NOUVEAU PROJET, — CORRESPONDANCE
Au bout d'une heure Gaspard était de retour. Jetant sa casquette avec mauvais humeur, il s'écria :
— Une statue de pierre, quoi !... Le petit avait raison : la dame m'a ri au nez... tt Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de vos cent francs, mon ami ?... m'a-t-elle dit du bout des lèvres et en repoussant l'argent, comme si elle
avait eu peur qu'il ne lui brûlât la main ; j'ai mon chien, et je le garde. "Il paraît que la bonne dame ne s'était pas encore aperçue de la disparition de son caniche /je me suis bien gardé de lui dire qu'il était en notre pouvoir. 44 Quant aux cent francs, — a-t-elle ajouté, — c'est moi qui les dois; et puisque vous venez de la part de cet enfant, je vais vous les remettre, si vous voulez. — Merci ! " lui ai-je dit, Et, sans en entendra davantage j'ai décampé plus vite que ça, et voilà..* Reprenez votre argent vous autres.
— Je n'en suis pas moins bien reconnaissant pour votre peine ! dit Camille en serrant tristement la main de Gaspard : — mais j'ai une autre idée que je vais vous soumettre ; vous m'en direz votre avis.
— Eh bien, on ne travaille donc pas aujourd'hui ? — interrompit le prote.
— C'était hier lundi! — répondit Gaspard, — nous ne sommes pas encore bien en train ; mais ne vous tourmentez pas, dans un quart d'heure nous allons nous y mettre. Voyons ton idée, Robinson ?
Il faut vous dire, mes jeunes lecteurs, que ce nom de Hobinson, que s'était donné Camille, lui était resté; seulement on l'appelait quelquefois Robinson de JParis, pour le distinguer de Robinson Crusoê*
— Voici, — dit Camille : — madame Marbœuf aime, à ce qu'il paraît, les animaux, et surtout les chiens ; elle doit donc être plus sensible aux caresses du sien qu'à mes larmes. Eh bien, si l'un de nous lui écrivait au nom de Fox.
— Adopté, adopté ! s'écria-t-on.
Après bien des commentaires, après bien des brouillons de lettre déchirés, recommencés, déchirés encore, voici la rédaction à laquelle on s'arrêta :
" Madame et chère maîtresse,
u Perdu aux Tuileries, il y a deux ans, chassé de tous côtés, traqué comme un loup enragé par les factionnaires qui gardent les grilles, blessé et couvert de sang, j'allais périr, car personne ne voulait se charger du pauvre chien, — lorsqu'un enfant, perdu comme moi, me prit en pitié ; il lava mes plaies au grand bassin du jardin, coupa en deux son mouchoir pour en faire une compresse, et banda ma blessure. Le malheureux enfant n'avait qu'un sou : il-le dépensa pour acheter un morceau de pain, qu'il partagea avec moi...
"Voyez-vous madame, ces choses-là ne s'oublient pas, et, quoiqu'on ne soit qu'un chien, on a de la reconnaissance.
" Depuis, cet enfant et moi, nous ne nous sommes pas quittés ; il aurait refusé tous les emplois où l'on n'aurait pas voulu de son fidèle compagnon. Entre nous deux il n'y a pas de maître, nous sommes deux amis; nous nous disons nos peines, nos plaisirs... nous nous comprenons.
M Cependant, madame, je vous verrai toujours avec plaisir; j'irai môme, si vous voulez le permettre», vous rendre visite de temps en temps, les dimanches, par exemple ; mais n'espérez jamais me garder.
— Bravo, ! — interrompit Adrien lorsque le rédacteur en fut arrivé à cette phrase. — Maintenant parlons un peu de l'ennui que devait éprouver la pauvre bête de ne manger que des gimblettes et .d'être toujours couchée sur des coussins de soie.
— Attendez donc, — - lui dit Camille, — chaque chose à son tour.
