‹ Le petit Robinson de Paris (volume 2)Chapitre 23 sur 44 · LA MEILLEURE MANIÈRE DE PLACES DU FRANCS SANS INTERET · texte numérisé non relu

LA MEILLEURE MANIÈRE DE PLACES DU FRANCS SANS INTERET

— Oh ! mon père, que vous nous avez donné d'inquiétude, à ma mère et à moi! — dit-elle en abordant l'aveugle ; — voilà bientôt minuit !

— Que veux-tu, Marie ! — répondit gaiement l'aveugle, — j'ai perdu mon chien, je me suis foulé le bras, et, sans ce petit ange que le bon Dieu a mis sur mon chemin, qui sait quand tu m'aurais revu!... Assieds-toi là, fille, et compte la recette.

— Pourvu qu'elle soit assez forte ! — dit la pauvre enfant en mettant les sous en pile, — car le propriétaire sort de chez nous, père.; il est furieux: il dit que, si nous n'avons pas payé la somme entière demain avant midi, il nous mettra à la porte, et retiendra tout, nos pauvres meubles, nos hardes... jusqu'à nos pigeons!... Nous comptions sur la paye de mon frère. . . ah ! bien oui ! il

n'est pas seulement rentré, à l'heure qu'il est ! . .. Peut-on avoir le courage d'aller au cabaret, lorsque toute sa faniille est dans les larmes!... Enfin, le bon Dieu lui fera peut-être un de ces jours la grâce de se corriger, je le prie pour cela. . . Yoici toutes les piles faites ; il y a vingt sous dans chaque pile, c'est facile à compter.

— Eh bien ? — dit l'aveugle inquiet, pendant que Maria comptait chaque pile une à une.

— Dix-sept ! — dit-elle, — j'ai beau compter et recompter, toujours dix-sept. Mon père, nous sommes perdus.

Camille avait suivi des yeux la jeune fille promenant son doigt de pile en pile; vivement ému de son désespoir lorsqu'elle s'arrêta à la dix-septième, il tira de sa poche ses dix francs, et, les posant au milieu des sous :

— Et dix font vingt-sept! — ditJl avec une simplicité charmante.

— Vous aviez donc caché une partie de la recette dans votre poche ? — lui dit inconsidérément la jeune fille.

— Caché ? — répliqua Camille avec un accent indigné, — ces dix francs sont bien à moi, mademoiselle ; je vous les donne pour compléter la somme qui vous est nécessaire... C'est bien heureux que je ne sois pas monté en fiacre, je n'aurais pu vous rendre ce service.

— Vos dix francs! — dit l'aveugle ému jusqu'aux

larmes, — je n'en veux pas; gardez-les... Marie, rends

ces dix francs à ce généreux ami, c'est toute sa fortune,

tout ce qu'il possède ... et il me les donne ! ... Ou est-il ? . . .

sa main... sa main, à ce brave enfant, que je la baise ! Oh

mon Dieu, mon Dieu! — ajouta le vieillard pleurant à

chaudes larmes, — que la prière d'un infortuné vieillard

monte jusqu'à votre trône éternel. Mon Dieu ! bénissez

cet enfant !

— Eh bien qu'avez-vous donc, bon aveugle ? voilà que vous pleurez... et que vous me Eûtes pleurer à mon tour,

— dit Camille, essuyant ses yeux.

Marie, étonnée de cette scène, regardait alternativement son père et le petit garçon.

— Puisqu'il vous faut vingt-six francs pour payer votre loyer, — dit Camille, — et que je n'en ai gagné que dixsept il est bien juste que je vous donne le reste . . .

— Bien juste... — dit le vieillard avec exaltation; — lui as-tu rendu ses dix francs, Marie ?

— Mais père...

— Ma fille, fais ce que je te dis ! et non-seulement cela, mais partage aussi la recette... Si elle eut été suffisante pour payer mon terme, j'aurais emprunté de ce généreux enfant la part à laquelle il a droit ; mais, puisqu'elle ne l'est pas, et que demain je n'en serai pas moins chassé de chez moi avec ma famille, partage, Marie... donne-lui huit francs dix sous, et je ne serai pas encore quitte envers lui.

— Et moi, je ne veux pas de vos huit francs dix sous ! répliqua vivement Camille, — je veux que vous preniez mes dix francs ! Mon pauvre oncle disait que les hommes étaient faits pour s'entr'aider les uns les autres. Je ne suis pas un homme; mais enfin, si je vous oblige aujourd'hui, demain vous m'obligerez à votre tour.

— Prenez les dix francs de cet enfant, bon vieillard ! — dit un gros monsieur qui, depuis un moment, assis à une table voisine, écoutait le débat entre l'aveugle et Camille,

— prenez... je pourrais vous les donner moi-même si je ne craignais d'ôter à ce digne enfant le mérite d'une belle et noble action ; soyez tranquille, je me charge de les lui rendre... Mais il se fait tard, je ne puis m'arrêter plus

longtemps à causer avec tous; demain, je l'espère, nous nous reverrons.

S'approchant alors d'une voiture assez commune qui stationnait sur la chaussée des Champs-Elysées, il appela son domestique.

— Pierre, conduis ces braves gens chez eux, et remarque leur maison pour m'y conduire demain ; je m'en retournerai à pied. A demain mes amis, — ajouta-t-il en aidant l'aveugle à franchir le marchepied de la carriole ; — à demain ! pas de façon, vous souffrez, moi je me porte bien. Ce n'est pas à moi que doivent s'adresser vos remerciments, mais à cet enfant ; les beaux exemples sont bons à suivre. A demain mon petit ami !

— Où faut-il aller? — demanda le cocher à l'aveugle.

— Rue Louis-le-Grand, no 24, pour cet enfant, et rue du Port-Mahon, no 3, pour moi,

Camille, qui dans son innocente candeur avait trouvé l'action du gros homme toute simple, voyant Fox sauter dans la voiture, et la portière se refermer, cria à son tour:

— A demain, monsieur t

Et la carriole partit au galop.

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