UL PAIRE DE PIGEONS
— Enfin, je vous trouve, mon petit ami ! — dit la jeune fille à Camille ; — mon père m'a envoyée vers vous pour vous remercier et vous dire qu'il n'oubliera jamais le service important que vous lui avez rendu. Dès qu'il pourra vous remettre les dix francs que vous lui avez prêtés, il s'empressera de le faire, soyez-en sûr.
— H ne me doit rien, — répondit Camille; — M. Raimond, que voici, a eu la bonté. ..
— De te donner dix francs, — interrompit vivement le marchand de bonnets de coton, — mais non de te rendre les dix francs que te doit l'aveugle ; tu connais, je le vois, bien peu le prix de l'argent.
Camille ne répondit rien. La fille de l'aveugle ouvrit alors son tablier, et en tira une jolie paire de pigeons tout blancs et tout jeunes encore qu'elle présenta à Camille.
— Cest une marque de ma reconnaissance, — lui dit elle, voulez-vous les accepter.
— A moi, cette paire de pigeons ? — répondit Camille
ouvrant de grands yeux ; — à moi, Marie ! et que voulezvous que j'en fasse ?
— Et, parbleu, tu les mangeras pour ton dîner — répliqua le marchand de bonnets en remontant dans sa carriole. — Adieu, Camille. Aie soin de mon terrain ; ne te laisse rien voler, et, à la moindre alerte, sonne* du cor. N'aie pas peur ; il vaut mieux déranger le poste pour rien que de me laisser voler une poire ; adieu !
Et M. Raimond, mettant ses chevaux au galop, se déroba à la reconnaissance de Camille. Marie partit aussi, non sans avoir témoigné à son jeune ami toute son affection, et en avoir reçu mille remercîments pour son aimable présent.
Camille rentra, et, jetant les yeux sur ce vaste terrain qui s'étendait autour de lui, il s'écria :
— Me voici donc aussi dans mon île déserte, à l'exception que l'île de Kobinson était entourée d'eau, et que la mienne l'est de pierres ; mais j'ai de plus que lui un chien et deux pigeons, je suis plus heureux.
Toutefois, cette solitude, à laquelle il n'était pas habitué l'attristait un peu. Il se rapprocha de son chien, de ses pigeons, se mit à parler avec l'un, à caresser les autres ; puis le soleil, qui descendait à l'horizon, l'ayant fait songer à se préparer un abri pour la nuit, il se dirigea vers les planches, et se mit à l'ouvrage.
Il choisit le coin du mur indiqué par M. Raimond, et commença à se faire un plancher en étendant des planches d'égale dimension les unes à côté des autres; puis il essaya d'en fixer debout pour former les deux parois de la cabane; mais c'était là le plus difficile : il ne put jamais y parvenir. Joignez à cette difficulté l'approche de la nuit, qui allait l'interrompre dans son
travail, et vous aurez une idée de son grand embarras.
— Allons, la nuit porte conseil, — se dit-il — soupons, couchons mes pigeons, et résignons-nous à passer la nuit
\ à la belle étoile.
^ 5: Disant ces mots, et après avoir mangé un morceau de
v , pain, il alla cueillir de l'herbe, en forma un paquet dans
v s lequel il coucha ses pigeons, puis s'étendit sur ses
* v planches pour dormir ; mais il les trouva bien dures.
^ — Si j'avais une botte de foin ou de paille ! — dit-il.
;■ Et, portant par hasard ses regards sur le nid de ses
": pigeons il s'écria :
— Pourquoi ne ferais-je pas pour moi ce que j'ai fait H. pour mes pigeons î
* ^Aussitôt dit, aussitôt fait : des poignées d'herbe arra-
v^ ^ chées au sol furent dispersées par couches épaisses sur les
planches; Camille s'étendit dessus, son chien à ses pieds,
et ils ne tardèrent pas à s'endormir l'un et l'autre d'un
profond sommeil.