‹ Le petit Robinson de Paris (volume 2)Chapitre 27 sur 44 · LES DIX FBANCS COMMENCENT A POSTER INTERET · texte numérisé non relu

LES DIX FBANCS COMMENCENT A POSTER INTERET

Je dois à la vérité de dire que Camille se réveilla un peu moulu, comme le jour pointait :.il se leva, donna à manger à son chien et à ses pigeons, et, ayant toute une grande journée devant lui, il songea à disposer un logement un peu plus commode pour la nuit prochaine.

— Ces planches n'iront jamais, — se disait-il ; — j'ai là des pierres, des moellons ; mais il me faudrait de la chaux ; ou en trouver?

Gomme il s'en allait pensif dans le voisinage de l'enclos, puiser de l'eau dans un gobelet que lui avait donné Marie, il rencontra une troupe de maçons qui se rendaient à l'ouvrage ; il les suivit dans l'intention de leur demander conseil; et, tout en arrangeant le petit discours qu'il devait leur faire pour les attendrir, il arriva en même temps qu'eux devant l'hôtel du jardin Beaujon, que ces maçons réparaient.

— Monsieur, — dit-il en s'adressant au plus jeune, — voudriez-vous me rendre un petit service je vous prie?

— Moi I — dit le jeune maçon un peu brusquement.

— Vous ou un autre de ces messieurs, — reprit Camille un peu décontenancé. — J'ai une petite maison à bâtir dans ce terrain, là, vis-à-vis... et, si c'était un effet de votre bonté. . .

— De te la bâtir? — acheva le plus jeune des maçons.

— La construirons-nous à quatre étages ou à sept, not'bourgeois ? — demanda un autre.

— Faut-il l'entourer d'une colonnade ? — répliqua un troisième, — avec des chapiteaux dorés?... une colonnade comme celle du Louvre ?

— Cest peut-être un château qu'il faut à monsieur? — dit un autre.

— Et combien monsieur paie-t-il la journée ? — ajouta le premier maçon avec un éclat de rire qui excita la gaieté de toute la troupe.

Étourdi sous ce feu roulant de mauvaises plaisanteries, Camille resta un moment sans répondre ; mais bientôt, reprenant courage, il releva la tête.

Nous sommes enoe monde, — dit-il, *— pour nous entr'aider les uns les autres ; je ne vous demande rien pour rien. Je ne sais pas bâtir des maisons, mais je sais lire, écrire, et jouer du violon.

— Eh bien, lis, écris, joue du violon, et fais-toi une maison avec ça, — répondit l'un des maçons.

— Vous ne me comprenez pas... — dit Camille tout à fait troublé. — Si l'un de vous voulait apprendre à lire ou à écrire, je lui enseignerais, et, en échange, il me donnerait r xm petit coup de mahvpour bâtir ma maison.

— Je te donnerais un grand coup de pied plutôt... — dit le plus jeune des maçons en s'avançant vers Camille avec le geste requis pour effectuer sa menace,

Au moment où il allait lever la jambe, une jeune fille lui tapa sur l'épaule.

— Tu n'as pas de honte, frère, — lui dit-elle, — de vouloir battre un enfant !

— Tiens ! c'est mamselle Marie !... Bonjour, mamselle Marie ! — dirent les maçons, faisant politesse à la jeune fille.

— Eh bien, quel est-il donc, cet enfant ? — répliqua brusquement le frère de Marie.

— Ce qu'il est! — répondit Marie avec exaltation et saisissant la main de Camille, ce qu'il est je ne le sais ; mais je vais vous dire ce qu'il a fait messieurs.

Et, avec l'accent de la reconnaissance, Marie raconta le service rendu à son père par Camille.

A mesure que la jeune fille parlait, il fallait voir tous ces hommes, devenus attentifs et sérieux, se rapprocher insensiblement de l'enfant, le regarder presque avec respect! Des larmes mouillaient tous les yeux. Quand Marie en vint aux dix francs donnés si généreusement

par Camille pour compléter la somme dont l'aveugle y " avait besoin, ce fut un enthousiasme unanime.

— Bravo ! bravo ! touche là, mon petit ; pardon de a t'avoir humilié ; tu es^ un brave et digne enfant ; touche *\v là,1tedis-je! V

Et toutes ces mains nerveuses et rudes se tendirent ,1 vers Camille, qui pressa successivement chacune d'elles V\ de sa petite main blanche et délicate. r ^

Un seul de ces ouvriers ne s'approcha pas de Camille 4 pour lui tendre la main ; il se tenait à l'écart, sanglotant, *\ Sw frappant du pied. C'était le plus jeune des maçons.

— Eh bien, Paul, — lui dit la jeune fille avec douceur, — tu te repens, n'est-ce pas, d'avoir été dépenser au cabaret ton argent, tandis que cet enfant n'hésitait pas à se priver du sien pour ton père.

