LES VOLEUBS ET LES GARDES NATIONAUX
Du coin obscur où Camille était agenouillé, il distingua tout à coup, à l'extrémité du terrain, deux ombres projetées par la clarté de la lune, c'étaient deux hommes qui se dirigeaient vers l'endroit où étalent situés les arbres fruitiers. Le premier sentiment de Camille, il faut l'avouer, fut la peur. Il se rappela qu'il avait un petit cor de chasse; il en tira trois sons aigus et prolongés, et protégé par l'ombre de sa petite maison il attendit l'événement.
Les malfaiteurs, effrayés, s'enfuirent aussitôt vers la partie du mur qui était dégradée. Un moment après, Camille entendit les pas d'une patrouille, puis les cris de Qui vive t. . . qui vive f
Les mêmes voix crièrent bientôt :
— Nous les tenons !
Alors Camille sortit de l'enclos, et vit, arrêté non loin
de là, une groupe de gardes nationaux entourant deux hommes de mauvaise mine. H s'approcha davantage ; la lumière que portait un des gardes tombant d'aplomb, sur le visage de ces hommes, Camille ne put retenir un cri de surprise :
— Tiens ! ce sont mes étrangers d'avant-hier au soir ! Cette exclamation attira l'attention du caporal qui
commendait la patrouille : il interrogea Camille.
— D'abord, — répondit Camille, — c'est moi qui ai sonné du cor.
— Quoi ! serais-tu cet enfant dont mon oncle Raimond m'a raconté l'histoire? — demanda le caporal.
— Oui monsieur.
— Et tu connais ces hommes? — ajouta-t-il en lui désignant les malfaiteurs, que des sergents de ville entouraient et garrottaient.
— Je les connais, — répondit Camille sans hésiter, — c'est-à-dire que, m'en revenant avant-hier dé la barrière de l'Étoile, j'ai été accosté par l'un d'eux. . . le plus grand, qui m'a demandé avec un accent étranger la rue d'Orléans,
Et l'enfant raconta l'aventure des Champs-Elysées. Le caporal compléta son récit en faisant connaître la noble et généreuse conduite de Camille.
— Eh bien, — reprit l'enfant avec simplicité, — est-ce que vous n'en auriez pas tous fait autant messieurs?... si toutefois vous aviez su jouer du violon ? Du reste, ces dix francs m'ont joliment profité, allez! Voulez-vous venir voir ma maison ?
— Ta maison? — dit le neveu de M. Raimond; — mais, si tu as un arbre pour te percher, dans le terrain de mon oncle, tu dois être bien heureux 1
— Venez, venez, — leur dit Camille avec cette aimable familiarité de l'enfance.
Et la patrouille, le caporal en tête, se décida à le suivre.
— C'est là que tu couches? — dirent-ils tous à la vue de ces quatre murs nus et de l'herbe qui jonchait le plancher.
— Oui, — dit l'enfant avec joie.
Puis, secouant sa petite tête blonde, il ajouta avec une expression triste :
— Il y a un mois, du vivant de mon oncle, je me serais trouvé bien malheureux de n'avoir pas d'autre logement que celui-ci... mais aujourd'hui... après la crainte que j'ai eue de passer la nuit dans la rue, d'y être ramassé par les sergents de ville et conduit en prison comme un vagabond... je remercie Dieu, messieurs, d'avoir un réduit où coucher.
— Pauvre enfant ! — dirent les gardes nationaux, touchés de l'expression dont Camille accompagnait ses paroles.
— Mais comment t'es-tu trouvé seul, abandonné à Paris.
— Cest ce que je ne puis vous dire ; car il ne faut jamais mal parler de ses parents.
— Messieurs, — dit le caporal attendri, — il faut faire quelque chose pour cet enfant,
— Moi je ne suis pas riche, — dit l'un d'eux ; — je suis cordonnier de mon état, je me charge de lui remplacer ses souliers, qui ne sont pas neufs ; en attendant voici cinq francs, caporal.
— Moi, — dit un autre, — je lui enverrai demain un lit de sangle et un matelas.
— Voici mon offrande, caporal.
— Et la mienne.
— Et la mienne.
Le caporal prit l'argent de toutes les mains, et l'offrit â Camille, qui recula en rougissant.
— Je n'en veux pas ! dit-il, je n'en veux pas !
— Prends donc i — lui dit le caporal.
— Je n'en ferai rien, messieurs, je ne sais pourquoi, mais je n'aime pas à recevoir de l'argent de tout le monde. Si vous vouliez me faire travailler, alors je l'aurais gagné cet argent, et je le recevrais.
— Mais que sais-tu faire ? — lui demanda le caporal ; — sais-tu bien lire, bien écrire ?
— Oui, — répondit Camille.
— Écoute, je suis imprimeur, et j'ai un de mes correcteurs qui a besoin d'un apprenti. Viens demain, quand il fera jour, à cette adresse, et tu auras de l'ouvrage, En attendant accepte toujours ces vingt francs; prends-les comme un prêt; si tu n'en veux pas autrement, tu me les rendras plus tard.
— Comme cela, je le veux bien, — dit Camille ; — mais je vous les rendrai, je vous en avertis.
Les gardes nationaux se retirèrent en saluant Camille du regard et de la main.
— Ma foi, — dit Camille pesant son argent dans ses mains, — on a bien raison de dire qu'on gagne plus à bien faire qu'à mal faire... Demain je prierai Marie de m'acheter des chemises et des bas.