LES DEUX INCONNUS DES CHAMPS-ELYSEES
Ainsi que lui avaient recommandé les compagnons, Camille, après avoir repassé la barrière, s'approcha d'un fiacre.
— Combien me prendrez-vous, monsieur le cocher ! pour me conduire rue Louis-le-Grand ? — demanda-t-il au cocher.
— Eh ! la course donc, mon petit monsieur I — lui répondit le cocher, trente sous, et ce qu'il plaira à votre générosité de me donner pour boire.
— Trente sous! — répéta Camille.
Et il réfléchit.
Rien n'ouvre l'imagination comme le malheur. Camille en avait plus appris depuis quinze jours qu'il était abandonné que pendant les dix années passées dans la maison de son oncle.
— Trente sous, si j'ôte trente sous de dix: francs, il n* me restera plus que huit francs dix sous ; avec trente sons je puis acheter un paquet de tabac pour mon brave invalide, ça lui fera plaisir, et ça vaut mieux que de les dépenser pour rouler carrosse. . . Je saurai bien retrouver mon chemin... et puis. ..j'ai une langue... je demanderai.
— Eh bien, vous ne montez pas, mon petit monsieur ? — dit le cocher, tenant *la portière de son fiacre ouverte, et baissant le marchepied.
— Non, j'ai réfléchi.
— Voua avez réfléchi que tous n'aviez pas d'argent, — répliqua le cocher, — mais ça ne fait rien, montez toujours, vos parents paieront.
Camille s'éloigna à grands pas; la réflexion du cocher avait réveillé ses chagrins.
Je ne sais si vous avez remarqué, mes jeunes lecteurs, qu'un chemin que vous n'avez parcouru qu'une fois, et de jour, prend un tout autre aspect la nuit ; ainsi Camille, dans ces longues allées désertes, au milieu desquelles de rares lanternes scintillaient çà et là comme des étoiles sur un ciel orageux, eut toutes les peines du monde à reconnaître cette belle promenade qu'il avait vue le matin éclairée par un soleil pur et remplie d'une foule parée et bruyante. Bien qu'il ne se ressouvint 'pas tout à fait de son chemin, il n'en marchait pas moins rapidement, tout en se dirigeant vers un point lumineux encore fort éloigné et qui terminait ces allées.
A l'âge de Camille on n'a pas de grands soucis. Cependant, en songeant qu'il venait de perdre ses écoliers, et avec ses écoliers ses repas de la journée, il se demanda ce qu'il pourrait faire désormais pour subvenir à ses besoins. Absorbé dans ses réflexions, il ne s'était pas aperçu que depuis le moment ou les maçons lui avaient donné de l'argent, il avait été suivi par deux hommes de mauvaise mine; il n'avait pas remarqué non plus l'agitation de son chien, qui, tout en grognant, allait et venait de ces hommes à lui. Parvenus au point le plus désert des Champs-Elysées, les deux hommes se séparèrent; l'un prit à droite de Camille, l'autre à gauche, et le premier accosta l'enfant.
— Mon petit monsieur, — lui dit-il, en affectant
an accent étranger; — la nie d'Orléans, je vous prie?
— Je ne suis pas de Paris, monsieur, — répondit Camille, je ne connais qu'une rue, la rue Louis-le Grand, et j'allais vous en demander le chemin.
Le second individu, s'avançant alors :
— Que demandez-vous, messieurs ? — leur dit-il.
— Moi la rue d'Orléans, — répondit l'étranger.
— Et moi, la rue Louis-le-Grand, — ajouta Camille.
— Cest heureux que vous m'ayez rencontré messieurs, — reprit le second individu ; ces deux rues sont l'une à côté de l'autre, et je suis obligé de les traverser toutes deux pour me rendre chez moi, si vous le voulez bien, nous ferons route ensemble.
— C'est aimable de votre part, — reprit l'étranger, — j'arrive de l'Amérique septentrionale, je suis très-riche, et je vous paierai généreusement, pour moi et pour cet enfant, qui sans doute n'a pas d'argent ; car je l'ai vu s'arrêter devant un carrosse sans y monter.
— Oh! que si! — s'écria étourdiment Camille, — j'ai dix francs ; mais je n'ai pas voulu en dépenser une partie à me faire rouler en voiture, lorsque je pouvais fort bien marcher et demander mon chemin.
— C'est très-sage, mon ami, — répliqua l'obligeant inconnu; y a-t-il longtemps que vous êtes à Paris?... vos parents sont-ils riches ? comment vous trouvez-vous tout seul à dix heures du soir, dans une promenade aussi écartée? '.<."".
Sans rien dire de son mauvais cousin, Camille' raconta avec candeur son abandon et son existence jusqu'à ce jour. Pendant qu'il parlait, les deux inconnus de mauvaise mine s'étaient rapprochés l'un et l'autre, et, si Camille avait eu un peu plus d'expérience des hommes et des
choses, il aurait trouvé surprenant que deux individus qui n'avaient pas Pair de se connaître un moment auparavant, se prissent par le bras et se missent à s'entretenir tout bas^-
— Bast ! c'est toujours dix francs, — dit l'un des deux assez haut.
— Que dites-vous ? dix francs ! — demanda Camille, sans aucun soupçon.
— C'est moi, — répondit l'étranger, — qui propose à monsieur dix francs pour nous ramener chacun chez nous.
Camille allait s'écrier que le cocher de fiacre n'en demandait pas autant, lorsqu'il pensa que sa réflexion et la comparaison pouvaient être injurieuses pour le monsieur obligeant ; il se tut, et continua à les suivre ; mais alors' il remarqua pour la première fois l'inquiétude de son chien, qui semblait toujours vouloir guider son maître vers la partie des Champs-Elysées la moins solitaire.
— Allons un peu plus par là, — dit Camille à ses deux compagnons, — je vois du monde, des lumières, c'est plus gai que de ce côté.
A cette demande, faite sans aucune autre intention que celle de se rapprocher des petites lumières éclairant les marchands de pain d'épices, les deux inconnus échangèrent un regard,
— Qu'importe ? — se dirent-ils, — au contraire, l'heure se passera, et les allées seront plus sombres et plus solitaires.
Camille avait bien envie de leur demander l'explication de ces paroles, mais il ne l'osa. Puis Fox le distrayait de cette réflexion par la joie qu'il fit éclater ' en se rapprochant des promeneurs.
En traversant une contre-allée, Camille entendit des gémissements ; il aperçut bientôt un vieillard étendu par terre.