nous avertit de la vraie nature du récit : nous allons entendre les aventures d'un être merveilleux, divin même. C'est ce qui m'empêche de voir avec
Wilhelm Grimm des légendes de Poucet dans Quelques épigrammes grecques dont il cite divers traits. Ces épigrammes sont des railleries, appartenant à ce genre de subtilités hyperboliques qu'on connaît chez les Grecs, contre des nommes petits. Ainsi Markos, enlevé par le vent, se rattrape à un fil d'araignée avec lequel, pendant cina jours et cinq nuits, il opère sa descente au ciel; un autre est si petit qu'il perce de sa tête un grain de poussière et passe tout entier au travers; un autre chevaucne sur une fourmi, mais elle le désarçonne et le tue d'une ruade, etc. C'est là un genre de plaisanterie dont le pendant exact se trouve dans cette singulière série d'épigrammes grecques sur un homme doué d'un nez monstrueux, série qu'un poète allemand de nos jours s'est amusé à continuer et à varier".
On retrouve ces jeux d'esprit chez les Romains ; une épigramme de la décadence, adressée à un nain, lui dit : « La peau d'une puce te fait une robe trop large ; une fourmi est pour toi un cheval de haute taille, etc. *' » On les revoit au XVI' siècle, par exemple dans tout un petit cycle d'épigrammes sur le petit Migrelin, que le seigneur des Accords a inséré dans ses Touches^, Enfin de nos jours encore c'est à ce genre de plaisanteries que se rap-
porte la chanson enfantine du petit mari^^. — Toutes ces pièces ont un côté commun,, c*est qu'elles raillent la petitesse; celui dont elles parlent est toujours ridiculisé. Il n'en est pas ainsi dans les contes de Poucet; il est d'une petitesse non pas ridicule, mais merveilleuse; ce qui fait l'intérêt du conte, ce sont les choses extraordinaires qu'il accomplit grâce à sa petitesse; dans toutes les versions d'ailleurs, il est plein d'esprit et de malice, et se tire toujours d'une manière triomphante des mauvais pas où il lui arrive d'être engagé.
Le trait capital des contes divers qui nous occupent, bien que dans plusieurs d'entre eux il soit effacé et presque perdu au milieu des autres, c'est celui-ci : Poucet conduit un attelage (soit un char, soit une charrue) en se plaçant dans l'oreille d'une des bêtes qui le composent (soit bœuf, soit cheval). C'est là à mon avis le fond primitif de son histoire; c'est là le trait qui se retrouve chez tous les peuples, tandis que les autres histoires qui lui sont attribuées, créées par la fantaisie une fois éveillée sur cet amusant petit être, diffèrent d'ordinaire chez les peuples différents. Voyons le récit plus ou moins varié de cet épisode central.
Le conte lithuanien nous l'offre sous sa forme la plus simple : « Comme un jour sa mère voulait porter le déjeuner aux champs à son père, il la pria de le lui laisser porter. Eh 1 pauvre petit, qu'est-ce que tu pourras porter? dit sa mère. Mais il insista tant qu'elle y consentit. Quand il eut porté le déjeûner, il demanda à son père de le laisser labourer. Son
f)ère lui dit : Gomment pourrais-tu labourer.? aisse-moi tranquille. Le petit dit : Je me glisserai dans l'oreille du cheval. Il y grimpa et se mit à labourer. » — De même dans le conte esclavon, que je ne fais que résumer. Moineau va porter à manger à son père aux champs, obtient de lui la permission de labourer un peu à sa place, et, grimpant le long de la jambe d'un des bœufs, s'installe dans son oreille d'où il le dirige fort bien. — Dans le conte grec de Moitié de pois, après le singulier début (^ue j'ai cité tout à 1 heure, le petit dit à sa mère : « Si tu veux ne pas me tuer, je porterai le manger à mon père aux champs.
La mère l'envoya aux champs avec le pain et le vin pour son père. » Suit une espièglerie de Moitié de pois qui n'a pas de rapport à notre sujet ; le fait essentiel que nous cherchons manque * mais nous voyons Moitié de pois avalé par un des bœufs de son père, ce qui
est intimement lié, comme nous le verrons plus bas, à son labourage. — L'histoire albanaise de Noisette a plus fidèlement gardé le souvenir du trait primitif, bien Qu'elle l'ait un peu modifié : « un jour on renvoya aux champs pour labourer avec les bœufs; il y alla, sauta sur la pointe de la charrue et dirigea fort bien les bœufs. • — Dans le conte roumain, le récit est très-tronqué, mais on y reconnaît encore le fonds ancien : « Un jour la mari alla labourer dans son champ; la femme lui prépara de quoi dîner; mais comme elle n'avait personne pour lui porter ses aliments, elle les donna à la souris, et celle-ci se chargea de la commission. » Suit la transformation de la souris en petit garçon (voy.
