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LE PETIT INSTITUTEUR PERD SES ELEVES

Les maçons qui avaient adopté Camille pour maître d'école étaient au nombre de dix, tous jeunes, vigoureux, et ne séjournant à Paris que. pour y achever leur année de compagnonnage ; car, il faut que vous le sachiez mes jeunes lecteurs, les ouvriers maçons se croient obligés de faire partie d'une corporation appelée compagnonnage. Avant d'être reçus, ils doivent faire leur tour de France, c'est-à-dire travailler dans chaque ville où il passent. Je vous dirai plus tard l'histoire d'un de ces compagnons, mes amis ; pour le moment nous allons revenir à notre Rbbinson.

Or, pour un enfant abandonné et obligé de se suffire à lui-même, il passait une assez douce vie : couchant sur la dure, il est vrai , — mais à dix ans on goûte le sommeil aussi bien sur la paille que sur un lit de plume, — ne mangeant le plus souvent que du pain et de la soupe, mais gaiement et en compagnie de gens qui n'avaient pas de morceaux plus délicats, il donnait une leçon de lecture le matin, une autre le soir et dans l'intervalle il lisait à l'invalide de vieux journaux de l'Empire ; le reste du temps il jouait avec Fox, dont l'attachement pour son maître augmentait tous les jours.

Mais une chose à laquelle Camille n'avait pas songé, — l'enfance est peu prévoyante, — c'est qu'un jour la

maison s'achèverait, que les jeunes ouvriers continueraient leur tour de France ; conséquemment plus d'élèves, plus d'invalide gardien, plus de lit pour la nuit.

Hélas, ce jour vint. Cél%it «n beau dimanche du mois d'août ; le soleil s'était levé superbe et brillant, et Camille qui comptait passer sa journée tête à tête avec l'invalide, fut très-étonné de voir arriver sur le chantier ses dix grands élèves.

— Bonjour, notre petit maître d'école, — dirent-ils en secouant amicaiemeiit, chaeun à son tour, la main de l'enfant.

Il n'y eut pas jusqu'à Fox qui n'eut son salut.

— Est-ce que vous voulez prendre une leçon aujourd'hui? — leur demanda Camille, ouvrant déjà son livre pour la leur donner.

— » Tu n'y es pas, notre instituteur ; — répondit un des maçons.

— - Non, tu n'y es pas ! — reprirent plusieurs en soupirant, — nous venons te faire nos adieux.

— Vous partez ? dit Camille surpris.

— Nous retournons au pays. Le soleil nous trouvera demain sur la grande route ; mais nous voulons passer la dernière journée ensemble, avec la permission de notre invalide, s'entend.

— Comment, mais c'est très-juste ! — reprit l'invalide 5

— emmenez cet enfant, mes amis; amusez-le, mais, minute ! attention au commandement ! n'allez pas le faire boire... les libations font partie, je le sais, de la règle des compagnons ; songez que, s'il tombait malade, le pauvre ange serait obligé d'aller à l'hospice.

— Rassurez-vous, père la Tuile, — reprirent les maçons,

— nous répondons du petit instituteur comme de nousmêmes. Allons, brosse ton chapeau, mon ami, et en route.

— Ah ça, — ajouta l'invalide, examinant Camille des pieds à la tête, — comment as-tu fait pour avoir ton fourniment astiqué comme pour un jour de revue ? Hier ta petite chemise était noire comme mon chapeau, aujourd'hui la voilà aussi blanche qu'un Us.

— La nécessité est la mère de l'industrie, père la Tuile,

— répondit Camille ; — hier j'était triste en pensant que j'allais passer mon second dimanche avec une chemise sale une chemise que je n'avais pas quittée depuis mon arrivée dans cette ville, lorsque j'aperçus la fruitière d'à côté, cette bonne, brave femme qui me donne toujours quelques radis pour manger avec mon pain, ou un peu de fromage de Brie. Je l'aperçus, dis-je, qui blanchissait des chemises, et je pensais combien je serais heureux d'avoir la mienne propre et repassée ; dans la .boutique, des jeunes filles écossaient des pois ; ma foi, je ne fais ni une ni deux, je vais à la frutière et je la salue poliment. — • " Qu'est-ce que tu désires, mon petit ? — me dit-elle, — Que vous me permettiez d'aider ces demoiselles à écosser des pois. . — Volontiers, mon enfant ; mets-toi là, et gagne ton souper.,*

— Ce n'est pas mon souper que je voudrais gagner; c'est* le blanchissage de ma chemisQ et de mes bas. — Qu'à cela ne tienne, mon enfant ; passe dans l'arrièrerboutique, et donne-les-moi. " Ce qui fut dit fut fait, père la Tuile ; voilà comment il se fait que je suis si propre aujourd'hui.

— Bravo I Allons, en route ! — dirent les maçons.

Et voilà Camille parti, en compagnie des dix jeunes ouvriers.

— Que connais-tu de Paris? lui demanda l'un deux.

— La maison que nous venons de quitter, — répondit Camille, — et ce coin du boulevard qui va jusqu'au Café de Paris, et aussi les Tuileries, — ajouta-t-il avec un soupir.

— Ah ! oui, c'est là que tu fus abandonné.

— Veux-tu y venir faire un tour ? — demanda un autre ouvrier.

— Non, oh ! non, — s'écria vivemeat Camille.

— Te plaîrait-il de venir aux Champs-Elysées ?

— Volontiers, — répondit Camille, ce nom de Champs- JElysêes souriant à son imagination.

— Une idée, camarades! — dit le plus jeune de la troupe, — filons par les Champs-Elysées jusqu'à la barrière de l'Étoile ; nous aurons du vin à meilleur marché. Oh ! nous allons bien nous amuser !

Pour l'ouvrier, de quelque pays qu'il soit, £amuser % c'est boire.

Or nos onze amis s'en allaient bras dessus bras dessous, Camille et Fox au milieu d'eux, arpentant, légers et joyeux, les avenues des Champs-Elysées. Les ouvriers parlaient de leur départ, puis de leur arrivée dans leur famille ; l'un pensait avec plaisir à sa sœur, un autre à son ami ; celui-ci à son père ; celui-là à sa bonne mère ; puis c'étaient des rires, des propos joyeux! Enfin ils atteignirent le bel arc de triomphe de l'Étoile qui termine si manifiquement cette royale promenade des Champs-Elysées.

Au milieu de tous ces gais compagnons, Camille ne disait mot. Bien qu'enfant, il songeait que lui seul, hélas ! n'avait ni famille, ni ami. Son chien, qui lui lécha la main, lui rappela qu'il était tout pour lui maintenant, parents, amis.

Mais nos maçons étaient trop distraits pour remarquer la tristesse de Camille. On était alors devant un cabaret portant pour enseigne :

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