CHAPITRE I
l'aveugle qui a peedu son chien.
Emporté par son bon cœur, et sans demander conseil: à ses compagnons, Camille s'élança vers le vieillard.
— Seriez-vous tombé, mon ami ? — lui dit-il, vous seriez-vous fait mal ?
— Hélas ! je suis aveugle, — répondit le vieillard.
— Et vous ne pouvez retrouver votre chemin î
— Je suis aveugle, — répéta le vieillard.
— % Oh ! messieurs, — - dit alors Camille, se retournant vers ses deux compagnons, — menons cet aveugle chez lui,
— Est-ce que tu crois que notre état est de reconduire tout le monde ? — répliqua brusquement le second inconnu, tout en voulant prendre le bras de Camille pour le forcer à continuer sa route.
— Oh ! je vous en prie, messieurs ! — reprit Camille. Et se tournant vers l'étranger, il ajouta :
— Puisque vous voulez dépenser dix francs pour qu'on nous reconduise tous deux, et que vous êtes si riche, payez un peu pour ce vieillard, monsieur, par pitié.
— Je ne paie que pour qui me plaît, — repartit l'étranger.
— Demeurez-vous bien loi» ? ^- demanda Camille à l'ayeugle, malgré les instances des deux hommes pour continuer leur route.
— Hélas ! mon cher enfant, car, à la douceur de votre organe, je devine que vous êtes jeune, ce n'est pas ce qui m'occupe le plus.
— Qu'est-ce donc alors ?
— Voyons, mon petit ami, venez ! — dit l'inconnu à l'accent étranger.
— Encore un moment, monsieur l'Américain, — répondit Camille, — songez donc que cet homme est aveugle, lui aussi peut-être a été abandonné par son guide.
Et, continuant de s'adresser à l'aveugle :
— Vous n'êtes pas venu tout seul ici ?
— J'y suis venu avec mon chien, qui me guidait tous les jours ; mais, hélas ! il faut qu'il ait été empoisonné, il est mort... ici... mon seul et fidèle ami... mon pauvre Médor.
— Venez donc, monsieur ! — dit d'un ton d'impatience et d'inquiétude marquée l'un des deux inconnus à Camille.
— Encore un petit moment, je vous prie ; vous qui avez été si bon pour moi, soyez-le un peu pour ce vieillard. Voulez-vous, mon ami, que nous vous conduisions à un fiacre qui vous mènera chez vous?
— Chez moi... non, non... je ne veux pas y aller, — dit le vieillard d'un accent désolé, — ma pauvre femme, et ma fille !
— Quoi ! vous avez une femme et une fille, et vous ne voulez pas retourner près d'elles? — demanda Camille.
L'un des aventuriers prit alors l'enfant par le bras.
— Allons! — lui dit-il, — nous ne pouvons rester davantage, suivez-nous.
— Un instant encore, messieurs. Oh ! voyez-vous; je sais, moi, ce que c'est que d'être seul... Et pourtant je n'étais pas aveugle ! *.. ~
— Et vous n'aviez pas non plus le bras foulé, peut-être cassé, — ajouta l'aveugle.
— Vous avez le bras cassé ! — s'écria Camille.
— Après la mort de mon chien, — répondit l'aveugle avec résignation, — j'ai voulu marcher tout seul, je suis tombé ici, et ne puis plus me servir de mon bras. . . Sans cela, avec mon violon, j'aurais gagné de quoi rentrer chez moi... et peut-être de quoi payer mon loyer,' ou du moins faire attendre mon propriétaire.
— Avec votre violon ? — demanda Camille.
— Oui, mon enfant. *
Après un petit moment de réflexion, pendant lequel les deux hommes de mauvaise mine se consultèrent à voix basse et à l'écart, Camille reprit :
— Faut-il être bien habile pour gagner de l'argent en jouant du violon ? v
— Dame ! mon cher monsieur, j e ne sais qu'un air, dont je manque la plupart des notes ; je le joue depuis trente ans. Avec ça, un peu de couture que fait ma femme, et quelques herbes que vend ma fille, — je ne parle pas- de mon fils, qui est maçon; et qui boit le dimanche ce qu'il a gagué dans la semaine, — nous vivons pauvrement, mais enfin nous vivons . . .