sur ce point la note 35). « Il porta donc la nourriture au champs et pendant que le mari mangeait, le petit diable alla à la charrue, et en un quart-a'heure, il laboura dix arpents de terre, plus que l'homme n'aurait pu faire en une semaine avec les bœufs les plus forts. »
— Le conte allemand de Grimm , bien plus détaillé, a changé les bœufs en chevaux et le laboureur en bûcheron : « Le paysan , père de Poucet, se préparait un jour à aller dans la forêt chercher au bois; il dit : Je voudrais bien avoir quelqu'un pour m'amener ma voi-
ture après moi. — Oh! père, dit Poucet, je l'amènerai bien, comptez dessus; elle sera dans la forêt au bon moment. L'homme se mit à rire et dit ; Comment pourrait-ce être? Tu es bien trop petit pour conduire le cheval par la bride. — Ça ne fait rien, père, si maman veut seulement atteler^ je me mettrai dans Toreille du cheval et je lui dirai comment il doit marcher. — Eh bien ! dit le père, pour une fois nous essaierons. — Quant vmt l'heure, la mère attela et mit Poucet dans l'oreille du cheval, et le petit criait au cheval huttikola tXhuho et dia; il s'en tira si bien que la voiture arriva droit dans îa forêt. » — C'est aussi du bois qu'il s'agit de charrier dans le récit souabe : « Au bout de quelques années le père prit avec lui son garçon quand il allait charrier du bois. Le petit avait une voix forte, et il s'acauittait de ses fonctions, placé dans l'oreille d un des chevaux, car son père avait l'habitude de le placer là. » — Wilhelm Grimm cite un livre populaire autrichien :
« Jean long d'un pouce à la barbe longue d'une aune (Linz, 1815), » qui est d'ailleurs d'après lui tout à fait moderne et de pure invention, mais qui contient cependant un trait qui doit se rapporter au nôtre : le héros de cette histoire gagne de l'argent en faisant
passer un cheval pour un cheval parlant; le moyen qu'il emploie c'est de se cacher dans Toreilledela bête et de parler quand on l'interroge. — Je n'ai pu voir le conte danois cité par Grimm : le néros, Svend Tommeling, n'est pas plus long qu'un pouce; il est venu au monde le chapeau sur la tête et l'épée au côté : entre autres exploits qu'il accomplit, Grimm dit simplement qu'/7 conduit la charrue^ ce qu'évidemment il fait comme ses frères de Lithuanie, de Grèce, de Roumanie, d'Escla»
vonie et d'Allemagne.— -Le Poucet norvégien (Tommeliden) a perdu presque toute son histoire : comme son voisin le danois, il est long comme le pouce et veut épouser une trèsgrande princesse; la seule trace du récit primitif gui se trouve dans ses aventures assez insignifiantes , c'est que dans le voyage qu'il fait avec sa mère pour aller voir sa belle, il se cache successivement dans la crinière, dans Vonille et dans les naseaux du cheval qui les porte.
Ce trait essentiel de la légende de Poucet me paraît indissolublement lié aux deux ou trois autres qu'on rencontre également dans plusieurs versions différentes de son histoire ; ainsi s'il est avalé par un bœuf (grec) ou une
vache (allemand), il y a là un rapport évident avec les bœufs du premier récit : le grec dit même que c'est aux champs , en donnant du fourrage aux bœufs par ordre de son père, que ce malheur lui arriva ; — s'il est acheté par des gens riches (lithuanien, esclavon, roumain, allemand) ou emporté par des voleurs (lithuanien, albanais, allemand), c'est parce que les premiers ont admiré la façon dont il conduisait son attelage, et que les autres ont emmené les bœufs et lui avec ; — si enfin il se fait voleur lui-même (lithuanien , albanais , allemand), le lithuanien et l'albanais savent encore très-bien que ce sont des bœufs qu'il vole, et le lithuanien dit positivement qu'il se place pour cela dans l'oreille d'un bœuf. Ainsi sont expliquées par une forme primitive idéale toutes les variantes des aventures de Poucet. Il en reste cependant une série qui ne se rattache à celles-ci que par un point ; je veux parler de ses habitations successives dans le ventre d'animaux divers. Elle s'y rattache, dis-je, par un point, et ce point je l'ai déjà indiqué, c'est que le premier animal qui l'avale est une vache ou plutôt un bœuf^ c est-à-dire un des bœufs qu'il conduisait; c'est ici ,on le voit, le revers de la médaille et le côté comique de sa petite taille. Ce récit est ancien, car il se
