‹ Le petit Robinson de Paris (volume 2)Chapitre 24 sur 44 · LE GROS HOMME A LA CABRIOLE DE CAMPAGNE · texte numérisé non relu

LE GROS HOMME A LA CABRIOLE DE CAMPAGNE

Je passe sons silence, mes jennes lecteurs, tout ce qui se dit de flatteur pour Camille dans la carriole du gros monsieur, ainsi que l'inquiétude de l'invalide en ne voyant pas revenir l'enfant, et sa surprise en l'apercevant à la descente de la voiture. Je ne répéterai pas non plus le récit que lui fit Camille de sa journée, ni les réflexions de l'invalide. Venons tout de suite au lendemain matin.

Camille avait dormi sur la paille comme on pourrait dormir dans un bon lit ; à son réveil, il trouva près de lui le gros homme et l'invalide qui causaient à voix basse.

— Ainsi, pauvre enfant, — dit le gros homme à Camille aussitôt qu'il le vit ouvrir les yeux, — vous avez été abandonné, et un scrupule vous empêche de nommer le monstre qui s'est conduit ainsi à votre égard! D'abord voici les dix francs que je vous dois. . . Voyons, que peuton pour vous ? Que savez-vous faire ?

— Je saii* lire, écrire, calculer et surtout jouer du violon, comme vous en avez peut-être été témoin hier soir, — répondit Camille en acceptant l'argent que le gros monsieur lui présentait; — mais c'est égal, bien qu'on gagne de l'argent à ce métier-là... came faisait mal de voir tous ces yeux fixés sur moi ; chaque sou qui tombait à mes pieds me rendait honteux. Si ce n'avait

pas été pour obliger ce vieillard, certes, je n'aurais pas continué.

— Il n'y a pas de sot état, mon enfant, — répondit le gros homme ; — toutefois, comme il te faudrait beaucoup d'argent et de temps pour te perfectionner, et que c'est plutôt ta jeunesse que ton instrument qui a fait ta recette, ce serait pour toi un triste avenir que d'être réduit à jouer du violon dans les rues . . . Écoute : j'ai gagné ma fortune en fabriquant des bonnets de coton, des bas et des chaussettes ; aujourd'hui je suis retiré du oommerce, et ne viens à Paris qu'une fois par semaine; mais je possède un terrain clos de murs, près de Beaujon, au bout des Champs-Elysées; et comme il s'y trouve un tas de planches, de pieux, «de vieux outils de JArdinage, et de beaux arbres fruitiers, c'est un appât pour les maraudeurs. Je voudrais donc établir dans ce terrain un gardien lequel, au moyen d'un petit cor de chasse que je lui remettrais, donnerait l'éveil au poste voisin. Tu n'aurais pas peur?

— Peur de auoi? — demanda Camille, — des voleurs? je n'ai que mes dix francs... Mais je les cacherai si soigneusement, que bien fin sera celui qui les trouvera.

— Alors veux-tu me suivre? — dit M. Raimond.

— Pardon, monsieur... — interrompit l'invalide ; — quelle serait la paye que vous donneriez pour garder votre terrain?

— Ah dame ! pas grand'chose, — répondit en riant l'exbonnetier. — D'abord, ni la table ni le logement, puisqu'il n'y a pas do maison dans mon enclos... mais avec les planches qui s'y trouvent, le petit gardien sera le maître de s'en construire une ; il pourra manger des fruits, je lui fournirai de la graine pour planter des légumes ...

Puis je lui enverrai de temps en temps des provisions : au reste, j'aurai soin qu'on ne le laisse pas mourir de faim.

— C'est dit, monsieur, — reprit Camille, — je garderai votre terrain. Partons. Seulement obligez moi d'attendre un moment.

Et, avec cette familiarité pleine d'assurance d'un enfant qui ne doute de rien, Camille sortit en courant ; il ne tarda pas à reparaître tenant à la main un paquet de tabac, et une pipe de terre représentant une tête coiffée du petit tricorne.

— Tenez, mon bon père la Tuile, — dit Camille offrant le tout à l'invalide; — je me suis privé hier de monter dans un fiacre pour me procurer le plaisir de faire votre petite provision de tabac et de vous offrir une pipe à l'image de votre empereur. Acceptez l'une et l'autre, et embrassez-moi... Je suis à vos ordres monsieur Raimond; — allons, Fox... Ah ! et mon livre que j'oubliais.

— Par mon empereur, par le nom du grand Bonaparte, voilà un charmant enfant ! — dit l'invalide attendri ; quand je serai rentré à l'hôtel des Invalides, je ne manquerai pas de t'aller voir les jours de sortie. Sans adieu, mon jeune ami !

— Tu as donc écorné tes dix francs ? — dit M. Raimond en montant dans sa voiture, et faisant placer Camille et Fox sur le siège de devant

— Pour faire une surprise à ce brave homme, — répondit Camille.

— Quel est ce gros livre? — demanda M. Raimond en s'étalant dans sa voiture.

— C'est l'histoire de Robinson Crusoé, — répondit Camille gravement; figurez- vous un pauvre matelot

naufragé, moins embarrassé, le premier jour, sur son rocher, que moi au milieu d'une grande ville.

— Mais pas le second jour... — répliqua finement l'exbonnetier

— Non, c'est vrai, monsieur; mais parce que j'ai appris d'un petit ramoneur qu'à Paris il fallait travailler pour vivre.

La carriole s'arrêta devant un enclos entouré partie de vieilles planches, partie d'un mur tout lézardé.

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