Camille se tourna vivement vers ses voisins :
— Messieurs, ee vieillard ne sait jouer qu'un air ; moi j'en sais quatre, attendez encore un moment, je vous prie. . . le temps de jouer mes quatre airs, et de gagner à cet infortuné de quoi rentrer chez lui. Après, je vous suivrai.
— Cet enfant est fou 1 — »• dit l'étranger, oubliant dans sa colère de baragouiner le français. — Nous t'avons attendu assez longtemps ; marche et suis-nous.
— Tiens, comme vous parlez bien le français maintenant ! — dit Camille, regardant avec étonnement cet homme, et remarquant pour la première fois sa figure fausse et farouche.
— Mon enfant, — lui dit le vieillard sans faire attention à l'observation de Camille, — vous êtes un brave et digne garçon ; je vous remercie de votre bonne intention, mais il faut obéir .à vos parents.
— Ces messieurs ne sont point mes parents, — répondit Camille, — je ne les connais pas. Ils m'ont offert de me reconduire où je couche, j'ai accepté ; mais je ne leur dois pas obéissance ; et, puisqu'ils ont assez mauvais cœur pour ne pas vouloir que je vous rende service, eh bjen, qu'ils s'en aillent... le bon Dieu m'en fera trouver de plus obligeants. Bien le bonsoir, messieurs! ne vous gênez pas, (continuez votre route.. \
— Sais-tu, — lui dit en parlant très-bien français celui qui avait joué jusqu'alors le rôle d'étranger, — que notfe pourrions te forcer à nous suivre ?
En faisant cette menace, chacun de ces hommes avait mis une main sur l'épaule de Camille ; le pauvre enfant eut peur, et, prenant courage de sa peur même,
— Oui-da, — cria-t-il, — vous n'avez pas le droit de m'emmener; lâchez-moi, lâchez-moi, messieurs, ou je crierai : Au voleur 1
Cette parole était à peine prononcée, que les deux inconnus avaient disparu.
— Eh bien, — dit Camille en riant, — par où ont-ils donc passé ?
— Est-ce que vous avez de l'argent sur vous? — lui demanda le vieillard.
— J'ai dix francs, mon bon aveugle.
— Ces hommes le savaient-ils ?
— Certes, je ne le leur ai pas caché.
— Ils avaient alors de mauvaises intentions, c'étaient des voleurs, soyez-en sûr. Remerciez Dieu de vous avoir inspiré la pensée de venir à mon secours.*. Votre bon cœur vous a sauvé d'un mauvais pas.
— Des voleurs ! — dit Camille avec un accent d'effroi, et regardant avec inquiétude autour de lui, — des voleurs ! . . . Approchons-nous un peu plus du monde qui passe là-bas, bon vieillard; pouvez-vous vous lever et marcher ?
— Je vais essayer. Mon bras me fait bien mal ! Je crois cependant qu'il n'est que foulé... Voulez-vous me donner la main pour me guider... Où demeurez-vous ?
— Rue Louis-le-Grand, — répondit Camille forçant le vieillard à s'appuyer sur son épaule.
— Je demeure près de cette rue. Si je ne suis pas rentré à minuit, ma fille viendra me chercher, et je vous reconduirai à mon tour ; ainsi ne craignez rien, mon enfant.
— Eh bien, en attendant, je vais vous gagner moi, de quoi payer votre chez-vous, puisque vous dites qu'aveo votre violon on gagne de l'argent... Allons, Fox en avant !
— Vous avez un chien ? — dit le vieillard, à qui Fox léchait la main.
— Tiens, c'est étrange ! — remarqua Camille, — vous n'êtes pas mieux mis que ces hommes de tout à l'heure, et pourtant Fox, qui ne faisait que de grogner après eux, vous caresse 1
— Les chiens ont de singuliers instincts t — répondit l'aveugle, — il devine que vous vous êtes acquis un ami, je voudrais pouvoir dire un appui... mais, hélas ! la misère est mon partage! ... la misère ne protège personne !
— Qui sait! — dit Camille en riant, — je vais peutêtre vous protéger ce soir, moi qui suis aussi misérable que vous !