trouve chez des peuples fort éloignés l'un de l'autre. Des contes que nous avons regardés jusqu'ici, trois seuls nous l'offrent, le conte grec, le conte esclavon et le conte allemand. Dans le grec, Moitié de pois est avalé par un des bœufe de son père ; on tue le bœui, on en jette les boyaux ; le renard passe et avale les boyaux avec Moitié de pois; mais celui-ci lui rend la vie dure. Dès que le renard s'approche d'une maison, l'hôte qu'il porte dans son ventre crie à tue-tête : « Gare à vous les gens , le renard veut manger vos poules. » Le renard, qui meurt de faim, prend conseil du loup pour faire taire cette voix importune. Le loup, qui par extraordinaire dupe cette fois son compère, lui conseille de se jeter par terre du haut d'un arbre ; le renard suit le conseil et se tue raide. Maître loup dévore son ami et avale en même temps Moitié de pois ; dès lors, pour lui non plus , plus de repas possibles ; dès qu'il approche d'un troupeau , il entend crier dans son ventre : « Holà bergers! sur pied, le loup va manger un mouton. » Le chagrin qu'il en ressent le pousse au suicide, il se précipite du haut d'un rocher, meurt, et Moitié de pois sort de sa retraite et retrouve ses parents. — Le conte allemand, plus comique, et finement rendu dans les détails par
les habiles collecteurs, est cependant plus éloigné de la forme ancienne et plus modernisé ; Poucet est avalé par la vache ; on Tabat parce qu'on s'épouvante de l'entendre parler ; on jette l'estomac sur le fumier, où un loup affamé l'avale avec Poucet. Le loup, guidé par son habitant, va se repaître dans le garde-manger des parents; mais les cris de celui-ci trahissent le voleur ; on tue le loup, et Poucet sort triomphant. Dans une autre version allemande, Poucet, après avoir été avalé par la vache, est roulé clans la chair à saucisse, empaqueté dans une saucisse, et passe l'hiver dans la cheminée. Il s'échappe quand on mange sa prison, mais c'est pour être avalé par le renard ; toutefois il se fait lâcher en livrant comme rançon au renard les poules de son père. « Mais , en revanche , je t'apporte une jolie petite fortune, » dit Poucet a son père en lui tendant le kreuzer qu'il avait gagné dans ses voyages*". — Dans le conte esclavon, ta première mésaventure a disparu. Moineau s'endort un soir dans l'oreille d'un bœuf mort dont la tête était abandonnée dans un champ (on voit ici la confusion de l'épisode du labourage et de celui du premier séjour de notre héros dans V estomac aune bête oovine) : avalé par le loup,
— S'il le force, en le tourmentant sans relâche, à le mener jusque dans la maison de son père, qui, prévenu par les cris de Moineau, tue le loup et délivre son fils.
J'arrive maintenant à la version anglaise, oui demande une étude à part, à cause de la forme particulière dans laquelle elle nous est parvenue et de la célébrité qu'elle a. L'histoire de Tom Thumb, en stances de huit vers, a été sans doute imprimée dès le XVI' siècle", mais la plus ancienne édition qu'on en connaisse est celle de 1650. Le conte est d'ailleurs resté populaire en Angleterre ; et ce qui le prouve, c'est que dans plusieurs provinces le héros est appelé non pas Thumb, mais Thambkin^ forme évidemment plus ancienne, les diminutifs en km (ken) étant, comme on sait, improductifs en anglais, et ceux même qui remontent aux Saxons ayant disparu en majorité. Toutefois les diverses formes anglaises de Tom Thumb qui ont été publiées reposent toutes, non sur la tradition vivante, mais sur le poème, suivant l'usage assez ordinaire en Angleterre. Je vais donner une idée de ce poème, qui est curieux en ce qu'il nous montre des traits fort anciens à côté d'additions toutes modernes. Par exemple il débute
ar nous présenter Poucet comme un chevaier qui vivait à la cour d'Arthur et brillait à la Table-Ronde; c'est précisément ainsi que les Grandes chroniques de Gargantua commencent par nous parler d'Artur et de Merlin, qui joue aussi son rôle dans Tom Thumb. En effet les parents de Tom Thumb n'ayant pas d'enfants, supplient Merlin de leur en donner UU; quand même il ne serait pas plus gros que le pouce; le vœu est exaucé: l'enfant naît au bout d'une demi-heure ; il grandit en quatre minutes assez pour atteindre juste la taille du pouce de son père. Le poète se laisse ensuite aller à sa fantaisie en nous décrivant ses habillements, ses jeux et ses mésaventures; ici le vieux récit s'efface, mais nous le retrouvons avec l'histoire de la vache <|ui avale Tom Thumb dans une botte de foin ; seulement il est délivré sans autre incident. C'est ici qu'une strophe assez obscure conserve seule le souvenir du fait capital de l'ancien conte: « Ensuite, au temps des semailles, son père voulut l'avoir pour mener sa charrue ; il lui donna un fouet fait d'un brin de paille pour conduire les bœufs ; mais dans un sillon nouvellement ensemencé, le pauvre Tom Thumb se perdit. » Ce qui lui arriva ensuite, ses succès a la cour d'Arthur, sa maladie et
sa mort, tout cela est de ia pure invention du poète *■. A bien plus forte raison en estil ainsi des deux suites très-faibles et très-peu intéressantes oui furent jointes plus tara à Tom Tkumb. Mais le poème du XVI* siècle, bien qu'il soit une œuvre personnelle, reposait en somme, comme on voit, sur une forme du conte populaire qui avait assez fidèlement conservé les traits primitifs du récit.
