‹ Le petit Robinson de Paris (volume 2)Chapitre 33 sur 44 · LE JEUNE MENDIANT DES CHAMPS-ELYSÉES · texte numérisé non relu

LE JEUNE MENDIANT DES CHAMPS-ELYSÉES

Il était sept heures du soir; la lune brillait, et son éclat semblait rendre plus froide encore la neige qui

couvrait la terre. Camille avait fini sa journée : il regagnait tristement son habitation, lorsqu'en passant devant le café des Ambassadeurs, — ce même café où un soir, en jouant du violon le pauvre enfant était venu en aide au vieillard aveugle, — il aperçut un jeune homme pâle et maigre, sans chapeau, grelottant de froid sous une mauvaise redingote, et ressemblant à s'y méprendre & son cousin. Mais quelle idée ! le fils de son oncle, le riche héritier de M. Thomas, qui possédait tant de maisons et de vignobles à Bordeaux, serait aujourd'hui à Paris, et couvert de la livrée de la misère! Camille TTen saurait croire ses yeux ; cependant, malgré le froid piquant, il reste immobile, et ne peut détacher ses regards de l'image si frappante de son cousin.

En ce moment un homme traversait les Champs-Elysées. Camille voit aussitôt le jeune homme s'approcher de l'inconnu, et lui tendre la main.

— Je n'ai rien, — répondit-on brusquement.

— Il me faut de l'argent, je meurs de faim ! — reprend le mendiant.

Encouragé sans doute par l'obscurité qui régnait autour de lui, il serra le bras du passant et l'arrêta d'un air désespéré.

Cette voix de jeune homme, cette voix menaçante, c'est celle de son cousin... Camille n'en peut douter, il l'a trop bien présente à son souvenir pour l'oublier jamais.

S'élançant aussitôt vers son malheureux parent et lui prenant le bras :

— Gustave ! que fais-tu ? — lui crie-t-il.

— Gustave ! . . . — répète avec frayeur le jeune homme — Gustave! qui vous a dit mon nom?... d'où me connaissez-vous ?

Et, dans son trouble, il lâcha le bras de l'inconnu, qui s'enfuit à toutes jambes, trop heureux d'en être quitte pour la peur.

— Gustave! que fais-tyi? — répète Camille, mais cette fois avec l'accent de la tristesse et du reproche, et fixant sur son cousin un regard où se mêlent la surprise et l'effim

Le premier mouvement de trouble passé, le jeune malfaiteur regarde à son tour l'enfant ; mais il ne le reconnaît pas.

— Qui êtes-vous? que me voulez-vous?... — dit-il brusquement à Camille.

— Eh quoi ! Gustave, tu ne me reconnais pas ?

— Je ne vous ai jamais vu ! — répond celui-ci en faisant un pas pour s'éloigner.

— Mais je suis Camille !

— Camille!...

— Oui... le neveu de M. Thomas... Camille ton cousin que tu as un jour abandonné si méchamment aux Tuileries... Mais tu habites donc Paris ?... Que faisais-tu là ?

Gustave, — car c'était bien lui, — garde le silence, humilié de ne savoir que répondre.

— H fait trop froid ici, — dit Camille, — allons chez toi, ou chez moi, si tu l'aimes mieux, nous causerons.

— Chez moi! je n'ai pas de chez moi... — répond d'une voix étouffée le jeune Thomas. — Si j'avais un chez moi, serais-je à rôder ici, à cette heure et par un tel temps ? Crois-tu que je me serais décidé à mendier si j'eusse mangé aujourd'hui?

— Plus bas, Gustave, — s'écrie Camille.

Et l'aimable enfant, avec une candeur adorable engagea son cousin à l'accompagner.

Gustave le suivit sans mot dire. Pendant le trajet, Camille réfléchit à la bizarre rencontre qu'il venait de faire ; il ne pouvait s'expliquer comment son cousin se trouvait réduit à mendier dans les Champs-Elysées, et il se demandait ce qui avait pu amener ce changement imprévu.

Quant à Gustave, il arrangeait à l'avance les contes qu'il lui faudrait faire. Dès qu'il fut entré, il ne put retenir un cri de surprise à la vue de l'ordre qui régnait dans le domicile de Camille.

— Où sommes-nous ? — demanda-t-il.

— Chez moi, — répondit Camille.

Et il s'empressa de faire les honneurs du logis avec une générosité 'digne de son bon cœur, bien que son hôte en fut indigne.

— Attends, cousin, — dit-il, — je vais allumer mon poêle, tu te réchaufferas... Et puis, tu as faim; ouvre le buffet ; il n'y a pas grand-chose... le souper et le déjeuner d'un pauvre apprenti : du pain, un pot de raisiné et un peu de vin. Mais ne te gênes pas,mange ; je n'ai pas faim, moi, j'ai trop de chagrin.

— Chez qui es-tu ici ? — demanda de nouveau Gustave mangeant avec avidité.

— Chez moi, ou à peu près. •

— Comment 1 — reprit le jeune Thomas, ouvrant de grands yeux, — ce terrain t'appartient ? cette maison, ces meubles?

— Ce terrain, non ; j'en suis seulement le gardien ; la maison, ce sont des amis qui me l'ont bâtie : je crois bien qu'elle n'est pas à moi non plus ; quant aux meubles, ils sont ma propriété. Mais, cousin, dis-moi comment il se fait que toi, qui étais si riche...

— Oh t c'est une bien triste histoire.

— Il n'est pas tard, raconte-la moi.

— Volontiers.

Gustave s'assit auprès du poêle, et après avoir achevé son souper il eut avec Camille la conversation suivante.

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