— Laisse-moi, — reprit brusquement Paul, — je suis un misérable! je ne mérite pas de voir le jour.. . Je ne sais ce qui me retient d'aller me jeter la tête la première dans le canal!

— C'est mal ce que tu dis là, frère ! — dit Marie.

— C'est mal, et d'un mauyais fils ! — répliqua un des maçons. — Puisque ton père est pauvre tu lui seras plus utile en travaillant et lui portant le fruit de ton travail que si tu t'allais jeter dans le canal.

— Ton camarade a raison, — dit Marie ; — chasse ces vilaines idées, mets-toi de bon cœur à l'ouvrage, et ne va plus au cabaret.

— Oh ! certes non, que je n'y mettrai plus les pieds dans le cabaret. Je jure...

— Ne jure pas, — interrompit Marie, — et mange ta soupe pendant qu'elle est chaude, — ajouta-t-elle en tirant une éeuelle d'un panier qu'elle portait au bras.

— Je n'en veux pas, — lui dit son frère, — je ne mérite pas d'en manger ; donne-la à ce petit ; pour moi, je veux me condamner au pain et â l'eau toute la semaine.

— Et tu as raison, Paul, — lui dirent ses. camarades; — c'est bien à toi de te punir. Donnez la soupe à cet enfant, mademoiselle,

— Eh ! croyez-vous donc que je l'avais oublié ? — reprit Marie en montrant une seconde écuelle.

— Quoi ! vous avez pensé à moi ? — dit Camille.

Et ses yeux s'animèrent à l'aspect d'une bonne soupe, dont il était privé depuis longtemps

— J'ai pensé aussi à vous apporter un broc pour faire votre provision d'eau, une assiette pour la pâtée des pigeons, une cuiller d'étain et même un couteau.

— Oh ! que me voilà riche, et que vous êtes bonne — s'écria Camille avec joie.

— Enfant, — dit le plus âgé des maçons, s'adressant d'un ton solennel à Camille, — tu demeures dans le terrain du père Raimond, n'est-ce pas? Eh bien, va t'y promener tranquillement, en long et en large, les mains dans les poches et la canne à la main, comme on dit... Après notre journée, il reste encore trois heures de jour ; nous sommes vingt, et le diable sera bien malin si, à l'heure de te coucher, ta maison n'est pas prête... Va... tu as obligé un aveugle qui est le père d'un camarade, tu as joué du violon pour lui, tu lui as donné tout l'argent que tu possédais... tu es un brave enfant;. nous travaillerons tous pour toi ... A ce soir, et compte sur les amis !

— Oui comptez-y 1 — dit Paul.

Et comme Camille voulait lui prendre la main, il la retira en disant :

— Je ne le mérite pas.

Dès que le soleil fat couché, les vingt maçons arrivèrent dans le terrain de M. Baimond, les uns truelle en main, les autres portant sur la tète des auges de chaut vive, tout ce qu'il fallait enfin pour bâtir. Camille leur montra le coin qu'il avait choisi* et ils se mirent à l'ouvrage.

C'était plaisir de les voir travailler, mettant pierre sur pierre, moellon sur moellon, assujettissant le tout avec du ciment. Après avoir, achevé le deux mura qui complétaient la cabane, nos compagnons placèrent les planches en forme de toit, et les couvrirent de briques.

— Demain nous te perfectionnerons cela, — dirent-ils à Camille.

— Moi je t'apporterai une porte.

— Et moi, une paillasse qui ne fiera pas piquée des vers.

— Et moi une chaise.

— Est-ce que vous croyez que je veux rester en arrière ? — répliqua l'un d'eux ; — je lui apporterai une table et une couverture.

— Oh ! messieurs, — dit Camille ému, — - que vous êtes bons pour moi !

— Tu le mérites, — lui répondirent tous ces hommes, les mêmes qui le matin n'avaient pas trouvé assez de mots pour le bafouer.

Paul seul n'avait rien offert, il en paraissait honteux ; Camille s'en aperçut :

— Voulez-vous maintenant me toucher la main, — lui dit-il, — que je vous remercie comme j'ai remercié les autres.

— Vous me remercierez quand j'aurai gagné assez d'argent pour vous rendre les dix francs prêtés si généreusement à mon père.

— Oh ! je n'en ai pas besoin ; ils m'ont plus profité que si je les avais gardés dans ma poche. C'est à ces dix francs que je dois ce terrain, cette maison...

— Et des amis ! — interrompit le plus vieux des maçons; — c'est ton bon cœur qui t'a mérité tout cela, un bienfait n'est jamais perdu.)

— Oh ! non, — dit Camille, — Dieu le rend et au centuple !

Les maçons souhaitèrent le bonsoir à Camille; il entra pour la première fois dans sa petite maison, et se mettant à genoux, il pria Dieu.

Il n'avait pas encore achevé sa prière, plus longue ce soir-là que de coutume, lorsque son chien, qui se tenait sur le seuil de l'ouverture où l'on devait placer la porte, se mit a grogner en regardant un des angles de l'enclos.

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