Cet ancien conte populaire anglais, que le poème a fait oublier, a laissé (Tailleurs une autre trace dans un conte gaélique. Le nom de Thomas^ donné à Poucet dans ce récit, montre bien sa provenance, et sert en même temps à prouver que l'auteur de Tom Thumb s'inspirait d'un conte où le héros portait déjà ce nom **. Voici ce récit curieux, que M. Campbell reproduit d'après la version fournie en 1809 par une jeune fille des West-Highlands **. On verra combien le conte anglais devait se rapprocher de ceux que nous avons étudiés jusqu'ici. « II y avait autrefois un nommé Thomas du Pouce {ne h drdaig). et il n'était pas plus grand aue le pouce a'un homme robuste. Thomas alla un jour se promener, et il tomba une forte grêle, et Thomas s'abrita sous une feuille de patience; et il arriva qu'un grand troupeau de bœufs passa,
et parmi eux il y avait un grand taureau moucheté, et il se mit à manger les feuilles, et il mangea Thomas du Pouce. Son père et sa mère s'aperçurent de son absence et ils partirent pour le chercher. Ils passèrent près du taureau moucheté, et Thomas dit :
Voilà que vous me cherchez Haut et bas de tout côté, Et je suis ici tout seul Dans le taureau moucheté *^
Ils tuèrent le taureau moucheté, et ils cherchèrent Thomas parmi les entrailles et les estomacs de la bête ; mais ils jetèrent justement le gros boyau, dans leauel il était. Et il passa par là une mendiante ; elle prit le boyau, et en s'en allant, comme elle passait près d'un marais, Thomas lui dit quelque chose, et la vieille femme jeta de frayeur loin d'elle ce qu'elle portait, un renard passa par là, et il prit le boyau, et Thomas cria Bistaikà! *• au renard 1 Bis tailchî au renard! Alors les chiens coururent sus au renard; ils l'attrapèrent et ils le mangèrent, et ils mangèrent aussi le boyau, mais sans toucher à Thomas.
Thomas retourna à la maison, où étaient son père et sa mère, et ce fut lui qui eut une tonne histoire à leur raconter. » — On voit
que ce conte a perdu plusieurs des traits primitifs, entre autres le labourage de Poucet et son premier séjour dans la vache; mais d'après ce qu'il en a conservé et ce que le poème anglais a retenu de son côté, on peut amrmer que les Anglais ont possédé le conte de Thumbkin sous sa forme ancienne et complète.
Si, après avoir étudié ces différentes versions, on en revient au conte français qui porte le même nom que plusieurs d'entre elles, au Petit Poucet de Perrault, on ne trouve aucune ressemblance. C'est qu'en effet, sous le nom du petit Poucet, ce sont des aventures tout autres que les siennes qui nous sont ici racontées : ce sont celles qui font le sujet du conte allemand de Jeannot et Margot (Grimm, n* 15), et de tout un cycle que Wilhelm urimm a réuni *' : le plus jeune des sept frères, dont la présence a'esprit et la finesse sauvent toujours les autres, n'a aucun des traits merveilleux de Poucet.
Perrault nous dit bien, pour expliquer son nom, qu'il était très-petit, et que « quand il était venu au monde, il n'était guère plus grand que le pouce, c'est pourquoi on rappelait le Petit Poucet»; mais il est clair que c'est lâ une explication insuffisante de son
nom. On peut croire que Perrault a recueilli le conte sans le nom et réciproquement et les a rattachés Tun à Tautre ** ; mais comme d'autres récits, même hors de France, nous offrent la même confusion, il est possible qu'elle ait été déjà en quelques endroits opérée par la tradition **. Quoi qu'il en soit, ce conte et ceux qui lui ressemblent sortent du cadre de notre étude.