— L'écrivain continua :
a Je le sais, madame, tous ayez le droit de me faire afficher dans toute la ville, de vous emparer de moi partout ou vous me trouverez, et de me^ramener de force chez vous; mais de m'y faire rester malgré moi, je vous en défie I
" Si vous m'attachez, je briserai ma corde; si vous me renfermez, je sauterai par la croisée ; eût-elle cent pieds de haut, et au risque de me tuer ; enfin, madame, si je ne pouvais m'échapper dé chez vous d'aucune manière, je me laisserais mourir de faim* Des chiens qui se laissent mourir de faim on en a vu : lisez V Histoire des Chiens célèbres, par M. Frédéric de Courcy.
u Vous direz sans doute que je suis un ingrat. A cela voici ma réponse.
a Vous êtes riche, madame, et vous m'avez acheté peutêtre fort cher. Camille ne m'a pas acheté, lui, il m'a sauvé la vie. Et puis entre nous soit dit, je préfère l'existence que je mène aujourd'hui à celle que j'avais chez vous. Cest très-ennuyeux d'être chien de grande dame. Chez vous j'étais soigné, caressé, bourré de gimbiettes, de bonbons, de friandises ; toujours couché sur des coussins, ne prenant d'exercice que dans un carrosse, je devenais lourd, mes jambes perdaient de leur élasticité ; ça me rendait triste, maussade, hargneux. Tandis qu'avec mon ami Camille, mon repas est frugal, mais sain ; et puis, de nous deux c'est à qui courra le plus orïte, à qui sautera le mieux ; nous jouons, nous folâtrons, et contentement passe richesse, on doit vous l'avoir dit.
u Autre griefi
a Devant vous, tout le monde, à votre exemple, caressait le chien de la grande dame ; il était le bichon chéri, remplitfft'esprit et de talent... Mais tourniez-vous la tête, ce n'était plus cela. — La vilaine bête I qu'elle sent mauvais ! Comment madame peut-elle ainsi donner ses affections à un chien ?. . . -—Et puis,' vlan ! vlan 1 des coups de pied par-ci, des coups de pied par-là.
" Camille, lui, n'a pas de domestiques, mais des amis : ce sont toujours mêmes caresses, mêmes amitiés pour le chien du gamin.
" Tenez, madame, faites un acte de justice, laissez-moi à mon nouveau .maître. Vous ne gagnerez rien en me forçant à retourner chez vous ; au lieu qu'en me laissant avec Camille vous vous ferez deux amis, et je m'engage, foi d'épagneul, à vous aller présenter mes respects tous les dimanches et à faire devant vous mes plus gracieuses cabrioles.
" En attendant l'honneur de votre réponse, madame, recevez, je vous prie, l'assurance de mon profond respect et de. mon sincère attachement.
" Ne. sachant pas signer, j'ai apposé ma griffe au bas de cette lettre.
u P. & — Répondre & Fox, poste restante, n
Cette lettre, adressée à madame MarbœuÇ rue Laffitte, 37, fut jetée à la petite poste.
Au bout de quelques heures, madame Marbœuf répondit ainsi qu'il suit :
* Mon cher Fox,
% * Ne pouvant t'écrire tout ce que j'ai & te dire, faismoi le plaisir, an reçu de la présente, de venir me faire une visite en compagnie de ton jeune protecteur. u Ton ancienne maîtresse, * Antoinette Makbœuf. "
Cette lettre fut lue,' comme vous vous l'imaginez sans doute, mes enfants, au milieu de l'imprimerie. — • Que faire ? — dit Camille, regardant tous ses amis.
— Dame, j'irais, — dit l'un,
— Je n'irais pas, — dit l'autre.
— Eh bien, j'irai — - interrompit Camille; —je vais demander à m'absenter une heure, et voir ce que cette dame nous veut à Fox et à moi.
— Fox occupera bientôt à lui seul tout l'atelier! — observa le prote avec humeur.
— Je ne serai pas longtemps, monsieur, je vous le promets ! — 'dit Camille avec une mine si câline, que le prote ne put s'empêcher de sourire.
— Allons, va, séducteur ! — lui dit-iL
Et voilà Camille parti avec son chien sous le bras»