BONHEUR ET MALHEUR
— Mon histoire n'est pas longue, — dit Gustave, affectant un air insouciant : — j'ai eu des malheurs voilà !
— Et moi des bonheurs, — reprit Camille ; — mais comme mes bonheurs ont une source quelconque, tes malheurs doivent avoir aussi la leur, n'est-ce pas ?
— Et comment tant de bonheurs te sont-ils venus ? Camille raconta, de la manière la plus simple et la plus
modeste, ce que vous savez déjà, mes enfants.
— Maintenant, à toi de me conter tes malheurs ; — ajouta Camille.
— Hélas ! après t'avoir laissé endormi aux Tuileries, je suis reparti le même jour pour Bordeaux. A mon retour j'ai commencé par faire maison nette.
— Quoi 1 Gustave, tu as renvoyé Jacques, sa famille ! et Jeanneton, et la vieille Bonite, et le petit Lignac, tous nés dans la maison de mon oncle !
Ils ne pariaient que de toi ! — >ctit Gustave aveo humeur.
. — Ah ! je comprends ; .. pour toi, c'était un reproche.
— Est-ce que je n'étais pas le maître de. faire ce qu© bon me semblait ? — reprit Gustave avec insolence.
— De même que je Pétais ce soir, de ne pas t'oflrir un asile.
Gustave continua sans faire attention à cette remarque»
— Tiens, Camille, ne t'étonne jamais qu'un homme ait pu manger une fortune en six mois, car rien n'est plus facile. Étfoute... J'ai pris de nouveaux, domestiques qui m'ont volé. Des amis m'ont emprunté mon argent* J'ai donné des fêtes, des dîners ; j'ai eu des voitures, des chevaux. Puis j'ai fait de mauvaises spéculations ; et un beau matin, je me suis trouvé dépossédé de tout, avec dix mille francs seulement dans ma bourse...
— Dix mille francs ! que ça ! — dit Camille d'un ton goguenard ; — je voudrais bien en avoir autant, je me croirais riche, moi... Ainsi tu possèdes encore dix mille francs ?
— Écoute jusqu'au bout. Je savais qu'à Paris les maisons de jeu étaient fermées ; mais j'avais entendu parler à mon père d'un certain jeu de bourse appelé rente auquel on peut gagner des sommes énormes. Je vins donc à Paris; je risquai mes dix mille francs, je les perdis... Tombé dans la misère, j'ai vendu, pour vivre, mes effets pièce à pièce. Enfin, hier, hors d'état de payer un petit garni que j'occupais rue des Filles-Saint-Thomas, on m'a mis à la porte après m'avoir retenu ce qui me restait de mon linge ; quand tu m'as rencontré, il y avait quatorze heures que je n'avais mangé ..
— Est-ce heureux que je t'aie reconnu, — dit Camille.
— Tu ne m'en veux donc pas? — lui demanda Gustave surpris.
— Dame, je t'en ai voulu tant que je t'ai cru riche ; maintenant que tu es malheureux, je te plains, et ne t'en veux plus. Du reste, Gustave, rappelle-toi ce que disait ton pauvre père :jQui fait le mal trouve le mal, qui fait le bien trouve le bien... et tu conviendras qu'il devait nous arriver, à toi des malheurs, et à moi des bonheurs.
— Niaiserie que tout cela ! — fit Gustave en haussant les épaules. — Si tu n'avais pas rencontré ce bonnetier retiré, qui t'a donné un terrain à garder, et ces bonnes gens de maçons qui t'ont construit cette maison, dis-moi, où en serais-tu à l'heure qu'il est ?
— C'est vrai, — répondit vivement Camille, — si je* n'avais pas fait la connaissance de cet estimable bonnetier les camarades du fils de l'aveugle ne m'auraient pas bâti ma petite maison*
— Dis plus, — interrompit Gustave, — sans ton chien, tous ces bonheurs-là ne te seraient pas arrivés.
— Mais ce chien, je l'avais recueilli par compassion, et c'est pourquoi Dieu a eu pitié de moi.
— Tu arranges cela à ta manière. Après tout, tu n'es pas déjà si heureux pour chanter si haut!
— Et que me manque-t-il donc? — dit Camille en s'animant ; ma maison est assez grande pour moi ; j'ai des amis... la famille de l'aveugle. C'est un brave homme, que l'aveugle : il me donne de bons conseils. Sa femme blanchit et raccommode mon linge ; sa fille m'a donné une paire de pigeons et deux lapins ; son fils, un bon garçon qui s'est rangé depuis quelque temps, vient après sa journée, m'aider à cultiver mon terrain. Mon état me permet de gagner trente francs par mois. Que pourrais-je
désirer?... si ce n'est mon chien, pourtant!... J'aurais bien mauvaise grâce à me plaindre de la destinée, surtout quand je compare ce que j'étais il y a deux ans, pauvre enfant abandonné dans cette immense ville de Paris, avec ce que je suis aujourd'hui.
— Est-ce qu'on ne se couche pas chez toi? — dit Gustave, en déguisant mal, sous un bâillement prolongé, le dépit que lui avait causé la dernière réflexion de son cousin.
— Je n'ai 'qu'un lit, — répondit Camille, — je t'en offre la moitié
— Je tâoherai de m'en oontenter, — fit Gustave en se mettant au lit.
— Tu ne dis pas ta prière ? — observa Camille en s'agenouillant.
— A quoi bon ? — répondit Gustave se retournant pour dormir.
— Oh ? mon cousin, comment veux-tu être heureux ? Allons, je vais prier pour nous deux.
— Tu feras bien, — reprit brusquement Gustave.
A peine Camille avait-il commencé sa prière, qu'il lui sembla entendre un aboiement bien connu.
— Gustave, Gustave ! — cria-t-il la voix altérée par l'émotion, — nie donc la justice de Dieu!... je l'ai prié, voilà qu'il me rend mon chien !
Camille se leva, et courut ouvrir à Fox. TJn instant après, il reparut pleurant de joie et tenant son chien dans ses bras ; il se remit à genoux, non plus pour implorer Dieu, mais pour le remercier.