Le nom de Petit Poucet donné par Perrault à son héros a fait disparaître ae notre épopée enfantine le véritable Poucet; mais ce nom même suffit à prouver ou'il y existait auparavant. Ce n'en est pas d ailleurs la seule trace, et il est encore vivant dans la mémoire du peuple, au moins dans nos provinces méridionales. L'auteur d'un bon Dictionnaire du patois forézien (Lyon, 1863), M. Gras, a donné à la suite quelques contes et chansons; c'est un exemple qu'on ne saurait trop recommander à l'imitation des au- ' teurs de travaux de ce genre. Le premier qu'il ait publié est le Plen Pougnet, dans le patois d Usson. Le F Un Pougnet (plein le poing), est d'abord perdu dans la forêt avec ses frères et se retrouve comme le héros de Perrault; je crois bien que ce n'est même là qu'une importation française, car l'histoire
ainsi commencée n'a aucun rapport avec ia suite, où reparaît notre vrai Poucet. « Plein- Poignet, en s'en venant, trouva un bœuf 3u'on appelait le bœuf moreau. Il s'était assis errière un mur, et le bœuf le prit pour un chardon et l'avala. Le lendemam, sa mère, qui le cherchait partout^ passa devant le bœuf en criant : Plem-Poignet, où es-tu ? — Mère, cria-t-il, je suis dans le ventre du bœuf moreau ". La mère se désolait de savoir son petit dans le ventre du bœuf; elle ne savait comment faire pour l'avoir, quand tout d'un coup le bœuf moreau fit un boasat, et dedans se trouva Plein-Poignet. » M. Gras ajoute : • Le Petit Poucet est populaire dans nos montagnes. Nous en avons entendu raconter la légende avec une foule de variantes. En voici quelques fragments empruntés au
Eatois de Saint-Jean-Soleymieux. Le nom du éros est légèrement modifié, mais il a la même signification. • Le Gros d'in wo/i •• paissait un bœuf; il s'était mis derrière un chou. En mangeant le chou, le bœuf mangea le Gros d'in pion. Le maître tua le bœuf, et le chat qui passait mangea à son tour le Gros d'in pion, » Le chat, dit M. G., fut tué. et ce fut le chien qui mangea cette fois Gros d'un poing. Mais le loup dévora le chien;
nouveau changement de doiniciie. « Il arriva que le loup en était bien ennuyé; il ne pouvait plus manger de moutons comme les autres. Quand il allait vers les bergeries, le Gros d'in pion, qui était dans son ventre, gueulait : Gare, gare, le loup vient manger vos moutons. » Dans cette situation critique survint le compère Renard qui conseilla au loup de passer entre deux pieux très-rapproches Tun de Fautre. afin que la pression pût le délivrer d'un hôte aussi incommode* ce qui fut fait. » M. Gras ne dit pas, ce qui doit être dans l'histoire, que le loup resta pris au corps par les pieux et mourut là misérablement : c'est, on le voit, le pendant exact et presque la traduction littérale du conte grec: seulement ici. conformément à la tradition, le loup est bafoué par le renard.
En considérant le début de ce second récit;, où on voit que Poucet paissait le bœuf qui Ta avalé, on ne doutera guère que parmi tes variantes que signale M. Gras il ne s'en trouve une qui ait conservé le récit primitif et nous montre Plein-Poignet ou Gros d'un poinc conduisant les bœufs de son père en se plaçant dans l'oreille de l'un d'eux ".
Mais ce qui prouve encore mieux que ces fragments l'existence en français de l'histoire
de Poucet dans sa forme la plus ancienne, c'est l'expression wallonne à laquelle je reviens et qui est le point de départ de ces recherches. Il est clair eue la dénomination de Chaûr' Pôd appliquée à la Grande-Ourse suppose la connaissance d'un conte de Poucet où il remplit l'office de conducteur de bœufs, perché sur la tète du bœuf du milieu. Il est donc certain que tous les peuples oui ont employé ce nom ou un nom semblable ont connu l'histoire de Poucet telle que je l'ai racontée : un être merveilleux, d'une extrême petitesse et d'une grande intelligence, est représenté comme conduisant un attelage de bœufs en se plaçant dans l'oreille de l'un d'eux. Ce tableau, que retrace sur la terre le conte de Daumling, il est visible au ciel dans la constellation de la Grande-Ourse.
e pourrais m'arrèter à ce résultat, et je m y étais arrêté, quand un nouveau rapprochement, qu'il m'a paru impossible de repousser, mais qui m'avait échappé d'abord, m'a été succéré par la lecture a' une note de M. SchenkT dans la Germania de Pfeiffer
(t. VIII, 1863; p. 384). « Le conte de Poucet, dit ce savant, est apparenté avec la légende d'Hermès, telle gue l'a conservée Phymne homérique. A peine né, le fils, encore tout petit, de Zeus, ne veut pas rester dans son berceau ; il montre immédiatement son art et son adresse, et joue aux dieux toute sorte de mauvais tours. Comme Poucet, il sait faire l'innocent quand on le prend sur le fait ; il se glisse dans son berceau et s'y couche i^Te Téxvov vi^Tciov.... Le comique grossier qu'on remarque dans notre conte (Grimm, I, 196) ne fait pas défaut non plus dans la légende grecque; au'on se rappelle la façon dont Hermès sait se aéfendre efficacement contre Apollon , quand celui-ci l'enlève dans ses bras
(V. 29^ ss.) Dans la bouche du peuple
la vieille légende de Poucet semble s'être conservée plus pure encore. Nous le concluons d'un vase peint, sur lequel nous voyons le petit Hermès, reconnaissable à son pctasoSf assis dans un berceau en forme de soulier (Mus. Gregor,, t. II, 81, i et 2). Panofka et Guhl-Koner ne veulent voir là q^u'une forme particulière de berceau ; mais SI on songe que nous ne trouvons d'ailleurs représenté sur les monuments ou'un berceau de forme plate (voy. Panofka, Bilder antiken
Lcbens, I, i ; Gerhard. Antike Bildwerkt CXI, 3, etc.), — et que aans notre conte le soulier du père de Poucet lui sert de berceau, — nous assignerons certainement au berceau en question une signification plus importante. » Je laisse de côté cette dernière partie de la note de M. SchenkI pour m*attacner unic^uement à la première. Son ingénieuse conjecture me paraît se fortifier considérablement si on compare aux aventures du petit Hermès, non-seulement celles que le récit allcmana prête à Poucet, mais celles qui lui sont attribuées par les autres contes que fai cités plus haut. C'est ce qui ressortira de la comparaison rapide que je vais faire.
Le trait essentiel et fondamental de la fable d'Hermès, racontée dans Thymne homérique, c'est le vol des bœufs d'Apollon.
Comme détails caractéristiques, je remarquerai : r qu'Hermès commet ce vol le jour même de sa naissance, ayant grandi avec une rapidité merveilleuse, mais restant pourtant encore tout petit *' ; 2* qu'Hermès, en emmenant les bœufs, les fait marcher à reculons pour cacher leurs traces '*; y qu'il rentre chez lui, après avoir caché son butin, par le trou de la serrure **. Or, ces trois traits
concordent si singulièrement avec des traits analogues de la légende de Poucet qu'il est presque impossible de croire à une coïncidence fortuite.
Poucet est en effet un voleur, et un voleur merveilleux ; il exerce ce talent avec infiniment de succès, grâce à sa petitesse, dans les deux contes allemands de Grimm, dans ie conte souabe de Birlinger. dans le conte lithuanien et dans le conte albanais, dont le titre est même « le voleur Noisette » •*. Il semble, d'après une indication obscure de Wilhelm Grimm, ou'il ait porté aussi en Allemagne le nom de Diebsdaum, « Poucet voleur, » ou voleur par excellence *'. Il est vrai que les contes allemands lui font simplement voler de l'argent, mais les contes lithuanien et albanais racontent très-expressément que c'était un voleur de bœufs, BoéxXs*^, comme Sophocle appelait Hermès . Voici le passage du conte lithuanien : « La nuit vinrent trois voleurs pour voler les bœufs (du propriétaire qui avait acheté Poucet à son père) ; il leur dit, de l'oreille où il se tenait : Ce sont ici les meilleurs bœufs; je suis un voleur comme vous, soyons camarades. » Et plus tard il trompe ses compagnons et vole les bœufs en effet à son profit. — Le conte albanais est plus près
sans doute de Tancien récit : « Trois voleurs prirent Poucet et l'amenèrent avec eux pour voler les bœufis du prêtre ; » il les suit volontairement, dérobe les bœufs et reste voleur de profession.
Hermès emmène les bœufs à reculons et cache avec soin leurs traces. Ce trait semble absent de tous les récits sur le vol des bœufs de Poucet (qui d'ailleurs ne joue dans ce vol, pour les récits modernes, qu'un rôle secondaire), mais il se retrouve rattaché à la Grande-Ourse, au charretier éternel, et est facilement reconnaissable dans le surnom de Zupdûmeken que j'ai expliqué plus haut.
Hermès entre dans la grotte de sa mère par le trou de la serrure ; Poucet, grâce à sa petitesse, prend le même chemin pour accomplir son vol : il passe au travers des barreaux du trésor royal (Grimm 37), par une fente de la porte (albanais, Grimm 45), ou par le trou même de la serrure (Birlinger).
Un autre rapprochement frappant a été déjà indioué par M. Schenkl : Hermès, saisi par Apollon, recourt^ pour se faire lâcher, à un moyen qui est cynique**, mais efficace ®*, et non-seulement le même trait se retrouve adouci dans la ruse qu'emploie le Poucet allemand pour échapper à ceux qui se sont
emparés de lui ", mais il reparaît, altéré d'une autre façon et ayant perdu sa première raison d'être, dans le récit que fait le conte roumain de l'évasion du « petit diable » en pareille occurrence •'. — Le caractère d'espièglerie surnaturelle, pour ainsi dire, oui est frappant dans les contes de Poucet, n éclate pas moins dans la légende de l'enfance d'Hermès : ce petit être malicieux fait rire Zeus luimême comme nous rions encore au récit des aventures et des ruses de Daumesdick :
«aî6a (V. 389).
Si on se rappelle que les traditions reproduites plus ou moins fidèlement par l'hymne homérique sont essentiellement des contes populaires arcadiens **, si l'on fait attention au caractère tout pastoral et bucolique de cette partie de la mythologie d'Hermès ", et si on songe d'autre part que notre DUbsdaum est primitivement un dieu, on aura peine à se refuser à admettre le rapprochement proposé par M. Schenkl. Il y a a'ailleurs encore un indice qui semble favoriser cette hypothèse et qui nous ramènerait à cet aspect de Poucet qui fait le sujet particulier de notre étude, à Poucet conducteur du char céleste, au Chaur'
Pôce des Wallons, c'est le nom de Wuotans wagen, que les peuples germaniques ont donné à la ôrande-Ourse. Il est vrai, comme Pa remarqué Jacob Grimm, qu'on ne rencontre nulle part Mercurii plauslrum **, mais il est certain que Mercure a toujours pour équivalent Wuotan, et tout le monde sait que le Wednesday des Anglais répond à notre mer»
credL Cette coïncidence ne paraît pas indifférente.
Pour remettre dans leur ordre chronologique probable les résultats plus ou moins assurés des recherches précédentes, voici à peu près comment on peut se représenter la suite des idées exprimées par les différents mythes qui viennent d*être passés en revue :
La plus ancienne manière d'envisager la Grande-Ourse a été chez les peuples indoeuropéens celle qui considère les sept étoiles comme sept bœufs, et qui interprète leur déplacement dans le ciel comme une marche à reculons ou comme le mouvement des bœufs occupés dans Taire. — Cette conception nous a été conservée danis les termes latins
de bcv€s et de septan triorus pour désigner la constellation ; — l'idée de la marche a reculons se trouve dans le mythe d'Hermès et dans celui du charretier éternel ; — l'explication donnée par Preller de triones^ si elle est juste, montrerait, dans les idées romaines, les sept bœufs faisant le tour de l'aire céleste.
On n'a pas la preuve aue déjà dans cette première conception figurât, comme conducteur des bœufs, la petite étoile g, qu'on se serait représentée comme perchée sur un des trois bœuCs de devant ; toutefois l'analogie de l'histoire où Hermès vole des bœufs avec celle où Poucet joue le même rôle, et la concordance des mythes qui représentent Poucet comme occupant la position que le viens de décrire, rendent cette hypothèse tres-vraisemblable. L'idée elle-même de ce vol est étroitement liée à l'opinion d'après laquelle les bœufs marchent à reculons ; on a pensé que leur conducteur les menait ainsi pour dissimuler leurs traces, et que par conséquent il les avait dérobés ".
La conception des sept bœufs célestes a été de bonne heure remplacée par celle d'un char, qui' s'est elle-même dédoublée en deux représentations. Dans Tune, qui est indiquée par le nom latin temo, par l'explication
d'&|jia|a dans les auteurs grecs, par les dénominations anglo-saxonnes et tchèques, le char est formé par les quatre étoiles disposées en carré, et les trois de devant en sont le timon. Dans l'autre, les quatre étoiles gardant leur rtk (ou étant plus précisément désignées comme roues), les trois étoiles de devant sont les trois oœufs (ou plus tard chevaux) qui les traînent.
Le conducteur du char céleste, placé par les Grecs .à c6té du char **, a été envisagé
f>ar les nations germaniques et slaves comme a petite étoile g, et on se Pest figuré, vu sa taille microscopique eu égard à celle de Tattelage, comme placé dans Poreille du bœuf du milieu. Dans cette conception, les légendes du charretier étemel, du Zupdûmeken, du Char Voinguet, ont conservé la notion d'un mouvement rétrograde du char.
En devenant ainsi charretier ou postillon (reiterUin, cavalier) au lieu de bouvier, le conducteur a cessé d'être voleur; on a expliqué la marche rétrograde du char soit par une route qui lui serait inflexiblement prescrite, soit, en le transformant en charrue, par le mouvement propre au labourage. — Cependant, dans plusieurs lêsendes, à côté de cette explication nouvelle, Pancienne s'est
maintenue, et Poucet, tout en conduisant artistement l'immense véhicule, est resté voleur de bœufs comme Hermès.
En ce qui concerne particulièrement les deux héros des mythes qui se rattachent à ce cycle, Hermès et Poucet, les noms qu'ils portent sont dans un rapport très-différent avec l'histoire qu'on leur attribue. J'ai la conviction que les légendes arcadiennes conservées dans l'hymne homérique et dans d'autres récits sont primitivement tout-à-fait étrangères à Hermès ••. Rattachées à son nom par la littérature théologique, elles sont peu à peu entrées dans sa mythologie où elles sont assez isolées, et ont fourni à la conception finale du dieu deux de ses attributs essentiels, celui de dieu berger et surtout bouvier, et celui de dieu voleur. Elles nous sont parvenues dans un très-grand état d'altération, et n'ont passé dans la poésie qu'af)rès avoir perdu plusieurs de leurs caractères es plus importants, notamment leur rapport avec la Grande-Ourse ^*. 11 en est autrement de Poucet ou de ses synonymes. Son nom lui vient précisément de sa fonction, et tandis que les mythes sur le petit voleur des bœufs célestes sont venus se perdre dans la tradition d'Hermès, ils ont donné naissance, sous le
nom de Poucet, à tout le cycle des contes où il figure. En regardant au ciel les sept bœufs éclatants qui s y promenaient en ordre, nos pères ont remarqué la petite étoilette placée au-dessus de celui du milieu^ et ils en ont fait le conducteur. Mais le bœuf est si grand et si splendide, le bouvier si petit, à peine visible : c'est que c'est un nain ; il dinse les énormes bêtes en leur disant à roreille les mots qu'elles comprennent, car il est doué d'une sagesse merveilleuse. Elles lui obéissent, et il parcourt ainsi toutes les nuits son champ immense, faisant marcher ses bœufe à reculons, ou plus tard, quand il est devenu charretier ou laboureur, retournant, au milieu du parcours, son char ou sa charrue. — Transporté sur la terre comme tous les personnages dont l'imagination primitive avait placé l'activité au ciel '*, le petit bouvier a gardé sa stature mignonne : il n'est pas plus grand que le pouce ", ~ il ti^t juste dans le poing, — il est gros comme une souris, — comme un moineau, — comme une noisette, — comme une moitié de pois, — comme un grain de poivre. Son caractère divin se révèle encore dans les récits de sa miraculeuse naissance et dans sa ruse surhumaine; mais bientôt on perd de vue ce caractère; on ne
songe plus qu'à sa petitesse, et on se figure les conséquences qu elle pourrait avoir pour iui. Si un de ses bœufs ouvrait la bouche, il l'avalerait, — et on raconte comment il fut avalé par un bœuf; puis à ce premier épisode comique se rattachent, comme nous l'avons vu les suites diverses, produits de la naïve gaité et de l'imagination éveillée des peuples enfants. On perd enfin tout-à-fait le souveni/ de son origine primitive, et on le place dans les conditions de la vie ordinaire, en racontant les aventures qu'a dû lui valoir sa petite taille. Ces transformations, où un seul trait antique s'est conservé, — la supériorité intellectuelle et le caractère malicieux de Poucet, et par suite, Theureuse issue des épreuves qu'il traverse^ — aboutissent à des récits comme certams épisodes des contes allemands, et surtout comme la plus grande partie de Tom Thumb, où la pure fantaisie se joue sur une donnée traditionnelle.
Une autre série d'aventures, conservée dans des contes tout modernes, se rattache, par delà la conception du char céleste, à Poucet voleur de bœufe, et était développée déjà dans les mythes grecs dont on a mis une partie sous le nom d'Hermès. En effet, le petit pooxXe^; s'exposait à être découvert, et
on racontait comment, saisi par un être infiniment plus grand et plus fort que lui, il s'était fait lâcher par une insolente espièglerie et avait réussi à échapper au danger.
Déjà altéré dans l'hymne homérique, ce trait, dans les contes moaernes, n'est plus rattaché au vol des bœufs, et on a été obligé, pour l'amener, d'inventer d'autres circonstances par lesquelles Poucet tombe entre les mains de personnages bien plus grands que lui, auxquels il réussit à échapper.
Le type du conte du Petit-Poucet, né ainsi des anciennes traditions relatives à la Grande- Ourse, comprenait donc : i* la naissance miraculeuse du héros; 2* Poucet laboureur; 3* Poucet voleur de bœufs; 4* Poucet emporté par quelqu'in et réussissant à s'enfuir; $• Poucet avalé par un de ses bœufs (et ensuite par d'autres animaux). On peut affirmer que tous les peuples chez lesquels le conte a conservé un de ces épisodes les ont anciennement connus tous les cinq, car ils sont indissolublement liés, soit par l'enchaînement logique, soit par leur relation avec la tradition primitive. Il est également certain que partout où la Grande-Ourse porte une dénomination qui la rattache à Poucet, le conte qui a pour
héros le petit bouvier céleste existe ou a existé.
Si nous cherchons enfin quels sont les peuples qui nous offrent soit ce conte, soit cette dénomination, nous voyons qu'ils comprennent essentiellement les peuples slaves (lithuanien, esclavon) et germaniques (allemand, danois, suédois, anglais). Les contes des Albanais, des Roumains et des Grecs modernes sont sans doute empruntés aux Slaves^ comme une très-grande partie de la mythologie populaire de ces nations. Le nom wallon et le conte forézien nous montrent en France (ainsi aue le titre du conte de Perrault) la légende de Poucet ; mais elle a pu fort bien, comme tant d'autres récits semblables, y être apportée par les Germains. Ni en It4ie, ni en Espagne, ni dans les pays celtiques " je n'ai trouve t|ace du conte ou du nom. — Il est donc permis de croire que le conte du Petit Poucet, dans les traits essentiels que j'ai indiqués, appartient en propre aux Slaves et aux Allemands; et si l'on considère les nombreux rapports qui existent entre la mythologie de ces deux grands peuples comme entre leur langue, on est porté à supposer que notre conte a reçu sa forme définitive, dont en somme il
s'est peu éloigné, à l'époque où ils vivaient ensemble et fermaient un groupe séparé dans la famille indo-européenne. Mais d'autre part la coïncidence, qui ne peut guère être fortuite, du conte de Poucet avec le mythe d'Hermès enfant permet de rattacher originairement ce dernier à la Grande-Ourse et de faire remonter les plus anciens trai^ de la légende du petit bouvier céleste à répoque où on ne se représentait encore les sept étoiles du Nord que comme sept grands bœufs errant dans le champ du ciel.